CHAPITRE XI.

Nos pionniers avaient entendu parler de la chasse aux buffalos, et

désiraient, depuis longtemps, en être témoins. On leur avait dépeint

l'énorme animal, dont la force semble défier toute arme lancée par la

main de l'homme, succombant aux fatigues d'une longue poursuite. Le

_buffalo_, tel qu'il existe dans les plaines de l'Amérique du Nord,

diffère essentiellement du bison de l'Europe et de l'Asie, par sa forte

tête couverte d'un poil noir et crêpu, ses larges naseaux, ses cornes

courtes, solides et légèrement arquées; une excroissance de chair

s'élève sur le garrot, entre les deux épaules; cette loupe, caractère

distinctif du buffalo, est réputée un morceau délicat... Les buffalos se

réunissent en hordes considérables, et sont conduits aux pâturages de

l'Ouest, par quelques vénérables patriarches de la race bovine; on en

rencontre quelquefois quatre mille ensemble. En paissant, ils se

dispersent et occupent un espace immense dans la Prairie. Lorsqu'ils

émigrent, ils forment une colonne compacte, et renversent tout ce qui

s'oppose à leur passage; rien ne les arrête, pas même les rivières les

plus rapides. Les sauvages profitent habilement des accidents de terrain

qui peuvent embarrasser la marche de ces animaux, et forcent quelquefois

tout un troupeau à se précipiter, du haut d'un rocher, dans une plaine à

cent pieds au-dessous... Ils se contentent de prendre la _bosse_

(l'excroissance qui s'élève sur le garrot), l'aloyau, le filet, et

abandonnent le reste aux animaux carnassiers, qui, après un événement

pareil, ont de la pâture pour longtemps, les vautours se gorgent

tellement de viande, qu'ils ne peuvent plus s'envoler; les petits

sauvages s'amusent alors à les tourmenter. On comprend aisément que

selon la direction que prennent les buffalos, les tribus indiennes

soient souvent exposées à être privées de chasse, et, par conséquent, de

nourriture pendant longtemps. Aussi quand l'occasion se présente, ils en

profitent, bien qu'ils soient les plus imprévoyants des mortels... Le

moyen le plus ordinaire, et en même temps le plus divertissant, de

prendre le buffalo, c'est de l'attaquer à cheval; les chasseurs, montés

sur d'excellents coursiers, entourent le troupeau, choisissent quelques

génisses, les plus grasses de celles qui sont accessibles, et leur

lancent leurs flèches dans une succession rapide; dès qu'elles tombent,

ils les abandonnent pour d'autres, et ainsi de suite, jusqu'à ce que

leurs carquois soient épuisés.

Quelquefois les sauvages, dans les plaines découvertes, tuent le buffalo

_par surprise_; ils se déguisent en loups, et imitent à s'y méprendre,

les mouvements et la marche de ces animaux. Les buffalos, ne fuient pas

à la vue de ces faux loups, et se mettent seulement en mesure de se

défendre avec leurs cornes, mais les sauvages, arrivés à portée, les

criblent de flèches...

Les bisons ou taureaux de Péonie, dit Pausanias, sont, de tous les

animaux sauvages, les plus difficiles à prendre vivants, aucun filet

n'étant assez fort pour leur résister. On les chasse de la manière

suivante. Lorsque les chasseurs ont trouvé un endroit en pente rapide,

ils l'entourent de palissades, et le garnissent ensuite de peaux

fraîches; s'ils n'en ont pas, ils frottent d'huile des peaux sèches pour

les rendre glissantes; ensuite, les meilleurs cavaliers se mettent à la

poursuite des bisons, et les chassent vers cet endroit; à peine ces

animaux ont-ils posé le pied sur la première peau qu'ils glissent,

coulent le long de la descente, et arrivent au bas. Les chasseurs ne

s'en occupent plus; mais cinq jours après, lorsque la faim et la fatigue

leur ont fait perdre la plus grande partie de leur férocité, ceux dont

le métier est de les apprivoiser, leur présentent, tandis qu'ils sont

encore couchés, des pignons de pin épluchés avec le plus grand soin; ils

les attachent ensuite, et les emmènent[206].

[206] Pausanias, Voyage en Grèce.

Revenons à nos pionniers; depuis plusieurs jours, ils manquaient de

provisions; leurs vigies, placées en éclaireurs, ne signalaient le

passage d'aucun troupeau de _buffalos_; enfin, un matin, elles vinrent

annoncer, qu'il y en avait un en vue. Les jeunes gens poussèrent des

cris de joie, et résolurent de profiter d'une occasion qui ne se

représenterait peut-être plus. Aaron Percy, encore convalescent,

s'excusa, et quelques Alsaciens peu amateurs des exercices violents, lui

tinrent compagnie; ils s'amusèrent à tirailler dans les environs, et

abattirent plusieurs daims; la venaison, distribuée entre les femmes et

les enfants, apporta quelque soulagement à leurs souffrances, et arrêta

les progrès de la famine qui commençait à se faire sentir.

Nous avons dit que c'est à la chasse ou à la guerre qu'un étranger peut

voir, dans tout leur développement, les facultés des sauvages; c'est à

la poursuite des animaux féroces ou des ennemis qu'ils déploient toute

leur activité.

Les pionniers, bien armés, se mirent en route; une belle prairie,

émaillée de fleurs d'automne, s'étendait devant eux à perte de vue; ses

bords étaient marqués par des cotonniers, arbres au feuillage frais et

brillant, sur lesquels les yeux se reposent avec délice après avoir

longtemps contemplé de monotones solitudes. Dans ces prairies errent de

grands troupeaux de daims et d'antilopes; les loups, dans leur rage

famélique, les poursuivent et les mettent en pièces. Souvent ils

attaquent les jeunes buffalos; les génisses les défendent tant qu'ils se

tiennent près du troupeau, mais s'ils s'en écartent, elles n'osent

s'exposer elles-mêmes... rare exemple d'un défaut de sollicitude

maternelle!

--Que voyons-nous là-bas, colonel Boon?--demanda le capitaine

Bonvouloir,--est-ce un nuage ou un troupeau de buffalos?

--Ce sont des pigeons sauvages,--répondit le vieux chasseur.

--Des _bichons_!--s'écria un gros Alsacien stupéfait.

--_Ia, mein herr_,--répondit Boon;--le nombre de ces oiseaux, qui

fréquentent les déserts de l'Ouest, semble presque innombrable; ils

forment, comme vous le voyez, de véritables nuages qui se meuvent avec

une vitesse extraordinaire.

En effet, les pigeons sauvages remplissent ces contrées de leurs bandes

voyageuses. Rien n'est plus agréable à voir que leurs rapides

évolutions, leurs cercles, leurs changements soudains de direction,

comme s'ils n'avaient qu'un même esprit; leurs couleurs varient à chaque

instant suivant qu'ils présentent aux spectateurs leur dos, leur

poitrine ou la partie inférieure de leurs ailes. Quand ils s'abattent

dans les plaines, ils couvrent des acres entiers de terrain; dans les

bois, les branches se brisent sous leur nombre...

--Ces oiseaux,--observa le docteur Wilhem,--doivent dévorer, en passant,

tout ce qui peut servir à leur subsistance.

--C'est vrai,--dit Boon;--vous savez sans doute que ces immenses bandes

observent une certaine discipline, afin que chaque membre puisse se

procurer sa nourriture. Comme les premiers rangs trouvent nécessairement

la plus grande abondance, et que l'arrière-garde n'a plus que peu de

chose à glaner, aussitôt qu'un rang se trouve le dernier, il se lève,

passe par-dessus toute la troupe et prend place en avant; le rang

suivant en fait autant à son tour, et de cette manière les _derniers_

devenant continuellement les _premiers_, toute la bande participe

successivement aux grains... Mais regardez un peu plus à l'Ouest,

capitaine Bonvouloir, et vous apercevrez un troupeau de trois à quatre

mille buffalos...

--Des buffalos!--s'écria le marin au comble de l'étonnement,--jamais!...

J'ai entendu les échos des rochers répéter le roulement du tonnerre;

colonel Boon, c'est un orage qui se prépare.

--Buffalos! buffalos!--s'écria Whip-Poor-Will.

--Entendez-vous, capitaine?--dit Hotspur,--le jeune Natchez confirme le

fait avancé par le colonel Boon; quant à moi, je ne vois que par leurs

yeux: ainsi je crois que ce sont des buffalos...

Whip-Poor-Will s'étendit sur le sable et y accola l'oreille; un profond

silence régnait parmi les chasseurs qui, tous, avaient pris l'attitude

de personnes qui écoutent un bruit lointain.

--Buffalos! buffalos!--s'écria une seconde fois le Natchez en se

relevant.

--J'avoue que je ne suis pas un OEil-de-Faucon[207],--dit le

marin,--mais je crois pouvoir distinguer un troupeau de buffalos d'un

nuage; ne voyez-vous pas que l'horizon s'obscurcit...

[207] Voy. les ouvrages de M. Fenimore Cooper.

--Ce n'est pas un nuage que vous apercevez dans le lointain,--dit

tranquillement le vieux guide,--ce sont les buffalos qui paissent sur

les collines; faisons un grand détour, et abordons-les _sous le vent_.

Le Natchez Whip-Poor-Will supporta avec la fermeté d'un stoïcien toutes

les contradictions des Pionniers européens; les traits de sa physionomie

impassible ne perdirent rien de leur immobilité.

Montaigne dit quelque part que «la vivacité et la subtilité de

conception d'un certain peuple étaient si grandes, qu'ils prévoyaient

les dangers et accidents qui leur pouvaient advenir, de si loin, qu'il

ne fallait pas trouver étrange, si on les voyait souvent, _à la guerre,

pourvoir à leur sûreté, voire avant que d'avoir recogneu le péril_...»

Les Kalmoucks sentent de loin la fumée d'un feu ou l'odeur d'un camp:

l'odorat leur indique où ils trouveront du butin à enlever. Ils mettent

le nez à l'ouverture d'un terrier de renard, et reconnaissent si

l'animal est absent. Les vapeurs qui, dans les temps les plus sereins,

s'élèvent de leurs steppes, et excitent à la surface de la terre, un

mouvement d'ondulation qui trouble et fatigue la vue, ne les empêchent

pas de découvrir dans le lointain la poussière que font lever les

cavaliers et les troupeaux; ils se couchent à terre, appliquent

l'oreille sur le gazon, et entendent, à des distances extraordinaires,

le bruit d'un camp ennemi, ou celui d'un troupeau qu'ils cherchent.

--Je gage trois paires de mocassins contre trois livres de

cavendish[208], que le Natchez a raison,--dit Boon.

[208] Cavendish: espèce de tabac.

--Je relève le gant,--s'écria le capitaine Bonvouloir; mais je propose

de substituer aux mocassins vingt-cinq livres de morue, et au tabac un

équipement de trappeur.

--Nous acceptons,--dit Frémont-Hotspur.

--En avant donc!--s'écria le marin;--Natchez, il me tarde de te

confondre; cependant, il faut espérer... j'ose même espérer que ma

chevelure ne figurera pas au nombre des dix-sept _scalps_ qui ornent ta

ceinture... Si j'ai un conseil à te donner... c'est de changer de

métier;... un genou sur l'estomac et puis deux coups de mokoman[209]!...

Natchez, n'en parlons plus.

[209] Couteau.

Les chasseurs traversèrent une de ces petites forêts de bouleaux et de

pruniers sauvages qui forment comme des oasis dans les déserts de

l'Ouest, et débouchèrent de nouveau dans la prairie, agréablement variée

par des plis de terrain, des collines et des vallons; à la grande

satisfaction de tous, ils découvrirent, à une petite distance, un grand

troupeau de buffalos...

--J'ai perdu!--dit le capitaine Bonvouloir.--Colonel Boon, comment

aborderons-nous ce troupeau?... il y a là au moins trois mille bêtes;

disposons le plan d'attaque de manière à ce qu'il n'en échappe pas une

seule.

--Peste! quel appétit!--observa le docteur Wilhem,--vous voulez donc

tout massacrer?

--Whip-Poor-Will va se déguiser en buffalo,--dit Daniel Boon,--et nous

attaquerons ce troupeau à la manière des sauvages; dans quelques heures,

les dames de l'expédition auront de l'occupation... A vos postes,

_gentlemen_, le Natchez est prêt...

Les pionniers avaient fait halte à une petite distance du troupeau;

Whip-Poor-Will, qui passait pour le guerrier le plus agile et le plus

intrépide de l'Ouest, se déguisa de manière à rendre la déception

complète; il se plaça ensuite entre le troupeau et des ravins qui

bordaient une petite rivière. Les autres chasseurs, selon la coutume des

sauvages, s'approchent dans le plus grand silence; profitant des

inégalités de terrain, tantôt ils se cachent dans d'épais taillis,

tantôt ils rampent dans les buissons et forment un demi-cercle. A un

signal donné par le rusé Whip-Poor-Will, ils se mettent en selle et,

plus rapides qu'un tourbillon de vent, ils brandissent leurs

_tomahawcks_, se précipitent sur le troupeau et font retentir les

vallées de leurs cris. Cette première manoeuvre produit une panique

parmi les buffalos, qui fuient en désordre et ne savent où aller... Les

pionniers eurent occasion d'admirer l'adresse et le sang-froid des

sauvages dans cette lutte où il y a de grands dangers à courir... On ne

saurait dire qui montrait plus d'ardeur, des hommes ou des chevaux;

ceux-ci, sans avoir besoin d'être guidés, s'élançaient sur les buffalos

avec une véritable frénésie; l'animal aux cornes aiguës les éventrait

sans merci. Enfin le rusé Natchez prit la fuite, et se blottit dans les

crevasses d'un ravin; les buffalos, qui marchaient en tête, arrivés sur

les bords de l'abîme, aperçurent le danger, mais trop tard, car ils ne

pouvaient plus rétrograder. Ceux qui suivaient, effrayés par les cris

des sauvages, continuèrent d'avancer, et rendirent toute retraite

impossible; une grande partie du troupeau culbuta dans le gouffre.

Le capitaine Bonvouloir rejoignit ses compagnons qui avaient tué une

belle génisse, mais qu'ils ne pouvaient aborder à cause de la présence

d'un énorme taureau qui les en tenait à une distance respectable.

--Vous êtes des guerriers,--s'écria le marin,--qui allez en pays

étranger pour rencontrer l'ennemi, et qui reculez dès qu'il se montre.

Je viens d'abattre six taureaux de ce poil, et certes, celui-ci n'a pas

le crâne tellement dur qu'il faille, pour le lui entamer, une des balles

enchantées de Robin-Hood...

--Halte là! capitaine,--dit Frémont-Hotspur,--il est vrai que vous

expédiez merveilleusement les daims et les ours; mais vous ne connaissez

pas le métier de torrero[210], et «à novice avocat, cause perdue,» dit

le proverbe; le Natchez lui-même ne sait trop que penser de cette

attitude, qui est celle d'un ennemi bien déterminé à se défendre.

[210] Torrero est le mot générique pour désigner tout homme combattant

le taureau, à pied ou à cheval.

Le capitaine Bonvouloir pique des deux; arrivé à une petite distance du

buffalo, son cheval effrayé recule en remuant les oreilles avec tous les

symptômes de l'aversion; le buffalo se bat les flancs de sa queue, sa

bouche est béante, ses yeux rouges se dilatent et étincellent comme des

charbons ardents: le marin aborde hardiment ce puissant antagoniste;

celui-ci pousse un rauque beuglement, fond sur lui avec impétuosité et

lui présente son large front hérissé de poils. Le capitaine simule une

fuite, le buffalo le poursuit; tout-à-coup le pionnier fait pirouetter

son cheval parfaitement dressé à cette manoeuvre, tire à bout portant et

étend le taureau sur l'herbe: un cri de triomphe accueille cet

exploit...

Les chasseurs choisirent les morceaux les plus délicats des nombreuses

pièces qu'ils avaient abattues, et reprirent la route du campement. Les

sauvages s'assemblèrent en conseil et fumèrent le calumet en actions de

grâces au Grand-Esprit; on fit un partage équitable des produits de la

chasse, et en un moment les broches et les chaudières furent en pleine

activité. Daniel Boon et le Natchez se chargèrent de préparer un souper

splendide. Aaron Percy, alors en pleine convalescence, y fut convié avec

sa famille, et la charmante miss Julia put apprendre une nouvelle

manière de préparer une daube. Le Natchez prit une bosse de buffalo et

l'enveloppa soigneusement dans une peau fraîche entièrement dépouillée

de son poil; pendant ce temps, Daniel Boon creusa un trou au-dessus

duquel il alluma un grand feu; le trou une fois chauffé jusqu'au rouge

fut nettoyé, et le Natchez y plaça la _bosse_ de buffalo. Les deux amis

couvrirent le tout de cendres chaudes, et quelques heures après nos

pionniers faisaient honneur à un souper digne d'un épicurien; on mangea

beaucoup, on but du café, du thé, les langues se délièrent, enfin la

plus bruyante gaîté régna dans le camp.

Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon · 第 27 / 32 题