LE VOYAGE

On se mit en route.

Aurilly affectait avec Remy le ton de la plus parfaite égalité, et, avec

Diane, les airs du plus profond respect.

Mais il était facile pour Remy de voir que ces airs de respect étaient

intéressés.

En effet, tenir l'étrier d'une femme quand elle monte à cheval ou qu'elle

en descend, veiller sur chacun de ses mouvements avec sollicitude, et ne

laisser échapper jamais une occasion de ramasser son gant ou d'agrafer son

manteau, c'est le rôle d'un amant, d'un serviteur ou d'un curieux.

En touchant le gant, Aurilly voyait la main; en agrafant le manteau, il

regardait sous le masque; en tenant l'étrier, il provoquait un hasard qui

lui fît entrevoir ce visage, que le prince, dans ses souvenirs confus,

n'avait point reconnu, mais que lui, Aurilly, avec sa mémoire exacte,

comptait bien reconnaître.

Mais le musicien avait affaire à forte partie; Remy réclama son service

auprès de sa compagne, et se montra jaloux des prévenances d'Aurilly.

Diane elle-même, sans paraître soupçonner les causes de cette

bienveillance, prit parti pour celui qu'Aurilly regardait comme un vieux

serviteur et voulait soulager d'une partie de sa peine, et elle pria

Aurilly de laisser faire à Remy tout seul ce qui regardait Remy.

Aurilly en fut réduit, pendant les longues marches, à espérer l'ombre et

la pluie, pendant les haltes, à désirer les repas.

Pourtant il fut trompé dans son attente, pluie ou soleil n'y faisait rien,

et le masque restait sur le visage; quant aux repas, ils étaient pris par

la jeune femme dans une chambre séparée.

Aurilly comprit que, s'il ne reconnaissait pas, il était reconnu; il

essaya de voir par les serrures, mais la dame tournait constamment le dos

aux portes; il essaya de voir par les fenêtres, mais il trouva devant les

fenêtres d'épais rideaux, ou, à défaut de rideaux, les manteaux des

voyageurs.

Ni questions ni tentatives de corruption ne réussirent sur Remy; le

serviteur annonçait que telle était la volonté de sa maîtresse et par

conséquent la sienne.

-- Mais ces précautions sont-elles donc prises pour moi seul? demandait

Aurilly.

-- Non, pour tout le monde.

-- Mais enfin, M. le duc d'Anjou l'a vue; alors elle ne se cachait pas.

-- Hasard, pur hasard, répondait Remy, et c'est justement parce que,

malgré elle, ma maîtresse a été vue par M. le duc d'Anjou, qu'elle prend

ses précautions pour n'être plus vue par personne.

Cependant les jours s'écoulaient, on approchait du terme, et, grâce aux

précautions de Remy et de sa maîtresse, la curiosité d'Aurilly avait été

mise en défaut.

Déjà la Picardie apparaissait aux regards des voyageurs.

Aurilly qui, depuis trois ou quatre jours, essayait de tout, de la bonne

mine, de la bouderie, des petits soins, et presque des violences,

commençait à perdre patience, et les mauvais instincts de sa nature

prenaient peu à peu le dessus.

On eût dit qu'il comprenait que, sous le voile de cette femme, était caché

un secret mortel.

Un jour il demeura un peu en arrière avec Remy, et renouvela sur lui ses

tentatives de séduction, que Remy repoussa, comme d'habitude.

-- Enfin, dit Aurilly, il faudra cependant bien qu'un jour ou l'autre je

voie ta maîtresse.

-- Sans doute, dit Remy, mais ce sera au jour qu'elle voudra, et non au

jour que vous voudrez.

-- Cependant si j'employais la force? dit Aurilly.

Un éclair qu'il ne put retenir jaillit des yeux de Remy.

-- Essayez! dit-il.

Aurilly vit l'éclair, il comprit ce qui vivait d'énergie dans celui qu'il

prenait pour un vieillard.

Il se mit à rire.

-- Que je suis fou! dit-il, et que m'importe qui elle est? C'est bien la

même, n'est-ce pas, que M. le duc d'Anjou a vue?

-- Certes!

-- Et qu'il m'a dit de lui amener à Château-Thierry?

-- Oui.

-- Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut; ce n'es pas moi qui suis amoureux

d'elle, c'est monseigneur, et pourvu que vous ne cherchiez pas à fuir, à

m'échapper....

-- En avons-nous l'air? dit Remy.

-- Non.

-- Nous en avons si peu l'air, et c'est si peu notre intention, que, n'y

fussiez-vous pas, nous continuerions notre route pour Château-Thierry; si

le duc désire nous voir, nous désirons le voir aussi, nous.

-- Alors, dit Aurilly, cela tombe à merveille.

Puis, comme s'il eût voulu s'assurer du désir réel qu'avaient Remy et sa

compagne de ne pas changer de chemin:

-- Votre maîtresse veut-elle s'arrêter ici quelques instants? dit-il.

Et il montrait une espèce d'hôtellerie sur la route.

-- Vous savez, lui dit Remy, que ma maîtresse ne s'arrête que dans les

villes.

-- Je l'avais vu, dit Aurilly, mais je ne l'avais pas remarqué.

-- C'est ainsi.

-- Eh bien, moi qui n'ai pas fait de voeu, je m'arrête un instant;

continuez votre route, je vous rejoins.

Et Aurilly indiqua le chemin à Remy, descendit de cheval et s'approcha de

l'hôte, qui vint au devant de lui avec de grands respects et comme s'il le

connaissait.

Remy rejoignit Diane.

-- Que vous disait-il? demanda la jeune femme.

-- Il exprimait son désir ordinaire.

-- Celui de me voir?

-- Oui.

Diane sourit sous son masque.

-- Prenez garde, dit Remy, il est furieux.

-- Il ne me verra pas. Je ne le veux pas, et c'est te dire qu'il n'y

pourra rien.

-- Mais une fois que vous serez à Château-Thierry, ne faudra-t-il point

qu'il vous voie à visage découvert?

-- Qu'importe, si la découverte arrive trop tard pour eux? D'ailleurs le

maître ne m'a point reconnue.

-- Oui, mais le valet vous reconnaîtra.

-- Tu vois que jusqu'à présent ni ma voix ni ma démarche ne l'ont frappé.

-- N'importe, madame, dit Remy, tous ces mystères qui existent depuis huit

jours pour Aurilly, n'avaient point existé pour le prince, ils n'avaient

point excité sa curiosité, point éveillé ses souvenirs, au lieu que,

depuis huit jours, Aurilly cherche, calcule, suppute; votre vue frappera

une mémoire éveillée sur tous les points, il vous reconnaîtra s'il ne vous

a pas reconnue.

En ce moment ils furent interrompus par Aurilly, qui avait pris un chemin

de traverse et qui les ayant suivis sans les perdre de vue, apparaissait

tout à coup dans l'espoir de saisir quelques mots de leur conversation.

Le silence soudain qui accueillit son arrivée lui prouva significativement

qu'il gênait; il se contenta donc de suivre par derrière comme il faisait

quelquefois.

Dès ce moment, le projet d'Aurilly fut arrêté.

Il se défiait réellement de quelque chose, comme l'avait dit Remy;

seulement il se défiait instinctivement, car, pas un instant, son esprit,

flottant de conjectures en conjectures, ne s'était arrêté à la réalité.

Il ne pouvait s'expliquer qu'on lui cachât avec tant d'acharnement ce

visage que tôt ou tard il devait voir.

Pour mieux conduire son projet à sa fin, il sembla de ce moment y avoir

complètement renoncé, et se montra le plus commode et le plus joyeux

compagnon possible durant le reste de la journée.

Remy ne remarqua point ce changement sans inquiétude.

On arriva à une ville et l'on y coucha comme d'habitude.

Le lendemain, sous prétexte que la traite était longue, on partit avec le

jour.

A midi, il fallut s'arrêter pour laisser reposer les chevaux.

A deux heures on se remit en route. On marcha encore jusqu'à quatre.

Une grande forêt se présentait dans le lointain: c'était celle de La Fère.

Elle avait cet aspect sombre et mystérieux de nos forêts du Nord; mais cet

aspect si imposant pour les natures méridionales, à qui, avant toute

chose, il faut la lumière du jour, et la chaleur du soleil, était

impuissant sur Remy et sur Diane, habitués aux bois profonds de l'Anjou et

de la Sologne.

Seulement ils échangèrent un regard comme s'ils eussent compris tous deux

que c'était là que les attendait cet événement qui, depuis le moment du

départ, planait sur leurs têtes.

On entra dans la forêt.

Il pouvait être six heures du soir.

Au bout d'une demi-heure de marche, le jour était sur son déclin.

Un grand vent faisait tourbillonner les feuilles et les enlevait vers un

étang immense, perdu dans les profondeurs des arbres, comme une autre mer

Morte, et qui côtoyait la route qui s'étendait devant les voyageurs.

Depuis deux heures la pluie, qui tombait par torrents, avait détrempé le

terrain argileux. Diane, assez sûre de son cheval, et d'ailleurs assez

insouciante de sa propre sûreté, laissait aller son cheval sans le

soutenir; Aurilly marchait à droite, Remy à gauche.

Aurilly était sur la lisière de l'étang, Remy sur le milieu du chemin.

Aucune créature humaine n'apparaissait sous les sombres arceaux de

verdure, sur la longue courbe du chemin.

On eût dit que la forêt était un de ces bois enchantés sous l'ombre

desquels rien ne peut vivre, si l'on n'eût entendu parfois sortir de ses

profondeurs le rauque hurlement des loups que réveillait l'approche de la

nuit.

Tout à coup Diane sentit que la selle de son cheval, sellé comme

d'habitude par Aurilly, vacillait et tournait; elle appela Remy, qui sauta

au bas du sien et se pencha pour resserrer la courroie.

En ce moment Aurilly s'approcha de Diane occupée, et du bout de son

poignard coupa la ganse de soie qui retenait le masque.

Avant qu'elle eût deviné le mouvement ou porté la main à son visage,

Aurilly enleva le masque et se pencha vers elle, qui de son côté se

penchait vers lui.

Les yeux de ces deux créatures s'étreignirent dans un regard terrible; nul

n'eût pu dire lequel était le plus pâle et lequel le plus menaçant.

Aurilly sentit une sueur froide inonder son front, laissa tomber le masque

et le stylet, et frappa ses deux mains avec angoisse en criant:

-- Ciel et terre!... -- La dame de Monsoreau!!!

-- C'est un nom que tu ne répéteras plus!... s'écria Remy en saisissant

Aurilly à la ceinture et en l'enlevant de son cheval.

Tous deux roulèrent sur le chemin.

Aurilly allongea la main pour ressaisir son poignard.

-- Non, Aurilly, non, lui dit Remy en se penchant sur lui et en lui

appuyant le genou sur la poitrine, non, il faut demeurer ici.

Le dernier voile qui paraissait étendu sur le souvenir d'Aurilly sembla se

déchirer.

-- Le Haudoin! s'écria-t-il, je suis mort!

-- Ce n'est pas encore vrai, dit Remy en étendant sa main gauche sur la

bouche du misérable qui se débattait sous lui, mais tout à l'heure!

Et, de sa main droite, il tira son couteau de sa gaîne.

-- Maintenant, dit-il, Aurilly, tu as raison, maintenant tu es bien mort.

Et l'acier disparut dans la gorge du musicien, qui poussa un râle

inarticulé.

Diane, les yeux hagards, à demi-tournée sur sa selle, appuyée au pommeau,

frémissante, mais impitoyable, n'avait point détourné la tête de ce

terrible spectacle.

Cependant, lorsqu'elle vit le sang jaillir le long de la lame, elle se

renversa en arrière, et tomba de son cheval, raide comme si elle était

morte.

Remy ne s'occupa point d'elle en ce terrible moment; il fouilla Aurilly,

lui enleva les deux rouleaux d'or, puis attacha une pierre au cou du

cadavre et le précipita dans l'étang.

La pluie continuait de tomber à flots.

-- Efface, ô mon Dieu! dit-il, efface la trace de ta justice, car elle a

encore d'autres coupables à frapper.

Puis il se lava les mains dans l'eau sombre et dormante, prit dans ses

bras Diane encore évanouie, la hissa sur son cheval, et monta lui-même sur

le sien en soutenant sa compagne.

Le cheval d'Aurilly, effrayé par les hurlements des loups qui se

rapprochaient, comme si cette scène les eût appelés, disparut dans les

bois.

Lorsque Diane fut revenue à elle, les deux voyageurs, sans échanger une

seule parole, continuèrent leur route vers Château-Thierry.

Les quarante-cinq — Tome 3 · 第 28 / 60 题