FRANÇAIS ET FLAMANDS

Au moment où tout le conseil sortait de l'hôtel-de-ville, et où les

officiers allaient se mettre à la tête de leurs hommes et exécuter les

ordres du chef inconnu qui semblait envoyé aux Flamands par la Providence

elle-même, une longue rumeur circulaire qui semblait envelopper toute la

ville, retentit et se résuma dans un grand cri.

En même temps l'artillerie tonna.

Cette artillerie vint surprendre les Français au milieu de leur marche

nocturne, et lorsqu'ils croyaient surprendre eux-mêmes la ville endormie.

Mais au lieu de ralentir leur marche, elle la hâta.

Si l'on ne pouvait prendre la ville par surprise à l'échelade, comme on

disait en ce temps-là, on pouvait, comme nous avons vu le roi de Navarre

le faire à Cahors, on pouvait combler le fossé avec des fascines et faire

sauter les portes avec des pétards.

Le canon des remparts continua donc de tirer; mais dans la nuit son effet

était presque nul; après avoir répondu par des cris aux cris de leurs

adversaires, les Français s'avancèrent en silence vers le rempart avec

cette fougueuse intrépidité qui leur est habituelle dans l'attaque.

Mais tout à coup, portes et poternes s'ouvrent, et de tous côtés

s'élancent des gens armés; seulement, ce n'est point l'ardente impétuosité

des Français qui les anime, c'est une sorte d'ivresse pesante qui

n'empêche pas le mouvement du guerrier, mais qui rend le guerrier massif

comme une muraille roulante. C'étaient les Flamands qui s'avançaient en

bataillons serrés, en groupes compactes au-dessus desquels continuait à

tonner une artillerie plus bruyante que formidable.

Alors le combat s'engage pied à pied, l'épée et le couteau se choquent, la

pique et la lame se froissent, les coups de pistolet, la détonation des

arquebuses éclairent les visages rougis de sang.

Mais pas un cri, pas un murmure, pas une plainte: le Flamand se bat avec

rage, le Français avec dépit. Le Flamand est furieux d'avoir à se battre,

car il ne se bat ni par état ni par plaisir. Le Français est furieux

d'avoir été attaqué lorsqu'il attaquait. Au moment où l'on en vient aux

mains, avec cet acharnement que nous essaierions inutilement de rendre,

des détonations pressées se font entendre du côté de Sainte-Marie, et une

lueur s'élève au-dessus de la ville comme un panache de flammes. C'est

Joyeuse qui attaque et qui va faire diversion en forçant la barrière qui

défend l'Escaut, qui va pénétrer avec sa flotte jusqu'au coeur de la

ville. Du moins, c'est ce qu'espèrent les Français.

Mais il n'en est point ainsi.

Poussé par un vent d'ouest, c'est-à-dire par le plus favorable à une

pareille entreprise, Joyeuse avait levé l'ancre, et, la galère amirale en

tête, il s'était laissé aller à cette brise qui le poussait malgré le

courant. Tout était prêt pour le combat; ses marins, armés de leurs sabres

d'abordage, étaient à l'arrière; ses canonniers, mèche allumée, étaient à

leurs pièces; ses gabiers avec des grenades dans les hunes; enfin des

matelots d'élite, armés de haches, se tenaient prêts à sauter sur les

navires et les barques ennemis et à briser chaînes et cordages pour faire

une trouée à la flotte. On avançait en silence. Les sept bâtiments de

Joyeuse, disposés en manière de coin, dont la galère amirale formait

l'angle le plus aigu, semblaient une troupe de fantômes gigantesques

glissant à fleur d'eau. Le jeune homme, dont le poste était sur son banc

de quart, n'avait pu rester à son poste. Vêtu d'une magnifique armure, il

avait pris sur la galère la place du premier lieutenant, et, courbé sur le

beaupré, son oeil semblait vouloir percer les brumes du fleuve et la

profondeur de la nuit. Bientôt, à travers cette double obscurité, il vit

apparaître la digue qui s'étendait sombre en travers du fleuve; elle

semblait abandonnée et déserte. Seulement il y avait, dans ce pays

d'embûches, quelque chose d'effrayant dans cet abandon et cette solitude.

Cependant on avançait toujours; on était en vue du barrage, à dix

encablures à peine, et à chaque seconde on s'en rapprochait davantage,

sans qu'un seul _qui vive_! fût encore venu frapper l'oreille des

Français.

Les matelots ne voyaient dans ce silence qu'une négligence dont ils se

réjouissaient; le jeune amiral, plus prévoyant, y devinait quelque ruse

dont il s'effrayait.

Enfin la proue de la galère amirale s'engagea au milieu des agrès des deux

bâtiments qui formaient le centre du barrage, et, les poussant devant

elle, elle fit fléchir par le milieu toute cette digue flexible dont les

compartiments tenaient l'un à l'autre par des chaînes, et qui, cédant sans

se rompre, prit, en s'appliquant aux flancs des vaisseaux français la même

forme que ses vaisseaux offraient eux-mêmes.

Tout à coup, et au moment où les porteurs de haches recevaient l'ordre de

descendre pour rompre le barrage, une foule de grappins, jetés par des

mains invisibles, vinrent se cramponner aux agrès des vaisseaux français.

Les Flamands prévenaient la manoeuvre des Français et faisaient ce qu'ils

allaient faire.

Joyeuse crut que ses ennemis lui offraient un combat acharné. Il

l'accepta. Les grappins lancés de son côté lièrent par des noeuds de fer

les bâtiments ennemis aux siens. Puis, saisissant une hache aux mains d'un

matelot, il s'élança le premier sur celui des bâtiments qu'il retenait

d'une plus sûre étreinte, en criant: A l'abordage! à l'abordage!

Tout son équipage le suivit, officiers et matelots, en poussant le même

cri que lui; mais aucun cri ne répondit au sien, aucune force ne s'opposa

à son agression.

Seulement on vit trois barques chargées d'hommes glissant silencieusement

sur le fleuve, comme trois oiseaux de mer attardés.

Ces barques fuyaient à force de rames, les oiseaux s'éloignaient à tire

d'ailes.

Les assaillants restaient immobiles sur ces bâtiments qu'ils venaient de

conquérir sans lutte.

Il en était de même sur toute la ligne.

Tout à coup, Joyeuse entendit sous ses pieds un grondement sourd, et une

odeur de souffre se répandit dans l'air. Un éclair traversa son esprit;

il courut à une écoutille qu'il souleva: les entrailles du bâtiment

brûlaient.

A l'instant, le cri: Aux vaisseaux! aux vaisseaux! retentit sur toute la

ligne.

Chacun remonta plus précipitamment qu'il n'était descendu; Joyeuse,

descendu le premier, remonta le dernier.

Au moment où il atteignait la muraille de sa galère, la flamme faisait

éclater le pont du bâtiment qu'il quittait.

Alors, comme de vingt volcans, s'élancèrent des flammes, chaque barque,

chaque sloop, chaque bâtiment était un cratère; la flotte française, d'un

port plus considérable, semblait dominer un abîme de feu.

L'ordre avait été donné de trancher les cordages, de rompre les chaînes,

de briser les grappins; les matelots s'étaient élancés dans les agrès avec

la rapidité d'hommes convaincus que de cette rapidité dépendait leur

salut.

Mais l'oeuvre était immense; peut-être se fût-on détaché des grappins

jetés par les ennemis sur la flotte française, mais il y avait encore ceux

jetés par la flotte française sur les bâtiments ennemis.

Tout à coup vingt détonations se firent entendre; les bâtiments français

tremblèrent dans leur membrure, gémirent dans leur profondeur.

C'étaient les canons qui défendaient la digue, et qui, chargés jusqu'à la

gueule et abandonnés par les Anversois, éclataient tout seuls au fur et à

mesure que le feu les gagnait, brisant sans intelligence tout ce qui se

trouvait dans leur direction, mais brisant.

Les flammes montaient, comme de gigantesques serpents, le long des mâts,

s'enroulaient autour des vergues, puis de leurs langues aiguës, venaient

lécher les flancs cuivrés des bâtiments français.

Joyeuse, avec sa magnifique armure damasquinée d'or, donnant, calme et

d'une voix impérieuse, ses ordres au milieu de toutes ces flammes,

ressemblait à une de ces fabuleuses salamandres aux millions d'écaillés,

qui, à chaque mouvement qu'elles faisaient, secouaient une poussière

d'étincelles.

Mais bientôt les détonations redoublèrent plus fortes et plus

foudroyantes; ce n'étaient plus les canons qui tonnaient, c'étaient les

saintes-barbes qui prenaient feu, c'étaient les bâtiments eux-mêmes qui

éclataient.

Tant qu il avait espéré rompre les liens mortels qui l'attachaient à ses

ennemis, Joyeuse avait lutté; mais il n'y avait plus d'espoir d'y réussir:

la flamme avait gagné les vaisseaux français, et à chaque vaisseau ennemi

qui sautait, une pluie de feu, pareille à un bouquet d'artifice, retombait

sur son pont.

Seulement, ce feu, c'était le feu grégeois, ce feu implacable, qui

s'augmente de ce qui éteint les autres feux, et qui dévore sa proie

jusqu'au fond de l'eau.

Les bâtiments anversois, en éclatant, avaient rompu les digues; mais les

bâtiments français, au lieu de continuer leur route, allaient à la dérive

tout en flammes eux-mêmes, et entraînant après eux quelques fragments du

brûlot rongeur, qui les avait étreints de ses bras de flammes.

Joyeuse comprit qu'il n'y avait plus de lutte possible; il donna l'ordre

de mettre toutes les barques à la mer, et de prendre terre sur la rive

gauche.

L'ordre fut transmis aux autres bâtiments à l'aide des porte-voix; ceux

qui ne l'entendirent pas, eurent instinctivement la même idée.

Tout l'équipage fut embarqué jusqu'au dernier matelot, avant que Joyeuse

quittât le pont de sa galère.

Son sang-froid semblait avoir rendu le sang-froid à tout le monde: chacun

de ses marins avait à la main sa hache ou son sabre d'abordage.

Avant qu'il eût atteint les rives du fleuve, la galère amirale sautait,

éclairant d'un côté la silhouette de la ville, et de l'autre l'immense

horizon du fleuve qui allait, en s'élargissant toujours, se perdre dans la

mer.

Pendant ce temps, l'artillerie des remparts avait éteint son feu: non pas

que le combat eût diminué de rage, mais au contraire parce que Flamands et

Français en étant venus aux mains, on ne pouvait plus tirer sur les uns

sans tirer sur les autres.

La cavalerie calviniste avait chargé à son tour, faisant des prodiges;

devant le fer de ses cavaliers, elle ouvre; sous les pieds de ses chevaux,

elle broie; mais les Flamands blessés éventrent les chevaux avec leurs

larges coutelas.

[Illustration: Eh bien! vois-tu maintenant? -- PAGE 35.]

Malgré cette charge brillante de la cavalerie, un peu de désordre se met

dans les colonnes françaises, et elles ne font plus que se maintenir au

lieu d'avancer, tandis que des portes de la ville sortent incessamment des

bataillons frais qui se ruent sur l'armée du duc d'Anjou.

Tout à coup, une grande rumeur se fait entendre presque sous les murailles

de la ville. Les cris: Anjou! Anjou! France! France! retentissent sur les

flancs des Anversois, et un choc effroyable ébranle toute cette masse si

serrée, par la simple impulsion de ceux qui la poussent, que les premiers

sont braves parce qu'ils ne peuvent faire autrement.

Ce mouvement, c'est Joyeuse qui le cause: ces cris, ce sont les matelots

qui les poussent: quinze cents hommes armés de haches et de coutelas et

conduits par Joyeuse auquel on a amené un cheval sans maître, sont tombés

tout à coup sur les Flamands; ils ont à venger leur flotte en flammes et

deux cents de leurs compagnons brûlés ou noyés.

Ils n'ont pas choisi leur rang de bataille, ils se sont élancés sur le

premier groupe qu'à son langage et à son costume ils ont reconnu pour un

ennemi.

Nul ne maniait mieux que Joyeuse sa longue épée de combat; son poignet

tournait comme un moulinet d'acier, et chaque coup de taille fendait une

tête, chaque coup de pointe trouait un homme.

Le groupe de Flamands sur lequel tomba Joyeuse fut dévoré comme un grain

de blé par une légion de fourmis.

Ivres de ce premier succès, les marins poussèrent en avant.

Tandis qu'ils gagnaient du terrain, la cavalerie calviniste, enveloppée

par ces torrents d'hommes, en perdait peu à peu; mais l'infanterie du

comte de Saint-Aignan continuait de lutter corps à corps avec les

Flamands.

Le prince avait vu l'incendie de la flotte comme une lueur lointaine; il

avait entendu les détonations des canons et les explosions des bâtiments

sans soupçonner autre chose qu'un combat acharné, qui de ce côté devait

naturellement se terminer par la victoire de Joyeuse: le moyen de croire

que quelques vaisseaux flamands luttassent avec une flotte française!

Il s'attendait donc à chaque instant à une diversion de la part de

Joyeuse, lorsque tout à coup ou vint lui dire que la flotte était détruite

et que Joyeuse et ses marins chargeaient au milieu des Flamands.

Dès lors le prince commença de concevoir une grande inquiétude: la flotte,

c'était la retraite et par conséquent la sûreté de l'armée.

Le duc envoya l'ordre à la cavalerie calviniste de tenter une nouvelle

charge, et cavaliers et chevaux épuisés se rallièrent pour se ruer de

nouveau sur les Anversois.

On entendait la voix de Joyeuse crier au milieu de la mêlée: Tenez ferme,

monsieur de Saint-Aignan! France! France!

Et, comme un faucheur entamant un champ de blé, son épée tournoyait dans

l'air et s'abattait, couchant devant lui sa moisson d'hommes; le faible

favori, le cybarite délicat, semblait avoir revêtu avec sa cuirasse la

force fabuleuse de l'Hercule néméen.

Et l'infanterie qui entendait cette voix dominant la rumeur, qui voyait

cette épée éclairant la nuit, l'infanterie reprenait courage, et, comme la

cavalerie, faisait un nouvel effort et revenait au combat.

Mais alors l'homme qu'on appelait monseigneur sortit de la ville sur un

beau cheval noir.

Il portait des armes noires, c'est-à-dire le casque, les brassards, la

cuirasse et les cuissards d'acier bruni; il était suivi de cinq cents

cavaliers bien montés qu'avait mis sous ses ordres le prince d'Orange.

De son côté, Guillaume le Taciturne, par la porte parallèle, sortait avec

son infanterie d'élite, qui n'avait pas encore donné.

Le cavalier aux armes noires courut au plus pressé: c'était à l'endroit où

Joyeuse combattait avec ses marins.

Les Flamands le reconnaissaient et s'écartaient devant lui en criant

joyeusement: Monseigneur! monseigneur! Joyeuse et ses marins sentirent

l'ennemi fléchir; ils entendirent ces cris, et tout à coup ils se

trouvèrent en face de cette nouvelle troupe, qui leur apparaissait

subitement comme par enchantement.

Joyeuse, poussa son cheval sur le cavalier noir, et tous deux se

heurtèrent avec un sombre acharnement.

Du premier choc de leurs épées se dégagea une gerbe d'étincelles.

Joyeuse, confiant dans la trempe de son armure et dans sa science de

l'escrime, porta de rudes coups qui furent habilement parés. En même temps

un des coups de son adversaire le toucha en pleine poitrine, et, glissant

sur la cuirasse, alla, au défaut de l'armure, lui tirer quelques goûtes de

sang de l'épaule.

-- Ah! s'écria le jeune amiral en sentant la pointe du fer, cet homme est

un Français, et il y a plus, cet homme a étudié les armes sous le même

maître que moi.

A ces paroles, on vit l'inconnu se détourner et essayer de se jeter sur un

autre point.

-- Si tu es Français, lui cria Joyeuse, tu es un traître, car tu combats

contre ton roi, contre ta patrie, contre ton drapeau.

L'inconnu ne répondit qu'en se retournant et en attaquant Joyeuse avec

fureur.

Mais, cette fois, Joyeuse était prévenu et savait à quelle habile épée il

avait affaire. Il para successivement trois ou quatre coups portés avec

autant d'adresse que de rage, de force que de colère.

Ce fut l'inconnu qui à son tour fit un mouvement de retraite.

-- Tiens! lui cria le jeune homme, voilà ce qu'on fait quand on se bat

pour son pays: coeur pur et bras loyal suffisent à défendre une tête sans

casque, un front sans visière.

Et arrachant les courroies de son heaume, il le jeta loin de lui, en

mettant à découvert sa noble et belle tête, dont les yeux étincelaient de

vigueur, d'orgueil et de jeunesse.

Le cavalier aux armes noires, au lieu de répondre avec la voix ou de

suivre l'exemple donné, poussa un sourd rugissement et leva l'épée sur

cette tête nue.

-- Ah! fit Joyeuse en parant le coup, je l'avais bien dit, tu es un

traître, et en traître tu mourras.

Et en le pressant, il lui porta l'un sur l'autre deux ou trois coups de

pointe, dont l'un pénétra à travers une des ouvertures de la visière de

son casque.

-- Ah! je te tuerai, disait le jeune homme, et je t'enlèverai ton casque,

qui te défend et te cache si bien, et je te pendrai au premier arbre que

je trouverai sur mon chemin.

L'inconnu allait riposter, lorsqu'un cavalier, qui venait de faire sa

jonction avec lui, se pencha à son oreille et lui dit:

-- Monseigneur, plus d'escarmouche; votre présence est utile là-bas.

L'inconnu suivit des yeux la direction indiquée par la main de son

interlocuteur, et il vit les Flamands hésiter devant la cavalerie

calviniste.

-- En effet, dit-il d'une voix sombre, là sont ceux que je cherchais.

En ce moment, un flot de cavaliers tomba sur les marins de Joyeuse, qui,

lassés de frapper sans relâche avec leurs armes de géant, firent leur

premier pas en arrière.

Le cavalier noir profita de ce mouvement pour disparaître dans la mêlée et

dans la nuit.

Un quart d'heure après, les Français pliaient sur toute la ligne et

cherchaient à reculer sans fuir.

M. de Saint-Aignan prenait toutes ses mesures pour obtenir de ses hommes

une retraite en bon ordre.

Mais une dernière troupe de cinq cents chevaux et de deux mille hommes

d'infanterie sortit toute fraîche de la ville, et tomba sur cette armée

harassée et déjà marchant à reculons. C'étaient ces vieilles bandes du

prince d'Orange, qui tour à tour avaient lutté contre le duc d'Albe,

contre don Juan, contre Requesens, et contre Alexandre Farnèse.

Alors il fallut se décidera quitter le champ de bataille et à faire

retraite par terre, puisque la flotte sur laquelle on comptait en cas

d'événement était détruite.

Malgré le sang-froid des chefs, malgré la bravoure du plus grand nombre,

une affreuse déroute commença.

Ce fut en ce moment que l'inconnu, avec toute cette cavalerie qui avait à

peine donné, tomba sur les fuyards et rencontra de nouveau à l'arrière-

garde Joyeuse avec ses marins, dont il avait laissé les deux tiers sur le

champ de bataille.

Le jeune amiral était remonté sur son troisième cheval, les deux autres

ayant été tués sous lui. Son épée s'était brisée, et il avait pris des

mains d'un marin blessé une de ces pesantes haches d'abordage, qui

tournait autour de sa tête avec la même facilité qu'une fronde aux mains

d'un frondeur.

De temps en temps il se retournait et faisait face, pareil à ces sangliers

qui ne peuvent se décider à fuir, et qui reviennent désespérément sur le

chasseur.

De leur côté, les Flamands, qui, selon la recommandation de celui qu'ils

avaient appelé monseigneur, avaient combattu sans cuirasse, étaient lestes

à la poursuite et ne donnaient pas une seconde de relâche à l'armée

angevine.

Quelque chose comme un remords, ou tout au moins comme un doute, saisit au

coeur l'inconnu en face de ce grand désastre.

-- Assez, messieurs, assez, dit-il en français à ses gens, ils sont

chassés ce soir d'Anvers, et dans huit jours seront chassés de Flandre:

n'en demandons pas plus au Dieu des armées.

-- Ah! c'était un Français, c'était un Français! s'écria Joyeuse, je

t'avais deviné, traître. Ah! sois maudit, et puisses-tu mourir de la mort

des traîtres!

Cette furieuse imprécation sembla décourager l'homme que n'avaient pu

ébranler mille épées levées contre lui: il tourna bride, et, vainqueur,

s'enfuit presque aussi rapidement que les vaincus.

Mais cette retraite d'un seul homme ne changea rien à la face des choses:

la peur est contagieuse, elle avait gagné l'armée tout entière, et, sous

le poids de cette panique insensée, les soldats commencèrent à fuir en

désespérés.

Les chevaux s'animaient malgré la fatigue car eux-mêmes semblaient être

aussi sous l'influence de la peur; les hommes se dispersaient pour trouver

des abris: en quelques heures l'armée n'exista plus à l'état d'armée.

C'était le moment où, selon les ordres de monseigneur, s'ouvraient les

digues et se levaient les écluses. Depuis Lier jusqu'à Termonde, depuis

Haesdonk jusqu'à Malines, chaque petite rivière, grossie par ses

affluents, chaque canal débordé envoyait dans le plat pays son contingent

d'eau furieuse.

Ainsi, quand les Français fugitifs commencèrent à s'arrêter, ayant lassé

leurs ennemis, quand ils eurent vu les Anversois retourner enfin vers leur

ville suivis des soldats du prince d'Orange; quand ceux qui avaient

échappé sains et saufs du carnage de la nuit crurent enfin être sauvés, et

respirèrent un instant, les uns avec une prière, les autres avec un

blasphème, c'était à cette heure même qu'un nouvel ennemi, aveugle,

impitoyable, se déchaînait sur eux avec la célérité du vent, avec

l'impétuosité de la mer; toutefois, malgré l'imminence du danger qui

commençait à les envelopper, les fugitifs ne se doutaient de rien.

Joyeuse avait commandé une halte à ses marins, réduits à huit cents, et

les seuls qui eussent conservé une espèce d'ordre dans cette effroyable

déroute.

Le comte de Saint-Aignan, haletant, sans voix, ne parlant plus que par la

menace de ses gestes, le comte de Saint-Aignan essayait de rallier ses

fantassins épars.

Le duc d'Anjou, à la tête des fuyards, monté sur un excellent cheval, et

accompagné d'un domestique tenant un autre cheval en main, poussait en

avant, sans paraître songer à rien.

-- Le misérable n'a pas de coeur, disaient les uns.

-- Le vaillant est magnifique de sang-froid, disaient les autres.

Quelques heures de repos, prises de deux heures à six heures du matin,

rendirent aux fantassins la force de continuer la retraite.

Seulement, les vivres manquaient.

Quant aux chevaux, ils semblaient plus fatigués encore que les hommes, se

traînant à peine, car ils n'avaient pas mangé depuis la veille.

Aussi marchaient-ils à la queue de l'armée.

On espérait gagner Bruxelles qui était au duc et dans laquelle on avait de

nombreux partisans; cependant on n'était pas sans inquiétude sur son bon

vouloir; un instant aussi l'on avait cru pouvoir compter sur Anvers comme

on croyait pouvoir compter sur Bruxelles.

Là, à Bruxelles, c'est-à-dire à huit lieues à peine de l'endroit où l'on

se trouvait, on ravitaillerait les troupes, et l'on prendrait un campement

avantageux, pour recommencer la campagne interrompue au moment que l'on

jugerait le plus convenable.

Les débris que l'on ramenait devaient servir de noyau à une armée

nouvelle.

C'est qu'à cette heure encore nul ne prévoyait le moment épouvantable où

le sol s'affaisserait sous les pieds des malheureux soldats, où des

montagnes d'eau viendraient s'abattre et rouler sur leurs têtes, où les

restes de tant de braves gens, emportés par les eaux bourbeuses,

rouleraient jusqu'à la mer, ou s'arrêteraient en route pour engraisser les

campagnes du Brabant.

M. le duc d'Anjou se fit servir à déjeuner dans la cabane d'un paysan,

entre Héboken et Heckhout.

La cabane était vide, et, depuis la veille au soir, les habitants s'en

étaient enfuis; le feu allumé par eux la veille brûlait encore dans la

cheminée.

Les soldats et les officiers voulurent imiter leur chef et s'éparpillèrent

dans les deux bourgs que nous venons de nommer; mais ils virent avec une

surprise mêlée d'effroi que toutes les maisons étaient désertes, et que

les habitants en avaient à peu près emporté toutes les provisions.

Le comte de Saint-Aignan cherchait fortune comme les autres; cette

insouciance du duc d'Anjou, à l'heure même où tant de braves gens

mouraient pour lui, répugnait à son esprit, et il s'était éloigné du

prince.

Il était de ceux qui disaient:

« Le misérable n'a pas de coeur! »

Il visita, pour son compte, deux ou trois maisons qu'il trouva vides; il

frappait à la porte d'une quatrième, quand on vint lui dire qu'à deux

lieues à la ronde, c'est-à-dire dans le cercle du pays que l'on occupait,

toutes les maisons étaient ainsi.

A cette nouvelle, M. de Saint-Aignan fronça le sourcil et fit sa grimace

ordinaire.

[Illustration: Il la lança dans le poste. -- PAGE 37.]

-- En route, messieurs, en route! dit-il aux officiers.

-- Mais, répondirent ceux-ci, nous sommes harassés, mourant de faim,

général.

-- Oui; mais vous êtes vivants, et si vous restez ici une heure de plus,

vous êtes morts; peut-être est-il déjà trop tard.

M. de Saint-Aignan ne pouvait rien désigner, mais il soupçonnait quelque

grand danger caché dans cette solitude.

On décampa.

Le duc d'Anjou prit la tête, M. de Saint-Aignan garda le centre, et

Joyeuse se chargea de l'arrière-garde.

Mais deux ou trois mille hommes encore se détachèrent des groupes, ou

affaiblis par leurs blessures, ou harassés de fatigue, et se couchèrent

dans les herbes, ou au pied des arbres, abandonnés, désolés, frappés d'un

sinistre pressentiment.

Avec eux restèrent les cavaliers démontés, ceux dont les chevaux ne

pouvaient plus se traîner, ou qui s'étaient blessés en marchant.

A peine, autour du duc d'Anjou, restait-il trois mille hommes valides et

en état de combattre.

Les quarante-cinq — Tome 3 · 第 6 / 60 题