CHAPITRE PREMIER

--Avertie, il vous faut voyager.

Ceci s'adressait à une grande jeune femme mince, vêtue de blanc et qui

semblait un long boa souple déposé dans un fauteuil.

--Vous croyez? fit-elle, surprise; et elle tendit ses bras en avant, les

étira et les passa sous sa nuque lisse.--Vraiment, Bien-Aimé, vous me

faites tort; je suis seulement un peu fatiguée depuis quelque temps.

--Oui, oui, nous savons: les domestiques, la nouvelle cuisinière, les

toiles d'araignées... sans compter vos trottes insensées sur les routes,

sous prétexte d'abattre vos nerfs... mais je les aime moi, vos nerfs,

quelquefois!... seulement...

--Seulement?

Avertie glissa un oeil inquiet vers le beau garçon qui venait de parler.

Comme elle l'aimait! Comme il répondait à tous ses goûts! Elle avait

toujours peur de lui déplaire et elle sentait pourtant qu'il lui serait

tout à fait impossible, ce jour-là, de simuler un état d'âme.

--Oui, oui, reprit-il, il vous faut voyager.

S'agenouillant à ses pieds, il glissa ses bras autour de son grand corps

flexible et la regarda ardemment.

--Vos yeux sont paisibles, votre bouche sans désirs. Bientôt vous serez

«la petite chose inerte» et je ne vous aimerai plus!

La vanité de cette menace la fit rire franchement; elle l'embrassa sur

le front.

Il était tard. Avertie monta dans sa chambre et peu après vint prendre

place aux côtés du Bien-Aimé, dans le grand lit à colonnes torses,

encadré de rideaux cramoisis. Alors, elle jeta un regard circulaire sur

la vaste pièce qu'elle avait arrangée avec tant de soins et un goût si

précis. Sa pensée traîna et s'alanguit devant un panneau d'Hubert Robert

représentant des jardins d'Italie; puis son oeil glissa sur deux petits

_Canaletto_ où Venise en fête, toute dorée, offrait ses charmes, et sur

le beau garçon qu'elle avait près d'elle.

Elle le regarda comme elle venait de regarder ses tableaux, avec la même

complaisance. Son eurythmie l'enchanta. Il lui plaisait à l'égal d'un

beau paysage; c'était l'expression absolue de son type. Et pourtant elle

se sentit «la petite chose inerte»!

--Oui. B.-A. Vous avez raison; j'ai besoin de voyager. Et... j'irai en

Italie.

--Ah! oui, en Italie! vous recharger d'amour, de désirs, de sensualités,

petite dynamo fatiguée par l'usage!

--Sans doute! mais vous m'accompagnerez.

--Vous accompagner! Moi, vous accompagner?

--L'Italie est dangereuse, capiteuse... vous le savez bien, puisque vous

m'y envoyez «exprès». Or il est dit dans l'Écriture: «Celui qui aime le

danger périra dans le danger»... Celle qu'on envoie chercher l'amour

pourrait bien le rencontrer et ne plus revenir!

Il fit: «Peuh!», l'embrassa sur les lèvres et ajouta, heureux et un peu

fat:

--Mais non, mais non, nous deux c'est pour toujours!

Et elle, rayonnante:--C'est pourtant vrai!

* * *

Ce n'était pas la première fois que le B.-A. usait de ce stratagème.

Quand Avertie commençait à s'alanguir et, distraite, à rêver, il

s'inquiétait, parlait de voyage.

Leur amour était si particulier, si unique... ne fallait-il pas lui

donner les soins exceptionnels dus à une plante rare?

Mais le B.-A. restait esclave de ses aises, de ses habitudes. Les

«déplacements» lui faisaient horreur.

Les hôtels, les chemins de fer, la vie vagabonde et à la vapeur des

tournées à l'étranger lui ôtaient le plaisir et le charme qu'il pouvait

y goûter, pourtant, avec son intelligence ouverte et son sens

esthétique. Depuis longtemps il avait refusé d'accompagner Avertie,

malgré le chagrin que lui causait une séparation, même très courte. Car

il avait besoin de sa présence comme de pain quotidien, un petit pain

blond et chaud, de gruau, dont on ne se lasse jamais, qui vous appète,

au contraire, tous les jours davantage.

Le B.-A. était un sensuel sentimental; il savait qu'Avertie adorait les

voyages et revenait toujours plus émue, aimante, ingénieuse; l'idée du

bloc entier des désirs et des ardeurs de la jeune femme le payaient

assez bien du sacrifice très grand qu'il faisait en la laissant partir.

Avertie avait une amie charmante, bonne, molle, un peu godiche, mais

intelligente, agréable, de commerce facile et qu'on appelait la comtesse

Floche.

La comtesse Floche aimait surtout son propre corps, ses aises, son

bien-être quotidien et sa bourse. Ce fut à elle, cependant, qu'Avertie

demanda de l'accompagner.

--Comment, chère Avertie, s'écria Floche pressentie, vous voulez

m'emmener en voyage? Mais vous ne savez pas quel paquet je suis! Une

vraie empotée, et si avare avec cela... Et, ma malle, comment la

faut-il? En ai-je seulement une de convenable? Et puis, vous serez

obligée de me faire une liste des choses à emporter. Je n'ai jamais

voyagé, vous savez!

--En effet, vous n'en avez pas l'air! répondit Avertie, en riant.

Pendant que celle-ci roulait dans son fiacre, en pensant au colis

supplémentaire qu'en la personne de Floche elle s'était

imposé--volontairement,--l'autre, dans son entresol élégant, 1, rue

Gauthier-Villars, se reposait, mollement étendue sur son divan, dans la

soie des coussins amoncelés. Une cigarette blonde au bout de ses doigts

gothiques et soignés, elle restait inquiète et un peu tremblante.

Malgré le vif plaisir qu'elle se promettait de ce voyage, elle avait

peur aussi de la compagnie d'Avertie. Sa famille, un peu verjus, la lui

avait souvent dépeinte autoritaire, despote, intransigeante et d'une

santé intrépide! La crainte de ne pouvoir se reposer à son aise, de

temps en temps, la tourmentait et, par-dessus tout, celle de tant

d'argent qu'il lui faudrait dépenser. Mais le plaisir et la vanité de ce

qu'Avertie, cette amie si particulière, l'eût choisie comme compagne de

voyage, elle, entre tant d'autres, chassa vite ses appréhensions.

Elle fit une liste de tout ce qu'elle avait à lui demander, alla mettre

son chapeau et courut la rejoindre pour parler de leur projet.

--Ah! vous êtes chez vous! quelle chance! j'ai tant à causer pour ce

voyage! D'abord, j'ai trouvé une malle. À présent, que faut-il mettre

dedans?

--Le moins possible, répondit Avertie. Le nécessaire, tout juste: une

robe du soir, un bouquet pour vos seins, vos perles, un peu de linge,

une boule d'eau chaude en caoutchouc, et de bonnes chaussures...

--Et ma pharmacie?

--Comment, votre pharmacie?

--Ah! ma chère, voilà que déjà vous faites une tête sévère, mais vous ne

savez pas ce qu'il faut pour un vieux corps comme le mien! Mes sachets,

mes bains de bouche, mon Eau mère...

Avertie, qui a prêté une oreille distraite:

--Tout ça c'est des bêtises. Que votre bagage soit ordinaire, solide et

fermant bien. Puis, ayez une bonne valise dans laquelle vous mettrez vos

objets de toilette les plus simples, en toc... en celluloïd, c'est plus

léger--et surtout pas d'étalage d'argenterie, de nécessaire, comme vous

m'en encombrez dans vos déplacements à la campagne. Ces élégances sont

bonnes pour les voyages de noces quand le mari, tout frais, les porte ou

le valet de pied!

--Mais... vous me parlez de valise, comme si j'en avais!

--Et les boutiques pourquoi sont-elles faites?

--Oh! c'est très cher, une valise!... Mon fils Melchior pourrait me

prêter la sienne,... c'est une sorte de vieux «panier pique-nique» dont

j'ôte l'intérieur quand il va chez ses petits amis Grandaim...

--Non, voyons! ce n'est vraiment pas convenable pour une comtesse si

raffinée! Faites donc le sacrifice d'une bonne valise. Venez, je vous

emmène retenir les billets du sleeping et acheter le _bag_.

Dans la voiture de Floche, qui les conduisait vers le centre de Paris,

celle-ci gardait le silence et Avertie combinait le voyage sur un

carnet.

--Croyez-vous vraiment indispensable de passer la nuit en

sleeping? demanda timidement Floche. J'ai une idée... peut-être

l'approuverez-vous? Je voudrais renoncer au sleeping; ça coûte bien un

supplément d'une quarantaine de francs, cette affaire-là? Eh bien,

j'aime mieux les mettre à l'achat de ma valise. Si vous saviez combien

facilement je me passe de sommeil! Dormir? mais, pour une nuit, on peut

aussi bien ne pas dormir!... J'en ai vu bien d'autres du temps de mon

pauvre mari! Une nuit, c'est si vite passé, surtout en chemin de fer et

mal couchée... Tandis que la valise, c'est une bonne affaire de faite

pour toute la vie...

Avertie la laissait parler d'abondance, la sentant humble et craintive,

malgré son verbiage; elle la regardait goguenarde. «En effet,

pensait-elle, elle peut supporter une nuit de «noyaux de pêches» en

2e classe!»

Floche, qui prétendait descendre de Louis le Gros par les femmes, était

mince de taille, mais replète, avec une gorge haute et abondante, des

hanches contraintes dans le corset «de la Doctoresse»..., bref d'un

ensemble rempli de grâce potelée, et de race tout de même.

Chez Cook, on se fit délivrer les billets et organiser

l'itinéraire--aller et retour Venise, Milan, le Gothard, etc... Elles

attendirent longtemps, déjà un peu en voyage, entourées d'un monde

hétéroclite et polyglotte, debout comme dans un bar.

--Savez-vous où nous descendrons à Venise? demanda Floche. Vos amis

américains qui y habitent vous recevront-ils? Ce serait une fameuse

économie!

--Certainement non! Eux-mêmes, chère amie, répondit Avertie, n'y sont

que pour quelques mois et au 2e étage d'un palais majestueux, c'est

vrai, mais délabré et à peine meublé. Seulement, Maud est très pratique

et je lui ai déjà écrit de nous trouver de bonnes chambres dans un

confortable hôtel.

--Pourvu que ce soit le meilleur, le plus élégant avec vue sur le Grand

Canal, le Lido, l'Adriatique, le tout Venise, enfin! J'y tiens

absolument! Ah! comme je me réjouis déjà de me coiffer, le matin, devant

toutes ces splendeurs!... Et puis, si je rencontrais des amis? Altmar

m'a dit qu'il y serait sans doute avec son fils, vous savez, ce grand

garçon épris d'une ravissante fille sans le sou? Son père le fait

voyager pour lui changer les idées. Cet Altmar! qu'il est délicieux, ma

chère! J'espère que nous le verrons. Il sera fou de vous tout de suite

et moi (soupirant) je vous accompagnerai... Ah non, zut! Il est trop

charmant, bien qu'un peu rasta, et d'ailleurs il ne se tiendrait pas de

bonheur d'être le futur amant d'une _genuine_ comtesse comme moi!...

S'il est gentil, je suis capable de rester à Venise et de vous laisser

filer... (Elle rêve.)

--Ah! vous comptez?...

--Peut-être, est-ce qu'on sait jamais!

--Bien, bien...

* * *

Le lendemain, quand Floche revit Avertie, un peu inquiète, elle

demanda:

--Avez-vous déjà reçu une réponse de votre amie Maud... nos chambres,

vous savez?

--Non.

--C'est que... j'ai réfléchi toute la nuit à ce problème. Nous ferions

tout aussi bien de descendre dans un petit hôtel de famille, une pension

suisse, bien simple, bon marché. Car, en somme, le luxe, la vue (on sort

pour la voir, on n'a que ça à faire), et la grande vie d'hôtel quand on

est rentré chez soi, qu'est-ce qu'il en reste? J'aime bien mieux rogner

là-dessus et m'acheter un joli pot--j'ai la passion des pots, comme vous

savez--ou quelque bibelot sympathique qu'on garde pour toujours.

--Mais, alors, vos amours? insinua Avertie.

--Oh! je m'en fiche bien de mes amours... C'est ce que je me disais

cette nuit. L'ordre et l'économie avant tout!... Je voulais vous

demander aussi... mais vous n'allez pas vouloir... vous allez vous

ficher de moi?

--Quoi donc, ma pauvre Floche?

--Eh bien, vous connaissez mon petit sac jaune, le gros, celui que vous

appelez _le Carlin_ parce qu'il claque dans sa peau... J'y ai mis toutes

mes lettres d'amour et je voudrais les emporter.

Avertie éclata, comme le Carlin.

--Emporter le Carlin, bourré de lettres d'amour, pour faire un tour en

Italie! Quand vous aurez à peine le temps de lire votre correspondance!

Mais c'est de l'enfantillage!

--C'est que... Je ne m'en suis encore jamais séparée...

--Eh bien, il faudra commencer, voilà tout! C'est de l'esclavage cela!

Quand nous rognons sur une paire de bottines, pour ne pas nous

encombrer, nous n'allons pas nous charger du Carlin, qui pèse 10 kilos

au moins!--Ah! je le connais!--et que vous pourriez égarer dans une

gare, ce qui vous compromettrait irré-mé-di-able-ment!

Elle avait dit «compromettrait irrémédiablement» pour faire peur à

Floche, car rien n'était plus banal que ce fardeau sentimental dont elle

ne se séparait jamais, pauvres lettres, d'une navrante insignifiance,

sur gros papier cuir, chiffré en Angleterre, et sur lequel les hommes

élégants acceptent ou refusent, d'ordinaire, les invitations à dîner.

On finit cependant par leur remettre leurs tickets; elles se séparèrent,

emportant dans leurs porte-cartes, sous les espèces d'un petit carnet

estampillé _Cook and C°_, une provision de joies et de plaisirs.

Quand, le soir, réunies de nouveau sous la lampe d'Avertie, elles

étalèrent leurs dernières emplettes, voiles, gants, cahiers de notes,

sacs à éponges neufs, Floche reparla de sa valise--la grosse dépense:

--Je l'ai finalement achetée chez Dewy. J'étais d'abord allée dans tous

les magasins pour me rendre compte des prix. Oh! j'ai bien dépensé six

francs de fiacre et c'est chez ce sale juif que je l'ai trouvée! C'est

une chose magnifique, ma valise! De 95 fr. je l'ai fait baisser à 60,

parce qu'elle avait «fait vitrine». Elle n'est pas en peau de cochon,

mais en vache et couleur arc-en-ciel.

Le Voluptueux Voyage · 第 2 / 17 题