L'histoire nous apprend qu'un roi de France ayant établi des foires à
Niort, Fontenay et autres villes du Poitou, les vieux merciers, jaloux
de la concurrence que leur faisaient de nouveaux marchands qui tenaient
leurs articles, formèrent entre eux une espèce de syndicat ou maîtrise
et arrêtèrent qu'à l'avenir ceux qui voudraient faire partie de leur
corporation, se feraient recevoir par les anciens, et prendraient les
noms de _marcelots_, _pêchons_ et _melotiers-hure_, puis ordonnèrent un
certain langage intelligible pour les membres seuls de l'association.
Les concurrents ainsi expulsés finirent par faire de mauvaises
spéculations, et ne laissèrent pas néanmoins de fréquenter les foires,
en s'adjoignant une grande quantité de bateleurs et de gens sans aveu;
ils composèrent pour eux un jargon mixte tenant de celui des merciers et
de l'idiome des Bohémiens, devinrent mendiants, et plus tard voleurs de
grand chemin; ils s'organisèrent ainsi: le chef prit le nom de
_Grand-Coesre_, qui nomma dans chaque province des lieutenants qui
prirent les noms suivants: _cagous, archi-suppôts de l'argot, les
narquois, les orphelins, les milliards, les marcandiers, les riffodés,
les capons, les malingreux, les polissons, les piètres, les callots, les
francs-mitoux, les sabouleux, les coquillards, les convertis, les
courtauds de boutanche_, tous sujets du Grand-Coesre ou roi de Thunes.
Depuis longtemps le royaume d'argot ou la grande Truanderie n'existe
plus, mais l'ignoble langue de cette corporation criminelle s'est
soutenue jusqu'à nos jours parmi les malfaiteurs.
Ce langage énergique parfois, sauvage et imaginé, est rempli de figures
pittoresques, qui respirent souvent le sang et le meurtre, et pourtant
on le parle à nos côtés, et nous ne le comprenons pas, il n'est pas
jusqu'aux enfants qui l'emploie; car nul ne saurait croire combien de
myriades de petits voleurs battent chaque jour le pavé de Paris; il
arrive souvent que la police en prend par plusieurs douzaines d'un seul
coup de filet, mais alors voici ce qui arrive, ou les petits larrons
sont réclamés par leurs parents auxquels le tribunal les rend après
avoir déclaré qu'ils ont agi sans discernement, ou ils sont envoyés pour
plusieurs années dans une maison de correction. Dans le premier cas, ils
parviennent promptement à s'affranchir de nouveau de la surveillance de
leurs parents, qui sont ordinairement des artisans dont tous les
instants sont consacrés au travail; dans le second, ils achèvent de se
perdre en prison où ils se trouvent en contact avec les plus corrompus.
L'on compte huit prisons à Paris, savoir: la Préfecture de police, la
Conciergerie, la Roquette, ou nouveau Bicêtre, la Force, les
Madelonnettes, Sainte-Pélagie, Clichy et Saint-Lazare pour les femmes;
la moyenne des détenus est de 10,000; sur ces 10,000, on peut compter:
2,000 voleurs habitués, assassins ou vagabonds; 3,000 enfants de 12 à 18
ans; 5,000 condamnés pour une première faute ou de simples délits.
Grâce à l'immoralité qui règne dans les prisons, sur 5,000 détenus pour
une première faute, on peut en compter 3,000 qui sont corrompus à
jamais...
Ces lieux affectés à la correction, sont donc de permanentes pépinières
d'_argotiers_.
Hommes vertueux! peut-être l'homme qui vous coudoie forme le dessein de
vous dévaliser. Sûr de n'être pas compris de vous, il parle librement à
vos côtés du sort qu'il vous réserve. Rien ne peut vous sauver, rien que
la connaissance de ce langage affreux qu'emploient entre eux les
voleurs, les assassins et les prostituées.
Rougiriez-vous de le connaître? Oui, je le conçois, vous rougiriez de
l'apprendre de la bouche de ceux qui s'en servent pour commettre ou pour
faciliter leurs méfaits, mais vous ne risquez rien de l'apprendre de
nous, dans la lecture de ce petit livre.
Il existe dans cet idiome de sang plusieurs mots qui en rendent un seul;
il arrive aussi quelquefois que le même mot, suivant la manière dont il
est placé, signifie telle ou telle chose. Quand nous rencontrerons de
tels mots, nous les présenterons avec divers membres de phrases, et nous
les analyserons.
Cet ouvrage sera le plus complet qui ait été publié jusqu'à ce jour. Il
s'attache à un intérêt d'utilité publique; en dévoilant le langage des
voleurs, il contribuera à détruire cette _franc-maçonnerie_ du vol qui
s'étend tous les jours; il mettra les propriétaires sur leurs gardes et
sera utile à tous. Quant au reproche que l'on nous fera sans doute
d'être les précepteurs des apprentis voleurs, nous n'aurons pas de peine
à en prouver l'injustice. Ce livre ne pourrait être mauvais que s'il
était clandestin. Publié à bon marché et publiquement, il révèle aux
honnêtes gens un langage qui est pour eux une menace perpétuelle, il les
met à même de prévenir le vol et de le dénommer. En cela l'auteur croit
avoir mis au jour une publication véritablement utile et morale. C'est
dans l'intérêt de la société qu'il a fait des études qui répugnaient à
son caractère: il sera assez récompensé s'il a l'espoir de faire quelque
bien.