Le bivouac présentait une scène qui ne pouvait être contemplée avec
indifférence que par ceux des pionniers qui étaient habitués à la vie
des frontières. L'immense forêt qui les entourait, bornait l'horizon aux
limites étroites de la vallée; il y avait dans la situation solitaire du
camp, dans les ténèbres de la nuit, des raisons assez plausibles pour
éveiller des craintes chez ceux des voyageurs qui se trouvaient dans ces
pays pour la première fois; ils jetaient de temps en temps un regard de
méfiance sur cette scène sombre et silencieuse. La lune parut enfin
au-dessus des montagnes; alors mille formes étranges et nouvelles se
présentèrent à leurs yeux; ce n'était plus les illusions de l'optique,
ni cette variété d'objets bien connus qu'éclairait le soleil pendant le
jour, mais des illusions plus singulières et plus bizarres. Chacun
frappé de la beauté des choses que lui peignait son imagination, blâmait
son voisin de ce qu'il croyait en voir de différentes. Quel champ, en
effet, que ce vague de l'obscurité, environnés, comme l'étaient nos
pionniers, de forêts et de montagnes, que le voile de la nuit semblait
avoir rapprochées d'eux. Il était bien tard, qu'ils contemplaient encore
la majesté de la nature.
--Il faut en convenir, colonel Boon,--dit le capitaine Bonvouloir un peu
inquiet;--oui, il faut en convenir, les sauvages de vos contrées sont
plus redoutables que les corsaires de l'Océan. La sanglante coutume de
dévorer leurs prisonniers existe-t-elle encore parmi eux?
--Les cas sont extrêmement rares,--répondit le vieux guide;--cependant,
il y a quelques années, les Pawnies (les plus redoutables maraudeurs de
ces prairies) commirent un acte atroce, pour obéir à une superstition.
--Hum! hum!... pourrait-t-on vous demander quelques détails sur cette
affaire, Colonel?--
--Certainement,--répondit Boon;--vous savez qu'à l'oblation du calumet,
les Pawnies joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu'ils disent
avoir appris de... l'_oiseau_ et de... l'_étoile_...
--Ah!... de... l'_oiseau_... et de... l'_étoile_?--dit le capitaine
Bonvouloir--Je ne m'attendais pas à voir... une... étoile... dans cette
affaire? vous avez dit un... _oiseau_... et une... _étoile_?
--Oui,--continua Boon;--selon ce qu'ils disent avoir appris de...
l'_oiseau_... et de... l'_étoile_, le sacrifice le plus agréable au
Grand-Esprit, est celui d'un ennemi offert de la manière la plus cruelle
possible...
--Ah! ah!--firent les pionniers épouvantés.--(Que le lecteur se rappelle
les _ah! ah!_ de Bridoison, dans la comédie)[157].
[157] Mariage de Figaro.
--Vous ne sauriez entendre sans horreur, les circonstances qui
accompagnèrent l'immolation d'une jeune fille de la tribu des Sioux.
C'était au moment des semailles, et dans le but d'obtenir une bonne
récolte, que ce crime fut consommé... Cette jeune fille était âgée de
quatorze ans; après avoir été bercée pendant six mois, de l'idée qu'on
préparait une fête pour le retour de la belle saison, elle s'en
réjouissait. Le jour fixé pour la prétendue ovation, étant arrivé, elle
fut revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au milieu de
plusieurs guerriers qui semblaient ne l'escorter que par honneur;
n'ayant dans l'esprit que des idées riantes, elle s'avançait vers le
lieu du sacrifice dans la plus entière sécurité, et pleine de ce mélange
de timidité et de joie, si naturel à un enfant entouré d'hommages.
Pendant la marche, qui fut longue, le silence n'était interrompu que par
des chants religieux et des invocations au Grand-Esprit, sévères
préludes qui ne devaient guère contribuer à entretenir l'espérance si
flatteuse dont on l'avait, jusque-là, bercée. Arrivée au bûcher, quelle
ne fut pas sa surprise, en ne voyant que des torches et des instruments
de supplice; quand il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur
son sort, qui pourrait peindre les déchirements de son âme;... levant
les mains au ciel, elle conjurait les bourreaux d'avoir pitié de son
innocence, de sa jeunesse... de ses parents... mais tout fut inutile;...
rien ne put les attendrir;... le supplice dura aussi longtemps que le
fanatisme put permettre à des coeurs féroces de jouir de ce terrible
spectacle;... enfin le chef sacrificateur lui décocha une flèche qui fut
suivie d'une grêle de traits, lesquels, après avoir été tournés et
retournés dans les blessures, en furent arrachés; le corps de la jeune
fille ne fut bientôt qu'un affreux amas de chairs meurtries et
sanglantes;... le reste est horrible à dire...
--Continuez!... continuez!... s'écrièrent tous les pionniers.
Boon reprit après un moment de silence:
--Le grand chef, pour couronner dignement tant d'atrocité, s'approcha de
la victime, lui arracha le coeur encore palpitant, et vomissant mille
imprécations contre la nation des Sioux, leurs ennemis, il le dévora aux
acclamations des guerriers, des femmes et des enfants de la tribu... Le
sang de la jeune fille fut répandu sur les semailles pour les féconder,
et chacun se retira dans sa cabane... espérant une bonne récolte.
Le récit du guide n'était pas de nature à rassurer nos pionniers; ces
histoires sont terrifiantes, en effet, quand on les entend de la bouche
de narrateurs à demi-sauvages, et surtout quand on a, d'un côté, une
forêt, et de l'autre, un désert où, peut-être, des ennemis se glissent
pour vous surprendre dans les ténèbres. Quelques Alsaciens se livraient
tout bas à des réflexions peu rassurantes sur l'idée qui pouvait venir
aux barbares guerriers de l'expédition de les rôtir au feu qu'ils
attisaient; quoique gens de courage dans une guerre conduite d'après la
tactique européenne, ils appréhendaient cependant un danger inconnu, et
qui se présentait à eux sous un aspect terrible. Le courage est-il une
vertu relative qu'on peut acquérir, et la peur est-elle une faiblesse
naturelle à l'humanité qui puisse être diminuée par de fréquents
dangers? Les philosophes ne s'accordent pas sur ce sujet.
Les voyageurs ne songèrent plus qu'à prendre quelques heures de repos;
plusieurs Allemands s'étaient déjà étendus sur l'herbe; pour eux, le
récit de Boon devint de moins en moins intelligible, surtout pour ceux
qui avaient bien soupé; ses paroles se mêlèrent à leurs rêves, et
bientôt ils ne les entendirent plus...
--Quelles agréables veillées dans la contemplation de la lune et des
étoiles, colonel Boon,--dit le docteur Wilhem;--quel doux sommeil en
plein air!...
--Le ciel est sans nuages,--dit le capitaine Bonvouloir en se disposant
à étaler sa blanket (couverture de laine) sur l'herbe;--les étoiles
brillent d'un lustre que je ne leur ai jamais vu; le firmament ressemble
à une voûte d'azur parsemée de rubis, de brillants, de saphirs, dont la
splendeur est la même depuis le zénith jusqu'à l'horizon... ce qui
n'empêche pas que ces sauvages Pawnies sont bien redoutables;... un
genou contre l'estomac, et deux coups de couteau!! Colonel Boon, c'est
bon pour le Natchez et vous qui êtes faits à semblables averses; je
conçois que vous soyez tranquilles, mais nous!! Je crois qu'il serait
utile de placer des vedettes; au lieu d'être pris comme des lapins dans
leurs terriers, nous serions, au moins, à même de faire bonne contenance
en cas d'une attaque de nuit; qu'en dites-vous, colonel Boon?...
--C'est inutile,--répondit celui-ci;--le Natchez déjouera toutes les
ruses de nos ennemis; quant aux bêtes féroces, nous n'avons rien à en
craindre, Whip-Poor-Will a mis ses _mocassins_[158] en faction...
[158] _Mocassins_: souliers faits de peau de daim.
--Plaît-il?--s'écria le marin français étonné;--des mocassins en
faction?...
--Oui,--répondit Boon;--de tous nos vêtements, les souliers, conservant
le plus longtemps l'odeur du corps, on s'en sert la nuit pour éloigner
les loups et les panthères, surtout lorsque la pluie ne permet pas
d'allumer du feu. Placés à quelques distances du camp, ils sont comme un
rempart à l'abri duquel le chasseur peut dormir tranquillement au pied
d'un arbre; dès que les loups ont flairé l'odeur des mocassins, qui
annoncent le voisinage de l'homme, ils poussent des hurlements et
s'enfuient...
--Des souliers en faction!--s'écria une seconde fois le capitaine;--je
m'attendais à une ronde à la sonnette[159]...
[159] Autrefois, chez les Grecs, la ronde visitait les postes avec une
sonnette pour reconnaître si les sentinelles n'étaient pas
endormies; quand elle sonnait, il fallait que la sentinelle
répondît.
(Voy. Thucydide.)
--Allons, tranquillisez-vous,--dit le docteur Hiersac;--Pline nous
apprend que les grues-sentinelles veillent, pendant la nuit, en tenant
dans leur patte une petite pierre dont la chute décèle leur négligence,
quand elles sommeillent. Les autres grues dorment, la tête cachée sous
l'aile, se soutenant alternativement sur une patte, et sur l'autre... le
chef, le cou tendu, observe et avertit.
--Du reste, colonel Boon,--ajouta le marin après un moment de
réflexion,--il est possible que l'odeur des souliers écarte les bêtes
féroces, mais les Sycioniens s'y prenaient autrement; on raconte que les
loups se jetaient sur leurs troupeaux; ils consultèrent l'oracle; le
Dieu leur indiqua un arbre sec dont l'écorce mêlée à de la viande fit
périr tous les loups qui en mangèrent; si je connaissais les plantes de
ces forêts, je leur composerais... un _sédatif_... à la Diafoirus...
--Colonel Boon, ce n'est pas l'espace qui nous manque ici,--observa
l'Irlandais Patrick:--anciennement on faisait coucher les ânes dans des
endroits spacieux; sujets à rêver, ils s'estropiaient pendant leur
sommeil, s'ils n'étaient placés au large. On faisait aussi disparaître
les verrues en se couchant dans un sentier au milieu des champs, et les
yeux fixés sur la lune; il fallait, toutefois, avoir la précaution
d'étendre les bras au-dessus de la tête... et puis de se frotter avec
tout ce qu'on pouvait saisir... Mais aurons-nous bien chaud sur ces
peaux d'ours?... En Irlande, nous avons une manière particulière de
coucher _chaudement_ à la belle étoile, malgré, la fraîcheur du climat.
Les heureux habitants de l'Amérique n'ont pas encore imaginé d'entrer
dans un pâturage, de faire lever les boeufs qui y sont couchés, et de
s'étendre à leur place; lorsqu'on se sent refroidir et gagner par
l'humidité, on n'a qu'à faire lever un autre boeuf, et ainsi de suite
pendant toute la nuit. La place occupée par ces animaux est toujours
parfaitement sèche, et d'une chaleur agréable... Colonel, pouvez-vous
disposer d'un peu de tabac?... J'ai contracté, avec des matelots, la
vilaine habitude de mâcher ce végétal...
--Est-ce du _perrique_, du _pig-tail_, du _shoe-string_, du
_sweet-scented_, du _waggoned_, ou du délicieux _cavendish_[160], que
vous voulez?--demanda le docteur Hiersac;--par la sambleu! le colonel
Boon vous en donne pour quatre marins!... Si ce que disent les
physiologistes est vrai, «que le volume du coeur de l'homme doit être
comparé à la grosseur de son poing, ce morceau de tabac peut...
_hardiment_... servir d'objet de comparaison, et cela sans que le coeur
perde au change...
[160] Espèces de tabac.
Les Américains qui faisaient partie de l'expédition, vu leur grande
habitude de parcourir les bois, n'appréhendaient rien de fâcheux de leur
position; ils s'amusaient avec les échos du voisinage auxquels ils
faisaient répéter des chansons; après bon nombre de joyeux refrains, ils
se roulèrent dans leurs blankets et s'endormirent. Le Natchez,
Whip-Poor-Will, entonna son chant de guerre:
C'est moi! je suis un aigle de guerre!
Le vent est violent, mais je suis un aigle!
Je ne suis pas honteux; non, je ne le suis pas.
La plume d'aigle se balance sur ma tête.
Je vois mon ennemi au-dessus de moi!
Je suis un aigle, un aigle de guerre.
Désennuyons les morts
Partons, pour les couvrir
Et disons-leur tout haut
Qu'ils vont être vengés.
Levons le tomahawck,
Suspendons nos chaudières;
Graissons, tous, nos cheveux,
Peignons, tous, nos visages,
Chantons la chanson de sang
Ce bouillon de nos guerriers.
Je vais en guerre venger la mort de nos braves,
Comme le loup affamé, je serai inexorable.
J'exterminerai mes ennemis et les dévorerai;
Je tannerai la peau de leurs crânes sanglants,
Et, comme le tonnerre, je consumerai leurs villages.
Je vais en guerre, venger la mort de nos braves,
Comme le loup affamé, je serai inexorable.
Les échos des bois répétèrent les dernières paroles qui venaient d'être
prononcées, et tout rentra dans le silence. Le capitaine Bonvouloir se
coucha enfin, mais non sans avoir maudit vingt fois les féroces Pawnies;
son esprit accablé, se lassa bientôt de ses contemplations; la nature
reprit insensiblement son empire, et il s'assoupit.
Les philosophes s'accordent à dire que l'âme ne s'endort pas comme le
corps, et qu'inquiétée par des sensations inaccoutumées, elle éveille
les sens pour en avoir l'explication; tandis que lorsqu'elle est
accoutumée aux bruits qu'elle entend, elle demeure _tranquille_ et ne
_dérange_ pas les sens pour en obtenir un éclaircissement inutile; or,
l'âme a besoin des sens pour connaître les choses extérieures; pendant
le sommeil, les uns sont _fermés_, comme les yeux; les autres à _demi
engourdis_, comme le tact et l'ouïe. Si l'âme est inquiétée par les
sensations qui lui arrivent, elle a donc besoin des sens pour en avoir
l'explication.
Le capitaine Bonvouloir s'éveilla au milieu de la nuit; les feux étaient
presque éteints; le Natchez et Daniel Boon dormaient; les pionniers
américains dormaient aussi; la _plupart des chiens donnaient
pareillement_ auprès des cendres qui jetaient une sombre lueur sur les
objets d'alentour. L'oiseau Whip-Poor-Will soupirant, avec un accent
mélancolique, les trois monosyllabes qui forment son nom, invitait les
voyageurs à venir contempler la beauté de la nuit. Au milieu de ce calme
imposant, le capitaine eut envie de s'approcher de ce chantre des bois,
lorsqu'il entendit des bruits étranges et lugubres qui partirent de la
profondeur de la forêt et en troublèrent le silence; le marin se
recoucha et prêta l'oreille: un cri sinistre et inconnu aux étrangers se
fit entendre.
--_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'écria un Alsacien s'éveillant en
sursaut;--_Kapetan Bonvouloir, haben sie gehört?_ (capitaine Bonvouloir
avez-vous entendu)?
--_Ia, mein Herr_,--répondit le marin;--vous ne dormez donc pas? Quant à
moi, je _pique les heures_[161]; il y a des _brisants_ devant nous; on
ne pouvait plus mal s'_embosser_[162]; pas de _pendus glacés_[163],
partant, pas moyen de découvrir l'ennemi: la _bourrasque_ nous
viendra-t-elle du _nord-oit_ (nord-ouest), du _su-et_ (sud-est), ou du
_sur-oit_ (sud-ouest)? _Herr Obermann_, la chronique nous dit qu'on
entendait, toutes les nuits, à Marathon, des hennissements de chevaux,
et un bruit semblable à un cliquetis d'armes. Ceux qui n'y venaient _que
par curiosité_, ne s'en trouvaient pas bien; mais ceux qui, n'ayant
entendu parler de rien, passaient là par hasard, n'avaient rien à
craindre du courroux des esprits[164]... Les cris qui partent de ces
bois ont quelque chose de sinistre; je tremble comme la feuille du
sycomore agitée par le vent du désert; si c'est là le prélude de ce que
nous devons entendre plus tard, j'avoue que me voilà complétement
désenchanté... Cependant les chiens n'ont pas jappé _à nuitée_...
[161] Je veille.
[162] Jeter l'ancre.
[163] Réverbères; voy. les Mystères de Paris.
[164] Pausanias, ch. XXXII.
--Qu'y a-t-il donc, capitaine?--dit le vieux, docteur
Hiersac;--auriez-vous entendu de ces langues aériennes, dont parle
Milton, et qui profèrent le nom des hommes sur les rives de la mer, dans
les déserts sablonneux et dans la solitude?... Les Dieux nocturnes, dont
je parle, capitaine, sont les Esprits des ténèbres, les Démons, les
Génies; quant aux Faunes, ce sont des dieux aux brusques apparitions.
Vous savez ce que c'est qu'une terreur panique: Pan, suivant les
croyances primitives, était un Dieu de l'air et des sons, des sons
lointains, mystérieux, insaisissables, et quelquefois des sons
inattendus et burlesques. De là, l'idée que Pan apparaissait à
l'improviste au sein d'un bois épais, au bord d'une source, à la cime
d'un rocher, comme l'audacieuse chèvre de Virgile, à l'anfractuosité
mousseuse du _Trapp_ et du Grunstein, tantôt _évanide_ et _cave_ comme
un fantôme, tantôt terrible et armé de pied-en-cap comme un guerrier
d'Ossian... Capitaine, vous repentez-vous déjà de vous être mis en
route?... Pline nous dit que quand les cailles partent pour les climats
tempérés, elles _sollicitent_ d'autres oiseaux à les accompagner. Le
glottis, séduit, part d'abord avec plaisir, mais il ne tarde pas à s'en
repentir; il est quelquefois partagé entre le désir de quitter les
cailles, et la honte de revenir seul: jamais il ne les accompagne plus
d'un jour; au premier gîte il les abandonne; mais les cailles y trouvent
un autre glottis laissé là l'année précédente, et la même chose se
renouvelle chaque jour... Mais le cychrame, plus persévérant, est
impatient d'arriver au terme; il éveille les cailles pendant la nuit,
et, presse le départ... Capitaine, êtes-vous glottis ou cychrame?...
--Quel étrange abus de l'érudition!--s'écria le marin;--docteur Hiersac,
vous êtes un pédant!... Je vous prie de croire que je n'ai rien de
commun avec les deux oiseaux dont vous venez de parler...
--Chut!... Capitaine,--dit le docteur Wilhem à son ami;--courons-nous
quelque danger. Bravo! bravo!... nous ne pouvons mieux commencer notre
Iliade forestière; un jour, ou plutôt une nuit de gloire, une mort
_illustre_, un nom _immortel_ comme ceux des grands chasseurs de
l'antiquité!... que peut-on désirer de plus?...
--Alerte!--s'écria le marin en interrompant l'enthousiaste Allemand par
cette exclamation subite,--je crois avoir entendu le cri de rage! c'est
une panthère aux yeux de feu!... Diavolo! Diavolo! la combattre à
pareille heure! Docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter
aucune cruauté aux horreurs de notre métier; je tuais et l'on me tuait,
voilà tout; j'ai été _chef de gamelle_; j'ai eu, pendant longtemps, la
direction de la _poste aux choux_[165]; par un caprice de Neptune, j'ai
souvent _barbotté_ dans le _pot au noir_[166]; j'ai touché plus d'une
_banquise_ (réunion de glaçons); j'ai vu des mers _calmes_, _houleuses_,
_tourmentées_ et _belles_; je reçus huit blessures à Waterloo, et
l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon
élément;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... Si c'est
un _catamount_[167], il aura beau jeu, car le peu de sang que l'Anglais
me laissa dans les veines n'est pas à la disposition d'un quadrupède,
quelque noble qu'il soit; d'abord, je joue du couteau au premier coup de
dent; encore, si j'avais mon _collègue_[168]!... Parlez-moi de l'Océan
en courroux, et des vents déchaînés, mais...--le marin s'interrompit en
apercevant un animal de la taille d'un chien, qui pénétra dans le camp,
ramassa quelques os, les emporta dans les broussailles, et se mit à les
ronger avec un grand bruit de mâchoires.
[165] _Poste aux choux_: c'est le nom que les marins donnent au canot,
qui, chaque matin, va chercher les provisions.
[166] _Pot au noir_: la région des calmes qui s'étend à peu près à
cent lieues au nord et au sud de l'équateur; la mer y roule des
flots huileux.
[167] _Catamount_; felis montana: chat des montagnes.
[168] _Collègue_: un maillet.
--Par St-Nicolas!--s'écria l'irlandais Patrick en tremblant comme une
feuille;--docteur Wilhem, avez-vous entendu? c'est une panthère
_très-certainement_; à l'entendre ronger les restes du chevreuil, il est
facile de calculer le peu de résistance que feraient nos membres sous sa
dent meurtrière; quant à moi je n'ai que des os à son service;... et
comment nous emparer du _monstre_!...
--Les barbares les prenaient en leur jetant pour appât, des viandes
frottés d'aconit, qui est un poison,--dit le docteur Hiersac;--aussitôt
que ces animaux en avaient goûté, leur gorge se serrait... _occupat
illico fauces earum_...
--Comment nous tirer d'ici?...--s'écria le marin,--malheureusement
_nostr'homme_ dort![169] si nous mettions le pavillon _en
berne_?...[170]
[169] _Le maître d'équipage_: le Natchez Whip-Poor-Will.
[170] Signe de détresse.
--Quelle enfilade de mots étranges!--dit Daniel Boon, que les premières
paroles des deux pionniers avaient éveillé;--capitaine Bonvouloir, vous
vous croyez donc toujours à bord de votre corvette? sont-ce des
moustiques qui vous tourmentent? elles ne sont guère tracassières que
dans la baie de Fondy; l'Angleterre y tenait une garnison de trente
hommes. Sur la liste de cet établissement militaire, j'y ai vu quatorze
guinées allouées (_per annum_) à un soldat pour y entretenir de la
fumée. Moi-même, ayant eu occasion de bivouaquer dans ces parages,
j'étais obligé d'entourer mon lit de pierres plates, et d'y entretenir
une fumée perpétuelle[171]. Sont-ce des hurlements que vous avez
entendus? c'est sans doute un loup; vous savez que le _petit loup de
médecine_ est un manitou pour les sauvages; ils attachent une idée
superstitieuse à son apparition, et prétendent comprendre les nouvelles
qu'il vient leur annoncer. La _rapidité_ ou la _lenteur_ de sa marche,
ainsi que le nombre de ses hurlements servent de règle à leurs
interprétations. Ce sont, ou des amis qui approchent de leurs camps, ou
des ennemis aux aguets, prêts à fondre sur eux; capitaine, il est
possible que ce que vous avez entendu soit un stratagème imaginé par les
Pawnies pour nous frapper de terreur...
[171] Il y a, en Égypte, une quantité prodigieuse de moucherons. Les
Égyptiens, au dire d'Hérodote, pour se garantir de leurs piqûres,
couchaient sur le haut des tours; le vent empêchait les moucherons
d'y voler. Les habitants des parties marécageuses de l'Égypte,
étendaient la nuit, autour de leurs lits les filets dont ils se
servaient, pendant le jour, pour prendre le poisson.
Voy. Hérodote, liv. II. _Euterpe_.
(_N. de l'Aut._)
--Plaît-il?... des Pawnies!--s'écria le marin--les brigands qui ont
dévoré le coeur de cette jeune fille?
--Oui, capitaine,--dit Boon;--aussitôt que la guerre est résolue, la
jeunesse s'assemble, et élit un chef; tous se peignent le visage et le
corps; ils suspendent la chaudière autour de laquelle ils dansent en
hurlant, et s'imposent une abstinence rigoureuse; pour être inexorables,
disent-ils, _il est nécessaire d'avoir été longtemps aigri par les
irritations de la faim_...
--S'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!--dit le
marin--c'est à quoi n'ont jamais songé Néron et Caligula! Colonel, le
droit des gens est fondé sur ce principe, que les diverses nations
doivent se faire, dans la paix, le plus de bien, et dans la guerre, le
moins de mal qu'il est possible... sans nuire à leurs véritables
intérêts; les sauvages respectent donc bien peu les conventions
humaines? s'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!...
est-ce le démon qui leur a enseigné ce moyen d'exciter leur férocité!...
c'est digne de ce _tireur d'or_ qui mangeait avec les mains rouges de
ses meurtres, se faisant honneur de mêler à sa nourriture le sang qu'il
versait en trahison! c'est digne de ce Montluc qui mettait, à dresser
ses enfants au carnage, sa sollicitude paternelle, et aimait à marquer
sa route avec des lambeaux humains attachés aux branches des
arbres...[172]
[172] Aussi le craignait-on plus que la tempeste qui passe par de
grands champs de bled, dit Brantôme.
(_N. de l'Aut._)
--Après un court noviciat, vous prendrez les choses aussi
philosophiquement que le Natchez et moi;--reprit Boon,--et la crainte
d'être scalpé ne vous empêchera pas de courir dans les bois...
--C'est possible, colonel, c'est possible; il y a des situations où
l'homme qui pense, sent combien il est inférieur à l'enfant de la
nature, et où il doutera si ses opinions les plus invétérées ne sont
autre chose que de brillants mais étroits préjugés; j'avoue que j'avais
du penchant pour cette existence... paisible... que vous menez dans les
forêts de l'ouest, et... ce que... je puis en avoir dit de mal... c'est
tout bonnement façon de parler... figure de discours... très-usitées...
en notre pays... du reste «_Tout boun gascoun ques pot reprenquè très
cops._»[173]
[173] Tout bon Gascon peut se dédire jusqu'à trois fois.
--Comme «Tout bon normand meurt sur la potence»,--dit Daniel Boon, en
riant;--ce sont des proverbes _indigènes_. Mais rassurez-vous,
capitaine; nous ne sommes plus au temps où les courils[174], et autres
esprits des ténèbres se plaisaient à tourmenter les malheureux
humains...
[174] _Courils_, ou sorciers bretons; petits hommes lascifs, qui, le
soir, barraient le passage aux voyageurs, et les forçaient à danser
avec eux jusqu'à ce qu'ils mourussent de fatigue.
--Colonel Boon, ce n'est pas que cette _obscure clarté_ de la
nuit ait rien de lugubre,--reprit le marin en feignant beaucoup
d'assurance;--nous avons un clair de lune _élyséen_; ces lieux
plairaient beaucoup... aux imaginations mélancoliques... qui aiment à
_s'approcher de la mort, et à en sentir les ténèbres_... Habitué à
coucher sur les _vaigres_[175] d'un navire, je ne me plains pas, non
plus, de la peau d'ours qui me sert de matelas...
[175] _Vaigres_, planches d'un navire.
Pour le coup le vieux Hiersac ne put résister au Dieu qui l'agitait, et
la science déborda.
--Chez les anciens,--dit-il,--on faisait asseoir les époux sur une peau
(_in lanata pelle_) pour leur rappeler la couche nuptiale des hommes des
premiers siècles, lesquels n'avaient point d'autre lit que les
dépouilles des bêtes prises à la chasse, ou des victimes immolées.
Apollonius de Rhodes fait consister toute la magnificence du lit nuptial
de Médée, dans la toison d'or que Jason avait enlevée à Colchos par son
secours... Hippocrate remarque, en parlant des Lybiens qui habitaient le
milieu des terres, _qu'ils dormaient sur des peaux de chèvres, et qu'ils
mangeaient la chair de ces animaux_; ils n'avaient, ajoute le _Maître_,
ni couverture, ni chaussure, qui ne fût de peaux de chèvres... car ils
n'élevaient point d'autre bétail... Apollonius de Rhodes (qui est un
exact observateur des costumes, n'est-ce pas, capitaine?), Apollonius de
Rhodes, dis-je, décrit ainsi les trois héroïnes Lybiennes qui apparurent
à Jason: _tandis que j'étais plongé dans l'affliction, trois déesses
m'apparurent; elles étaient habillées de peaux_ de chèvres, qui leur
prenaient depuis le haut du cou et leur couvraient le dos... et les
reins...
--Colonel Boon, je le répète, une simple peau d'ours me suffit,--reprit
le capitaine;--tout bon marin doit parler de même, et Dieu m'est témoin
que j'ai du goût pour le goudron, mais combattre la nuit!! la fortune se
plaît à obscurcir les belles actions, de même qu'un fleuve couvre de son
limon, une pierre précieuse; combattre des sauvages!!... ils nous
cribleront de flèches avant qu'ils ne soient découverts...
--Les sauvages!--s'écria le docteur Canadien,--ce sont les cigognes de
Pline; d'où viennent-elles?... où se retirent-elles?... c'est encore un
problème; nulle ne manque au rendez-vous, à moins qu'elle ne soit
captive;... personne ne les voit partir... quoiqu'elles annoncent leur
départ;... personne, non plus, ne les voit venir... on s'aperçoit
seulement qu'elles sont venues;... le départ et l'arrivée, ont lieu la
nuit... et qu'elles volent en deçà ou au delà... on croit qu'elles
n'arrivent jamais que la nuit... Les ténèbres sont le symbole de la
_tranquillité_, du _calme_ et du _repos_... quel silence!... quelle
fraîcheur!... quelle soirée mélancolique et délicieuse sous ces ombrages
épais, et dans ces sentiers solitaires!... capitaine Bonvouloir,
rassurez-vous; le Natchez a le réveil tragique; on ne l'aborde pas
impunément? même lorsqu'il dort...
--Il est possible que notre ami, le Natchez, connaisse de _bons coups_,
mais je vous préviens que si l'on me touche, je crierai comme une poulie
gémissant sous ses moufles...[176]
[176] _Moufles_, appareils de poulies.
Nous sommes en nombre;--dit à son tour, le biblique Irlandais
Patrick--«Voici le lit de Salomon environné de soixante hommes des plus
vaillants d'entre les forts d'Israël; ils sont tous expérimentés; chacun
a l'épée au côté à causes des surprises qu'on peut craindre pendant la
nuit...»
--Fort bien, M. Patrick, fort bien,--reprit le marin;--cependant, vous
conviendrez que nous sommes _ancrés_ dans un vilain parage; la côte
n'est pas _saine_; diable!... peut-être faudra-t-il rester longtemps _à
la cape à sec de toile_[177]; encore si Neptune nous envoyait une _brise
carabinée_[178] il y aurait moyen de _transfiler les hamacs_, et de
_torcher de la toile_ en silence, car ce n'est pas chatouiller avec une
plume que de vous envoyer une flèche à pointe de caillou jusque dans
l'os!... Ainsi, colonel, vous croyez que ce sont des Pawnies?...
[177] _Être à la cape_, être dans l'impossibilité de doubler le cap
Fayot sur lequel les jette la _raffale_ de la gamelle; ce qui veut
dire, en style maritime, le dénûment qui réduit les marins à se
nourrir de _fayots_ (haricots secs).
[178] La brise augmente avec régularité et lenteur; elle commence par
être une jolie brise, fraîchit et devient _bonne_, puis _forte_, et
enfin brise _carabinée_. Lorsqu'elle suit cette marche progressive,
_on torche de la toile_, c'est-à-dire que l'on conserve les voiles
le plus longtemps possible.
(Voy. M. Paccini: de la Marine.)
--Oui, capitaine; malheur aux voyageurs qui seraient aperçus dans la
prairie après une marche fatigante; les Pawnies emploient, dans leurs
guerres, la méthode de tous les peuples sauvages; ils préfèrent la ruse
à la force ouverte, et choisissent ordinairement la nuit pour l'attaque.
--Comment!... quand Vénus, l'étoile du marin, brille dans le ciel, ils
nous attaqueraient! voyez, colonel; le firmament resplendit de cette
délicieuse teinte bleue qui distingue le ciel d'Italie; une nuit étoilée
des prairies est vraiment admirable;... mais les Pawnies!...
--Les Pawnies sont de vrais pharisiens dans l'observation de leur culte;
le plus ordinaire est celui qu'ils rendent à un oiseau empaillé (un
canard, je crois) rempli d'herbes et de racines, auxquelles ils
attribuent une vertu surnaturelle[179]. Ils disent que ce manitou a été
envoyé à leurs ancêtres par l'étoile du matin, pour leur servir de
_médiateur_, quand ils auraient quelque grâce à demander au ciel. Toutes
les fois qu'il s'agit d'entreprendre une affaire importante, ou
d'éloigner quelque fléau de la peuplade, l'_oiseau médiateur_ est exposé
à la vénération publique; on fume le calumet, et le chef de la tribu en
offre les premières bouffées à l'astre protecteur; si, comme vous le
dites, c'est Vénus, l'étoile du marin, qui brille en ce moment dans le
ciel, elle vous rend un mauvais service en paraissant dans ces parages,
car les Pawnies la vénèrent spécialement, et lui sacrifient leurs
prisonniers[180]. Pour obtenir ses faveurs, les sauvages lui offrent
annuellement les premiers produits de leurs chasses... et leurs
prisonniers à mesure qu'ils en font. Par ces offrandes, ils s'efforcent
de se rendre propice cet oiseau qu'ils supposent avoir une grande
influence sur l'astre, leur protecteur; ils le supplient d'être
l'interprète de leurs voeux, et de leur faire obtenir tout ce qu'ils
désirent, par exemple du succès dans leurs chasses, des chevaux légers
et (permettez-moi de le dire) _des femmes soumises_...
[179] V. Correspondance du P. Desmet, missionnaire.
[180] Nous parlons des Sauvages des prairies, en général; ceux de nos
lecteurs qui désireraient connaître les pratiques religieuses de
chaque tribu, en particulier, peuvent consulter l'ouvrage de notre
savant compatriote, M. Georges Catlin (_The north american
indians_).
--Allons, à la guerre comme à la guerre,--dit le marin;--les filets sont
tendus; la nuit, au clair de la lune, les poissons s'y jetteront en
foule... Il faut donc s'arranger selon la morale turque, qui veut qu'on
n'établisse ici-bas aucun domicile durable.
--Capitaine Bonvouloir,--dit le jeune Allemand Wilhem à son ami,--dans
la marine, l'officier de _quart_ est un souverain déclaré _habile_ ou
_mal habile_ le lendemain d'une mauvaise nuit. Du reste, le docteur
Franklin dit que «l'homme n'est complétement né que du moment où il est
mort,» pour un _perfectibiliste_ vous n'êtes pas des plus zélés.
--Le docteur Franklin était un mauvais plaisant,--répliqua le
capitaine;--peste! je n'ambitionne pas cette perfection. Satan dit à
Job: _L'homme donnera toujours peau pour peau, et il abandonnera tout
pour sauver sa vie_. Voulez-vous connaître la devise des sauvages? la
voici: _vite_... _tôt_... _empoignez_... _scalpez_... et _qui qu'en
grogne tel est mon bon plaisir_. Les Parques ne dépêcheraient pas plus
lestement. Être attaqués la nuit par des Peaux-Rouges!!... Je ne sais
qui s'avisa d'écrire[181] que les marques d'une crainte réciproque
engagent bientôt les hommes à s'approcher, et que, d'ailleurs, ils y
seraient portés par le plaisir qu'un _animal_ sent à l'approche d'un
_animal_ de son espèce. Colonel Boon, la violence de la douleur
contraint quelquefois les animaux les plus inoffensifs à recourir à tous
les moyens. Les chats-huants, par exemple, investis par un nombre
supérieur, se renversent sur le dos, et se défendent avec les pattes;
ils ramassent leur corps qu'ils couvrent tout entier de leur bec. Dieu
sait ce que les sauvages Pawnies nous préparent, mais les naturalistes
prétendent que les animaux venimeux sont tous plus dangereux lorsque,
avant de blesser, ils ont mangé quelque bête de leur espèce... Il n'y a
que le diable qui soit capable de brûler les gens en dépit de la loi, et
d'infliger des supplices qui feraient trembler... même... un czar de
toutes les Russies!! Messieurs, je ne suis pas des plus robustes, mais
puisqu'il est dans la manière de penser des hommes, que l'on fasse plus
de cas du courage que de la timidité, je vous déclare que je me
défendrai bravement une fois à l'abordage, car Rousseau nous conseille,
dans l'Émile, de saisir hardiment celui qui nous surprend la nuit, homme
ou bête, il n'importe; de l'empoigner; de le serrer de toute notre
force; s'il se débat, de le frapper, de ne point marchander les coups,
et quoi qu'il puisse dire ou faire, de ne lâcher jamais prise, que nous
ne sachions ce que c'est. Le poète Homère peint Achille féroce comme un
lion. Par mon père!! Achille Bonvouloir (ex-capitaine de corvette) aux
prises avec son ennemi, ressemblera à une bête fauve, et n'aura rien
d'humain!... Cependant, colonel, n'y aurait-il pas moyen d'éviter le
supplice en se faisant adopter?...
[181] Montesquieu: _Esprit des lois_.
--Ils accordent rarement cette faveur,--répondit Boon;--«si nous
adoptions tous nos prisonniers, disent-ils, comment apaiserions-nous les
mânes de nos guerriers? Comment le village participerait-il à nos
triomphes! N'est-il pas nécessaire que notre jeunesse, en les voyant
mourir comme des braves, apprenne à subir le même sort avec un égal
courage?... Cependant ils les épargnent quelquefois, et leur disent,
pour les rassurer: «Soyez sans crainte, vous n'irez pas dans nos
chaudières; nous ne boirons point le bouillon de votre chair; nous vous
donnerons des peaux d'ours pour la nuit[182].»
[182] Voy. Travels in high Pensylvania.
--N'y a-t-il pas quelques petites formalités à remplir?--demanda le
marin.
--Oh! un grand nombre,--répondit Boon; d'abord, comme tous les jeunes
gens, il vous faudra passer par une série de tortures volontaires;... on
commence par jeûner pendant quatre jours et quatre nuits...
--_Der teufel_!--s'écria un Allemand;--quatre _chours sans
joucroute_!... _der teufel_!...
--C'est sans doute la plus rude épreuve qu'ils aient à subir!--dit le
gastronome gascon stupéfait.
--Pas précisément, capitaine,--continua Boon en conservant son
sérieux;--des crochets passés dans les muscles pectoraux soulèvent les
martyrs volontaires, qui doivent sourire lorsqu'on les hisse...
--_Der teufel_!--s'écria le même Allemand.
--J'en ai la sueur froide!--dit le marin.
--Ainsi suspendu entre ciel et terre, on vous fera pirouetter sur
vous-même jusqu'à ce que vous perdiez connaissance. Revenu à vous, vous
serez décroché et traîné à l'entrée de la cabane à mystères, et vous
offrirez en sacrifice, au Grand-Esprit, le petit doigt de votre main
gauche; vous poserez le membre sur un crâne de buffalo, et un guerrier
vous le fera sauter d'un coup de _tomahawck_. Cette formalité remplie,
vous serez saisi par deux jeunes gens des plus robustes, et traîné, le
visage dans la poussière; on vous abandonnera ensuite à vous même...
jusqu'à ce que le Grand-Esprit vous donne assez de force pour vous
relever[183]...
[183] Voy. l'ouvrage de M. Georges Catlin: The north american Indians.
--Quelle énumération!--s'écria le capitaine Bonvouloir;--ceci égale
presque les tortures de la sainte inquisition! c'est une violation
cruelle du droit des gens! Colonel Boon, vous avez parlé, je crois, de
crochets, de couteau, et de l'amputation d'un membre? Miséricorde!... je
renonce à ce moyen d'échapper au supplice!... Docteur Wilhem, nous
étions en quête d'aventures, nous voilà servis à souhait!... peut-être
n'avons-nous affaire qu'à une panthère.
--Cette rencontre serait peu agréable,--observa le vieux naturaliste
Canadien;--selon l'illustre Cuvier[184], tous les animaux du genre
_chat_ ont des ongles _rétractiles_, c'est-à-dire munis de _ligaments_
élastiques qui les redressent et en dirigent la pointe vers le haut
pendant tout le temps que l'animal _ne fait pas agir ses muscles_; il
les rabaisse à l'instant où il veut s'en servir pour _agripper_...
[184] Cuvier. Notes sur Pline.
--Si le ciel ne nous vient en aide, je ne sais comment nous nous
tirerons d'ici!--dit le marin...
--Lampride _assure_, cependant, qu'Héliogabale fit atteler des tigres à
son char, pour mieux représenter Bacchus,--continua le vieux
Canadien;--preuve que le tigre n'est pas indomptable. Démétrius
rapporte, d'une panthère, un trait digne d'être cité. Elle était couchée
au milieu du chemin en attendant qu'il passât quelque voyageur...
--Pour l'_agripper_, sans doute,--observa le capitaine.
--Non,--continua le docteur Hiersac;--elle fut aperçue par le père du
philosophe Philinus. Saisi d'effroi, il veut retourner sur ses pas, mais
l'animal se roule devant lui, joignant aux caresses les plus
_pressantes_, des signes de tristesse et de douleur _très
intelligibles... même dans une panthère..._ Elle était mère, et ses
petits étaient tombés dans une fosse, à quelque distance de là. Le
_premier effet_ de la compassion... fut de ne plus craindre... le
_second_... d'examiner ce qu'elle demandait.
--C'est logique,--observa encore une fois le marin;--la prudence lui
dictait cette conduite...
Elle tirait le philosophe, _doucement... avec ses griffes_.
--Et il se laissa conduire?...
--Certes,--lorsqu'il découvrit la cause de sa douleur, et par quel
service il _devait acheter la vie_, il retira les petits de la fosse;
avec eux, la mère escorta...
--Quelle escorte!--s'écria le capitaine. Ce sont de ces politesses de
tigres qui semblent vous sourire au moment où ils vont vous étrangler!
--Avec les petits, dis-je, la mère escorta son bienfaiteur jusqu'au-delà
des déserts, en bondissant de joie autour de lui, et témoignant ainsi le
désir de payer sa dette de reconnaissance... sans rien demander... chose
rare... même chez l'homme...
--Que craignent nos amis?--demanda le Natchez Whip-Poor-Will à Daniel
Boon;--le jeune sauvage n'avait encore rien dit, mais ses sens ne le
trompaient pas sur la nature du danger qui les menaçait.
--Natchez,--dit le marin au guerrier;--puisque les ténèbres n'ont aucune
obscurité pour toi; que la nuit est aussi claire que le jour, et que les
ténèbres sont à ton égard comme la lumière du jour même..., bon...,
voilà que je m'embrouille... ce n'est pas que j'aie peur, quoique tout
homme soit sujet à la crainte, de quelque _ataraxie stoïque_ qu'il
veuille se parer, car l'histoire nous apprend que l'orateur Démosthènes,
fuyant un champ de bataille, rendit ses armes à un buisson auquel ses
vêtements s'étaient accrochés... On dit même que si César se fût trouvé
seul (pendant la nuit) exposé au feu d'une batterie de canon, et qu'il
n'y eût eu d'autre moyen de sauver sa vie qu'en se mettant dans un tas
de fumier... ou dans quelque chose de mieux... on y eût trouvé, le
lendemain, Caïus Julius enfoncé jusqu'au cou... Colonel Boon, est-ce que
ces barbares Pawnies attaqueront toujours les gens comme des
houssards?... ne se présenteront-ils jamais bien serrés pour être
enfilés dans les règles!... Je crois qu'il serait bon de leur envoyer
quelques balles pour leur faire une _douce violence_? qu'en
pensez-vous?--et le marin ajouta vivement--Vois-tu, Natchez, vois-tu des
yeux qui brillent dans les broussailles?...