«Le _Polyphylla Olivieri_, ayant eu connaissance de tes intentions
meurtrières, a pris une autre route et il est allé se réfugier sur
la côte de Trapani, où mon ami Lombardo en a déjà capturé plus de
cinquante individus.»
Ici, l'aventure prend des allures tragi-comiques d'une invraisemblance
épique.
A cette époque, les environs de Trapani étaient parcourus, paraît-il,
par un brigand nommé Lombardo.
Or, M. Miraglia jeta au panier la lettre de son ami. Le domestique vida
le panier dans la rue, puis, le ramasseur d'ordures passa et porta dans
la plaine ce qu'il avait recueilli. Un paysan, voyant dans la campagne
un beau papier bleu à peine froissé, le ramassa et le mit dans sa
poche, par précaution ou par un besoin instinctif de lucre.
Plusieurs mois se passèrent, puis, cet homme, ayant été appelé à la
questure, laissa glisser cette lettre à terre. Un gendarme la saisit
et la présenta au juge qui tomba en arrêt sur les mots: _intentions
meurtrières, pris une autre route, réfugiés, capturés, Lombardo_. Le
paysan fut emprisonné, interrogé, mis au secret. Il n'avoua rien. On le
garda et une enquête sévère fut ouverte. Les magistrats publièrent la
lettre suspecte, mais, comme ils avaient lu «Petronilla Olivieri» au
lieu de «Polyphylla», les entomologistes ne s'émurent pas.
Enfin on finit par déchiffrer la signature de M. di Stephani, qui
fut appelé au tribunal. Ses explications ne furent pas admises. M.
Miraglia, cité à son tour, finit par éclaircir le mystère.
Le paysan était demeuré trois mois en prison.
Un des derniers brigands siciliens fut donc, en vérité, une espèce de
hanneton connu par les hommes de science sous le nom de _Polyphylla
Ragusa_.
Rien de moins dangereux aujourd'hui que de parcourir cette Sicile
redoutée, soit en voiture, soit à cheval, soit même à pied. Toutes les
excursions les plus intéressantes, d'ailleurs, peuvent être accomplies
presque entièrement en voiture. La première à faire est celle du temple
de Ségeste.
Tant de poètes ont chanté la Grèce que chacun de nous en porte l'image
en soi; chacun croit la connaître un peu, chacun l'aperçoit en songe
telle qu'il la désire.
Pour moi, la Sicile a réalisé ce rêve; elle m'a montré la Grèce; et
quand je pense à cette terre si artiste, il me semble que j'aperçois
de grandes montagnes aux lignes douces, aux lignes classiques, et, sur
les sommets, des temples, ces temples sévères, un peu lourds peut-être,
mais admirablement majestueux, qu'on rencontre partout dans cette île.
Tout le monde a vu Pœstum et admiré les trois ruines superbes jetées
dans cette plaine nue que la mer continue au loin, et qu'enferme, de
l'autre côté, un large cercle de monts bleuâtres. Mais si le temple de
Neptune est plus parfaitement conservé et plus pur (on le dit) que les
temples de Sicile, ceux-ci sont placés en des paysages si merveilleux,
si imprévus, que rien au monde ne peut faire imaginer l'impression
qu'ils laissent à l'esprit.
Quand on quitte Palerme, on trouve d'abord le vaste bois d'orangers
qu'on nomme la Conque d'or; puis le chemin de fer suit le rivage,
un rivage de montagnes rousses et de rochers rouges. La voie enfin
s'incline vers l'intérieur de l'île et on descend à la station
d'Alcamo-Calatafimi.
Ensuite on s'en va, à travers un pays largement soulevé comme une
mer de vagues monstrueuses et immobiles. Pas de bois, peu d'arbres,
mais des vignes et des récoltes; et la route monte entre deux lignes
interrompues d'aloès fleuris. On dirait qu'un mot d'ordre a passé parmi
eux pour leur faire pousser vers le ciel, la même année, presque au
même jour, l'énorme et bizarre colonne que les poètes ont tant chantée.
On suit, à perte de vue, la troupe infinie de ces plantes guerrières,
épaisses, aiguës, armées et cuirassées, qui semblent porter leur
drapeau de combat.
Après deux heures de route environ, on aperçoit tout à coup deux hautes
montagnes, reliées par une pente douce arrondie en croissant d'un
sommet à l'autre, et, au milieu de ce croissant, le profil d'un temple
grec, d'un de ces puissants et beaux monuments que le peuple divin
élevait à ses dieux humains.
Il faut, par un long détour, contourner l'un de ces monts, et on
découvre de nouveau le temple qui se présente alors de face. Il
semble maintenant appuyé à la montagne, bien qu'un ravin profond
l'en sépare; mais elle se déploie derrière lui, et au-dessus de lui,
l'enserre, l'entoure, semble l'abriter, le caresser. Et il se détache
admirablement, avec ses trente-six colonnes doriques, sur l'immense
draperie verte qui sert de fond à l'énorme monument, debout, tout
seul, dans cette campagne illimitée.
On sent, quand on voit ce paysage grandiose et simple, qu'on ne pouvait
placer là qu'un temple grec, et qu'on ne pouvait le placer que là.
Les maîtres décorateurs qui ont appris l'art à l'humanité, montrent,
surtout en Sicile, quelle science profonde et raffinée ils avaient de
l'effet et de la mise en scène. Je parlerai tout à l'heure des temples
de Girgenti. Celui de Ségeste semble avoir été posé au pied de cette
montagne par un homme de génie qui avait eu la révélation du point
unique où il devait être élevé. Il anime, à lui tout seul, l'immensité
du paysage; il la fait vivante et divinement belle.
Sur le sommet du mont, dont on a suivi le pied pour aller au temple, on
trouve les ruines du théâtre.
Quand on visite un pays que les Grecs ont habité ou colonisé, il suffit
de chercher leurs théâtres pour trouver les plus beaux points de vue.
S'ils plaçaient leurs temples juste à l'endroit où ils pouvaient
donner le plus d'effet, où ils pouvaient le mieux orner l'horizon, ils
plaçaient, au contraire, leurs théâtres juste à l'endroit d'où l'œil
pouvait le plus être ému par les perspectives.
Celui de Ségeste, au sommet d'une montagne, forme le centre d'un
amphithéâtre de monts dont la circonférence atteint au moins cent
cinquante à deux cents kilomètres. On découvre encore d'autres sommets
au loin, derrière les premiers; et, par une large baie en face de vous,
la mer apparaît, bleue entre les cimes vertes.
Le lendemain du jour où l'on a vu Ségeste, on peut visiter Sélinonte,
immense amas de colonnes éboulées, tombées tantôt en ligne et côte à
côte, comme des soldats morts, tantôt écroulées en chaos.
Ces ruines de temples géants, les plus vastes qui soient en Europe,
emplissent une plaine entière et couvrent encore un coteau, au bout de
la plaine. Elles suivent le rivage, un long rivage de sable pâle où
sont échouées quelques barques de pêche, sans qu'on puisse découvrir où
habitent les pêcheurs. Cet amas informe de pierres ne peut intéresser,
d'ailleurs, que les archéologues ou les âmes poétiques, émues par
toutes les traces du passé.
Mais Girgenti, l'ancienne Agrigente, placée, comme Sélinonte, sur la
côte sud de la Sicile, offre le plus étonnant ensemble de temples
qu'il soit donné de contempler.
Sur l'arête d'une côte longue, pierreuse, toute nue et rouge, d'un
rouge ardent, sans une herbe, sans un arbuste, et dominant la mer, la
plage et le port, trois temples superbes profilent, vus d'en bas, leurs
grandes silhouettes de pierre sur le ciel bleu des pays chauds.
Ils semblent debout dans l'air, au milieu d'un paysage magnifique
et désolé. Tout est mort, aride et jaune, autour d'eux, devant eux
et derrière eux. Le soleil a brûlé, mangé la terre. Est-ce même le
soleil qui a rongé ainsi le sol, ou le feu profond qui brûle toujours
les veines de cette île de volcans? Car, partout, autour de Girgenti,
s'étend la contrée singulière des mines de soufre. Ici, tout est du
soufre, la terre, les pierres, le sable, tout.
Eux, les temples, demeures éternelles des dieux, morts comme leurs
frères les hommes, restent sur leur colline sauvage, loin l'un de
l'autre d'un demi-kilomètre environ.
Voici d'abord celui de Junon Lacinienne, qui renferma, dit-on, le
fameux tableau de Junon, par Zeuxis, qui avait pris pour modèles les
cinq plus belles filles d'Acragas.
Puis le temple de la Concorde, un des mieux conservés de l'antiquité,
parce qu'il servit d'église au moyen âge.
Plus loin les restes du temple d'Hercule.
Et, enfin, le gigantesque temple de Jupiter vanté par Polybe et
décrit par Diodore, construit au Ve siècle, et contenant trente-huit
demi-colonnes de six mètres cinquante de circonférence. Un homme peut
se tenir debout dans chaque cannelure.
Assis au bord de la route qui court au pied de cette côte surprenante,
on reste à rêver devant ces admirables souvenirs du plus grand des
peuples artistes. Il semble qu'on ait devant soi l'Olympe entier,
l'Olympe d'Homère, d'Ovide, de Virgile, l'Olympe des dieux charmants,
charnels, passionnés comme nous, faits comme nous, qui personnifiaient
poétiquement toutes les tendresses de notre cœur, tous les songes de
notre âme, et tous les instincts de nos sens.
C'est l'antiquité tout entière qui se dresse sur ce ciel antique. Une
émotion puissante et singulière pénètre en vous, ainsi qu'une envie de
s'agenouiller devant ces restes augustes, devant ces restes laissés par
les maîtres de nos maîtres.
Certes, cette Sicile est, avant tout, une terre divine, car si l'on
y trouve ces dernières demeures de Junon, de Jupiter, de Mercure
ou d'Hercule, on y rencontre aussi les plus remarquables églises
chrétiennes qui soient au monde. Et le souvenir qui vous reste des
cathédrales de Cefalu, ou de Monreale, ainsi que de la chapelle
Palatine, cette unique merveille, est plus puissant et plus vif encore
que le souvenir des monuments grecs.
Au bout de la colline aux Temples de Girgenti commence une surprenante
contrée qui semble le vrai royaume de Satan, car si, comme on le
croyait jadis, le diable habite dans un vaste pays souterrain, plein
de soufre en fusion, où il fait bouillir les damnés, c'est en Sicile
assurément qu'il a établi son mystérieux domicile.
La Sicile fournit presque tout le soufre du monde. C'est par _milliers_
qu'on trouve les mines de soufre dans cette île de feu.
Mais d'abord, à quelques kilomètres de la ville, on rencontre une
bizarre colline appelée Maccaluba, composée d'argile et de calcaire,
et couverte de petits cônes de deux à trois pieds de haut. On dirait
des pustules, une monstrueuse maladie de la nature; car tous les cônes
laissent couler de la boue chaude, pareille à une affreuse suppuration
du sol; et ils lancent parfois des pierres à une grande hauteur, et ils
ronflent étrangement en soufflant des gaz. Ils semblent grogner, sales,
honteux, petits volcans bâtards et lépreux, abcès crevés.
Puis nous allons visiter les mines de soufre. Nous entrons dans les
montagnes. C'est devant nous un vrai pays de désolation, une terre
misérable qui semble maudite, condamnée par la nature. Les vallons
s'ouvrent, gris, jaunes, pierreux, sinistres, portant la marque de
la réprobation divine, avec un superbe caractère de solitude et de
pauvreté.
On aperçoit enfin, de place en place, quelques vilains bâtiments, très
bas. Ce sont les mines. On en compte, paraît-il, plus de mille dans ce
bout de pays.
En pénétrant dans l'enceinte de l'une d'elles, on remarque d'abord un
monticule singulier, grisâtre et fumant. C'est une vraie source de
soufre, due au travail humain.
Voici comment on l'obtient. Le soufre, tiré des mines, est noirâtre,
mélangé de terre, de calcaire, etc., et forme une sorte de pierre dure
et cassante. Aussitôt apporté des galeries, on en construit une haute
butte, puis on met le feu dans le milieu. Alors un incendie lent,
continu, profond, ronge, pendant des semaines entières, le centre de la
montagne factice et dégage le soufre pur, qui entre en fusion et coule
ensuite, comme de l'eau, au moyen d'un petit canal.
On traite de nouveau le produit ainsi obtenu en des cuves où il bout et
achève de se nettoyer.
La mine où a lieu l'extraction ressemble à toutes les mines. On descend
par un escalier étroit, aux marches énormes et inégales, en des puits
creusés en plein soufre. Les étages superposés communiquent par de
larges trous qui donnent de l'air aux plus profonds. On étouffe,
cependant, au bas de la descente; on étouffe et on suffoque asphyxié
par les émanations sulfureuses et par l'horrible chaleur d'étuve qui
fait battre le cœur et couvre la peau de sueur.
De temps en temps, on rencontre, gravissant le rude escalier, une
troupe d'enfants, chargés de corbeilles. Ils halettent et râlent, ces
misérables gamins accablés sous la charge. Ils ont dix ans, douze ans,
et ils refont, quinze fois en un seul jour, l'abominable voyage,
moyennant un sou par descente. Ils sont petits, maigres, jaunes, avec
des yeux énormes et luisants, des figures fines aux lèvres minces qui
montrent leurs dents, brillantes comme leurs regards.
Cette exploitation révoltante de l'enfance est une des choses des plus
pénibles qu'on puisse voir.
Mais il existe sur une autre côte de l'île, ou plutôt à quelques heures
de la côte, un si prodigieux phénomène naturel, qu'on oublie, quand on
l'a vu, ces mines empoisonnées où l'on tue des enfants. Je veux parler
du Volcano, fantastique fleur de soufre, éclose en pleine mer.
On part de Messine, à minuit, dans un malpropre bateau à vapeur, où les
passagers des premières ne trouvent même pas de bancs pour s'asseoir
sur le pont.
Aucun souffle de brise; seule, la marche du bâtiment trouble l'air
calme endormi sur l'eau.
Les rives de la Sicile et les rives de la Calabre exhalent une si
puissante odeur d'orangers fleuris, que le détroit tout entier en est
parfumé comme une chambre de femme. Bientôt, la ville s'éloigne, nous
passons entre Charybde et Scylla, les montagnes s'abaissent derrière
nous, et, au-dessus d'elles, apparaît la cime écrasée et neigeuse de
l'Etna, qui semble coiffé d'argent sous la clarté de la pleine lune.
Puis on sommeille un peu, bercé par le bruit monotone de l'hélice, pour
rouvrir les yeux à la lumière du jour naissant.
Voici là-bas, en face de nous, les Lipari. La première, à gauche, et la
dernière, à droite, jettent sur le ciel une épaisse fumée blanche. Ce
sont le Volcano et le Stromboli. Entre ces deux volcans, on aperçoit
Lipari, Filicuri, Alicuri, et quelques îlots très bas.
Et le bâtiment s'arrête bientôt devant la petite île et la petite ville
de Lipari.
Quelques maisons blanches au pied d'une grande côte verte. Rien de
plus, pas d'auberge, aucun étranger n'abordant sur cette île.
Elle est fertile, charmante, entourée de rochers admirables, aux formes
bizarres, d'un rouge puissant et doux. On y trouve des eaux thermales
qui furent autrefois fréquentées, mais l'évêque Todaso fit détruire les
bains qu'on avait construits, afin de soustraire son pays à l'affluence
et à l'influence des étrangers.
Lipari est terminée, au nord, par une singulière montagne blanche,
qu'on prendrait de loin pour une montagne de neige, sous un ciel plus
froid. C'est de là qu'on tire la pierre ponce pour le monde entier.
Mais je loue une barque pour aller visiter Volcano.
Entraînée par quatre rameurs, elle suit la côte fertile, plantée de
vignes. Les reflets des rochers rouges sont étranges dans la mer bleue.
Voici le petit détroit qui sépare les deux îles. Le cône du Volcano
sort des flots, comme un volcan noyé jusqu'à sa tête.
C'est un îlot sauvage, dont le sommet atteint environ 400 mètres et
dont la surface est d'environ 20 kilomètres carrés. On contourne, avant
de l'atteindre, un autre îlot, le Volcanello, qui sortit brusquement
de la mer vers l'an 200 avant J.-C. et qu'une étroite langue de terre,
balayée par les vagues aux jours de tempête, unit à son frère aîné.
Nous voici au fond d'une baie plate, en face du cratère qui fume. A
son pied, une maison habitée par un Anglais qui dort, paraît-il, en ce
moment, sans quoi je ne pourrais gravir le volcan que cet industriel
exploite; mais il dort, et je traverse un grand jardin potager, puis
quelques vignes, propriété de l'Anglais, puis un vrai bois de genêts
d'Espagne en fleur. On dirait une immense écharpe jaune, enroulée
autour du cône pointu, dont la tête aussi est jaune, d'un jaune
aveuglant sous l'éclatant soleil. Et je commence à monter par un étroit
sentier qui serpente dans la cendre et dans la lave, va, vient et
revient escarpé, glissant et dur. Parfois, comme on voit en Suisse des
torrents tomber des sommets, on aperçoit une immobile cascade de soufre
qui s'est épanchée par une crevasse.
On dirait des ruisseaux de féerie, de la lumière figée, des coulées de
soleil.
J'atteins enfin, sur le faîte, une large plate-forme autour du grand
cratère. Le sol tremble, et, devant moi, par un trou gros comme la
tête d'un homme, s'échappe avec violence un immense jet de flamme et
de vapeur, tandis qu'on voit s'épandre des lèvres de ce trou le soufre
liquide, doré par le feu. Il forme, autour de cette source fantastique,
un lac jaune bien vite durci.
Plus loin, d'autres crevasses crachent aussi des vapeurs blanches qui
montent lourdement dans l'air bleu.
J'avance avec crainte sur la cendre chaude et la lave jusqu'au bord du
grand cratère. Rien de plus surprenant ne peut frapper l'œil humain.
Au fond de cette cuve immense, appelée «la Fossa», large de cinq
cents mètres et profonde de deux cents mètres environ, une dizaine
de fissures géantes et de vastes trous ronds vomissent du feu, de la
fumée et du soufre, avec un bruit formidable de chaudières. On descend
le long des parois de cet abîme, et on se promène jusqu'au bord des
bouches furieuses du volcan. Tout est jaune autour de moi, sous mes
pieds et sur moi, d'un jaune aveuglant, d'un jaune affolant. Tout est
jaune: le sol, les hautes murailles et le ciel lui-même. Le soleil
jaune verse dans ce gouffre mugissant sa lumière ardente, que la
chaleur de cette cuve de soufre rend douloureuse comme une brûlure.
Et l'on voit bouillir le liquide jaune qui coule, on voit fleurir
d'étranges cristaux, mousser des acides éclatants et bizarres au bord
des lèvres rouges des foyers.
L'Anglais qui dort au pied du mont, cueille, exploite et vend ces
acides, ces liquides, tout ce que vomit le cratère; car tout cela,
paraît-il, vaut de l'argent, beaucoup d'argent.
Je reviens lentement, essoufflé, haletant, suffoqué par l'haleine
irrespirable du volcan; et bientôt, remonté au sommet du cône,
j'aperçois toutes les Lipari égrenées sur les flots.
Là-bas, en face, se dresse le Stromboli, tandis que, derrière moi,
l'Etna gigantesque semble regarder au loin ses enfants et ses
petits-enfants.
De la barque, en revenant, j'avais découvert une île cachée derrière
Lipari. Le batelier la nomma: «Salina». C'est sur elle qu'on récolte le
vin de Malvoisie.
Je voulus boire à sa source même une bouteille de ce vin fameux. On
dirait du sirop de soufre. C'est bien le vin des volcans, épais, sucré,
doré et tellement soufré, que le goût vous en reste au palais jusqu'au
soir: le vin du diable.
Le sale vapeur qui m'a amené me remmène. D'abord, je regarde le
Stromboli, montagne ronde et haute, dont la tête fume et dont le pied
s'enfonce dans la mer. Ce n'est rien qu'un cône énorme qui sort de
l'eau. Sur ses flancs, on distingue quelques maisons accrochées comme
des coquilles marines au dos d'un rocher. Puis mes yeux se tournent
vers la Sicile, où je reviens, et ils ne peuvent plus se détacher
de l'Etna accroupi sur elle, l'écrasant de son poids formidable,
monstrueux, et dominant de sa tête couverte de neige toutes les autres
montagnes de l'île.
Elles ont l'air de naines, ces grandes montagnes, au-dessous de lui; et
lui-même il semble bas, tant il est large et pesant. Pour comprendre
les dimensions de ce lourd géant, il faut le voir de la pleine mer.
A gauche, se montrent les rives montueuses de la Calabre, et le détroit
de Messine s'ouvre comme l'embouchure d'un fleuve. On y pénètre pour
entrer bientôt dans le port.
La ville n'a rien d'intéressant. On prend, dès le jour même, le chemin
de fer pour Catane. Il suit une côte admirable, contourne des golfes
bizarres que peuplent, au fond des baies, au bord des sables, de petits
villages blancs. Voici Taormine.
Un homme n'aurait à passer qu'un jour en Sicile et demanderait: «Que
faut-il y voir?» Je lui répondrais sans hésiter: «Taormine».
Ce n'est rien qu'un paysage, mais un paysage où l'on trouve tout ce
qui semble fait sur la terre pour séduire les yeux, l'esprit et
l'imagination.
Le village est accroché sur une grande montagne, comme s'il eût roulé
du sommet, mais on ne fait que le traverser, bien qu'il contienne
quelques jolis restes du Passé, et l'on va au théâtre grec, pour y voir
coucher le soleil.
J'ai dit, en parlant du théâtre de Ségeste, que les Grecs savaient
choisir, en décorateurs incomparables, le lieu unique où devait être
construit le théâtre, cet endroit fait pour le bonheur des sens
artistes.
Celui de Taormine est si merveilleusement placé qu'il ne doit pas
exister, par le monde entier, un autre point comparable. Quand on a
pénétré dans l'enceinte, visité la scène, la seule qui soit parvenue
jusqu'à nous en bon état de conservation, on gravit les gradins éboulés
et couverts d'herbe, destinés autrefois au public, et qui pouvaient
contenir 35,000 spectateurs, et on regarde.
On voit d'abord la ruine, triste, superbe, écroulée, où restent debout,
toutes blanches encore, de charmantes colonnes de marbre coiffées de
leurs chapiteaux; puis, par-dessus les murs, on aperçoit au-dessous
de soi la mer à perte de vue, la rive qui s'en va jusqu'à l'horizon,
semée de rochers énormes, bordée de sables dorés, et peuplée de
villages blancs; puis à droite, au-dessus de tout, dominant tout,
emplissant la moitié du ciel de sa masse, l'Etna couvert de neige, et
qui fume, là-bas.
Où sont donc les peuples qui sauraient, aujourd'hui, faire des choses
pareilles? Où sont donc les hommes qui sauraient construire pour
l'amusement des foules des édifices comme celui-ci?
Ces hommes-là, ceux d'autrefois, avaient une âme et des yeux qui ne
ressemblaient point aux nôtres, et dans leurs veines, avec leur sang,
coulait quelque chose de disparu: l'amour et l'admiration du Beau.
Mais nous repartons vers Catane, d'où je veux gravir le volcan.
De temps en temps, entre deux monts, on l'aperçoit coiffé d'un nuage
immobile de vapeurs sorties du cratère.
Partout, autour de nous, le sol est brun, d'une couleur de bronze. Le
train court sur un rivage de lave.
Le monstre est loin, pourtant, à 36 ou 40 kilomètres, peut-être. On
comprend alors combien il est énorme. De sa gueule noire et démesurée,
il a vomi de temps en temps, un flot brûlant de bitume qui, coulant
sur ses pentes douces ou rapides, comblant des vallées, ensevelissant
des villages, noyant des hommes comme un fleuve, est venu s'éteindre
dans la mer en la refoulant devant lui. Ils ont fait des falaises,
des montagnes, des ravins, ces flots lents, pâteux et rouges, et,
devenus sombres en se durcissant, ils ont étendu, tout autour de
l'immense volcan, un pays noir et bizarre, crevassé, bosselé, tortueux,
invraisemblable, dessiné par le hasard des éruptions et la fantaisie
effrayante des laves chaudes.
Quelquefois, l'Etna demeure tranquille pendant des siècles, soufflant
seulement dans le ciel la fumée pesante de son cratère. Alors, sous
les pluies et sous le soleil, les laves des anciennes coulées se
pulvérisent, deviennent une sorte de cendre, de terre sablonneuse et
noire, où poussent des oliviers, des orangers, des citronniers, des
grenadiers, des vignes, des récoltes.
Rien de plus vert, de plus joli, de plus charmant que Aci-Reale, au
milieu d'un bois d'orangers et d'oliviers. Puis, parfois, à travers
les arbres, on aperçoit de nouveau un large flot noir qui a résisté
au temps, qui a gardé les formes de tous les bouillonnements, des
contours extraordinaires, des apparences de bêtes enlacées, de membres
tordus.
Voici Catane, une vaste et belle ville, construite entièrement sur la
lave. Des fenêtres du Grand-Hôtel nous découvrons toute la cime de
l'Etna.
Avant d'y monter, écrivons en quelques lignes son histoire.
Les anciens en faisaient l'atelier de Vulcain. Pindare décrit
l'éruption de 476, mais Homère ne le mentionne pas comme volcan. Il
avait cependant forcé déjà, avant l'époque historique, les Sicanes à
fuir loin de lui. On connaît environ 80 éruptions.
Les plus violentes furent celles de 396, 126, et 122 avant
Jésus-Christ, puis celles de 1169, 1329, 1537, et, surtout, celle de
1669, qui chassa de leurs habitations plus de 27,000 personnes et en
fit périr un grand nombre.
C'est alors que sortirent brusquement de terre deux hautes montagnes,
les monts Rossi.
En 1693, une éruption, accompagnée d'un terrible tremblement de terre,
détruisit 40 villes environ et ensevelit sous les décombres près de
100,000 personnes. En 1755, une autre éruption causa de nouveaux,
d'épouvantables ravages. Celles de 1792, 1843, 1852, 1865, 1874, 1879
et 1882 furent également violentes et meurtrières. Tantôt les laves
s'élancent du grand cratère; tantôt elles s'ouvrent des issues de 50 à
60 mètres de large sur les flancs de la montagne et s'échappent de ces
crevasses en coulant vers la plaine.
Le 26 mai 1879, la lave, sortie d'abord du cratère de 1874, a jailli
bientôt d'un nouveau cône de 170 mètres de haut, soulevé, sous leur
effort, à une altitude de 2,450 mètres environ. Elle est descendue
rapidement, traversant la route de Linguaglossa à Rondazzo, et s'est
arrêtée près de la rivière d'Alcantara. La superficie de cette coulée
est de 22,860 hectares, bien que l'éruption n'ait pas duré plus de dix
jours.
Pendant ce temps, le cratère du sommet lançait seulement des vapeurs
épaisses, du sable et des cendres.
Grâce à l'excessive complaisance de M. Ragusa, membre du Club Alpin,
et propriétaire du Grand-Hôtel, nous avons fait, avec une extrême
facilité, l'ascension de ce volcan, ascension un peu fatigante, mais
nullement périlleuse.
Une voiture nous conduisit d'abord à Nicolosi, à travers des champs et
des jardins pleins d'arbres poussés dans la lave pulvérisée. De temps
en temps, on traverse d'énormes coulées que coupe l'entaille de la
route, et partout le sol est noir.
Après trois heures de marche et de montée douce, on arrive au dernier
village au pied de l'Etna, Nicolosi, situé déjà à 700 mètres d'altitude
et à 14 kilomètres de Catane.
Là, on laisse la voiture pour prendre des guides, des mulets, des
couvertures, des bas et des gants de laine, et on repart.
Il est quatre heures de l'après-midi. L'ardent soleil des pays
orientaux tombe sur cette terre étrange, la chauffe et la brûle.
Les bêtes vont lentement, d'un pas accablé, dans la poussière qui
s'élève autour d'elles comme un nuage. La dernière, qui porte les
paquets et les provisions, s'arrête à tout instant, semble désolée par
la nécessité de refaire, encore une fois, ce voyage inutile et pénible.
Autour de nous, maintenant, ce sont des vignes, des vignes plantées
dans la lave, les unes jeunes, les autres vieilles. Puis voici une
lande, une lande de lave couverte de genêts fleuris, une lande d'or;
puis nous traversons l'énorme coulée de 1882; et nous demeurons
effarés devant ce fleuve immense, noir et immobile, devant ce fleuve
bouillonnant et pétrifié, venu de là-haut, du sommet qui fume, si loin,
si loin, à 20 kilomètres environ. Il a suivi des vallées, contourné des
pics, traversé des plaines, ce fleuve; et le voici à présent près de
nous, arrêté soudain dans sa marche quand sa source de feu s'est tarie.
Nous montons, laissant à gauche les monts Rossi, et découvrant sans
cesse d'autres monts, innombrables, appelés par les guides les fils
de l'Etna, poussés autour du monstre, qui porte ainsi un collier
de volcans. Ils sont 350 environ, ces noirs enfants de l'aïeul, et
beaucoup d'entre eux atteignent la taille du Vésuve.
Maintenant, nous traversons un maigre bois poussé toujours dans la
lave, et soudain le vent s'élève. C'est d'abord un souffle brusque et
violent que suit un moment de calme, puis une rafale furieuse, à peine
interrompue, qui soulève et emporte un flot épais de poussière.
Nous nous arrêtons derrière une muraille de lave pour attendre, et nous
demeurons là jusqu'à la nuit. Il faut enfin repartir, bien que la
tempête continue.
Et, peu à peu, le froid nous prend, ce froid pénétrant des montagnes,
qui gèle le sang et paralyse les membres. Il semble caché, embusqué
dans le vent; il pique les yeux et mord la peau de sa morsure glacée.
Nous allons, enveloppés dans nos couvertures, tout blancs comme des
Arabes, des gants aux mains, la tête encapuchonnée, laissant marcher
nos mulets qui se suivent et trébuchent dans le sentier raboteux et
obscur.
Voici enfin la Casa del Bosco, sorte de hutte habitée par cinq ou six
bûcherons. Le guide déclare qu'il est impossible d'aller plus loin par
cet ouragan et nous demandons l'hospitalité pour la nuit. Les hommes
se relèvent, allument du feu et nous cèdent deux maigres paillasses
qui semblent ne contenir que des puces. Toute la cabane frissonne et
tremble sous les secousses de la tempête, et l'air passe avec furie par
les tuiles disjointes du toit.
Nous ne verrons pas le lever du soleil sur le sommet de la montagne.
Après quelques heures de repos sans sommeil, nous repartons. Le jour
est venu et le vent se calme.
Autour de nous, s'étend maintenant un pays noir et vallonné, montant
doucement vers la région des neiges qui brillent, aveuglantes, au pied
du dernier cône, haut de 300 mètres.
Bien que le soleil s'élève au milieu d'un ciel tout bleu, le froid,
le cruel froid des grands sommets, nous engourdit les doigts et nous
brûle la peau. Nos mulets, l'un derrière l'autre, suivent lentement le
sentier tortueux qui contourne toutes les fantaisies de la lave.
Voici la première plaine de neige. On l'évite par un crochet. Mais
une autre la suit bientôt, qu'il faut traverser en ligne droite. Les
bêtes hésitent, la tâtent du pied, s'avancent avec précaution. Soudain,
j'ai la sensation brusque de m'engloutir dans le sol. Les deux jambes
de devant de mon mulet, crevant la croûte qui les porte, ont pénétré
jusqu'au poitrail. La bête se débat, affolée, se relève, enfonce de
nouveau des quatre pieds, se relève encore, pour retomber toujours.
Les autres en font autant. Nous devons sauter à terre, les calmer,
les aider, les traîner. A tout instant, elles plongent ainsi jusqu'au
ventre dans cette mousse blanche et froide où nos pieds aussi
pénètrent parfois jusqu'aux genoux. Entre ces passages de neige qui
comble les vallons, nous retrouvons la lave, de grandes plaines de
lave pareilles à des champs immenses de velours noir, brillant sous le
soleil avec autant d'éclat que la neige elle-même. C'est la _région
déserte_, la région morte, qui semble en deuil, toute blanche et toute
noire, aveuglante, horrible et superbe, inoubliable.
Après quatre heures de marche et d'efforts, nous atteignons la Casa
Inglese, petite maison de pierre, entourée de glace, presque ensevelie
sous la neige au pied du dernier cône qui se dresse derrière, énorme et
tout droit, couronné de fumée.
C'est ici qu'on passe ordinairement la nuit, sur la paille, pour aller
voir se lever le soleil au bord du cratère. Nous y laissons les mulets
et nous commençons à gravir ce mur effrayant de cendre durcie qui cède
sous le pied, où l'on ne peut s'accrocher, se retenir à rien, où l'on
redescend un pas sur trois. On va soufflant, haletant, enfonçant dans
le sol mou le bâton ferré, s'arrêtant à tout moment.
On doit alors piquer entre ses jambes ce bâton pour ne point glisser
et redescendre, car la pente est si rapide qu'on n'y peut même tenir
assis.
Il faut une heure environ pour gravir ces trois cents mètres. Depuis
quelque temps, déjà, des vapeurs de soufre nous prennent à la gorge.
Nous avons aperçu, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, de
grands jets de fumée sortant par des fissures du sol; nous avons posé
nos mains sur de grosses pierres brûlantes. Enfin nous atteignons une
étroite plate-forme. Devant nous, une nuée épaisse s'élève lentement,
comme un rideau blanc qui monte, qui sort de terre. Nous avançons
encore quelques pas, le nez et la bouche enveloppés, pour n'être point
suffoqués par le soufre et soudain, devant nos pieds, s'ouvre un
prodigieux, un effroyable abîme qui mesure environ _cinq_ kilomètres de
circonférence. On distingue à peine, à travers les vapeurs suffocantes,
l'autre bord de ce trou monstrueux, large de 1,500 mètres, et dont la
muraille toute droite s'enfonce vers le mystérieux et terrible pays de
feu.
La bête est calme. Elle dort au fond, tout au fond. Seule la lourde
fumée s'échappe de la prodigieuse cheminée, haute de 3,312 mètres.
Autour de nous c'est plus étrange encore. Toute la Sicile est cachée
par des brumes qui s'arrêtent au bord des côtes, voilant seulement la
terre, de sorte que nous sommes en plein ciel, au milieu des mers,
au-dessus des nuages, si haut, si haut, que la Méditerranée, s'étendant
partout à perte de vue, a l'air d'être encore du ciel bleu. L'azur
nous enveloppe donc de tous les côtés. Nous sommes debout sur un mont
surprenant, sorti des nuages et noyé dans le ciel, qui s'étend sur nos
têtes, sous nos pieds, partout.
Mais, peu à peu, les nuées répandues sur l'île s'élèvent autour de
nous, enfermant bientôt l'immense volcan au milieu d'un cercle de
nuages, d'un gouffre de nuages. Nous sommes maintenant, à notre tour,
au fond d'un cratère tout blanc, d'où l'on n'aperçoit plus que le
firmament bleu, là-haut, en regardant en l'air.
En d'autres jours, le spectacle est tout différent, dit-on.
On attend le lever du soleil qui apparaît derrière les côtes de la
Calabre. Elles jettent au loin leur ombre sur la mer, jusqu'au pied de
l'Etna, dont la silhouette sombre et démesurée couvre la Sicile entière
de son immense triangle, qui s'efface à mesure que l'astre s'élève. On
découvre alors un panorama ayant plus de 400 kilomètres de diamètre, et
1,300 de circonférence, avec l'Italie au nord et les îles Lipari, dont
les deux volcans semblent saluer leur père; puis, tout au sud, Malte,
à peine visible. Dans les ports de la Sicile, les navires ont l'air
d'insectes sur la mer.
Alexandre Dumas père a fait de ce spectacle une description très
heureuse et très enthousiaste.
Nous redescendons, autant sur le dos que sur les pieds, le cône rapide
du cratère, et nous entrons bientôt dans l'épaisse ceinture de nuages
qui enveloppe la cime du mont. Après une heure de marche à travers les
brumes, nous l'avons enfin franchie et nous découvrons, sous nos pieds,
l'île dentelée et verte, avec ses golfes, ses caps, ses villes, et la
grande mer toute bleue qui l'enferme.
Revenus à Catane, nous partons le lendemain pour Syracuse.
C'est par cette petite ville singulière et charmante qu'il faut
terminer une excursion en Sicile. Elle fut illustre autant que les plus
grandes cités; ses tyrans eurent des règnes célèbres comme celui de
Néron; elle produit un vin rendu fameux par les poètes; elle a, sur les
bords du golfe qu'elle domine, un tout petit fleuve, l'Anapo, où pousse
le papyrus, gardien secret de la pensée; et elle enferme dans ses murs
une des plus belles Vénus du monde.
Des gens traversent des continents pour aller en pèlerinage à quelque
statue miraculeuse,--moi, j'ai porté mes dévotions à la Vénus de
Syracuse!
Dans l'album d'un voyageur, j'avais vu la photographie de cette sublime
femelle de marbre; et je devins amoureux d'elle, comme on est amoureux
d'une femme. Ce fut elle, peut-être, qui me décida à faire ce voyage;
je parlais d'elle et je rêvais d'elle à tout instant, avant de l'avoir
vue.
Mais nous arrivions trop tard pour pénétrer dans le musée confié aux
soins du savant professeur Francesco Saverio Cavalari, qui, Empédocle
moderne, descendit boire une tasse de café dans le cratère de l'Etna.
Il me faut donc parcourir la ville, bâtie sur un îlot, et séparée de la
terre par trois enceintes, entre lesquelles passent trois bras de mer.
Elle est petite, jolie, assise au bord du golfe, avec des jardins et
des promenades qui descendent jusqu'aux flots.
Puis nous allons aux Latomies, immenses excavations à ciel ouvert, qui
furent d'abord des carrières et devinrent ensuite des prisons où furent
enfermés, pendant huit mois, après la défaite de Nicias, les Athéniens
capturés, torturés par la faim, la soif, l'horrible chaleur de cette
cuve, et la fange grouillante où ils agonisaient.
Dans l'une d'elles, la Latomie du Paradis, on remarque, au fond
d'une grotte, une ouverture bizarre, appelée oreille de Denys, qui
venait écouter au bord de ce trou, disait-on, les plaintes de ses
victimes. D'autres versions ont cours aussi. Certains savants ingénieux
prétendent que cette grotte, mise en communication avec le théâtre,
servait de salle souterraine pour les représentations auxquelles elle
prêtait l'écho de sa sonorité prodigieuse; car les moindres bruits y
prennent une surprenante résonance.
La plus curieuse des Latomies est assurément celle des Capucins, vaste
et profond jardin divisé par des voûtes, des arches, des rocs énormes,
et enfermé en des falaises blanches.
Un peu plus loin, on visite les catacombes, dont l'étendue atteindrait
200 hectares, et où M. Cavalari découvrit un des plus beaux sarcophages
chrétiens qui soient connus.
Et puis on rentre dans l'humble hôtel qui domine la mer et on reste
tard à rêver, en regardant l'œil rouge et l'œil bleu d'un navire à
l'ancre.
Aussitôt le matin venu, comme notre visite est annoncée, on nous ouvre
les portes du ravissant petit palais qui renferme les collections et
les œuvres d'art de la ville.
En pénétrant dans le musée, je l'aperçus au fond d'une salle, et belle
comme je l'avais devinée.
Elle n'a point de tête, un bras lui manque; mais jamais la forme
humaine ne m'est apparue plus admirable et plus troublante.
Ce n'est point la femme poétisée, la femme idéalisée, la femme divine
ou majestueuse, comme la Vénus de Milo, c'est la femme telle qu'elle
est, telle qu'on l'aime, telle qu'on la désire, telle qu'on la veut
étreindre.
Elle est grasse, avec la poitrine forte, la hanche puissante et la
jambe un peu lourde, c'est une Vénus charnelle, qu'on rêve couchée en
la voyant debout. Son bras tombé cachait ses seins; de la main qui
lui reste elle soulève une draperie dont elle couvre, avec un geste
adorable, les charmes les plus mystérieux. Tout le corps est fait,
conçu, penché pour ce mouvement, toutes les lignes s'y concentrent,
toute la pensée y va. Ce geste simple et naturel, plein de pudeur et
d'impudicité, qui cache et montre, voile et révèle, attire et dérobe,
semble définir toute l'attitude de la femme sur la terre.
Et le marbre est vivant. On le voudrait palper, avec la certitude qu'il
cédera sous la main, comme de la chair.
Les reins, surtout, sont inexprimablement animés et beaux. Elle se
déroule avec tout son charme, cette ligne onduleuse et grasse des dos
féminins qui va de la nuque aux talons, et qui montre, dans le contour
des épaules, dans la rondeur décroissante des cuisses et dans la légère
courbe du mollet aminci jusqu'aux chevilles, toutes les modulations de
la grâce humaine.
Une œuvre d'art n'est supérieure que si elle est, en même temps, un
symbole et l'expression exacte d'une réalité.
La Vénus de Syracuse est une femme, et c'est aussi le symbole de la
chair.
Devant la tête de la Joconde, on se sent obsédé par on ne sait
quelle tentation d'amour énervant et mystique. Il existe aussi des
femmes vivantes dont les yeux nous donnent ce rêve d'irréalisable et
mystérieuse tendresse. On cherche en elles autre chose derrière ce
qui est, parce qu'elles paraissent contenir et exprimer un peu de
l'insaisissable idéal. Nous le poursuivons sans jamais l'atteindre,
derrière toutes les surprises de la beauté qui semble contenir de la
pensée, dans l'infini du regard, qui n'est qu'une nuance de l'iris,
dans le charme du sourire venu d'un pli de la lèvre et d'un éclair
d'émail, dans la grâce du mouvement né du hasard et de l'harmonie des
formes.
Ainsi les poètes, impuissants décrocheurs d'étoiles, ont toujours été
tourmentés par la soif de l'amour mystique. L'exaltation naturelle
d'une âme poétique, exaspérée par l'excitation artistique, pousse ces
êtres d'élite à concevoir une sorte d'amour nuageux éperdument tendre,
extatique, jamais rassasié, sensuel sans être charnel, tellement
délicat qu'un rien le fait s'évanouir, irréalisable et surhumain. Et
ces poètes sont, peut-être, les seuls hommes qui n'aient jamais aimé
une femme, une vraie femme en chair et en os, avec ses qualités de
femme, ses défauts de femme, son esprit de femme restreint et charmant,
ses nerfs de femme et sa troublante femellerie.
Toute créature devant qui s'exalte leur rêve est le symbole d'un être
mystérieux, mais féerique: l'être qu'ils chantent, ces chanteurs
d'illusions. Elle est, cette vivante adorée par eux, quelque chose
comme la statue peinte, image d'un dieu devant qui s'agenouille le
peuple. Où est ce dieu? Quel est ce dieu? Dans quelle partie du ciel
habite l'inconnue qu'ils ont tous idolâtrée, ces fous, depuis le
premier rêveur jusqu'au dernier? Sitôt qu'ils touchent une main qui
répond à leur pression, leur âme s'envole dans l'invisible songe, loin
de la charnelle réalité.
La femme qu'ils étreignent, ils la transforment, la complètent, la
défigurent avec leur art de poètes. Ce ne sont pas ses lèvres qu'ils
baisent, ce sont les lèvres rêvées. Ce n'est pas au fond de ses yeux
bleus ou noirs que se perd ainsi leur regard exalté, c'est dans quelque
chose d'inconnu et d'inconnaissable! L'œil de leur maîtresse n'est que
la vitre par laquelle ils cherchent à voir le paradis de l'amour idéal.
Mais si quelques femmes troublantes peuvent donner à nos âmes cette
rare illusion, d'autres ne font qu'exciter en nos veines l'amour
impétueux d'où sort notre race.
La Vénus de Syracuse est la parfaite expression de cette beauté
puissante, saine et simple. Ce torse admirable, en marbre de Paros,
est, dit-on, la Vénus Callipyge décrite par Athénée et Lampride, et qui
fut donnée par Héliogabale aux Syracusains.
Elle n'a pas de tête! Qu'importe? Le symbole en est devenu plus
complet. C'est un corps de femme qui exprime toute la poésie réelle de
la caresse.
Schopenhauer a dit que la nature, voulant perpétuer l'espèce, a fait de
la reproduction un piège.
Cette forme de marbre, vue à Syracuse, c'est bien le piège humain
deviné par l'artiste antique, la femme qui cache et montre l'affolant
mystère de la vie.
Est-ce un piège? Tant pis! elle appelle la bouche, elle attire la main,
elle offre aux baisers la palpable réalité de la chair admirable,
de la chair élastique et blanche, ronde et ferme et délicieuse sous
l'étreinte.
Elle est divine, non pas parce qu'elle exprime une pensée, mais
seulement parce qu'elle est belle.
Et on songe, en l'admirant, au bélier de bronze de Syracuse, le plus
beau morceau du musée de Palerme, qui, lui aussi, semble contenir toute
l'animalité du monde. La bête puissante est couchée, le corps sur ses
pattes et la tête tournée à gauche. Et cette tête d'animal semble une
tête de dieu, de dieu bestial, impur et superbe. Le front est large
et frisé, les yeux écartés, le nez en bosse, long, fort et ras, d'une
prodigieuse expression brutale. Les cornes, rejetées en arrière,
tombent, s'enroulent et se recourbent, écartant leurs pointes aiguës
sous les oreilles minces qui ressemblent elles-mêmes à deux cornes. Et
le regard de la bête vous pénètre, stupide, inquiétant et dur. On sent
le fauve en approchant de ce bronze.
Quels sont donc les deux artistes merveilleux qui ont ainsi formulé,
sous deux aspects si différents, la simple beauté de la créature?
Voilà les deux seules statues qui m'aient laissé, comme des êtres,
l'envie ardente de les revoir.
Au moment de sortir, je donne encore à cette croupe de marbre ce
dernier regard de la porte qu'on jette aux femmes aimées, en les
quittant, et je monte aussitôt en barque pour aller saluer, devoir
d'écrivain, les papyrus de l'Anapo.
On traverse le golfe d'un bord à l'autre et on aperçoit, sur la rive
plate et nue, l'embouchure d'une très petite rivière, presque un
ruisseau, où le bateau s'engage.
Le courant est fort et dur à remonter. Tantôt on rame, tantôt on se
sert de la gaffe pour glisser sur l'eau qui court, rapide, entre deux
berges couvertes de fleurs jaunes, petites, éclatantes, deux berges
d'or.
Voici des roseaux que nous froissons en passant, qui se penchent et se
relèvent, puis, le pied dans l'eau, des iris bleus, d'un bleu violent,
sur qui voltigent d'innombrables libellules aux ailes de verre, nacrées
et frémissantes, grandes comme des oiseaux-mouches. Maintenant, sur les
deux talus qui nous emprisonnent, poussent des chardons géants et des
liserons démesurés, enlaçant ensemble les plantes de la terre et les
roseaux du ruisseau.
Sous nous, au fond de l'eau, c'est une forêt de grandes herbes
onduleuses qui remuent, flottent, semblent nager dans le courant qui
les agite.
Puis l'Anapo se sépare de l'antique Cyané, son tributaire. Nous allons
toujours à coups de perche entre les berges. Le ruisseau serpente avec
de charmants points de vue, des perspectives fleuries et coquettes.
Une île apparaît enfin, pleine d'arbustes étranges. Les tiges frêles
et triangulaires, hautes de neuf à douze pieds, portent à leur sommet
des touffes rondes de fils verts, longs, minces et souples comme des
cheveux. On dirait des têtes humaines devenues plantes, jetées dans
l'eau sacrée de la source par un des dieux païens qui vivaient là
jadis. C'est le papyrus antique.
Les paysans, d'ailleurs, appellent ce roseau: _parruca_.
En voici d'autres plus loin, un bois entier. Ils frémissent, murmurent,
se penchent, mêlent leurs fronts poilus, les heurtent, semblent parler
de choses inconnues et lointaines.
N'est-il pas étrange que l'arbuste vénérable, qui nous apporta la
pensée des morts, qui fut le gardien du génie humain, ait, sur son
corps infime d'arbrisseau, une grosse crinière épaisse et flottante,
ainsi que celle des poètes?
Nous revenons à Syracuse alors que le soleil se couche; et nous
regardons, dans la rade, un paquebot qui vient d'arriver et qui, ce
soir même, nous emportera vers l'Afrique.