Nos pionniers avaient entendu parler de la chasse aux buffalos, et
désiraient, depuis longtemps, en être témoins. On leur avait dépeint
l'énorme animal, dont la force semble défier toute arme lancée par la
main de l'homme, succombant aux fatigues d'une longue poursuite. Le
_buffalo_, tel qu'il existe dans les plaines de l'Amérique du Nord,
diffère essentiellement du bison de l'Europe et de l'Asie, par sa forte
tête couverte d'un poil noir et crêpu, ses larges naseaux, ses cornes
courtes, solides et légèrement arquées; une excroissance de chair
s'élève sur le garrot, entre les deux épaules; cette loupe, caractère
distinctif du buffalo, est réputée un morceau délicat... Les buffalos se
réunissent en hordes considérables, et sont conduits aux pâturages de
l'Ouest, par quelques vénérables patriarches de la race bovine; on en
rencontre quelquefois quatre mille ensemble. En paissant, ils se
dispersent et occupent un espace immense dans la Prairie. Lorsqu'ils
émigrent, ils forment une colonne compacte, et renversent tout ce qui
s'oppose à leur passage; rien ne les arrête, pas même les rivières les
plus rapides. Les sauvages profitent habilement des accidents de terrain
qui peuvent embarrasser la marche de ces animaux, et forcent quelquefois
tout un troupeau à se précipiter, du haut d'un rocher, dans une plaine à
cent pieds au-dessous... Ils se contentent de prendre la _bosse_
(l'excroissance qui s'élève sur le garrot), l'aloyau, le filet, et
abandonnent le reste aux animaux carnassiers, qui, après un événement
pareil, ont de la pâture pour longtemps, les vautours se gorgent
tellement de viande, qu'ils ne peuvent plus s'envoler; les petits
sauvages s'amusent alors à les tourmenter. On comprend aisément que
selon la direction que prennent les buffalos, les tribus indiennes
soient souvent exposées à être privées de chasse, et, par conséquent, de
nourriture pendant longtemps. Aussi quand l'occasion se présente, ils en
profitent, bien qu'ils soient les plus imprévoyants des mortels... Le
moyen le plus ordinaire, et en même temps le plus divertissant, de
prendre le buffalo, c'est de l'attaquer à cheval; les chasseurs, montés
sur d'excellents coursiers, entourent le troupeau, choisissent quelques
génisses, les plus grasses de celles qui sont accessibles, et leur
lancent leurs flèches dans une succession rapide; dès qu'elles tombent,
ils les abandonnent pour d'autres, et ainsi de suite, jusqu'à ce que
leurs carquois soient épuisés.
Quelquefois les sauvages, dans les plaines découvertes, tuent le buffalo
_par surprise_; ils se déguisent en loups, et imitent à s'y méprendre,
les mouvements et la marche de ces animaux. Les buffalos, ne fuient pas
à la vue de ces faux loups, et se mettent seulement en mesure de se
défendre avec leurs cornes, mais les sauvages, arrivés à portée, les
criblent de flèches...
Les bisons ou taureaux de Péonie, dit Pausanias, sont, de tous les
animaux sauvages, les plus difficiles à prendre vivants, aucun filet
n'étant assez fort pour leur résister. On les chasse de la manière
suivante. Lorsque les chasseurs ont trouvé un endroit en pente rapide,
ils l'entourent de palissades, et le garnissent ensuite de peaux
fraîches; s'ils n'en ont pas, ils frottent d'huile des peaux sèches pour
les rendre glissantes; ensuite, les meilleurs cavaliers se mettent à la
poursuite des bisons, et les chassent vers cet endroit; à peine ces
animaux ont-ils posé le pied sur la première peau qu'ils glissent,
coulent le long de la descente, et arrivent au bas. Les chasseurs ne
s'en occupent plus; mais cinq jours après, lorsque la faim et la fatigue
leur ont fait perdre la plus grande partie de leur férocité, ceux dont
le métier est de les apprivoiser, leur présentent, tandis qu'ils sont
encore couchés, des pignons de pin épluchés avec le plus grand soin; ils
les attachent ensuite, et les emmènent[206].
[206] Pausanias, Voyage en Grèce.
Revenons à nos pionniers; depuis plusieurs jours, ils manquaient de
provisions; leurs vigies, placées en éclaireurs, ne signalaient le
passage d'aucun troupeau de _buffalos_; enfin, un matin, elles vinrent
annoncer, qu'il y en avait un en vue. Les jeunes gens poussèrent des
cris de joie, et résolurent de profiter d'une occasion qui ne se
représenterait peut-être plus. Aaron Percy, encore convalescent,
s'excusa, et quelques Alsaciens peu amateurs des exercices violents, lui
tinrent compagnie; ils s'amusèrent à tirailler dans les environs, et
abattirent plusieurs daims; la venaison, distribuée entre les femmes et
les enfants, apporta quelque soulagement à leurs souffrances, et arrêta
les progrès de la famine qui commençait à se faire sentir.
Nous avons dit que c'est à la chasse ou à la guerre qu'un étranger peut
voir, dans tout leur développement, les facultés des sauvages; c'est à
la poursuite des animaux féroces ou des ennemis qu'ils déploient toute
leur activité.
Les pionniers, bien armés, se mirent en route; une belle prairie,
émaillée de fleurs d'automne, s'étendait devant eux à perte de vue; ses
bords étaient marqués par des cotonniers, arbres au feuillage frais et
brillant, sur lesquels les yeux se reposent avec délice après avoir
longtemps contemplé de monotones solitudes. Dans ces prairies errent de
grands troupeaux de daims et d'antilopes; les loups, dans leur rage
famélique, les poursuivent et les mettent en pièces. Souvent ils
attaquent les jeunes buffalos; les génisses les défendent tant qu'ils se
tiennent près du troupeau, mais s'ils s'en écartent, elles n'osent
s'exposer elles-mêmes... rare exemple d'un défaut de sollicitude
maternelle!
--Que voyons-nous là-bas, colonel Boon?--demanda le capitaine
Bonvouloir,--est-ce un nuage ou un troupeau de buffalos?
--Ce sont des pigeons sauvages,--répondit le vieux chasseur.
--Des _bichons_!--s'écria un gros Alsacien stupéfait.
--_Ia, mein herr_,--répondit Boon;--le nombre de ces oiseaux, qui
fréquentent les déserts de l'Ouest, semble presque innombrable; ils
forment, comme vous le voyez, de véritables nuages qui se meuvent avec
une vitesse extraordinaire.
En effet, les pigeons sauvages remplissent ces contrées de leurs bandes
voyageuses. Rien n'est plus agréable à voir que leurs rapides
évolutions, leurs cercles, leurs changements soudains de direction,
comme s'ils n'avaient qu'un même esprit; leurs couleurs varient à chaque
instant suivant qu'ils présentent aux spectateurs leur dos, leur
poitrine ou la partie inférieure de leurs ailes. Quand ils s'abattent
dans les plaines, ils couvrent des acres entiers de terrain; dans les
bois, les branches se brisent sous leur nombre...
--Ces oiseaux,--observa le docteur Wilhem,--doivent dévorer, en passant,
tout ce qui peut servir à leur subsistance.
--C'est vrai,--dit Boon;--vous savez sans doute que ces immenses bandes
observent une certaine discipline, afin que chaque membre puisse se
procurer sa nourriture. Comme les premiers rangs trouvent nécessairement
la plus grande abondance, et que l'arrière-garde n'a plus que peu de
chose à glaner, aussitôt qu'un rang se trouve le dernier, il se lève,
passe par-dessus toute la troupe et prend place en avant; le rang
suivant en fait autant à son tour, et de cette manière les _derniers_
devenant continuellement les _premiers_, toute la bande participe
successivement aux grains... Mais regardez un peu plus à l'Ouest,
capitaine Bonvouloir, et vous apercevrez un troupeau de trois à quatre
mille buffalos...
--Des buffalos!--s'écria le marin au comble de l'étonnement,--jamais!...
J'ai entendu les échos des rochers répéter le roulement du tonnerre;
colonel Boon, c'est un orage qui se prépare.
--Buffalos! buffalos!--s'écria Whip-Poor-Will.
--Entendez-vous, capitaine?--dit Hotspur,--le jeune Natchez confirme le
fait avancé par le colonel Boon; quant à moi, je ne vois que par leurs
yeux: ainsi je crois que ce sont des buffalos...
Whip-Poor-Will s'étendit sur le sable et y accola l'oreille; un profond
silence régnait parmi les chasseurs qui, tous, avaient pris l'attitude
de personnes qui écoutent un bruit lointain.
--Buffalos! buffalos!--s'écria une seconde fois le Natchez en se
relevant.
--J'avoue que je ne suis pas un OEil-de-Faucon[207],--dit le
marin,--mais je crois pouvoir distinguer un troupeau de buffalos d'un
nuage; ne voyez-vous pas que l'horizon s'obscurcit...
[207] Voy. les ouvrages de M. Fenimore Cooper.
--Ce n'est pas un nuage que vous apercevez dans le lointain,--dit
tranquillement le vieux guide,--ce sont les buffalos qui paissent sur
les collines; faisons un grand détour, et abordons-les _sous le vent_.
Le Natchez Whip-Poor-Will supporta avec la fermeté d'un stoïcien toutes
les contradictions des Pionniers européens; les traits de sa physionomie
impassible ne perdirent rien de leur immobilité.
Montaigne dit quelque part que «la vivacité et la subtilité de
conception d'un certain peuple étaient si grandes, qu'ils prévoyaient
les dangers et accidents qui leur pouvaient advenir, de si loin, qu'il
ne fallait pas trouver étrange, si on les voyait souvent, _à la guerre,
pourvoir à leur sûreté, voire avant que d'avoir recogneu le péril_...»
Les Kalmoucks sentent de loin la fumée d'un feu ou l'odeur d'un camp:
l'odorat leur indique où ils trouveront du butin à enlever. Ils mettent
le nez à l'ouverture d'un terrier de renard, et reconnaissent si
l'animal est absent. Les vapeurs qui, dans les temps les plus sereins,
s'élèvent de leurs steppes, et excitent à la surface de la terre, un
mouvement d'ondulation qui trouble et fatigue la vue, ne les empêchent
pas de découvrir dans le lointain la poussière que font lever les
cavaliers et les troupeaux; ils se couchent à terre, appliquent
l'oreille sur le gazon, et entendent, à des distances extraordinaires,
le bruit d'un camp ennemi, ou celui d'un troupeau qu'ils cherchent.
--Je gage trois paires de mocassins contre trois livres de
cavendish[208], que le Natchez a raison,--dit Boon.
[208] Cavendish: espèce de tabac.
--Je relève le gant,--s'écria le capitaine Bonvouloir; mais je propose
de substituer aux mocassins vingt-cinq livres de morue, et au tabac un
équipement de trappeur.
--Nous acceptons,--dit Frémont-Hotspur.
--En avant donc!--s'écria le marin;--Natchez, il me tarde de te
confondre; cependant, il faut espérer... j'ose même espérer que ma
chevelure ne figurera pas au nombre des dix-sept _scalps_ qui ornent ta
ceinture... Si j'ai un conseil à te donner... c'est de changer de
métier;... un genou sur l'estomac et puis deux coups de mokoman[209]!...
Natchez, n'en parlons plus.
[209] Couteau.
Les chasseurs traversèrent une de ces petites forêts de bouleaux et de
pruniers sauvages qui forment comme des oasis dans les déserts de
l'Ouest, et débouchèrent de nouveau dans la prairie, agréablement variée
par des plis de terrain, des collines et des vallons; à la grande
satisfaction de tous, ils découvrirent, à une petite distance, un grand
troupeau de buffalos...
--J'ai perdu!--dit le capitaine Bonvouloir.--Colonel Boon, comment
aborderons-nous ce troupeau?... il y a là au moins trois mille bêtes;
disposons le plan d'attaque de manière à ce qu'il n'en échappe pas une
seule.
--Peste! quel appétit!--observa le docteur Wilhem,--vous voulez donc
tout massacrer?
--Whip-Poor-Will va se déguiser en buffalo,--dit Daniel Boon,--et nous
attaquerons ce troupeau à la manière des sauvages; dans quelques heures,
les dames de l'expédition auront de l'occupation... A vos postes,
_gentlemen_, le Natchez est prêt...
Les pionniers avaient fait halte à une petite distance du troupeau;
Whip-Poor-Will, qui passait pour le guerrier le plus agile et le plus
intrépide de l'Ouest, se déguisa de manière à rendre la déception
complète; il se plaça ensuite entre le troupeau et des ravins qui
bordaient une petite rivière. Les autres chasseurs, selon la coutume des
sauvages, s'approchent dans le plus grand silence; profitant des
inégalités de terrain, tantôt ils se cachent dans d'épais taillis,
tantôt ils rampent dans les buissons et forment un demi-cercle. A un
signal donné par le rusé Whip-Poor-Will, ils se mettent en selle et,
plus rapides qu'un tourbillon de vent, ils brandissent leurs
_tomahawcks_, se précipitent sur le troupeau et font retentir les
vallées de leurs cris. Cette première manoeuvre produit une panique
parmi les buffalos, qui fuient en désordre et ne savent où aller... Les
pionniers eurent occasion d'admirer l'adresse et le sang-froid des
sauvages dans cette lutte où il y a de grands dangers à courir... On ne
saurait dire qui montrait plus d'ardeur, des hommes ou des chevaux;
ceux-ci, sans avoir besoin d'être guidés, s'élançaient sur les buffalos
avec une véritable frénésie; l'animal aux cornes aiguës les éventrait
sans merci. Enfin le rusé Natchez prit la fuite, et se blottit dans les
crevasses d'un ravin; les buffalos, qui marchaient en tête, arrivés sur
les bords de l'abîme, aperçurent le danger, mais trop tard, car ils ne
pouvaient plus rétrograder. Ceux qui suivaient, effrayés par les cris
des sauvages, continuèrent d'avancer, et rendirent toute retraite
impossible; une grande partie du troupeau culbuta dans le gouffre.
Le capitaine Bonvouloir rejoignit ses compagnons qui avaient tué une
belle génisse, mais qu'ils ne pouvaient aborder à cause de la présence
d'un énorme taureau qui les en tenait à une distance respectable.
--Vous êtes des guerriers,--s'écria le marin,--qui allez en pays
étranger pour rencontrer l'ennemi, et qui reculez dès qu'il se montre.
Je viens d'abattre six taureaux de ce poil, et certes, celui-ci n'a pas
le crâne tellement dur qu'il faille, pour le lui entamer, une des balles
enchantées de Robin-Hood...
--Halte là! capitaine,--dit Frémont-Hotspur,--il est vrai que vous
expédiez merveilleusement les daims et les ours; mais vous ne connaissez
pas le métier de torrero[210], et «à novice avocat, cause perdue,» dit
le proverbe; le Natchez lui-même ne sait trop que penser de cette
attitude, qui est celle d'un ennemi bien déterminé à se défendre.
[210] Torrero est le mot générique pour désigner tout homme combattant
le taureau, à pied ou à cheval.
Le capitaine Bonvouloir pique des deux; arrivé à une petite distance du
buffalo, son cheval effrayé recule en remuant les oreilles avec tous les
symptômes de l'aversion; le buffalo se bat les flancs de sa queue, sa
bouche est béante, ses yeux rouges se dilatent et étincellent comme des
charbons ardents: le marin aborde hardiment ce puissant antagoniste;
celui-ci pousse un rauque beuglement, fond sur lui avec impétuosité et
lui présente son large front hérissé de poils. Le capitaine simule une
fuite, le buffalo le poursuit; tout-à-coup le pionnier fait pirouetter
son cheval parfaitement dressé à cette manoeuvre, tire à bout portant et
étend le taureau sur l'herbe: un cri de triomphe accueille cet
exploit...
Les chasseurs choisirent les morceaux les plus délicats des nombreuses
pièces qu'ils avaient abattues, et reprirent la route du campement. Les
sauvages s'assemblèrent en conseil et fumèrent le calumet en actions de
grâces au Grand-Esprit; on fit un partage équitable des produits de la
chasse, et en un moment les broches et les chaudières furent en pleine
activité. Daniel Boon et le Natchez se chargèrent de préparer un souper
splendide. Aaron Percy, alors en pleine convalescence, y fut convié avec
sa famille, et la charmante miss Julia put apprendre une nouvelle
manière de préparer une daube. Le Natchez prit une bosse de buffalo et
l'enveloppa soigneusement dans une peau fraîche entièrement dépouillée
de son poil; pendant ce temps, Daniel Boon creusa un trou au-dessus
duquel il alluma un grand feu; le trou une fois chauffé jusqu'au rouge
fut nettoyé, et le Natchez y plaça la _bosse_ de buffalo. Les deux amis
couvrirent le tout de cendres chaudes, et quelques heures après nos
pionniers faisaient honneur à un souper digne d'un épicurien; on mangea
beaucoup, on but du café, du thé, les langues se délièrent, enfin la
plus bruyante gaîté régna dans le camp.