A l'aide de la lumière brillante que projetait la lune, alors dans son
plein, les pionniers purent distinguer les traits sombres et les formes
athlétiques de Whip-Poor-Will; son oeil vif semblait percer les
ténèbres; immobile à sa place, et gardant un profond silence, il écouta
ces hurlements prolongés qui semblaient avoir quelque chose de
prophétique. Le sauvage est superstitieux, nous eûmes occasion de le
voir, et le Natchez ne se pressa pas d'agir...
--Vos oreilles vous ont trompé, capitaine Bonvouloir, dit le docteur
Wilhem à son ami...
--Rapportons-nous-en aux sens du Natchez,--répliqua le marin;--il entend
ce que les visages-pâles ne peuvent entendre.
Whip-Poor-Will, depuis le moment où ses sens avaient pu saisir des sons
éloignés, était resté immobile comme une statue; enfin le guerrier à la
taille gigantesque se souleva à moitié; on eût cru voir un serpent qui
se dressait en déroulant ses anneaux.
--Nous courons quelque danger,--dit Daniel Boon en voyant l'attitude de
Whip-Poor-Will;--chut!... attendons que l'ennemi nous attaque...
--Capitaine Bonvouloir, réjouissons-nous,--dit le docteur Wilhem;--voilà
l'occasion que nous cherchions depuis longtemps de nous distinguer;
notre entreprise est glorieuse; si elle offre des périls la renommée
nous en récompensera; on dira de nous ce qu'on dit jadis de Saül et de
Jonathas: plus prompts et plus légers que les aigles, et plus courageux
que les lions, ils sont demeurés inséparables dans leur mort même.
--Je crois qu'il est temps de disposer nos âmes à répondre dignement
au grand appel de l'Éternité,--dit le marin;--peu importe, après
tout, que ce soit du _sud-quart-sud-est_, _est-quart-nord-est_,
_sud-est-quart-sud_, ou de toute autre partie de la _rose des vents_ que
nous vienne la bourrasque, nous serons prêts;... je ferai ma partie
convenablement; mais où frapper un ennemi qui ne se montre pas!... Nous
serons criblés de flèches avant de découvrir d'où elles partent; par
_Notre-Dame-des-Bons-Secours_, c'est un vilain _quart_ à passer!
--Chut! pas si haut,--dit Daniel Boon; et ses yeux parcoururent les
taillis voisins avec cette perspicacité si remarquable chez ceux dont
les facultés ont été rendues plus subtiles par les dangers et la
nécessité.
--Whip-Poor-Will, _verschnappen sie sich nicht_ (Whip-Poor-Will ayez bon
bec),--dit l'Alsacien Obermann au Natchez, par forme d'encouragement.
L'indien fit entendre, comme à l'ordinaire, une légère exclamation, et
dit aux pionniers que c'était une panthère attirée aux environs du
campement par l'odeur du sang des daims qu'on avait dépecés. En effet,
les chevaux piétinaient et donnaient des signes d'alarme; le Natchez se
leva avec précaution, prit son arc, ajusta une flèche, et la décocha
dans les broussailles; il en partit des cris effroyables mêlés de
craquements de branches: Whip-Poor-Will était renommé dans l'Ouest pour
la sûreté de son coup d'oeil. En entendant les cris de la panthère, ceux
des pionniers qui dormaient, réveillés en sursaut, se levèrent
précipitamment, et cherchèrent leurs armes; on n'entendait dans le camp
que gens faisant leur testament; les chevaux avaient rompu leurs liens
et fuyaient de tout côtés... La nuit empêchait de rien distinguer; les
pionniers se croyaient réellement attaqués par des ennemis nombreux et
redoutables. Les sauvages de l'expédition firent entendre le _war-hoop_;
ce cri est le plus perçant qu'il soit possible à l'homme de produire;
nul autre ne retentit aussi loin dans les bois; suivant les
circonstances, les indigènes peuvent en rendre les modulations plus ou
moins effrayantes par le battement rapide des quatre doigts de la main
sur les lèvres pendant les efforts de l'aspiration; c'est le cri de la
victoire; les guerriers le poussent souvent pour s'animer dans la
mêlée... Tacite, en parlant du _bardit_ ou chant des Germains, dit: «Ce
sont moins des paroles qu'un concert guerrier; ils cherchent surtout la
dureté des sons et un murmure étouffé, en plaçant le bouclier contre la
bouche, afin que la voix, plus forte et plus grave, grossisse par la
répercussion.»[185]
[185] L'_Alarido_ était le cri que poussait une troupe d'hommes
d'armes lorsqu'elle faisait une invasion subite sur le territoire
ennemi. _Con grande alarido_, disent les Espagnols.
(_N. de l'Aut._)
Enfin le tumulte cessa, et les pionniers étaient persuadés qu'ils
avaient repoussé l'ennemi; on s'adressa des compliments réciproques sur
la manière _vigoureuse_ dont chacun s'était défendu. Daniel Boon riait
sous cape. Comme une alarme de ce genre est toujours le signal d'une
joie très vive, les pionniers s'amusaient à peindre les impressions
différentes que la frayeur avait produites sur chacun d'eux, et personne
ne fut épargné...
--_Wir sind glücklicherweise mit dem schrecken davon gekommen_, (Nous
sommes bien heureux d'en avoir été quittes pour la peur)--dit un
Alsacien.
--_Der weg ist sehr schlecht; wir bleiben stecken_ (la route est bien
mauvaise, nous sommes embourbés),--dit un autre.
--_Es verlangt mich sehr das ziel meiner reise zu erreichen_ (il me
tarde bien d'être arrivé au terme de mon voyage.)
--_Es geht nicht rechten dinzen zu_; (il y a du louche).[186]
[186] Nous traduisons par des équivalents.
--_Sind wir hier verrathen oder verkauft?_ (Je crois qu'ils nous
vendent.)
--_Sie blasen in ein horn_ (ils s'entendent comme larrons en
foire),--ajouta l'allemand Obermann en parlant de Boon et du Natchez
Whip-Poor-Will.
--_Mann muss die zeiten nehmen wie sie kommen_ (on doit prendre le temps
comme il vient),--dit le docteur Wilhem à ses compagnons pour les
rassurer.
--Peste!... quelle réception nous fîmes à ces maraudeurs!--dit le
capitaine; quant à moi je frappais à tort et à travers... cependant,
j'avouerai franchement que je ne pouvais bien distinguer l'ennemi... je
sentais bien que je frappais sur quelque chose, mais, comme dit notre
Rabelais, _soubdain, je ne scay comment, le cas feut subit, je n'eus
loysir de considérer_; d'ailleurs, j'étais réellement trop occupé. La
lionne fixe les yeux à terre, quand elle défend ses petits, afin de ne
pas être intimidée à la vue des épieux. Je combattais pour la défense du
camp, pro _aris_ et _focis_, mais, je le répète, je ne pouvais voir mes
antagonistes... Personne d'_avarié_?--demanda le marin--Herr Obermann,
où êtes-vous?...
--Hier! hier! (ici, ici)--répondit l'alsacien qui s'était caché sous un
monceau de bagages.
--Montrez-vous donc, il n'y a plus de danger,--dit Daniel
Boon;--Messieurs, la panthère n'est que blessée; il faut la poursuivre;
à cheval!...
Les pionniers accueillirent cette proposition avec transport; les chiens
furent rassemblés, le Natchez prépara des torches, chaque pionnier
s'arma de pied en cap, Daniel Boon sonna le boute-selle, et l'on partit.
A voir tant de flambeaux réunis, on eût dit une procession d'esprits
infernaux, ou de ces gens consacrés à Mars qui (de l'une et l'autre
armée), s'avançaient au-delà des rangs, un flambeau à la main, et
donnaient le signal du combat, en le laissant tomber.[187]
[187] On leur laissait ensuite, de part et d'autre, la liberté de se
retirer derrière les rangs. On se servait de ces porte-flambeaux
avant l'invention des trompettes.
Les sauvages redoutent la panthère ou tigre de l'Amérique, parce qu'elle
unit la perfidie à la férocité; elle arrive toujours sans bruit en
rampant dans les broussailles, se précipite sur sa proie et l'enlève,
avant qu'on ne se soit douté de son approche.
--Halte! dit Boon, après un quart d'heure de marche;--que personne ne
laisse tomber son flambeau, car les herbes sont sèches, et une
conflagration générale de la prairie en serait la conséquence...
Whip-Poor-Will, descend de cheval, et examine cette feuille; il me
semble que quelque animal y a passé...
Le Natchez mit pied à terre, examina les feuilles, et reconnut les
traces de la panthère; détachant son _tomahawck_ de sa ceinture, il
pénétra dans un épais buisson. Après une longue perquisition, il fit
entendre son exclamation ordinaire, et appela les pionniers; ceux-ci
pénétrèrent dans les broussailles, et le Natchez leur montra des
antilopes à moitié dévorées; les pauvres bêtes, malgré leur agilité,
avaient été la proie de la panthère. Une carcasse de buffalo gisait à
l'entrée du taillis, véritable charnier; l'emplacement, dans une
circonférence de cinquante pieds, était battu et labouré; on pouvait
compter combien de fois le buffalo avait été terrassé... Tout à coup les
chasseurs entendirent le hurlement court et redoublé que pousse la
panthère, lorsqu'elle sent sa proie; on attisa les flambeaux, les chiens
se mirent sur la piste, et aboyaient tous ensemble, les plus poltrons
hurlant plus fort que les autres: Daniel Boon et le Natchez les
excitaient de la voix; on voulait forcer la panthère à quitter sa
retraite; la meute, effrayée, n'osait trop s'aventurer; cependant il y
avait là des dogues pour qui l'on eût parié, si leur courage eût répondu
à leurs forces. L'affreuse panthère poussait des cris terribles; à
chaque instant, on la croyait _lancée_, mais les chiens (même les plus
hardis) détalaient à toutes jambes au moindre de ses mouvements...
Quelques coups de feu la déterminèrent; elle sortit brusquement; cette
apparition fut, pour tout le monde, le signal de la retraite; il y eut
descampativos général: la panthère se réfugia dans un autre buisson.
--Capitaine Bonvouloir,--dit le vieux canadien Hiersac au marin--voilà
une magnifique occasion de vous montrer, attisez votre flambeau,
pénétrez dans le taillis, saisissez cette panthère par les oreilles, et
_nous l'amenez_...
--Nenni!--s'écria le capitaine;--je ne combats qu'au grand jour; peste!
attaquer cette panthère!... aille qui voudra lui donner le coup de
grâce; du reste, c'est l'affaire du Natchez. Pénètre dans ces
broussailles, Whip-Poor-Will, la bête doit être bien malade; tâche de
voir dans quel état _nous l'avons mise_; je garderai l'entrée du
taillis, et si elle veut s'échapper, je l'assommerai...
--Capitaine, la fortune vous réservait ce coup,--dit Boon;--l'aventure
est périlleuse, il est vrai, mais qu'importe?... pour le brave là où est
le danger... là est l'honneur: en avant donc!...
--N'y a-t-il pas trop de danger?--demanda le marin.
--Certes il y en a,--dit le vieux docteur Hiersac;--mais où serait le
mérite d'un exploit de ce genre, s'il n'était dans le péril auquel on
s'expose en le tentant? jadis les chevaliers faisaient le serment: qu'en
la poursuite de leur queste ou aventure, ils n'éviteraient point les
mauvais et périlleux passages, ni ne se détourneraient du droit chemin,
de peur de rencontrer des chevaliers puissants ou des _monstres_, _bêtes
sauvages_, ou autres empêchements, que le corps et le courage d'un seul
homme peut mener à chef...[188] En avant donc, capitaine; la panthère
est occupée à se défendre; il vous sera facile de la surprendre par
derrière...
[188] Serment des récipiendaires à la chevalerie. Art. 16.
--Eh bien je vais tenter l'aventure, car c'est grandement servir
l'humanité que de faire disparaître pareille engeance de la surface de
la terre!... holà, vous, guerriers sauvages, tenez vous prêts à me
porter secours; colonel Boon, prêtez moi votre tomahawck.
--Le voici.
--Messieurs les Américains, il faut avoir ce que vous appelez du
_bottom_[189] pour risquer la partie contre un tigre,--dit le marin en
examinant son long couteau;--il me semble voir cette panthère accolée à
une souche et jouant des pattes pour écarter les chiens; ne lui donnez
pas le temps de me trop _labourer_ de ses griffes: le géant Ferragus,
d'illustre mémoire, n'était vulnérable qu'au nombril... mais pour moi,
pauvre Achille, je ne suis invulnérable ni aux talons ni ailleurs, et
nous savons que Tripet, désarçonné par Gymnaste, rendit plus de _quatre
potées de souppe... et son asme meslée parmy les souppes_...[190]
attisez vos flambeaux, et environnez le taillis pour m'éclairer; mais en
avant!... il est temps de se montrer à l'ennemi...
[189] Bottom: avoir du _bottom_, avoir du _toupet_.
[190] Rabelais: Gargantua.
Le capitaine piqua des deux, pénétra dans le taillis, et fut glacé
d'effroi lorsque, parvenu au centre du fourré, il se vit face à face
avec un ours énorme; les prunelles ardentes de l'animal étaient fixées
sur le chasseur; son cou tendu, sa gueule béante et le sourd grognement
qu'il faisait entendre, semblait lui dire «tu n'iras pas plus loin.» Le
pionnier français se crut dévoré et sortit vivement du buisson; son
chien, son fidèle compagnon, le sauva encore une fois; il fait retentir
l'air de ses aboiements, s'allonge en bondissant autour de son ennemi,
se dresse contre lui, l'attaque, l'évite, et suit tous les mouvements de
son maître, en le serrant de près, bien résolu de périr avec lui...
--Vous reculez, capitaine!--s'écrièrent tous les pionniers.
--Quel épouvantable arsenal de griffes et de dents!--s'écria le
marin;--la panthère est à l'agonie, mais nous avons affaire à un ours
gris de la plus belle taille...
--Un ours? bravo!--dit vivement Daniel Boon;--combattre un ours gris
est, aux yeux des sauvages, l'acte le plus héroïque qu'il soit donné à
l'homme d'accomplir... capitaine Bonvouloir, si vous voulez _conquérir_
l'estime et l'admiration des guerriers de l'expédition, livrez bataille
à cet ours; la renommée aux cent bouches publiera ce haut fait
dans tout l'ouest; vous aurez même droit à la considération des
_non-apprivoisés_[191], et ce n'est pas peu dire...
[191] Tribus hostiles des Prairies.
Après un moment d'hésitation, le capitaine pénétra une seconde fois dans
le taillis; il était à cheval, avantage immense pour l'ours; le marin
l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un cri de rage; le
cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la position, se précipite
furieux sur l'animal rétif, et lui ouvre le poitrail de ses griffes; le
capitaine Bonvouloir lui porte un coup de tomahawck sur la tête et
l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour ressaisir sa
proie; le cheval s'écrase sous son cavalier, qui porte un nouveau coup
de tomahawck à son terrible adversaire et le terrasse. Les sauvages de
l'expédition poussèrent un cri de joie en voyant rouler l'ours aux pieds
du capitaine, à qui ils vinrent tous serrer la main...
Etes-vous blessé, capitaine?--demanda Daniel Boon.
--Légèrement, colonel;--répondit le marin--Par Notre-Dame des bons
Secours! je me croyais à l'abordage, et jouant de la hache!... j'ai la
jambe un peu _avariée_; mon cheval, comme le coursier du Paladin, n'a
plus qu'un défaut... celui d'être mort... cet exploit me coûte cher;
mais que dit Whip-Poor-Will à cet ours?--ajouta le marin en regardant le
Natchez qui parlait à l'animal, en le frappant sur le museau; celui-ci
étendu sur l'herbe, poussait des grognements sourds...
--Les sauvages se croient obligés de faire des excuses aux ours qu'ils
terrassent;--répondit le vieux guide,--c'est un hommage qu'ils rendent
au courage déployé par cet animal dans les combats: le tribunal de la
sainte inquisition ne faisait-il pas aussi des excuses aux juifs qu'elle
condamnait à être brûlés?... capitaine, nos amis, les guerriers,
attendent, pour enlever l'ours, que vous l'ayez harangué...
--Que lui dire, si ce n'est qu'il sera bientôt dépecé, rôti, et mangé
avec force accompagnement de joyeux refrains;... le haranguer? diavolo!
ce n'est pas chose facile que d'improviser un stump-speech[192];
cependant... attendez... je crois me rappeler certaine chanson
_finnoise_... oui... j'y suis, j'y suis;... colonel Boon, veuillez
traduire ma harangue à nos amis les guerriers aux _jambes nues_.--Le
capitaine s'approcha de l'ours, mit un genou en terre, prit une des
pattes de l'animal et commença ainsi:
[192] Discours en plein air.
«Respectable habitant des forêts, cher animal que j'ai eu la gloire de
vaincre, et qui a reçu de si profondes blessures, daigne accorder à nos
familles la santé et la prospérité, et quand ton _âme_ viendra errer
auprès de nos demeures, daigne exaucer nos voeux. Il faut que j'aille
rendre grâces aux dieux qui m'ont accordé une si riche proie. Mais quand
le flambeau du monde éclairera le sommet des montagnes; quand, après
avoir accompli mon voeu, je retournerai dans ma cabane, que l'allégresse
y règne pendant trois nuits entières. Je monterai désormais sur la
colline, je rentrerai avec plaisir dans ma maison, et aucun ennemi
n'osera m'attaquer. Ce beau jour a commencé dans la joie, c'est dans la
joie qu'il doit finir. Je n'oublierai jamais ma jolie chanson de
l'ours.»
--Bravo, capitaine, bravo!--s'écria le vieux docteur Hiersac;--voilà une
improvisation vraiment _pindarique_.
--A cheval!... et retournons au campement,--dit Boon.
Les pionniers partirent.
L'ours gris est le seul quadrupède que les sauvages de l'Amérique du
Nord, redoutent réellement; il faut être plus que brave, disent-ils,
pour oser l'attaquer. Ce terrible animal sert de thème favori aux
chasseurs de l'ouest. Si on l'attaque, il livre bataille; souvent même,
lorsqu'il est pressé par la faim, c'est lui qui est l'agresseur; blessé,
il devient furieux, et poursuit le chasseur; sa vitesse est supérieure à
celle de l'homme, bien qu'inférieure à celle du cheval. Il ne se trouve
plus guère, maintenant, que dans les régions élevées, dans les âpres
retraites des montagnes Rocheuses... Les peuples idolâtres du Nord, les
finnois, par exemple, croient que les ours ont une âme immortelle, et
leur accordent une vénération particulière; c'est un point essentiel de
leur religion de ne pas omettre, à la chasse de cet animal, certaines
pratiques superstitieuses. Ils ont des chansons qu'ils ne manquent
jamais de chanter après l'avoir tué, et par lesquelles ils croient
conjurer sa vengeance... Les Ostiaks regardent le nom de cet animal
comme un présage funeste, et évitent de le prononcer... Au Kamchatka,
tuer un ours est la marque de la plus grande valeur; les contes, les
chansons ne célèbrent que les exploits des tueurs d'ours; le héros qui a
terrassé un de ces formidables animaux, en conservé soigneusement la
graisse; il en présente avec autant d'économie que d'orgueil, aux amis
qu'il reçoit; c'est alors qu'il commence à connaître l'avarice; il
voudrait que cette provision, témoignage de sa valeur, pût ne jamais
finir... Quand un Ostiak a tué un ours, il ne lui rend guère moins
d'honneur qu'à ses dieux, car il craint que l'âme de l'animal ne se
venge, un jour, sur la sienne, dans l'autre monde. Il lui demande
pardon, dans ses chansons, de lui avoir donné la mort, en suspend la
peau à un arbre, et ne passe jamais devant cette dépouille, sans lui
rendre hommage... M. Viardot, dans ses spirituels _souvenirs_ nous parle
d'une chasse «fort singulière, et où l'on n'a pas à brûler un grain de
poudre, car c'est l'ours lui-même qui, par un suicide, se livre au
chasseur. Personne n'ignore combien il est friand de miel, et avec
quelle adresse il sait dénicher les ruches que les abeilles établissent
dans le creux des vieux arbres. Lorsque les paysans (russes) voient une
de ces ruches naturelles se former à la racine de quelque grosse branche
au sommet du tronc, sûrs que l'ours viendra y fourrer ses griffes et sa
langue, ils lui tendent un piége, le plus simple du monde. Au bout d'une
corde attachée plus haut que la ruche, et descendant plus bas, pend une
grosse pierre, ou une poutre, ou tout autre objet dur et pesant. Quand
l'ours, _par l'odeur alléché_, grimpe au tronc de l'arbre, comme un
gamin au mât de cocagne, pour s'emparer du butin des abeilles, il
rencontre en chemin cet obstacle. D'un coup de patte il détourne la
pierre; mais du bout de sa corde, et cherchant l'équilibre, la pierre
retombe sur lui. Il la repousse plus loin, elle tombe plus lourdement.
La colère le gagne et s'accroît avec la douleur. Plus il est frappé,
plus il s'indigne, et plus il s'indigne plus il est frappé. Enfin, cet
étrange combat de la fureur aveugle contre un ennemi inanimé, contre une
loi physique, finit d'habitude par un coup si violent sur la tête, que
l'ours tombe au bas de l'arbre, tué quelquefois, mais au moins tellement
étourdi, que les chasseurs embusqués près de là n'ont plus qu'à lui
donner le coup de grâce.»[193]
[193] M. Louis Viardot; Souvenirs de chasse en Europe.
--Capitaine Bonvouloir,--dit Daniel Boon au marin,--permettez au Natchez
de vous passer au cou ce collier fait des griffes de l'ours que vous
avez tué; cet exploit, et quelques bouteilles de rhum que je vous
conseille d'offrir en cadeau à nos amis, les guerriers, achèveront de
vous gagner tous les coeurs.
Le capitaine se hâta d'accomplir cette petite formalité.
--Qu'est-ce cela, colonel?--demanda le marin stupéfait en voyant le
Natchez disposer ses appareils _aglutinatifs_ pour opérer un pansement
efficace;--Whip-Poor-Will va-t-il verser sur ma plaie, _le lait de
beurre_, ou l'huile du Samaritain?...
--Le Natchez veut panser votre blessure d'après la méthode des sauvages
du Mexique,--dit le vieux docteur Hiersac;--ce sont des... fourmis...
qu'il tient renfermées dans cette petite boîte. Quand il aura étanché le
sang qui coule de la plaie, il en rapprochera les deux lèvres, et les
exposera ensuite à la morsure de ces insectes...
--Définitivement les sauvages de l'Ouest sont des _empiriques_!--s'écria
le capitaine;--des fourmis, juste ciel!... quel baume!...
--Lorsque les deux _antennes_ ou _tenailles_, dont la tête de ces
fourmis est garnie, se sont enfoncées de côté et d'autre,--continua le
vieux canadien--on sépare, avec les deux ongles, le _corselet_ à
l'endroit où il se joint à la partie postérieure du corps; les fourmis,
en expirant, enfoncent plus profondément leurs _tenailles_ qui restent
ainsi fixées sur l'une et l'autre lèvre de la plaie[194].
[194] Voy. Voyage et Aventures au Mexique par M. G. Ferry.
--Aïe! aie! aie!--s'écria le marin, que pansait le jeune sauvage--par là
sambleu! Natchez, tu imposes, sans doute, une diète _rigoureuse_ à tes
fourmis, pour les rendre _inexorables_!... Aïe!... holà! holà!...
--Courage, capitaine,--dit le docteur allemand, Wilhem, à son ami;--la
rotondité de votre abdomen annonce de grands éléments de vitalité...
courage donc; je compte faire mon profit de ce _topique_, s'il réussit
sur vous...
--C'est cela, _faciamus experimentum in anima vili_,--répliqua le marin.
Le Natchez, après quelques précautions pour prévenir une inflammation,
s'enveloppa de sa blanket, et s'étendit sur l'herbe avec le calme et la
tranquillité d'un monarque. Longtemps, les pionniers se tinrent éveillés
auprès du feu, le fusil sur l'épaule, et prêtant l'oreille au moindre
bruit; il n'arriva aucun autre événement, et les probabilités de combat
n'existant plus, quelques-uns s'assoupirent.
--Il est inutile de se recoucher,--dit Daniel Boon; le jour va paraître;
nous ferons une partie de chasse dans la matinée, si vous vous sentez
tous en bonne disposition...
--_Nein! nein_! (non pas! non pas!)--s'écrièrent à la fois, une douzaine
d'Alsaciens, qui avaient expié quelques paroles imprudentes en passant
la nuit dans les plus terribles angoisses: Daniel Boon se complut à les
effrayer un peu, tant pour les aguerrir, que pour se venger de leurs
critiques anticipées.
--Colonel Boon, des officiers expérimentés prétendent qu'un soldat ne
resterait pas sous les armes, plus de six heures, sans qu'il en résultât
quelque inconvénient pour lui,--dit le capitaine Bonvouloir en
baillant;--et il y a vingt-quatre heures que nous sommes sur pieds! la
fatigue entre dans les prescriptions de l'hygiène, mais à la condition
des intervalles de repos: par la sambleu! je suis moulu! les féroces
Pawnies n'ont qu'à paraître, et c'en est fait de nous; je ne suis pas
homme à leur tenir tête pendant dix minutes!... peste! quelle nuit!! et
c'est ce que vous qualifiez... _une vie paisible_?... c'est l'existence
du neveu de Rameau, qu'on rencontrait habillé de la veille pour le
lendemain!...
L'aurore parut enfin, et un glorieux lever du soleil transforma le
paysage comme par enchantement. L'Alsacien Obermann perdit connaissance
en voyant les traces de la panthère à dix pas de l'arbre au pied duquel
il s'était couché; elles étaient larges; la bête sanguinaire avait
avancé et reculé plusieurs fois, et sans l'intervention du Natchez
Whip-Poor-Will, elle se fût certainement livrée à quelque acte de
violence sur la personne de l'honnête enfant de l'Alsace.
On déjeûna; Daniel Boon parcourut les environs, et découvrit la route
qu'avait prise la caravane commandée par Aaron Percy. Le vieux chasseur
sonna le boute-selle, et les pionniers partirent.