Pline dit quelque part que des écrivains, qui n'ont jamais mis le pied
dans certaines contrées, les décrivent cependant, et en apprennent à un
indigène plus de choses vraies et exactes que tous les indigènes n'en
savent. Mais moi qui suis sur les lieux, sur quelle _palette_
trouverai-je des couleurs propres à peindre tout ce j'ai vu!... Les
forêts, les vastes prairies de l'Amérique, les chasses aux daims, aux
buffalos, aux chevaux sauvages! Je commençai mon Iliade forestière en
terrassant un ours formidable; si je publiais mes impressions de voyage,
on n'y croirait pas; les Gascons ont une malheureuse réputation de par
le monde! et cependant j'éprouve le besoin de m'épancher! le bonheur qui
ne se partage pas n'en est pas un!... Comment décrire ce combat avec
l'ours gris!... exploit qui fit sensation dans tout l'ouest;... mais on
n'y croira pas!... voilà ce qui me tourmente!... voilà où nous en sommes
sur les bords de la Garonne!! Les eaux de ce fleuve sont pires que
celles du Léthé; celles-ci faisaient oublier les chagrins de cette
malheureuse vie, mais les eaux de la Garonne vous communiquent un esprit
de scepticisme!... Ah!... je ne sais quel impertinent censeur de
l'antiquité[215] s'avisa d'écrire, qu'à nous autres Gascons le _mentir_
n'est pas vice, mais... _façon_... de parler!... J'aurais voulu voir nos
sceptiques aux prises avec cet ours gris; mais on n'y croira pas, cher
Charles, malgré mille précautions oratoires... peu ordinaires (il faut
l'avouer) au climat de la Gironde; voilà, encore une fois, ce qui me
tourmente: quand il s'agit de prouver des choses si claires, on est sûr
de ne pas convaincre, dit notre Montesquieu: Un autre grand homme assure
que jamais les voyageurs _n'ont menti_... quoique dans leurs villages
les idiots en médisent, et les condamnent[216]... Oui, mais la sagesse
des nations ne dit-elle pas de son côté que:
Tout voyageur
Est un menteur?
Et le mot du bon roi Henri qu'on nous cite toujours... à nous autres
Gascons... _il mentira tant... qu'à la fin il dira vrai_... Cependant,
il faut voyager, mon cher Charles; celui qui n'a vu que des hommes polis
et raisonnables, ou ne connaît pas l'homme, ou ne le connaît qu'à demi;
il faut voyager «ne serait-ce que pour calculer en combien de manières
différentes l'homme peut être insupportable[217]...» Mais toi, mon cher
Charles, me croiras-tu? oui; alors causons, _entre nous_ s'entend; ne
communique donc ce journal à personne; on critiquerait, c'est le droit
de chacun, et tu sais qu'on n'est pas prophète en son pays... Je
craindrais de partager le sort de ce jeune Spartiate qui se rendit à
Athènes pour étudier sous les grands maîtres de cette cité célèbre; de
retour à Lacédémone, ses concitoyens (des envieux sans doute) le firent
châtier par les Éphores, sous prétexte qu'il n'avait étudié que la
rhétorique... chose parfaitement inutile en Laconie. Entrons en matière,
et moquons-nous, en passant, des ennemis de la civilisation (blancs et
rouges). Un mien ami (un jeune antiquaire allemand) aidant, je viendrai
bien à bout de cette lettre, quoique j'aie plus souvent manié le goudron
que la plume... Cher Charles, je me suis aussitôt trouvé à l'aise avec
les personnages qui jouent le premier rôle dans ces forêts; je veux
parler des sauvages: tu le sais, j'ai un coeur sensible; quelques âmes
se lient elles-mêmes quand elles chargent les autres des liens de la
reconnaissance. Les squaws (femmes sauvages) s'efforcent, par toutes les
séductions de leur sexe, de trouver grâce devant nous; elles demandent
des présents d'une voix si douce, que je ne puis rien leur refuser; _ce
serait un grain noir dans le collier de ma vie; elles baisseraient la
tête, et fermeraient les yeux_ (tout cela veut dire _mourir_, en style
sauvage)... Cependant, affirmer que les femmes, ici, ont toutes les
perfections, et que le paradis de Mahomet ne renferme pas de _houris_
plus séduisantes, serait un peu exagérer les choses. Elles n'ont rien à
apprendre; on trouve, dans leurs huttes, des miroirs, et autres
ustensiles de toilette; faut-il leur en faire un crime? Vers le milieu
du XVIIe siècle, les femmes n'atteignirent-elles pas le _nec plus ultra_
de l'absurdité en couvrant leurs visages de taches noires représentant
une infinité de figures diverses, préférant généralement celle d'une
voiture avec des chevaux?... Nos dames, dit Bulwer, ont dernièrement
adopté la singulière coutume de se couvrir la figure de marques noires,
comme en avait Vénus, pour faire ressortir leur beauté; c'est bien, si
une tache noire sert à rendre la figure _remarquable_, mais quelques
ladies se la couvrent entièrement, et donnent à ces taches toutes les
formes imaginables. Bulwer cite une dame dont les mouches variées
étaient un curieux _specimen_ de ce que la mode peut offrir de plus
bouffon; le front était décoré d'une voiture à deux chevaux, un cocher,
et deux postillons; la bouche avait une étoile de chaque côté, et sur le
menton était une grande tache ronde. Un autre écrivain dit, en parlant
d'une dame: «Ses mouches sont de _toute taille_, pour les boutons et
pour les cicatrices; ici, nous trouvons l'image de toutes les planètes
errantes et quelques-unes des étoiles fixes; déjà enduites de gomme pour
les affermir, elles n'ont besoin de nul autre éclat.» L'auteur de la
_Voix de Dieu contre la vanité dans les ajustements_, déclare que ces
taches noires lui représentent des taches pestilentielles; «et il me
semble, dit-il, voir les voitures de deuil et les chevaux tout en noir
dessinés sur leurs fronts, et déjà harnachés pour les conduire en toute
hâte à l'Achéron...» Cette mode était établie depuis longtemps déjà, car
dans le _Dictionnaire des Dames_ (1694), on dit: «elles (les dames de ce
temps-là) auraient, sans nul doute, occupé leur place dans les
chroniques, parmi les prodiges et les animaux monstrueux, si elles
eussent apporté en naissant, des lunes, des étoiles, des croix et des
losanges sur leurs joues, et surtout si elles fussent venues au monde
avec une voiture et des chevaux...» Les dames du temps de Henri VI
d'Angleterre étaient surtout ridicules dans leurs coiffures, qui
représentaient une infinité de formes; les préférées étaient celles dont
les cornes faisaient l'ornement. Le poète Lydgate était surtout choqué
des cornes; dans un poème composé contre elles, il déclare «que les
clercs, d'après une grande autorité, rapportent que les cornes furent
données aux bêtes pour leur défense, et (_au contraire du sexe féminin_)
pour pouvoir opposer une résistance brutale. Mais cela a dépité les
archifemmes, emportées et violentes, furieuses comme des tigres pour le
combat singulier, et elles ont agi contre leur conscience. N'écoutez pas
la vanité, leur disait-on, mais jetez au loin les cornes[218].»
[215] Salvianus Massiliensis.
[216] Shakespeare: _La tempête_.
[217] La Bruyère: _Caractères_.
[218] Histoire des costumes en Angleterre, par Fairholt.
Quant aux jeunes guerriers, je ne révélerai pas ici tous les secrets de
leur tactique; il y en a parmi eux qui connaissent plus d'un tour, _que
l'agneau enseigne à ceux de la société_... Cependant j'ai vu des peuples
plus habiles dans l'art de confondre le bien d'autrui avec le leur. Les
Yalofs[219], par exemple, ont une manière de voler qui leur est
particulière. Ce ne sont pas leurs mains qu'il faut surveiller, mais
leurs _pieds_. Comme la plupart de ces peuples marchent pieds nus, ils
exercent ces membres comme nos filous d'Europe exercent leurs mains; ils
ramasseraient une épingle à terre!... S'ils découvrent un morceau de
fer, un couteau ou des ciseaux, ils s'en approchent, tournent le dos à
l'objet qu'ils ont en vue, et vous regardent fixement en tenant les
mains ouvertes; pendant ce temps, ils saisissent l'instrument avec le
gros orteil, et pliant le genou, ils lèvent le pied par derrière jusqu'à
leurs pagnes qui servent à cacher l'objet volé: et le prenant ensuite
avec la main, ils achèvent de le mettre en sûreté.
[219] Yalofs: peuples de l'Afrique.
Notre guide (en qui mérite abonde) est un jeune Natchez nommé
Whip-Poor-Will; c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest; aussi
a-t-il des ennemis dans tous les buissons; quelle vendetta!... il a
dix-sept _scalps_ ou chevelures à sa ceinture!... je n'oserais jeter une
pierre à son chien... Des chevelures, bon Dieu!!... oui, des chevelures,
mon cher Charles; il en a autour du cou, au manche de son _tomahawck_ ou
casse-tête, etc. Aimez-vous la muscade?... on en a mis partout;... avec
cela qu'il vous _scalpe_ de la manière la plus chirurgicale: mettez la
main sur lui, souvenez-vous des lois de la guerre... et ne parlez
pas[220]... _Pst... c'est fait... on serre les fils et il n'y paraît
plus_... comme dit madame de Sévigné... Les sauvages ne connaissent pas
l'effervescence des désirs, le tumulte des passions ni les anxiétés de
la prévoyance; ils aiment à mettre du mystérieux dans leurs actions les
plus indifférentes. On n'aperçoit, sur ces figures impassibles, aucun de
ces mouvements variés, de ces nuances fugitives qui peignent les
affections de l'âme et sont les indices du caractère. Ordinairement
mélancoliques, ils sont effrayants lorsqu'ils passent tout à coup du
repos absolu à une agitation violente et effrénée; les restes de ces
tribus se distinguent encore par une certaine fierté que leur inspire le
souvenir de leur ancienne grandeur; ils tiennent, avec une opiniâtreté
extrême, à leurs moeurs, à leurs habitudes... Étendus sur l'herbe, ils
s'inquiètent peu de l'avenir et méprisent souverainement l'adage qui
dit: «Faites vos foins au temps chaud.» Un homme de leur couleur, une
nature si parfaite, ne travaillerait pas pour tout l'or du monde de peur
de compromettre la dignité de sa peau rouge. Que répondre à des gens qui
vous disent «Que le Grand-Esprit, après avoir formé _l'homme blanc_,
perfectionna son oeuvre en créant l'homme _rouge_!...» Il est de fait
qu'ils sont grands, bien conformés, mais les _enfants de l'Ouest_[221],
les _Hugers_[222] américains, n'ont rien à leur envier sous ce rapport:
le docteur allemand (mon ami) dit que _Plinus_ parle d'un pays
montagneux qui produit des éléphants[223]. Tranquilles sur leurs peaux
d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne les excite pas, les sauvages
semblent être sans passions comme sans désirs, et leur esprit aussi vide
d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus profond sommeil; ils
affectent de paraître imperturbables. Cher Charles, ici tu comprendrais
ce philosophe à qui l'on vient apprendre que sa maison est en proie aux
flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme, je ne me mêle pas des
affaires du ménage[224].» Souvent les guerriers me font dire par
l'interprète, Daniel Boon: «Ah! mon frère, tu ne connaîtras jamais comme
nous le bonheur de ne penser à rien et de ne pas travailler?... Après le
sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux.» Ma foi, ces gens-là ont
raison; diabolique industrie! maudite rage de travailler, au lieu de
chômer les saints, et de sommeiller sur le bord de nos fleuves en
disputant de paresse avec leurs ondes! «La plupart des arts, dit
Xénophon, corrompent le corps de ceux qui les exercent; ils obligent de
s'asseoir à l'ombre ou auprès du feu; on n'a de temps ni pour ses amis
ni pour la république...» Ici, cher Charles, peu de propriétaires ayant
pignon sur rue, et si on leur disait comme l'ange à Mathusalem:
«Lève-toi et bâtis une maison, car tu vivras encore cinq cents ans,» ils
répondraient avec l'illustre patriarche: «Si je ne dois vivre que cinq
cents ans de plus, ce n'est pas la peine que je me bâtisse une maison;
je veux dormir à l'air comme j'ai toujours eu coutume de faire...» Ainsi
font les sauvages, ayant biens et chevanches... ils se croient
certainement plus heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut
habiter sous l'écorce comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous
_respirons_ mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la vie;
au fait, les stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain bien
était... l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors,
on ne demande _congé_ à personne, ce me semble. Ici la doctrine
d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte?
du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est,
s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme et se procurer
ainsi un état exempt de peine, voilà le bonheur, voilà la vraie
philosophie: le destin n'est-il pas responsable de son oeuvre?... Chez
les sauvages, peu de philosophes _doctimes_ et _pesants_; ils ne sont
pas gens à discuter sur l'_intérêt bien entendu_, le _matérialisme
atomistique_, l'_utilitairisme_ et l'_impératif cathégorique_... Que
craignent-ils, au bout du compte? comme les Gaulois... _la chute du
ciel_... Qu'on emploie le syllogisme, qu'on _décoche_ le savant
enthymème pour faire comprendre à de pareilles têtes la nécessité de
l'agriculture et de l'industrie; je vous donne toutes les figures de
Quintilien (comme dit Paul-Louis Courrier); faites feu à bout portant,
attaquez par l'antithèse, l'hypotypose et la catachrèse; dites-leur,
avec le sage Salomon:
* * * * *
Ce qu'est le vinaigre aux dents, et la fumée aux yeux, tel est le
paresseux à ceux qui l'ont envoyé...
* * * * *
Vous dormirez un peu, vous sommeillerez un peu; vous mettrez un peu vos
mains l'une dans l'autre pour vous reposer, et l'indigence viendra se
saisir de vous comme un homme qui marche à grands pas, et la pauvreté
s'emparera de vous comme un homme armé...
* * * * *
Celui qui laboure la terre sera rassasié de pain; mais celui qui aime
l'oisiveté sera dans une profonde indigence...
* * * * *
Où l'on travaille beaucoup, là est l'abondance; mais où l'on parle
beaucoup l'indigence se trouve souvent...
* * * * *
Les pensées d'un homme fort et laborieux produisent toujours
l'abondance, mais le paresseux est toujours pauvre...
* * * * *
Allez à la fourmi, paresseux que vous êtes; considérez sa conduite, et
apprenez à devenir sage...
Ou bien,
Crains d'un lâche repos la fatigue accablante;
Préfère à la mollesse une vie agissante.
A trente ans tu diras, des plaisirs détrompé:
L'homme le plus heureux, c'est le plus occupé...
Tout travaille et se meut dans la nature entière;
Le plus petit insecte agit dans la poussière.
... Le temps est un éclair pour le mortel actif:
Le temps avec lourdeur pèse sur l'homme oisif.
* * * * *
Vous serez étonné, quand vous serez au bout,
De ne leur avoir rien persuadé du tout...
[220] Job.
[221] The Boys of the west: surnoms de nos compatriotes de l'Ouest.
[222] Du mot anglais _huge_, qui signifie _grand_, _fort_.
[223] Ipsa provincia, montuosa ab oriente, fert elephantos.
(Pline. _Hist. nat._)
[224] Anciennement, dans l'île de Java, si le feu prenait à quelque
maison, les femmes étaient obligées de l'éteindre sans le secours
des hommes, qui se tenaient sous les armes pour empêcher qu'on ne
les volât!...
* * * * *
Mais préludez par un récit de combat, un trait de bravoure; on dresse
l'oreille aussitôt, l'alarme est au camp... tout s'émeut... on écoute...
on dévore vos paroles... c'est que les combats et la chasse font les
délices de ces peuples; toutes leurs facultés les servent
merveilleusement dans ces occasions. Sur un terrain sec, au milieu des
feuilles éparses et roulées par le vent, le sauvage reconnaît les traces
de l'ennemi; une branche rompue, et mille autres circonstances, sont
pour lui des indices qui ne le trompent jamais, ce n'est que par la
patience et l'habitude qu'on se familiarise avec cette partie
divinatoire de la chasse...
Parlons des docteurs. La connaissance des rites superstitieux fait toute
la science des jongleurs sauvages; comme ils sont les médiateurs entre
les hommes rouges et le Manitou, et possèdent toute la science des
nations qu'ils séduisent, ils jouissent d'un grand crédit; il faut se
tenir en garde contre leurs médecines, car il en résulte quelquefois
malheur et misère. Ils évoquent les esprits au son de leurs tambours; on
les respecte, on les craint, quelquefois on les aime... mais le plus
souvent on les hait... Partout, la ruse, quelque grossière qu'elle soit,
exploite la simplicité: Un africain, en proie aux chagrins, s'adresse
aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche[225]; il en reçoit un os de
poisson, un caillou, ou un petit morceau de suif orné de quelques plumes
de perroquet!... Pourquoi ces jongleurs chercheraient-ils plus d'art? Il
faut si peu de chose pour se jouer de l'esprit humain!...
[225] _Fétiche_ ou _Totem_: nom qu'on donne aux différents objets du
culte superstitieux des peuples sauvages.
D'autres sauvages, les Koriaks, par exemple, lorsqu'ils craignent
quelque calamité, immolent un chien, lui arrachent les intestins, les
attachent à deux perches plantées à quelque distance l'une de l'autre,
et passent religieusement entre elles. Les vaines terreurs dont ils
étaient agités se dissipent, quand ils ont eu le bonheur de se promener
entre les entrailles d'un pauvre animal, et la superstition qui les
remplit de craintes, offre elle-même des moyens faciles de les calmer...
Les docteurs rendent visite aux malades, qu'ils prétendent guérir à
l'aide de charmes et d'incantations; quoiqu'il en soit, ils se montrent
assez habiles jongleurs; ils s'enfoncent de longs couteaux dans la gorge
et répandent le sang à gros bouillons; ils s'insèrent des bâtons aigus
dans le nez, ou ils rejettent, par les narines, des osselets qu'ils
avaient avalés; d'autres percent leur langue d'un bâton ou se la font
couper pour en rejoindre ensuite les morceaux... Tu sais, cher Charles,
que la médecine, chez les Druides, était fondée uniquement sur la magie,
et que les herbes employées par eux n'étaient pas douées de grandes
vertus curatives. Mais leur recherche et leur préparation devaient être
accompagnées d'un cérémonial bizarre et de formules mystérieuses; ces
plantes étaient censées en tirer, du moins en grande partie, leurs
vertus salutaires. Ainsi il fallait cueillir le _samolus_ à jeun, de la
main gauche, sans le regarder, et le jeter dans les réservoirs où les
bestiaux allaient boire; c'était un préservatif contre les épizooties.
Le jongleur, chez les sauvages de l'Amérique septentrionale, est un
personnage très considéré; lorsque le pays est menacé de quelque fléau,
le prophète-docteur ou maître de la pluie est consulté. A l'époque des
grandes sécheresses, on lui fait des présents; il promet de la pluie,
les nuages doivent éclater et le ciel fondre tout en eau: tremblez,
hommes rouges! car des misérables qui vivent de votre crédulité se
vantent de troubler la nature entière!... L'âme, au dire des Indiens,
est une vapeur légère qui prend et conserve la forme du corps, et les
traits du visage après la mort; elle se livre, dans l'autre monde, à
toutes les jouissances innocentes qu'elle partageait avec le corps
pendant la vie... Ces plaisirs sont éternels et tels qu'Ossian les
décrit: Elles (les âmes) poursuivent les daims formés par des vapeurs,
et tendent leur arc aérien; elles aiment encore les plaisirs de leur
jeunesse et montent les vents avec joie[226]. C'est une âme qui tient
beaucoup de la nature corporelle; elle a besoin d'arcs, de flèches, de
troupeaux, et fait dans l'autre monde à peu près ce qu'elle faisait dans
celui-ci... Les habitants de Formose croient à un enfer, mais c'est pour
punir ceux qui ont manqué d'aller nus en certaines saisons, ou qui ont
agi sans consulter le chant des oiseaux; ceux qui ont porté des
vêtements de toile et non de soie ou qui ont mangé des huîtres sont
également punis aux enfers... Ces pauvres peuples, occupés de vaines
superstitions, frappés des contes effrayants qui font le sujet ordinaire
de leurs entretiens, sont dupes des ridicules épouvantails que leur
imagination enfante sans cesse; ils ont des visions pendant la nuit; ils
voient, dans les bois, se former et se dissiper devant eux d'horribles
fantômes; ils ont à lutter contre des puissances terrestres et
infernales: les docteurs-jongleurs se rendent facilement maîtres de ces
âmes faibles... Notre arrivée ici, mon cher Charles, fut une bonne
affaire pour les sauvages qui en eurent la joie qu'on peut croire; ils
ont un grand nombre de maximes qu'ils répètent à tout venant, par
exemple celle-ci: «On ne quitte pas son pays pour _recevoir_ mais pour
_donner_ des présents...» Le chef nous reçut debout, entouré de ses
officiers; on dit ces derniers les _hommes influents_ de la tribu, bien
qu'ils n'aient pas, _dans un pot, autant de farine qu'on en peut prendre
avec les trois doigts_; ils étaient là, _le chapeau à la main et se
tenant sur leurs membres_... On offrit des siéges (des crânes de
boeufs!), on alluma le feu du conseil, et on fuma la pipe d'amitié;
force nous fut d'essuyer tout au long l'énumération des bonnes qualités
de chacun des guerriers présents. Cette réunion d'hommes presque nus, si
féroces à la guerre, si implacables dans l'assouvissement de leur
vengeance, et maintenant si doux et si tranquilles dans leur village,
offrait un spectacle imposant. Les enfants sautaient de joie et
exprimaient, à leur manière, le bonheur qu'ils éprouvaient de nous voir,
le Sagamore (chef) nous conseilla d'adopter sa coiffure (une tête de
cerf ornée de son panache), nous nous excusâmes; on nous demanda nos
raisons!... Parole d'honneur, le monde devient curieux, et l'on fait,
aujourd'hui, des questions qui ne se faisaient pas autrefois!...
[226] They pursue deer formed of clouds, and bend their airy bow; they
still love the sports of their youth, and mount the winds with
joy...
«Sur le bord étroit de cette fosse couraient des centaures armés de
flèches comme ils avaient coutume de l'être sur la terre quand ils
se livraient à l'exercice de la chasse... Ils s'arrêtèrent en nous
voyant descendre; trois d'entre eux s'écartèrent de la troupe, armés
de leurs arcs, et de leurs flèches qu'ils avaient préparés à
l'avance.
(Dante. _Enfer_, ch. XII.)
Les sauvages font grand cas d'un bon estomac, d'une excellente paire de
jambes et des cinq sens de nature. Ce sont les plus imprévoyants des
mortels[227]; ils consomment dans un repas une prodigieuse quantité de
nourriture; la cuisine d'Alcinoüs n'y suffirait point... Prêcher la
sobriété à des gens qui sont dans l'abondance, ce sont injonctions
incommodes et de difficile observance... On ne pourrait leur faire
comprendre qu'il est sage de réserver quelques provisions pour le
lendemain, «_On chassera_» est leur seule réponse. Le Sagamore (chef)
m'invita à dîner: «Attila vous convie au banquet qui doit avoir lieu
vers la neuvième heure du jour.» J'acceptai; Voltaire dit qu'il faut
être poli et ne point refuser un dîner où l'on est prié parce que la
chair est mauvaise... Le mets favori des insulaires que j'ai visités
consiste en poissons qu'on laisse longtemps pourrir; quand on ouvre la
fosse où ils ont été déposés, on ne trouve qu'une pâte que l'on retire
avec des cuillers. L'étranger ne peut supporter l'odeur infecte de cette
affreuse marmelade, mais aucun mets ne flatte plus le palais d'un
Polynésien.
[227] Un Caraïbe vendait, le matin, son lit de coton, et venait
pleurer pour le racheter, faute d'avoir prévu qu'il en aurait besoin
pour la nuit prochaine.
Chaque peuple a sa manière de recevoir les étrangers. Un navigateur
reçut un singulier hommage aux îles Kazegut. Il traitait un seigneur
africain à son bord, lorsqu'il vit paraître un canot chargé de cinq
insulaires dont l'un, étant monté à bord, s'arrêta sur le tillac en
tenant un coq d'une main et un couteau de l'autre. Il se mit à genoux
devant le navigateur sans prononcer un seul mot; il se leva ensuite, et
se retournant vers l'Est, il coupa la gorge du coq; il se remit à
genoux, et fit tomber quelques gouttes de sang sur les pieds de
l'amiral... Il alla répéter cette cérémonie au pied du grand mât et de
la pompe, et présenta ensuite le coq au navigateur qui lui demanda
l'explication de cette conduite; l'insulaire répondit que les habitants
de son pays regardaient les blancs comme les dieux de la mer, et que le
mât était une divinité qui faisait mouvoir le vaisseau; quant à la
pompe, ils la considéraient comme quelque chose d'extraordinaire,
puisqu'elle faisait monter l'eau dont la propriété naturelle était de
descendre... Le capitaine Philips fut bien accueilli par les Africains;
les nobles ou _Rabaschirs_ le reçurent à la porte du palais du roi et le
saluèrent à la mode ordinaire du pays, c'est-à-dire en faisant _claquer_
d'abord leurs doigts, et lui serrant ensuite la main avec beaucoup
d'amitié... Les habitants de Calicut secouaient une éponge trempée dans
une fontaine sur les étrangers qui leur rendent visite, et leur
donnaient ensuite de la cendre... Ce qui voulait dire: «Sois le bien
venu, prends place auprès du feu, et bois si tu as soif; nous
pourvoierons à tous tes besoins.»
Les peuples sauvages sont très hospitaliers; quand ils voyagent, un
cheval, des habits, des armes composent tout leur bagage; s'ils
découvrent dans le désert, la tente d'un inconnu, ils sont contents;
c'est la demeure d'un frère, d'un ami, qui partagera avec eux tout ce
qu'il possède... Je fus exact au rendez-vous; la modestie, cher Charles,
défend à ma sincérité de te dire l'excès de considération qu'on eut pour
moi... Je ne te décrirai pas la salle du festin (la maison d'Antenor
avait une peau de léopard suspendue à la porte, signal pour avertir les
Grecs de respecter cet asyle)... Les guerriers étaient majestueusement
accroupis, et fumaient leur pipe avec le grave cérémonial si cher aux
Indiens. Au premier abord, je fus un peu déconcerté par la taciturnité
de mes hôtes, mais peu à peu ils se montrèrent affables; le chef surtout
est un bon vivant, le plus sociable des hommes. Il avait nom (_esquisito
nombre_) Hoschegaseugah; J'entrai dans la salle du festin; on y
fricassait, on se ruait en cuisine; Les convives firent cercle autour
d'une marmite qui bouillait au milieu de la chaume enfumée; je crus
d'abord qu'il s'agissait de quelque manoeuvre cabalistique... nenni!...
c'était un mets rare qu'on me réservait... une citrouille bouillie!!!...
Mon hôte me mit en main une baguette empennée, vulgairement appelée
flèche, et je fus invité à _travailler_ pour mon propre compte,... je te
laisse à penser quelle fête!!... Quand un habitant du Kamchatka traite
un de ses amis, il prend lui-même un gros morceau de lard, le lui
enfonce dans la bouche, et coupe ce qui n'y peut entrer... c'est une des
grandes politesses du pays. Enfin, repu comme un boa, je jetai des
regards furtifs autour de moi, bien décidé à ne pas laisser échapper
l'occasion de faire une honorable et silencieuse retraite; mais point de
mouvement rétrograde possible; il fallut prendre l'écuelle aux dents, et
faire paroli à une dizaine de convives bien endentés, ayant tous un
appétit proportionné à la quantité de mets qu'il s'agissait d'absorber.
On fuma ensuite; jamais les sauvages ne prennent le calumet sans en
offrir les prémices au Grand-Esprit, ou à ses Manitous (esprits de
second ordre, êtres intermédiaires entre les hommes et la divinité).
Mais parlons des femmes sauvages. Les _squaws_ déploient plus de
vivacité que les hommes; cependant elles partagent les malheurs de
l'asservissement auquel le beau sexe est condamné chez la plupart des
peuples où la civilisation est imparfaite... Les hommes considèrent
l'agriculture comme une occupation vile, parce qu'il leur faut des
dangers pour ennoblir leurs travaux... Lorsque rien ne les force au
mouvement, ils restent assis auprès du feu, et écoutent les histoires
merveilleuses de leurs conteurs... Ce sont les Germains de Tacite.
«Lorsqu'ils ne sont point à la guerre, ils chassent quelquefois, et le
plus souvent, ils restent oisifs, car ils aiment à dormir et à manger
(_dediti somno ciboque_)... Les plus braves et les plus belliqueux ne
font rien, laissant la conduite de leur famille, de leur maison et de
leurs champs, aux femmes et aux vieillards, aux plus faibles de leurs
parents; ils vivent en quelque sorte engourdis, et c'est un étrange
contraste de leur nature, que ces mêmes hommes aiment ainsi la paresse,
et haïssent le repos.»[228]
[228] Tacite. De moribus Germanorum.
... Quand les femmes crient famine, les hommes courent les bois,
poursuivent les bêtes fauves, traversent, dans de frêles canots, des
torrents dangereux, gravissent les sommets escarpés, couchent sur la
neige, endurent la faim, la soif, l'insomnie, et s'exposent à mille
dangers pour pourvoir aux besoins de leurs familles... Les femmes
restent au village, cultivent la terre, préparent les mets, tannent les
peaux, nourrissent les enfants, leur enseignent à tirer de l'arc, à
nager... Elles doivent aussi remarquer avec soin ce qui se passe aux
conseils, et l'apprendre par tradition à leurs enfants; elles conservent
le souvenir des hauts faits de leurs pères, et des traités qui ont été
conclus cent ans auparavant... Les sauvages ne donnent point à leurs
femmes ces marques de tendresse qui sont en usage en Europe; mais cette
indifférence, dit Thomas Jefferson[229], est l'effet de leurs moeurs, et
non d'aucun vice de leur nature; ils ne connaissent qu'une passion,
celle de la guerre; la guerre est, chez eux, le chemin de la gloire dans
l'opinion des hommes, et c'est par la guerre qu'ils obtiennent
l'admiration des femmes; c'est là le but de toute leur éducation; leurs
exploits ne servent qu'à convaincre leurs parents, leurs amis, et le
conseil de leur nation, qu'ils méritent d'être admis au nombre des
guerriers... Parmi eux, un guerrier célèbre est plus souvent courtisé
par les femmes, qu'il n'a besoin de leur faire sa cour; et recevoir
leurs avances est une gloire que les plus braves ambitionnent.
L'histoire de Booz et de Ruth se renouvelle souvent ici. Les larmes,
réelles ou affectées, ne manquent pas aux sauvages, aucun peuple ne
pourrait lutter avec eux, s'il s'agissait de pleurer _abondamment_ et
_amèrement_ la perte d'un parent ou d'un ami; ils vont même, à des
époques fixes, hurler et se lamenter sur la tombe des défunts. Nous
entendons souvent des gémissements au point du jour, dans les environs
du village; ces cris proviennent de quelque hutte, dont les habitants
pleurent un parent tué à la guerre... il y a cinquante ans!... Je vis
une jeune veuve, mon cher Charles, qui trois jours après avoir perdu son
chasseur (mari) se pressait d'user pour ainsi dire son deuil, en
s'arrachant les cheveux; elle faisait couler ses larmes abondamment,
afin qu'elle pût éprouver une grande douleur en un court espace de temps
et épouser... le soir même... un jeune guerrier qu'elle aimait!...[230]
Les peuples sauvages ont de singulières coutumes, n'est-ce pas?... Au
Brésil, par exemple, un _écart_ de la raison avait établi que le mari se
coucherait à la place de sa femme qui aurait donné un défenseur à la
patrie; et qu'il recevrait, là, les visites de ses parents et amis: on
le traitait, on l'_alimentait_, comme si c'eût été lui qui fût
accouché... O moeurs!...
[229] Notes on Virginia.
[230] Chez les Hottentots, une veuve qui se remarie est obligée de se
couper la jointure du petit doigt, et de continuer la même opération
aux doigts suivants, chaque fois qu'elle contracte de nouveaux
liens.
Quant aux mariages, la première démarche que fait un jeune guerrier,
c'est de présenter à la fille qu'il voudrait épouser, un tison enflammé;
si elle souffle dessus, c'est lui faire entendre qu'elle ne désapprouve
pas sa démarche, et qu'il peut espérer; alors il entonne son chant de
guerre, c'est-à-dire, il fait, en chantant, le récit de ses prouesses,
des dangers qu'il a courus, des chevelures qu'il a enlevées. «Voilà mon
tison, dit-il, à la fille qu'il aime; je l'ai pris de mon feu, et non de
celui d'un autre. Ouvre la bouche, souffles-y l'_haleine du
consentement_, tu me rendras content. Tu baisses les yeux?... je
continue. Pour te convaincre que je suis un brave, regarde le manche de
ce _tomahawck_; voilà les marques de sept chevelures sanglantes. Mais
si, comme un nuage noir et épais, qui tout à coup obscurcit la lumière
du soleil, le doute venait voiler ton esprit, suis moi, je te les
montrerai. Tu y verras aussi de la viande fumée, du poisson grillé, et
des peaux d'ours. Veux-tu avoir pour mari, un guerrier? prends-moi: j'en
vaux bien un autre. Veux-tu un chasseur infatigable? prends moi, tu
verras si jamais la faim vient frapper à ta porte. Si l'eau des nuages,
ou le froid de l'hiver entrent dans ton wigwham (hutte), je saurai bien
les en chasser; l'écorce de bouleau ne manque pas dans les bois, et
voilà mes dix doigts. Quant à ta chaudière, elle sera toujours pleine,
et ton feu bien allumé... Tu ne dis rien?... je m'arrête. Puis-je
revenir encore te présenter mon tison?...--Oui...»
Rien n'excite plus l'admiration des squaws, et ne les conduit plus
promptement à l'amour; voilà pourquoi, les jeunes gens, avant de
présenter le tison enflammé, ont un si grand désir de se distinguer:
«Dites moi, madame, qui faut il que je tue pour vous faire ma cour?»
Les préliminaires de mariage chez les habitants du Kamchatka, sont
bizarres; le Kamchadale choisit ordinairement son épouse dans une
famille voisine; il se rend chez sa maîtresse et sollicite le bonheur de
travailler pour ses parents; il s'étudie à leur montrer son zèle, sa
diligence et son adresse; telles étaient les moeurs patriarchales; Jacob
servit sept ans pour mériter Rachel. Si l'amant déplaît, il perd ses
peines... mais s'il est agréé, il obtient la faveur de _toucher_ sa
maîtresse; c'est en quoi consiste la difficulté, _that's the rub_,...
comme dit Hamlet. Ses efforts sont quelquefois inutiles; en effet, dès
qu'on lui accorde la permission de toucher sa Dulcinée, celle-ci est
mise sous la garde de toutes les femmes de l'habitation. Les sévères
duègnes ne la quittent plus d'un instant; plus l'amant est habile à
poursuivre sa fiancée, plus elles sont alertes à le repousser;
d'ailleurs la fille, qui n'est jamais seule, pousse des cris dès qu'elle
l'aperçoit; les femmes accourent, se jettent sur lui, le saisissent par
les cheveux, le mordent et l'égratignent; au lieu de la victoire qu'il
espérait, il ne remporte que des meurtrissures. Cette comédie dure
souvent des années entières: _Point de franche lipée, tout à la pointe
de l'épée_... Maltraité, battu, l'amant est longtemps à se rétablir, et
ne guérit que pour livrer de nouveaux assauts et essuyer de nouvelles
défaites; quelquefois, après sept années de tentatives toujours
renouvelées et toujours malheureuses, il se fait jeter par les fenêtres.
Les ouvertures et les propositions de mariage, chez les Hottentots, sont
l'office du père ou du plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au
plus proche parent de la femme. Il est rare que la demande soit refusée,
à moins qu'une famille ne soit déjà liée par quelque autre engagement.
Si la jeune _personne_ n'a aucune inclination pour le mari qu'on lui
propose, il ne lui reste qu'une ressource pour éviter d'être à lui,
c'est de lui faire une visite, les parents étant présents (ante ora
parentum); pendant cette visite, les deux amants se _pincent_, se
_chatouillent_ et se _fouettent_! (O moeurs!...) La jeune fille devient
libre si elle résiste à cette dangereuse épreuve; mais si le jeune homme
l'emporte, comme il arrive presque toujours, elle est obligée de
l'épouser.
Bien que les sauvages affectent de n'avoir point de jalousie, ils ne
laissent pas d'y être extrêmement sensibles. Un guerrier indien,
mécontent de sa femme, dissimula son ressentiment et la mena à la chasse
comme il en avait l'habitude. L'année était bonne, le gibier abondait.
Le mari, quoique bon chasseur, prétendait ne pouvoir rien trouver, et
alléguait pour raison qu'il fallait qu'on eût jeté quelque sort sur lui.
La femme cria famine; le mari lui dit qu'il avait eu un songe, et que le
Manitou lui avait ordonné de traiter sa femme en esclave. Celle-ci, qui
croyait qu'on pouvait éluder ce songe (ce qu'ils font parfois), supplia
son mari de l'accomplir. Il n'y manqua pas. Dès la nuit suivante, il
attaqua sa propre cabane comme l'eût fait un ennemi, s'empara de sa
femme, la lia à un arbre, alluma un grand feu et fit rougir des fers
pour la torturer; mais loin d'en rester là, il lui reprocha ses
infidélités, vraies ou prétendues, et la brûla à petit feu. Le frère de
la femme arriva sur ces entrefaites, et tua le féroce mari; mais sa
soeur était dans un état si désespérant, qu'il crut devoir abréger ses
souffrances; il la poignarda, lui rendit les derniers devoirs, et reprit
la route du village, où il fit le récit de cette triste aventure.
Chez ces peuples, les choses ne se passent pas précisément comme chez
nous. Au Kamchatka (j'admire le code moral de ce pays), au Kamchatka,
l'époux outragé (je veux parler de l'_outrage_ par excellence; le curé
de Meudon, Rabelais, eût rendu la _chose_ par un seul mot), l'époux
outragé, dis-je, cherche à se venger sur l'amant de sa femme; il le
provoque en duel (duel _singulier_!), les deux champions se dépouillent
de leurs habits. L'agresseur (au Kamchatka, c'est le mari!), l'agresseur
laisse à son adversaire l'_avantage_ de porter les premiers coups;
l'honneur le veut ainsi dans ce pays-là; le mari tend donc le dos, se
courbe et reçoit sur l'échine trois coups d'un fort bâton, ou plutôt
d'une espèce de massue de la grosseur du bras. Il prend le bâton à son
tour, et non moins animé par la douleur qu'irrité de l'affront qu'il a
reçu, il donne le même nombre de coups à son ennemi; ainsi
l'offenseur... _heureux_... et le _malheureux_ offensé frappe et est
frappé alternativement jusqu'à trois fois; il arrive souvent que l'un
des combattants reste sur la place. Si, cependant, l'on préfère son dos
à son honneur et à sa gloire, on peut transiger avec l'époux offensé,
mais c'est lui qui dicte les conditions; il demande ordinairement des
habits, des pelleteries, des provisions de bouche (des provisions de
bouche!!!) et autres choses semblables... Dans les pays civilisés, on
n'en est pas quitte à si bon marché; les maris sont exigeants; outre les
coups de bâton, on paie toujours bien cher des succès de ce genre...
C'est juste, après tout: «Buvez l'eau de votre citerne et des ruisseaux
de votre fontaine,» nous dit le sage Salomon[231].
[231] Bible. _Proverbes de Salomon_, chap. V, § 2 (Qu'on doit
s'attacher à sa femme).
Cependant Juvénal dit quelque part que «l'on a vu souvent des liens
mal noués et près de se dissoudre, resserrés par un robuste
médiateur.»... L'illustre latin n'entendait pas précisément une
médiation dans le genre de celle de M. Robert dans la comédie de
Molière.
Mais terminons ici cette lettre déjà bien longue... Cher Charles, si
jamais tu portes ta peau d'ours vers l'Orégon, tu passeras par le
village de Wilhemette; avant d'y allumer ton feu, informe-toi de la
cabane d'Achille Bonvouloir; tu trouveras un abri sous son _écorce_ pour
y reposer tes _os_; cependant rassure-toi, ami; le Français sera
intrépide voyageur, mais qu'on ne lui enlève pas l'espoir de revoir la
mère-patrie... Adieu, cher Charles; puisse Manitou, le Grand-Esprit, te
souffler un bon vent et de bonnes pensées; puisses-tu, dans tes voyages,
trouver, tous les soirs, un abri pour ton canot, du bois pour allumer
ton feu et (si le gibier est rare) du poisson pour te nourrir. Qu'à ton
retour chez toi, la santé, tes parents et tes amis te prennent
cordialement par la main.
Telles sont mes paroles que je confirme par trois tailles sur l'écorce
du sycomore qui m'abrite.
Adieu.
_Forget me not._