L'origine de cette église se perd dans la nuit des temps, et cette
obscurité qui l'environne a porté plusieurs historiens à exagérer
encore son antiquité. Du Breul, Sauval et plusieurs autres[258] ont
prétendu qu'elle avoit été bâtie dès le temps de saint Denis, et
consacrée à la Sainte-Trinité par cet apôtre des Gaules. Adrien de
Valois[259] soutient au contraire qu'on n'a aucune preuve que cette
église existât avant l'an 1000: ces deux opinions sont également
éloignées de la vérité. Il existe une charte de Henri Ier[260], le
premier monument sans doute qui en fasse mention, par laquelle ce
monarque donne au chapitre de Notre-Dame plusieurs églises situées
dans le faubourg de Paris, dont quelques-unes avoient été décorées du
titre d'abbayes, entre autres celles de Saint-Étienne, de
Saint-Séverin et de Saint-Bacque, «lesquelles, ajoute cet acte,
étoient depuis long-temps au pouvoir de ses prédécesseurs et au sien;»
«_nostræ potestati et antecessorum nostrorum_ antiquitùs
_mancipatas_.» Cette église de Saint-Bacque est celle qui porte
aujourd'hui le nom de Saint-Benoît, et le mot _antiquitùs_ prouve
évidemment qu'elle existoit avant l'an 1000. Il paroît même par le
diplôme de Henri Ier que la cathédrale, à laquelle il rendit cette
église, avoit eu sur elle, dans les siècles précédents, quelques
droits de supériorité que l'invasion des Normands lui avoit fait
perdre. Du reste ce nom de Saint-Bacque qu'elle portoit, et qu'il ne
faut point séparer de celui de Saint-Serge, parce que l'église a de
tout temps fêté ensemble ces deux saints martyrisés en Syrie, fait
penser à Jaillot qu'il faut reculer l'origine du monument dont nous
parlons jusqu'au sixième ou du moins jusqu'au septième siècle.
[Note 258: Du Breul, p. 257.--Sauval, t. I, p. 410.
_Chronol. hist. des curés de Saint-Benoît_, p. 4.]
[Note 259: De Basil. Paris, p. 480 et 482.]
[Note 260: Bibliot. du Roi, manusc. 5185, cc.]
Dans le douzième, on trouve cette église désignée sous le nom de
Saint-Benoît, ainsi que l'aumônerie ou l'hôpital voisin, dans lequel
se sont depuis établis les Mathurins. Cependant il ne faut pas que
cette dénomination porte à croire, avec quelques historiens, qu'elle
ait été autrefois une abbaye desservie par des religieux de
Saint-Benoît. Il n'existe aucune preuve qu'il y ait jamais eu en cet
endroit un monastère de Bénédictins; on n'y conservoit aucune relique
de saint Benoît; sa fête n'y étoit pas même anciennement célébrée; et
l'abbé Lebeuf[261] a prouvé jusqu'à l'évidence que le nom de _Benoît_
n'étoit autre chose que celui de Dieu, _Benedictus Deus_. Dans nos
anciens livres d'église et de prières, on lit _la benoîte Trinité_, et
_Dominica benedicta_, _l'office Saint-Benoît_, _l'autel
Saint-Benoît_, pour dire le dimanche de la Trinité, l'autel de la
Trinité, etc. Ce n'est qu'au treizième siècle que l'on commença à
accréditer cette fausse opinion qui fit regarder l'église de
Saint-Benoît comme une ancienne abbaye de religieux de son ordre, et
lui fit donner pour patron ce fameux abbé du Mont-Cassin.
[Note 261: T. I, p. 212.]
Les historiens de Paris sont également peu d'accord sur l'époque où la
chapelle de Saint-Benoît, devenue collégiale après la donation de
Henri Ier, réunit à ce titre celui de paroisse, par l'admission d'un
chapelain chargé d'administrer les sacrements. L'un d'eux a avancé que
cette érection d'un curé n'eut lieu qu'en 1183. Jaillot prouve le
contraire par une lettre d'Étienne, abbé de Sainte-Geneviève, au pape
Luce III, mort en 1185, dans laquelle, parlant en faveur de Simon,
_chapelain_ de Saint-Benoît[262], il se plaint de ce qu'il est
inquiété par quelques chanoines qui lui disputent certains droits
contre l'_usage ancien_ observé tant par lui que par ses
_prédécesseurs_. Il est donc évident que, dès que le chapitre
Notre-Dame fut en possession de l'église Saint-Benoît, il y fit
exercer les fonctions curiales, peut-être pendant quelque temps par
des chanoines qui se succédoient tour à tour, mais bientôt après par
un prêtre ou chapelain, qui en fut spécialement chargé.
[Note 262: Il n'est pas douteux que, par les mots
_capellarius_, _presbyter_, _capicerius_, _sacerdos ecclesiæ
N_, on a toujours entendu le curé.]
On ignore pourquoi le chevet de cette église, contre l'usage établi,
étoit autrefois tourné à l'occident. Cette situation lui fit donner le
nom de Saint-Benoît le _bestournet_, _le bétourné_, _le
bestorné_[263], et ce nom, qui veut dire _mal tourné_, _renversé_ (_S.
Benedictus malé versus_) se trouve dans tous les actes du treizième
siècle. Cette église ayant été en partie reconstruite sous le règne de
François Ier, plusieurs de nos historiens ont prétendu que l'autel fut
alors placé à l'orient, et que c'est à partir de cette époque qu'elle
fut appelée Saint-Benoît le _bien tourné_; mais il est certain que
cette dénomination est plus ancienne, sans qu'on puisse en déterminer
positivement la cause; et plusieurs actes des quatorzième et quinzième
siècles, cités par Jaillot et l'abbé Lebeuf, désignent déjà ce
monument avec cette dernière épithète: _Sanctus Benedictus_ benè
_versus_.
[Note 263: Cartul. S. Genev. et Sorbon., fol. 57.]
Excepté les piliers du choeur au côté septentrional, qui paroissent
être un reste des premières constructions, le portail et tout ce qu'il
y a de plus ancien dans cette église ne passe pas le règne de François
Ier. Le sanctuaire ne fut rebâti que vers la fin du dix-septième
siècle (en 1680), et alors, pour accroître l'aile méridionale, on y
renferma une rue qui communiquoit de la rue Saint-Jacques au cloître.
Le reste de l'église fut, à cette époque, réparé sur les dessins et
sous la conduite d'un architecte nommé Beausire. La balustrade de fer
qui régnoit au pourtour du choeur, l'oeuvre et le clocher furent faits
dans le même temps. On prétend que les pilastres corinthiens qui
décorent le rond-point ont été exécutés d'après les dessins de
Perrault[264].
[Note 264: _Voy._ pl. 151.]