Cependant les Anversois ne voyaient pas tranquillement les apprêts,
hostiles de M. le duc d'Anjou, et Joyeuse ne se trompait pas en leur
attribuant toute la mauvaise volonté possible.
Anvers était comme une ruche quand vient le soir, calme et déserte à
l'extérieur, au dedans pleine de murmure et de mouvement.
Les Flamands en armes faisaient des patrouilles dans les rues,
barricadaient leurs maisons, doublaient les chaînes et fraternisaient avec
les bataillons du prince d'Orange, dont une partie déjà était en garnison
à Anvers, et dont l'autre partie rentrait par fractions, qui, aussitôt
rentrées, s'égrenaient dans la ville.
[Illustration: La servante jeta de la paille aux chevaux. -- PAGE 24.]
Lorsque tout fut prêt pour une vigoureuse défense, le prince d'Orange, par
un soir sombre et sans lune, entra à son tour dans la ville sans
manifestation aucune, mais avec le calme et la fermeté qui présidaient à
l'accomplissement de toutes ses résolutions, lorsque ces résolutions
étaient une fois prises.
Il descendit à l'hôtel-de-ville, où ses affidés avaient tout préparé pour
son installation.
Là il reçut tous les quarteniers et centeniers de la bourgeoisie, passa en
revue les officiers des troupes soldées, puis enfin reçut les principaux
officiers qu'il mit au courant de ses projets.
Parmi ses projets, le plus arrêté était de profiter de la manifestation du
duc d'Anjou contre la ville pour rompre avec lui. Le duc d'Anjou en
arrivait où le Taciturne avait voulu l'amener, et celui-là voyait avec
joie ce nouveau compétiteur à la souveraine puissance se perdre comme les
autres.
Le soir même où le duc d'Anjou s'apprêtait à attaquer, comme nous l'avons
vu, le prince d'Orange, qui était depuis deux jours dans la ville, tenait
conseil avec le commandant de la place pour les bourgeois.
A chaque objection faite par le gouverneur au plan offensif du prince
d'Orange, si cette objection pouvait amener du retard dans les plans, le
prince d'Orange secouait la tête comme un homme surpris de cette
incertitude.
Mais, à chaque hochement de tête, le commandant de la place répondait:
-- Prince, vous savez que c'est chose convenue, que monseigneur doit
venir: attendons donc monseigneur.
Ce mot magique faisait froncer le sourcil au Taciturne; mais tout en
fronçant le sourcil et en rongeant ses ongles d'impatience, il attendait.
Alors chacun attachait ses yeux sur une large horloge aux lourds
battements, et semblait demander au balancier d'accélérer la venue du
personnage attendu si impatiemment.
Neuf heures du soir sonnèrent: l'incertitude était devenue une anxiété
réelle; quelques vedettes prétendaient avoir aperçu du mouvement dans le
camp français.
Une petite barque plate comme le bassin d'une balance avait été expédiée
sur l'Escaut; les Anversois, moins inquiets encore de ce qui se passait du
côté de la terre que de ce qui se passait du côté de la mer, avaient
désiré avoir des nouvelles précises de la flotte française: la petite
barque n'était point revenue.
Le prince d'Orange se leva, et, mordant de colère ses gants de buffle, il
dit aux Anversois:
-- Monseigneur nous fera tant attendre, messieurs, qu'Anvers sera prise et
brûlée quand il arrivera: la ville, alors, pourra juger de la différence
qui existe sous ce rapport entre les Français et les Espagnols.
Ces paroles n'étaient point faites pour rassurer messieurs les officiers
civils, aussi se regardèrent-ils avec beaucoup d'émotion.
En ce moment, un espion qu'on avait envoyé sur la route de Malines, et qui
avait poussé son cheval jusqu'à Saint-Nicolas, revint en annonçant qu'il
n'avait rien vu ni entendu qui annonçât le moins du monde la venue de la
personne que l'on attendait.
-- Messieurs, s'écria le Taciturne à cette nouvelle, vous le voyez, nous
attendrions inutilement; faisons nous-mêmes nos affaires; le temps nous
presse et les campagnes ne sont garanties en rien. Il est bon d'avoir
confiance en des talents supérieurs; mais vous voyez qu'avant tout, c'est
sur soi-même qu'il faut se reposer.
Délibérons donc, messieurs.
Il n'avait point achevé, que la portière de la salle se souleva et qu'un
valet de la ville apparut et prononça ce seul mot qui, dans un pareil
moment, paraissait en valoir mille autres:
-- Monseigneur!
Dans l'accent de cet homme, dans cette joie qu'il n'avait pu s'empêcher de
manifester en accomplissant son devoir d'huissier, on pouvait lire
l'enthousiasme du peuple et toute sa confiance en celui qu'on appelait de
ce nom vague et respectueux:
Monseigneur!
A peine le son de cette voix tremblante d'émotion s'était-il éteint, qu'un
homme d'une taille élevée et impérieuse, portant avec une grâce suprême le
manteau qui l'enveloppait tout entier, entra dans la salle, et salua
courtoisement ceux qui se trouvaient là.
Mais au premier regard son oeil fier et perçant démêla le prince au milieu
des officiers. Il marcha droit à lui et lui offrit la main.
Le prince serra cette main avec affection, et presque avec respect.
Ils s'appelèrent monseigneur l'un l'autre.
Après ce bref échange de civilités, l'inconnu se débarrassa de son
manteau.
Il était vêtu d'un pourpoint de buffle, portait des chausses de drap et de
longues bottes de cuir.
Il était armé d'une longue épée qui semblait faire partie, non de son
costume, mais de ses membres, tant elle jouait avec aisance à son côté;
une petite dague était passée à sa ceinture, près d'une aumônière gonflée
de papiers.
Au moment où il rejeta son manteau, on put voir ces longues bottes, dont
nous avons parlé, toutes souillées de poussière et de boue.
Ses éperons, rougis du sang de son cheval, ne rendaient plus qu'un son
sinistre à chaque pas qu'il faisait sur les dalles.
Il prit place à la table du conseil.
-- Eh bien! où en sommes-nous, monseigneur? demanda-t-il.
-- Monseigneur, répondit le Taciturne, vous avez dû voir en venant
jusqu'ici que les rues étaient barricadées.
-- J'ai vu cela.
-- Et les maisons crénelées, ajouta un officier.
-- Quant à cela, je n'ai pu le voir; mais c'est d'une bonne précaution.
-- Et les chaînes doublées, dit un autre.
-- A merveille, répliqua l'inconnu d'un ton insouciant.
-- Monseigneur n'approuve point ces préparatifs de défense? demanda une
voix avec un accent sensible d'inquiétude et de désappointement.
-- Si fait, dit l'inconnu, mais cependant je ne crois pas que, dans les
circonstances où nous nous trouvons, elles soient fort utiles; elles
fatiguent le soldat et inquiètent le bourgeois. Vous avez un plan
d'attaque et de défense, je suppose?
-- Nous attendions monseigneur pour le lui communiquer, répondit le
bourgmestre.
-- Dites, messieurs, dites.
-- Monseigneur est arrivé un peu tard, ajouta le prince, et, en
l'attendant, j'ai dû agir.
-- Et vous avez bien fait, monseigneur; d'ailleurs, on sait que lorsque
vous agissez, vous agissez bien. Moi non plus, croyez-le bien, je n'ai
point perdu mon temps en route.
Puis, se retournant du côté des bourgeois:
-- Nous savons par nos espions, dit le bourgmestre, qu'un mouvement se
prépare dans le camp des Français; ils se disposent à une attaque; mais
comme nous ne savons de quel côté l'attaque aura lieu, nous avons fait
disposer le canon de telle sorte qu'il soit partagé avec égalité sur toute
l'étendue du rempart.
-- C'est sage, répondit l'inconnu avec un léger sourire, et regardant à la
dérobée le Taciturne, qui se taisait, laissant, lui homme de guerre,
parler de guerre tous les bourgeois.
-- Il en a été de même de nos troupes civiques, continua le bourgmestre,
elles sont réparties par postes doubles sur toute l'étendue des murailles,
et ont ordre de courir à l'instant même au point d'attaque.
L'inconnu ne répondit rien; il semblait attendre que le prince d'Orange
parlât à son tour.
-- Cependant, continua le bourgmestre, l'avis du plus grand nombre des
membres du conseil est qu'il semble impossible que les Français méditent
autre chose qu'une feinte.
-- Et dans quel but cette feinte? demanda l'inconnu.
-- Dans le but de nous intimider et de nous amener à un arrangement à
l'amiable qui livre la ville aux Français.
L'inconnu regarda de nouveau le prince d'Orange: on eût dit qu'il était
étranger à tout ce qui se passait, tant il écoutait toutes ces paroles
avec une insouciance qui tenait du dédain.
-- Cependant, dit une voix inquiète, ce soir on a cru remarquer dans le
camp des préparatifs d'attaque.
-- Soupçons sans certitude, reprit le bourgmestre. J'ai moi-même examiné
le camp avec une excellente lunette qui vient de Strasbourg: les canons
paraissaient cloués au sol, les hommes se préparaient au sommeil sans
aucune émotion, M. le duc d'Anjou donnait à dîner dans sa tente.
L'inconnu jeta un nouveau regard sur le prince d'Orange. Cette fois il lui
sembla qu'un léger sourire crispait la lèvre du Taciturne, tandis que,
d'un mouvement à peine visible, ses épaules dédaigneuses accompagnaient ce
sourire.
-- Eh! messieurs, dit l'inconnu, vous êtes dans l'erreur complète; ce
n'est point une attaque furtive qu'on vous prépare en ce moment, c'est un
bel et bon assaut que vous allez essuyer.
-- Vraiment?
-- Vos plans, si naturels qu'ils vous paraissent, sont incomplets.
-- Cependant, monseigneur... firent les bourgeois, humiliés que l'on parût
douter de leurs connaissances en stratégie.
-- Incomplets, reprit l'inconnu, en ceci, que vous vous attendez à un
choc, et que vous avez pris toutes vos précautions pour cet événement.
-- Sans doute.
-- Eh bien! ce choc, messieurs, si vous m'en croyez....
-- Achevez, monseigneur.
-- Vous ne l'attendrez pas, vous le donnerez.
-- A la bonne heure! s'écria le prince d'Orange, voilà parler.
-- En ce moment, continua l'inconnu, qui comprit dès lors qu'il allait
trouver un appui dans le prince, les vaisseaux de M. Joyeuse appareillent.
-- Comment savez-vous cela, monseigneur? s'écrièrent tous ensemble le
bourgmestre et les autres membres du conseil.
-- Je le sais, dit l'inconnu.
Un murmure de doute passa comme un souffle dans l'assemblée, mais, si
léger qu'il fût, il effleura les oreilles de l'habile homme de guerre qui
venait d'être introduit sur la scène pour y jouer, selon toute
probabilité, le premier rôle.
-- En doutez-vous? demanda-t-il avec le plus grand calme et en homme
habitué à lutter contre toutes les appréhensions, tous les amours-propres
et tous les préjugés bourgeois.
-- Nous n'en doutons pas, puisque vous le dites, monseigneur. Mais que
cependant Votre Altesse nous permette de lui dire....
-- Dites.
-- Que s'il en était ainsi....
-- Après?
-- Nous en aurions des nouvelles.
-- Par qui?
-- Par notre espion de marine.
En ce moment un homme poussé par l'huissier entra lourdement dans la
salle, et fit avec respect quelques pas sur la dalle polie en s'avançant
moitié vers le bourgmestre, moitié vers le prince d'Orange.
-- Ah! ah! dit le bourgmestre, c'est toi, mon ami.
-- Moi-même, monsieur le bourgmestre, répondit le nouveau venu.
-- Monseigneur, dit le bourgmestre, c'est l'homme que nous avons envoyé à
la découverte.
A ce mot de monseigneur, lequel ne s'adressait pas au prince d'Orange,
l'espion fit un mouvement de surprise et de joie, et s'avança
précipitamment pour mieux voir celui que l'on désignait par ce titre.
Le nouveau venu était un de ces marins flamands dont le type est si
reconnaissable, étant si accentué: la tête carrée, les yeux bleus, le col
court et les épaules larges; il froissait entre ses grosses mains son
bonnet de laine humide, et lorsqu'il fut près des officiers, on vit qu'il
laissait sur les dalles une large trace d'eau.
C'est que ses vêtements grossiers étaient littéralement trempés et
dégouttants.
-- Oh! oh! voilà un brave qui est revenu à la nage, dit l'inconnu en
regardant le marin avec cette habitude de l'autorité, qui impose soudain
au soldat et au serviteur, parce qu'elle implique à la fois le
commandement et la caresse.
-- Oui, monseigneur, oui, dit le marin avec empressement, et l'Escaut est
large et rapide aussi, monseigneur.
-- Parle, Goes, parle, continua l'inconnu, sachant bien le prix de la
faveur qu'il faisait à un simple matelot en l'appelant par son nom.
Aussi, à partir de ce moment, l'inconnu parut exister seul pour Goes, et
s'adressant à lui, quoique envoyé par un autre, c'était peut-être à cet
autre qu'il eût dû rendre compte de sa mission:
-- Monseigneur, dit-il, je suis parti dans ma plus petite barque; j'ai
passé avec le mot d'ordre au milieu du barrage que nous avons fait sur
l'Escaut avec nos bâtiments, et j'ai poussé jusqu'à ces damnés Français.
Ah! pardon, monseigneur.
Goes s'arrêta.
-- Va, va, dit l'inconnu en souriant, je ne serai qu'à moitié damné.
-- Ainsi donc, monseigneur, puisque monseigneur veut bien me pardonner....
L'inconnu fit un signe de tête. Goes continua:
-- Tandis que je ramais dans la nuit avec mes avirons enveloppés de linge,
j'ai entendu une voix qui criait:
-- Holà de la barque, que voulez-vous?
Je croyais que c'était à moi que l'interpellation était adressée, et
j'allais répondre une chose ou l'autre, quand j'entendis crier derrière
moi:
-- Canot amiral.
L'inconnu regarda les officiers avec un signe de tête qui signifiait:
-- Que vous avais-je dit?
-- Au même instant, continua Goes, et comme je voulais virer de bord, je
sentis un choc épouvantable; ma barque s'enfonça; l'eau me couvrit la
tête; je roulai dans un abîme sans fond; mais les tourbillons de l'Escaut
me reconnurent pour une vieille connaissance, et je revis le ciel.
C'était tout bonnement le canot amiral qui, en conduisant M. de Joyeuse à
bord, avait passé sur moi. Maintenant, Dieu seul sait comment je n'ai pas
été broyé ou noyé.
-- Merci, brave Goes, merci, dit le prince d'Orange, heureux de voir que
ses prévisions s'étaient réalisées; va, et tais-toi.
Et étendant le bras de son côté, il lui mit une bourse dans la main.
Cependant le marin semblait attendre quelque chose: c'était le congé de
l'inconnu.
Celui-ci lui fit un signe bienveillant de la main, et Goes se retira,
visiblement plus satisfait de ce signe qu'il ne l'avait été du cadeau du
prince d'Orange.
-- Eh bien, demanda l'inconnu au bourgmestre, que dites-vous de ce
rapport? doutez-vous encore que les Français vont appareiller, et croyez-
vous que c'était pour passer la nuit à bord que M. de Joyeuse se rendait
du camp à la galère amirale?
-- Mais, vous devinez donc, monseigneur? dirent les bourgeois.
-- Pas plus que monseigneur le prince d'Orange, qui est en toutes choses
de mon avis, je suis sûr. Mais, comme Son Altesse, je suis bien renseigné,
et, surtout, je connais ceux qui sont là de l'autre côté.
Et sa main désignait les polders.
-- De sorte, continua-t-il, qu'il m'eût bien étonné de ne pas les voir
attaquer cette nuit.
Donc, tenez-vous prêts, messieurs; car, si vous leur en donnez le temps,
ils attaqueront sérieusement.
-- Ces messieurs me rendront la justice d'avouer qu'avant votre arrivée,
monseigneur, je leur tenais juste le langage que vous leur tenez
maintenant.
-- Mais, demanda le bourgmestre, comment monseigneur croit-il que les
Français vont attaquer?
-- Voici les probabilités: l'infanterie est catholique, elle se battra
seule. Cela veut dire qu'elle attaquera d'un côté; la cavalerie est
calviniste, elle se battra seule aussi. Deux côtés. La marine est à M. de
Joyeuse, il arrive de Paris; la cour sait dans quel but il est parti, il
voudra avoir sa part de combat et de gloire. Trois côtés.
-- Alors, faisons trois corps, dit le Bourgmestre.
-- Faites-en un, messieurs, un seul, avec tout ce que vous avez de
meilleurs soldats, et laissez ceux dont vous doutez en rase campagne, à la
garde de vos murailles. Puis, avec ce corps, faites une vigoureuse sortie
au moment où les Français s'y attendront le moins. Ils croient attaquer:
qu'ils soient prévenus et attaqués eux-mêmes; si vous les attendez à
l'assaut, vous êtes perdus, car à l'assaut le Français n'a pas d'égal,
comme vous n'avez pas d'égaux, messieurs, quand, en rase campagne, vous
défendez l'approche de vos villes.
Le front des Flamands rayonna. -- Que disais-je, messieurs? fit le
Taciturne.
-- Ce m'est un grand honneur, dit l'inconnu, d'avoir été, sans le savoir,
du même avis que le premier capitaine du siècle.
Tous deux s'inclinèrent courtoisement.
-- Donc, poursuivit l'inconnu, c'est chose dite, vous faites une furieuse
sortie sur l'infanterie et la cavalerie. J'espère que vos officiers
conduiront cette sortie de façon que vous repousserez les assiégeants.
-- Mais leurs vaisseaux, leurs vaisseaux, dit le bourgmestre, ils vont
forcer notre barrage; et comme le vent est nord-ouest, ils seront au
milieu de la ville dans deux heures.
-- Vous avez vous-mêmes six vieux navires et trente barques à Sainte-
Marie, c'est-à-dire à une lieue d'ici, n'est-ce pas? C'est votre barricade
maritime, c'est votre chaîne fermant l'Escaut.
-- Oui, monseigneur, c'est cela même. Comment connaissez-vous tous ces
détails?
L'inconnu sourit.
-- Je les connais, comme vous voyez, dit-il; c'est là qu'est le sort de la
bataille.
-- Alors, dit le bourgmestre, il faut envoyer du renfort à nos braves
marins.
-- Au contraire, vous pouvez disposer encore de quatre cents hommes qui
étaient là; vingt hommes intelligents, braves et dévoués suffiront.
Les Anversois ouvrirent de grands yeux.
-- Voulez-vous, dit l'inconnu, détruire la flotte française tout entière
aux dépens de vos six vieux vaisseaux et de vos trente vieilles barques?
-- Hum! firent les Anversois en se regardant, ils n'étaient pas déjà si
vieux nos vaisseaux, elles n'étaient pas déjà si vieilles nos barques.
-- Eh bien! estimez-les, dit l'inconnu, et l'on vous en paiera la valeur.
-- Voilà, dit tout bas le Taciturne à l'inconnu, les hommes contre
lesquels j'ai chaque jour à lutter. Oh! s'il n'y avait que les événements,
je les eusse déjà surmontés.
-- Voyons, messieurs, reprit l'inconnu en portant la main à son aumônière,
qui regorgeait, comme nous l'avons dit, estimez, mais estimez vite; vous
allez être payés en traites sur vous-mêmes, j'espère que vous les
trouverez bonnes.
-- Monseigneur, dit le bourgmestre, après un instant de délibération avec
les quarteniers, les dizainiers et les centeniers, nous sommes des
commerçants et non des seigneurs; il faut donc nous pardonner certaines
hésitations, car notre âme, voyez-vous, n'est point en notre corps, mais
en nos comptoirs. Cependant, il est certaines circonstances où, pour le
bien général, nous savons faire des sacrifices. Disposez donc de nos
barrages comme vous l'entendrez.
-- Ma foi, monseigneur, dit le Taciturne, c'est affaire à vous. Il m'eût
fallu six mois à moi pour obtenir ce que vous venez d'enlever en dix
minutes.
-- Je dispose donc de votre barrage, messieurs; mais voici de quelle façon
j'en dispose:
Les Français, la galère amirale en tête, vont essayer de forcer le
passage. Je double les chaînes du barrage, en leur laissant assez de
longueur pour que la flotte se trouve engagée au milieu de vos barques et
de vos vaisseaux. Alors, de vos barques et de vos vaisseaux, les vingt
braves que j'y ai laissés jettent des grappins, et, les grappins jetés,
ils fuient dans une barque après avoir mis le feu à votre barrage chargé
de matières inflammables.
-- Et, vous l'entendez, s'écria le Taciturne, la flotte française brûle
tout entière.
-- Oui, tout entière, dit l'inconnu; alors, plus de retraite par mer, plus
de retraite à travers les polders, car vous lâchez les écluses de Malines,
de Berchem, de Lier, de Duffel et d'Anvers. Repoussés d'abord par vous,
poursuivis par vos digues rompues, enveloppés de tous les côtés par cette
marée inattendue et toujours montante, par cette mer qui n'aura qu'un flux
et pas de reflux, les Français seront tous noyés, abîmés, anéantis.
Les officiers poussèrent un cri de joie.
-- Il n'y a qu'un inconvénient, dit le prince.
-- Lequel, monseigneur? demanda l'inconnu.
-- C'est qu'il faudrait toute une journée pour expédier les ordres
différents aux différentes villes, et que nous n'avons qu'une heure.
-- Une heure suffit, répondit celui qu'on appelait monseigneur.
-- Mais qui préviendra la flottille?
-- Elle est prévenue.
-- Par qui?
-- Par moi. Si ces messieurs avaient refusé de me la donner, je la leur
achetais.
-- Mais Malines, Lier, Duffel?
-- Je suis passé par Malines et par Lier, et j'ai envoyé un agent sûr à
Duffel. A onze heures les Français seront battus, à minuit la flotte sera
brûlée, à une heure les Français seront en pleine retraite, à deux heures
Malines rompra ses digues, Lier ouvrira ses écluses, Duffel lancera ses
canaux hors de leur lit: alors toute la plaine deviendra un océan furieux
qui noiera maisons, champs, bois, villages, c'est vrai; mais qui, en même
temps, je vous le répète, noiera les Français, et cela de telle façon,
qu'il n'en rentrera pas un seul en France.
Un silence d'admiration et presque d'effroi accueillit ces paroles; puis,
tout à coup, les Flamands éclatèrent en applaudissements.
Le prince d'Orange fit deux pas vers l'inconnu et lui tendit la main.
-- Ainsi donc, monseigneur, dit-il, tout est prêt de notre côté?
-- Tout, répondit l'inconnu. Et tenez, je crois que du côté des Français
tout est prêt aussi.
Et du doigt il montrait un officier qui soulevait la portière.
-- Messeigneurs et messieurs, dit l'officier, nous recevons l'avis que les
Français sont en marche et s'avancent vers la ville.
-- Aux armes! cria le bourgmestre.
-Aux armes! répétèrent les assistants.
-- Un instant, messieurs, interrompit l'inconnu de sa voix mâle et
impérieuse; vous oubliez de me laisser vous faire une dernière
recommandation plus importante que toutes les autres.
-- Faites! faites! s'écrièrent toutes les voix.
-- Les Français vont être surpris, donc ce ne sera pas même un combat, pas
même une retraite, mais une fuite: pour les poursuivre, il faut être
légers. Cuirasses bas, morbleu! Ce sont vos cuirasses dans lesquelles vous
ne pouvez remuer, qui vous ont fait perdre toutes les batailles que vous
avez perdues. Cuirasses bas! messieurs, cuirasses bas!
Et l'inconnu montra sa large poitrine protégée seulement par un buffle.
-- Nous nous retrouverons aux coups, messieurs les capitaines, continua
l'inconnu; en attendant, allez sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où vous
trouverez tous vos hommes en bataille. Nous vous y rejoignons.
-- Merci, monseigneur, dit le prince à l'inconnu, vous venez de sauver à
la fois la Belgique et la Hollande.
-- Prince, vous me comblez, répondit celui-ci.
-- Est-ce que Votre Altesse consentira à tirer l'épée contre les Français?
demanda le prince.
-- Je m'arrangerai de manière à combattre en face des huguenots, répondit
l'inconnu en s'inclinant avec un sourire que lui eût envié son sombre
compagnon, et que Dieu seul comprit.