La sortie de Kairouan vers Sousse augmente encore l'impression de
tristesse de la ville sainte.
Après de longs cimetières, vastes champs de pierres, voici des collines
d'ordures faites des détritus de la ville, accumulés depuis des
siècles; puis recommence la plaine marécageuse, où on marche souvent
sur des carapaces de petites tortues, puis toujours la lande où
pâturent des chameaux. Derrière nous la ville, les dômes, les mosquées,
les minarets se dressent dans cette solitude morne, comme un mirage du
désert, puis peu à peu s'éloignent et disparaissent.
Après plusieurs heures de marche, la première halte a lieu près d'une
koubba, dans un massif d'oliviers. Nous sommes à Sidi-L'Hanni, et
je n'ai jamais vu le soleil faire d'une coupole blanche une plus
étonnante merveille de couleur. Est-elle blanche?--Oui,--blanche à
aveugler! et pourtant la lumière se décompose si étrangement sur ce
gros œuf, qu'on y distingue une féerie de nuances mystérieuses, qui
semblent évoquées plutôt qu'apparues, illusoires plus que réelles,
et si fines, si délicates, si noyées dans ce blanc de neige qu'elles
ne s'y montrent pas tout de suite, mais après l'éblouissement et la
surprise du premier regard. Alors on n'aperçoit plus qu'elles, si
nombreuses, si diverses, si puissantes et presque invisibles pourtant!
Plus on regarde, plus elles s'accentuent. Des ondes d'or coulent sur
ces contours, secrètement éteintes dans un bain lilas, léger comme une
buée que traversent par places des traînées bleuâtres. L'ombre immobile
d'une branche est peut-être grise, peut-être verte, peut-être jaune? je
ne sais pas. Sous l'abri de la corniche, le mur, plus bas, me semble
violet: et je devine que l'air est mauve autour de ce dôme aveuglant
qui me paraît à présent presque rose, oui, presque rose, quand on le
contemple trop, quand la fatigue de son rayonnement mêle tous ces tons
si fins et si clairs qu'ils affolent les yeux. Et l'ombre, l'ombre
de cette koubba sur ce sol, de quelle nuance est-elle? Qui pourra le
savoir, le montrer, le peindre? Pendant combien d'années faudra-t-il
tremper nos yeux et notre pensée dans ces colorations insaisissables,
si nouvelles pour nos organes instruits à voir l'atmosphère de
l'Europe, ses effets et ses reflets, avant de comprendre celles-ci, de
les distinguer et de les exprimer jusqu'à donner à ceux qui regarderont
les toiles où elles seront fixées par un pinceau d'artiste la complète
émotion de la vérité?
Nous entrons à présent dans une région moins nue, où l'olivier pousse.
A Moureddin, auprès d'un puits, une superbe fille rit et montre ses
dents en nous voyant passer, et, un peu plus loin, nous devançons un
élégant bourgeois de Sousse qui rentre à la ville, monté sur son âne et
suivi de son nègre qui porte son fusil. Il vient sans doute de visiter
son champ d'oliviers ou sa vigne! Dans le chemin encaissé entre les
arbres, c'est un tableautin charmant. L'homme est jeune, vêtu d'une
veste verte et d'un gilet rose en partie cachés sous un burnous de soie
drapant les reins et les épaules. Assis comme une femme sur son âne
qui trottine, il lui tambourine le flanc de ses deux jambes moulées
sous des bas d'une blancheur parfaite, tandis qu'il retient fixés à ses
pieds, on ne sait comment, deux brodequins vernis qui n'adhèrent point
à ses talons.
Et le petit nègre, habillé tout de rouge, court, son fusil sur
l'épaule, avec une belle souplesse sauvage, derrière l'âne de son
maître.
Voici Sousse.
Mais je l'ai vue, cette ville! Oui, oui, j'ai eu cette vision lumineuse
autrefois, dans ma toute jeune vie, au collège, quand j'apprenais les
croisades dans l'_Histoire de France_ de Burette. Oh! je la connais
depuis si longtemps! Elle est pleine de Sarrasins, derrière ce long
rempart crénelé, si haut, si mince, avec ses tours de loin en loin,
ses portes rondes, et les hommes à turban qui rôdent à son pied. Oh!
cette muraille, c'est bien celle dessinée dans le livre à images, si
régulière et si propre qu'on la dirait en carton découpé. Que c'est
joli, clair et grisant! Rien que pour voir Sousse, on devrait faire
ce long voyage. Dieu! l'amour de muraille qu'il faut suivre jusqu'à
la mer, car les voitures ne peuvent entrer dans les rues étroites et
capricieuses de cette cité des temps passés. Elle va toujours, la
muraille, elle va jusqu'au rivage, pareille et crénelée, armée de ses
tours carrées, puis elle fait une courbe, suit la rive, tourne encore,
remonte et continue sa ronde, sans modifier une fois, pendant quelques
mètres seulement, son coquet aspect de rempart sarrasin. Et sans
finir, elle recommence, à la façon d'un chapelet dont chaque grain est
un créneau et chaque dizaine une tourelle, enfermant dans son cercle
éblouissant, comme dans une couronne de papier blanc, la ville serrée
dans son étreinte et qui étage ses maisons de plâtre entre le mur du
bas, baigné dans le flot, et le mur du haut, profilé sur le ciel.
Après avoir parcouru la cité, entremêlement de ruelles étonnantes,
comme il nous reste une heure de jour, nous allons visiter, à
dix minutes des portes, les fouilles que font les officiers sur
l'emplacement de la nécropole d'Hadrumète. On y a découvert de vastes
caveaux contenant jusqu'à vingt sépulcres et gardant des traces
de peintures murales. Ces recherches sont dues aux officiers, qui
deviennent, en ces pays, des archéologues acharnés, et qui rendraient
à cette science de très grands services si l'administration des
beaux-arts n'arrêtait leur zèle par des mesures vexatoires.
En 1860, on a mis au jour, en cette même nécropole, une très curieuse
mosaïque représentant le labyrinthe de Crète, avec le Minotaure au
centre, et près de l'entrée une barque amenant Thésée, Ariane et son
fil. Le bey voulut faire apporter à son musée cette pièce remarquable,
qui fut totalement détruite en route. On a bien voulu m'en offrir une
photographie faite sur un croquis de M. Larmande, dessinateur des Ponts
et Chaussées. Il n'en existe que quatre, exécutées tout récemment. Je
ne crois pas qu'une d'elles ait encore été reproduite.
Nous revenons à Sousse au soleil couchant, pour dîner chez le
contrôleur civil de France, un des hommes les mieux renseignés et les
plus intéressants à écouter parler des mœurs et des coutumes de ce pays.
De son habitation on domine la ville entière, cette cascade de toits
carrés, vernis de chaux, où courent des chats noirs et où se dresse
parfois le fantôme d'un être drapé en des étoffes pâles ou colorées.
De place en place, un grand palmier passe la tête entre les maisons et
étale le bouquet vert de ses branches au-dessus de leur blancheur unie.
Puis quand la lune se fut levée, cela devint une écume d'argent
roulant à la mer, un rêve prodigieux de poète réalisé, l'apparition
invraisemblable d'une cité fantastique d'où montait une lueur au ciel.
Puis nous avons erré fort longtemps par les rues. La baie d'un café
maure nous tente. Nous entrons. Il est plein d'hommes assis ou
accroupis, soit par terre, soit sur les planches garnies de nattes,
autour d'un conteur arabe. C'est un vieux, gras, à l'œil malin, qui
parle avec une mimique si drôle qu'elle suffirait à amuser. Il raconte
une farce, l'histoire d'un imposteur qui voulut se faire passer pour
marabout, mais que l'iman a dévoilé. Ses naïfs auditeurs sont ravis
et suivent le récit avec une attention ardente, qu'interrompent seuls
des éclats de rire. Puis nous nous remettons à marcher, ne pouvant, par
cette nuit éblouissante, nous décider au sommeil.
Et voilà qu'en une rue étroite je m'arrête devant une belle maison
orientale dont la porte ouverte montre un grand escalier droit,
tout décoré de faïences et éclairé, du haut en bas, par une lumière
invisible, une cendre, une poussière de clarté tombée on ne sait
d'où. Sous cette lueur inexprimable, chaque marche émaillée attend
quelqu'un, peut-être un vieux musulman ventru, mais je crois qu'elle
appelle un pied d'amoureux. Jamais je n'ai mieux deviné, vu, compris,
senti l'attente que devant cette porte ouverte et cet escalier vide
où veille une lampe inaperçue. Au dehors, sur le mur éclairé par la
lune, est suspendu un de ces grands balcons fermés qu'ils appellent
une _barmakli_. Deux ouvertures sombres au milieu, derrière les riches
ferrures contournées des moucharabis. Est-elle là dedans qui veille,
qui écoute et nous déteste, la Juliette arabe dont le cœur frémit? Oui,
peut-être. Mais son désir tout sensuel n'est point de ceux qui, dans
nos pays à nous, monteraient aux étoiles par des nuits pareilles. Sur
cette terre amollissante et tiède, si captivante que la légende des
Lotophages y est née dans l'île de Djerba, l'air est plus savoureux
que partout, le soleil plus chaud, le jour plus clair, mais le cœur ne
sait pas aimer. Les femmes, belles et ardentes, sont ignorantes de nos
tendresses. Leur âme simple reste étrangère aux émotions sentimentales
et leurs baisers, dit-on, n'enfantent point le rêve.