Nous allons parler, dans ce chapitre, de ces courageux pionniers qui
tracent les sillons de nos provinces les plus éloignées; c'est par amour
pour leurs enfants qu'ils vont s'établir au milieu des bois, et
recommencer la pénible carrière des défrichements. Les nouvelles terres
promettent, au travail, bonheur et indépendance: mais quelles fatigues!
quelle incertitude dans les premiers pas! Il faut suivre l'Américain
dans les déserts de l'Ouest; il faut surprendre cet homme, la hache à la
main, abattant les vieux sycomores, et les remplaçant par l'humble épi
de blé; il faut observer le changement qu'éprouve sa cabane lorsqu'elle
devient le centre de vingt autres qui s'élèvent autour d'elle... Partout
où nos colons s'établissent en nombre un peu considérable, ils portent
des habitudes d'organisation parfaites; la sagesse des vues et des
combinaisons, le courage et la persévérance dans la conduite et
l'exécution, président à ces établissements. Ils s'attachent au sol par
un lien étroit, et y sont, pour ainsi dire, enracinés; la relation est
intime entre les terres et les propriétaires qui ont versé des sueurs
pour les féconder. Nous savons que Solon fit un crime de l'oisiveté, et
voulut que chaque citoyen rendît compte de la manière dont il gagnait sa
vie. Chez nous, l'oisiveté est également un crime, car l'homme trouve
des motifs d'action bien plus puissants qu'ailleurs; aussi notre
industrie sait tirer parti de tout ce que la nature lui offre avec une
si grande profusion. Si l'on veut pénétrer la sagacité qui assure aux
Américains le produit de riches territoires, il faut, avons-nous dit,
les suivre dans les profondeurs des forêts, et étudier sur les lieux
mêmes leur activité, et leur persévérance. En effet, l'homme placé comme
cultivateur au sein des bois, passe sa vie à vaincre une foule
d'obstacles, qui, sans cesse, exercent ses forces et excitent son génie;
il y acquiert une énergie qui le rend supérieur à l'habitant des villes:
_le laboureur courbé vers la terre et rompu aux travaux rustiques, ne se
redresse que mieux devant l'ennemi_, dit Mirabeau. Mais quelles
ressources dans nos territoires!... une heureuse variété dans les
productions, est la base de nos besoins, de nos secours mutuels, de
notre union. Il était donc nécessaire, pour prospérer, de donner à nos
jeunes sociétés toute l'énergie possible; il était nécessaire que les
principes sages et simples qui nous gouvernent et règlent notre
existence sociale, fussent établis pour le bien-être général, et que le
bonheur de tous ne pût jamais être sacrifié au bien-être de
quelques-uns. Ce concours de circonstances qui ont tant de pouvoir sur
l'homme, la liberté et la justice, ont introduit dans nos moeurs, un
esprit doux et tolérant, qui est devenu le premier trait de notre
caractère national.
* * * * *
Transportons la scène à plusieurs centaines de milles du lieu que nous
avons décrit dans le chapitre précédent. Une file de _waggons_
s'avançait lentement dans ces immenses régions inconnues qu'arrosent le
Missoury et ses tributaires; en suivant les détours des collines, elle
se déroulait en mille aspects divers; quelquefois elle disparaissait en
partie; puis, tout-à-coup, dans le lointain, on découvrait l'avant-garde
qui marchait lentement, tandis que le corps général suivait dans le plus
bel ordre: c'était des pionniers de l'Orégon. «Le prédicant américain,
(dit M. Poussin), escorté de sa compagne courageuse et résignée, tous
deux animés de la même foi, ont déjà franchi les montagnes rocheuses;
d'autres missionnaires, préoccupés des mêmes intérêts, ont suivi les
mêmes sentiers, et répandent partout avec eux la foi, la langue,
l'influence, l'autorité de leur pays et de leur gouvernement... Autour
d'eux viennent se réunir les enfants des forêts, pour recevoir les
premières influences de la civilisation. Bientôt, quelques familles
américaines, entraînées par le même sentiment de prosélytisme, sont
venues se fixer également dans ces régions lointaines où elles sont
destinées à devenir le noyau d'importantes colonies agricoles; car
la vallée de la Colombia offre à l'Américain des attraits
irrésistibles[55].»
[55] Voyez la question de l'Orégon par M. le major du génie, G. T.
Poussin.
Les pionniers avaient, pour chef, un de ces hommes à organisation
puissante, prodige d'activité, de confiance personnelle et d'audace...
Aaron Percy (c'était son nom), sans être un grand philosophe,
connaissait assez les hommes pour savoir que quiconque veut en être
obéi, doit les dominer par la raison et la fermeté. Le vieux pionnier
s'était appliqué à ne jamais compromettre sa dignité, et à maintenir
dans le camp une discipline sévère: aussi cette troupe fut un modèle
d'ordre et de bonne conduite, quoiqu'il s'y trouvât des esprits inquiets
et dissipateurs.
Nos colons, pour la plupart Américains, pleins du sentiment de leur
force et de leur capacité, vont soumettre de nouvelles régions à
l'empire de l'agriculture; renonçant à tous les avantages que procure le
voisinage des villes, ils abandonnent les champs cultivés, disent un
adieu, éternel peut-être, à leurs amis, et pénètrent dans une forêt
immense, où ils doivent abattre le premier arbre, frayer le premier
sentier, labourer et semer parmi une multitude de souches qu'ils peuvent
à peine espérer de détruire dans tout le cours de leur vie... Estimés
dans leurs comtés, ils s'expatrient!... ils se soumettent à toutes les
rigueurs de la pauvreté, et consentent à loger sous la cabane
d'écorce!... mais aussi, ils voient dans l'avenir, leurs enfants heureux
et riches; les privations et les rudes travaux qui attendent ces bons
pères ne les découragent pas. La nature se montre devant eux dans toute
l'horreur qu'elle déploie avant d'être asservie; elle fait naître des
forêts sur des débris de forêts; les lianes embrassent le tronc des
arbres, montent jusqu'à leur cime, en descendent, remontent encore, et
forment un treillage impénétrable: les pionniers admirent d'abord ces
obstacles puissants qui les défient; la hache résonne, et la nature est
subjuguée... L'Américain, grâce à son éducation, n'est jamais embarrassé
dans les bois; il les parcourt avec facilité, et s'y oriente comme le
marin au milieu de l'Océan. Il compte sur sa sagacité pour le choix
d'une bonne terre; il juge de sa qualité par la grandeur et la beauté
des arbres; les buissons, toutes les plantes qu'il foule, servent à son
instruction; il observe les différentes couches du terroir; il suit les
sinuosités des montagnes qui règlent la direction des ruisseaux; il
cherche une chute d'eau, où il puisse un jour construire un moulin;
enfin il examine et pèse tout, car il va mériter le titre de _créateur_.
Les waggons de la caravane, lourdes voitures à quatre roues, étaient
couverts d'une double toile à voile, épaisse et bien cirée; quelques-uns
étaient chargés de meubles et d'instruments aratoires. Les provisions
étaient considérables, car malgré cette première effervescence qui
transporte l'imagination au-delà des bornes ordinaires, nos pionniers
surent prendre toutes les précautions contre les maux inévitables d'un
long voyage, et qui rappellent à l'homme toute sa faiblesse au milieu de
ses plus grands efforts. Les émigrants n'avaient donc rien oublié de ce
qui pouvait être nécessaire à la conservation de leurs familles; un
petit troupeau de boeufs, de vaches et de chèvres, suivait la caravane;
de gros dogues, bien dressés, remplissaient admirablement l'office de
bouviers, et veillaient sur le bétail.
Aaron Percy avait pris les devants; à ses côtés se tenait un jeune
Américain que nous présenterons à nos lecteurs sous le nom de
Frémont-Hotspur. Aaron l'avait choisi pour son lieutenant; aux yeux de
miss Julia Percy (fille du vieux pionnier), Frémont-Hotspur était le
plus beau jeune homme qu'elle eût encore vu. Monté sur un magnifique
destrier, et armé de toutes pièces, il caracolait sur les ailes de la
caravane, à droite, à gauche, en avant, en arrière, craignant toujours
de donner dans quelque embuscade imprévue. Lorsqu'il se fut assuré
qu'aucun danger ne les menaçait, il rejoignit Aaron, et rompit le
silence:
--Position magnifique, M. Percy,--dit le jeune Américain en indiquant du
doigt une colline verdoyante, à une distance d'environ deux milles de
l'endroit où ils se trouvaient.
--C'est vrai; mais pas une seule habitation humaine!--observa
Percy;--traverserons-nous ces prairies sans être inquiétés par les
maraudeurs?... arriverons-nous sains et saufs au but de notre voyage?...
--Rassurez-vous, M. Percy,--dit Frémont-Hotspur,--votre sagesse nous
préservera de ces calamités qui ont perdu la plupart des colonies
naissantes. Tant d'obstacles à surmonter exigeraient, il est vrai, les
forces d'Hercule, et la longévité d'un patriarche, mais qu'importe! nous
l'entreprendrons, et certainement les générations futures nous devront
quelque reconnaissance. La prospérité de nos États étonne déjà la
vieille Europe, dont les débris viennent accélérer notre marche en dépit
des entraves. N'oublions pas que nous laissons, dans le Kentucky, des
amis qui admirent notre courage; nous trouverons peut-être, au-delà des
montagnes rocheuses, des frères qui nous accueilleront et nous aideront.
Nous signalerons notre récente existence par de vigoureux efforts...
--Craignez les illusions de l'imagination qui, trop souvent,
embellissent ce qu'on voit dans une perspective éloignée, dit
Percy;--car rien n'est si séduisant que le projet de former un nouvel
établissement... Mais nous comptons tous sur vous, M. Frémont-Hotspur;
vous êtes jeune, courageux et prudent; vous agissez, en toutes choses,
avec résolution et promptitude; vous vendriez chèrement votre vie dans
un combat avec les sauvages _Pawnies_[56]...
[56] Les sauvages les plus redoutables des Prairies.
--Ma vie... ma vie... je voudrais avoir autre chose à défendre,--dit
Frémont-Hotspur, après un moment d'hésitation.
--Je ne vous comprends pas, M. Frémont-Hotspur--observa Percy dans le
plus grand étonnement;--regrettez-vous d'avoir quitté le Kentucky?...
Quelque jeune lady de Boon'sborough vous aurait-elle inspiré des
sentiments que vous n'osez avouer, même à un ami?... Vous craignez,
peut-être, de ne pas rencontrer le bonheur dans le nouvel établissement?
Le vieux pionnier jeta un regard à la dérobée sur son jeune compagnon
qui lui répondit avec un admirable sang-froid.
--M. Percy, un philosophe, prétend que «là où deux personnes peuvent
vivre aisément ensemble, il se fait un mariage[57]:» Or, il a été prouvé
que l'homme était doué d'une activité qui le portait à multiplier
perpétuellement ses jouissances... donc...
[57] Montesquieu, _Esprit des Lois_.
--Au fait, au fait, M. Frémont-Hotspur; vous ne procédez que par
circonlocutions; ainsi «là où deux personnes peuvent vivre aisément
ensemble, il se fait mariage;» la conclusion de tout ceci?
--M. Percy, on a encore observé que la fortune changeait souvent, et
pouvait beaucoup; et que si elle peut faire quelque chose pour
quelqu'un... c'est pour un vivant: il faut donc se mettre sur son
chemin. Je suis pauvre,--continua Frémont-Hotspur:--je n'ai pour tout
bien qu'un waggon de marchandises; il est temps de songer à l'avenir; ce
n'est pas que je me repens d'avoir fait le tour du monde... non...
Aaron Percy regarda son compagnon en ouvrant de grands yeux qui lui
disaient assez qu'il ne comprenait pas où il voulait en venir.
--Vous savez, M. Percy,--continua Frémont-Hotspur,--que deux maladies
travaillent nos compatriotes... celle des manufactures... et celle des
émigrations à l'Ouest... Voici donc ce que je demande au ciel...
--Ah!... vous allez, enfin, vous expliquer; vos périphrases me donnaient
de l'inquiétude... Allons... courage...
--Je demande au ciel un _cottage_[58] dans la fertile contrée où nous
allons, un cottage près d'une rivière, et au milieu de nombreux amis...
Mais il manque quelque chose à ce tableau...
[58] Maison de campagne.
--Un moulin, sans doute;--dit vivement Percy.
--Fi! M. Percy... je voulais parler d'une femme...
--Une femme!...--s'écria Aaron stupéfait--et c'est dans l'Orégon que
vous allez chercher une _partner_?...
--Eh! M. Percy... qui vous dit... qu'elle... n'est pas déjà trouvée?...
--Ah!... vous avez déjà fait un choix!... Vous avez raison, M.
Frémont-Hotspur, il faut vous marier,--continua le vieux pionnier comme
quelqu'un qui se rappelle avec une douce mélancolie les souvenirs de sa
jeunesse;--oui, mariez-vous; je me souviens qu'étant jeune homme, j'eus
honte d'être si peu utile au monde; j'épousai Suzanna Howard; ma maison
en devint plus gaie et plus agréable; un nouveau principe anima toutes
mes actions... Mariez-vous, M. Frémont-Hotspur, mais épousez une femme
laborieuse; car, qu'un homme travaille, qu'il s'épuise en sueurs, qu'il
fasse produire à la terre les meilleurs grains, et les fruits les plus
exquis, si l'économie de la femme ne répond pas à l'industrie du mari,
le repentir suivra de près... M. Frémont-Hotspur, pourrait-on, sans
indiscrétion, vous demander le nom de celle à qui s'adressent vos
voeux!...
Le jeune Américain fut un peu embarrassé par cette question, mais il
résolut d'en finir...
--M. Percy, me croyez-vous uniquement saisi de l'humeur voyageuse qui,
chaque année, enlève aux États atlantiques de nombreuses phalanges de
cultivateurs?... Le docteur Franklin dit que «trois déménagements
équivalent à un incendie;» or, j'ai fait naufrage sur les côtes de
l'Écosse... _premier déménagement_; et comme on n'échappe jamais d'un
écueil sans courir d'autres dangers, je fis un second naufrage sur les
côtes de France... _deuxième déménagement_; je ne sais ce qui m'attend
dans l'Orégon, mais celui qui fait naufrage une troisième fois a tort
d'en accuser Neptune; il est donc peu probable que j'eusse quitté le
Kentucky, si la Dame de mes pensées y eût été...
--D'accord,--dit Percy.
--Il est encore moins probable qu'elle se trouve dans l'Orégon, pays que
je ne connais pas... vu que je n'y ai jamais fait naufrage...
--C'est logique...
--Le docteur Franklin dit encore,--continua Frémont-Hotspur;--que si
vous voulez que vos affaires se fassent, _allez y vous-même_; si vous ne
voulez pas qu'elles se fassent... _envoyez-y_...; or, mes affaires ne
sont pas de celles qui se font par procuration; la compagne que je
cherche ne peut donc être bien loin, et si dans deux mois je ne suis pas
marié... j'embrasserai la vie sauvage...
Aaron Percy comprit enfin.
--M. Frémont-Hotspur,--dit-il au jeune Américain,--vous êtes un homme
laborieux, et élevé dans les plus purs sentiments démocratiques; vos
qualités vous ont conquis l'estime générale; je serai fier de vous
nommer mon gendre...
--Vous comblez tous mes voeux,--dit Frémont-Hotspur avec joie.
--Mais ne concluons rien avant d'avoir consulté Julia; je doute,
cependant, qu'elle se refuse à... l'_annexion_...
Les deux pionniers parcoururent une grande partie de la prairie, en
gardant le plus profond silence; les oiseaux fuyaient à leur approche;
les antilopes se levaient presque sous les pieds des chevaux; rien ne
surpasse leur légèreté et leur délicatesse; elles habitent les plaines
découvertes; sauvages et capricieuses, promptes à prendre l'alarme,
elles bondissent, et fuient avec une rapidité qui défie la balle du
chasseur; quand elles effleurent ainsi les prairies pendant l'automne,
leurs couleurs fauves se confondent avec les teintes des herbes
desséchées, et l'oeil peut à peine les suivre. Tant qu'elles se tiennent
en plaine, elles sont en sûreté; mais la curiosité les entraîne souvent
à leur perte. Les sauvages, pour les tuer, ont recours à un stratagème
qui manque rarement son effet; ils se cachent dans les herbes, et
attachent, à un bâton fiché en terre, un morceau de drap rouge ou blanc;
les antilopes approchent en troupes, et les chasseurs leur décochent
alors des flèches avec leur adresse sans égale.
--Halte!--s'écria Aaron Percy d'une voix de stentor, lorsque le waggon,
qui marchait en tête, ne fut plus qu'à quelques pas de l'endroit où il
se tenait avec son jeune lieutenant.--M. Frémont-Hotspur, examinons les
voitures.
Les deux pionniers descendirent de cheval, et commencèrent l'inspection.
La plupart des émigrants avaient beaucoup d'enfants; Aaron Percy en
comptait sept. Lorsqu'il arriva à son waggon, qui se trouvait au milieu
de la file, la _bégayante couvée_ était en émoi; l'apparence lugubre de
la forêt, la solitude dans laquelle ils se trouvaient, tout faisait
vivement sentir aux petits Américains la privation des biens qu'ils
avaient quittés;... aussi pleuraient-ils à chaudes larmes...
--Qu'est-ce que j'entends! et vous aussi ma fille Julia!--s'écria Percy
avec autant de sévérité qu'il en pouvait montrer à une créature si
douce,--que veut dire cette terreur? est-ce ainsi qu'on commence un
_établissement_? Nos pères, persécutés en Europe, n'abordèrent-ils pas
sur ce continent, où ils ne trouvèrent ni vaches, ni chèvres?... et nous
avons tout cela, nous!!... Cessez donc de verser des larmes; nous avons
un but qu'il faut atteindre, et plutôt que d'abandonner notre projet
d'arriver les premiers dans l'Orégon, je livrerai aux périls du désert
tout ce que nous possédons, et si c'est la volonté de Dieu, notre
existence même!...
--Nous aurons tous du courage,--dit mistress Suzanna Percy avec
calme;--prions l'Etre-Suprême de nous accorder la santé, c'est tout ce
dont nous avons besoin. Votre mère n'a point de craintes, enfants; elles
sera toujours près de vous;--ajouta la courageuse Américaine.
Ce langage simple les rassura, et leur ancienne maison, leurs jeux,
leurs petits compagnons, et tous les charmes du Kentucky s'effacèrent de
leur souvenir...
Mistress Suzanna Percy était une femme courageuse et résignée; le
pionnier n'eût su mieux placer ses affections, et il avait toujours
trouvé en elle une amie pleine de douceur et de dévouement... Si
l'Américain veut être heureux, dit un proverbe du pays, qu'il consulte
celle que le ciel lui a donnée pour compagne. Le lecteur connaît sans
doute la base de la prospérité de nos familles; cette prospérité est
uniquement fondée sur l'utilité réciproque de l'homme et de la femme,
c'est-à-dire sur l'ordre d'un travail réglé et assidu, et sur cet amour
fondé sur la conscience du devoir. Les mariages sont, en général, très
heureux dans notre Amérique, parce que les jeunes personnes n'ont, le
plus souvent, d'autre dot que leurs vertus et leur esprit d'économie; le
bien-être d'une famille dépend donc, en grande partie, du savoir, de
l'intelligence et de l'habileté de la femme. Dans nos habitations,
jetées, pour ainsi dire, au milieu des forêts, nous goûtons un bonheur
réel, ce bonheur qui se trouve au sein d'une famille bien ordonnée et
dont les membres sont étroitement unis, car les affections sociales sont
d'autant plus durables et plus énergiques qu'elles sont sans
distractions et plus concentrées.
--Écoutez, enfants,--reprit Aaron Percy;--écoutez les instructions de
vos parents; étant moi-même fils d'un père qui m'a élevé, et d'une mère
qui m'a chéri comme si j'eusse été leur unique soutien, vous me devez le
même respect que je leur portais. Enfants, notre sentier sur la terre
est difficile et rude, car la sagesse se tient sur les lieux les plus
élevés; pour y marcher avec assurance, il faut que les faibles
s'appuient sur les forts. Honorez donc vos parents qui éclairent vos
premiers pas; vous manquez d'expérience, il est donc nécessaire que vous
soyez guidés dans la bonne voie par leur raison. La nature vous commande
de les respecter, de leur obéir et de prêter une oreille docile à leurs
enseignements et à leurs conseils. Si vous ne pouvez encore partager
leur tâche, rendez-la-leur moins rude en vous efforçant de leur
complaire et de les aider selon votre âge et vos forces... Ecoutez,
enfants; c'est pour vous que nous avons entrepris ce nouvel
_établissement_; nos peines seront légères si vous êtes tous
industrieux; avec une volonté ferme, peu d'obstacles sont
insurmontables: je vous promets, à chacun, cinq cents acres de terre au
moins, quand vous songerez à vous marier; mais n'épousez que des femmes
sages et laborieuses, car _une femme querelleuse_, dit le roi Salomon,
_est comme un toit d'où l'eau dégoutte toujours; il vaudrait mieux
demeurer en un coin, sur le haut de la maison, que d'habiter avec une
femme querelleuse dans un domicile commun; le père et la mère donnent la
maison et les richesses, mais c'est le Seigneur qui donne à l'homme une
femme sage... Enfants, celui qui a trouvé une bonne femme, a trouvé un
grand bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie_... Vous
rappelez-vous ce que je vous lisais l'autre jour dans mon livre?... on
représentait anciennement un homme tressant une corde de paille, et une
biche mangeait cette corde à mesure qu'il la tressait; quelle est la
morale de cette histoire, Albert?--demanda Aaron à un petit garçon de
douze ans qui s'essuyait les yeux en soupirant.
--Cet homme était, sans doute, un artisan laborieux, qui avait une femme
peu économe; de sorte qu'elle avait bientôt dépensé ce que le pauvre
diable avait amassé à la sueur de son front...
--Oui, à la sueur de son front, c'est vrai, c'est vrai,--reprit le bon
père;--mais, écoutez-moi, Albert; à vingt-et-un ans, je vous donnerai ce
que vous avez vu tracé en encre rouge sur ma carte de l'Orégon; vous
aurez donc trois cents acres de terre, et une chute d'eau; vous y
construirez un _mill_ (moulin): vous vous rappelez sans doute ce que je
disais hier, Albert? Si la roue d'un moulin dépasse quatre mètres de
diamètre, elle doit avoir en vitesse, une force telle qu'elle fasse au
moins cinq tours par minute, ou un tour toutes les _douze_ secondes;
vous me comprenez, n'est-ce pas, Albert?...
--Oui «Pa»[59].
[59] Pa, pour papa.
--Vous savez qu'autrefois on laissait perdre une grande partie de la
force motrice; aujourd'hui, au contraire, on met à profit les lois
rigoureuses de la mécanique. Entre autres perfectionnements... car il
faut perfectionner, n'est-ce pas, Albert?...
--Oui, «Pa.»
--Entre autres perfectionnements, dis-je, on a substitué des axes et des
roues en fonte et en fer, aux roues et aux axes en bois; et tandis
qu'anciennement on donnait à chaque moulin une roue hydraulique
particulière, on n'établit plus maintenant qu'une seule roue hydraulique
pour mettre en mouvement autant de moulins que peut le permettre la
force motrice de l'eau qu'on possède... Cependant en présence des
découvertes de chaque jour (car il faut perfectionner, vous en convenez
vous-même, n'est-ce pas, Albert?... la tendance directe du progrès étant
de substituer à la force de l'homme, dans tous les labeurs matériels,
les forces brutes de la nature soumises à l'empire de son intelligente
volonté); en présence des découvertes de chaque jour, dis-je, on a peine
à comprendre comment les petits meuniers ne cherchent pas à sortir de
l'ancienne routine, si contraire à leurs intérêts;--les yeux du petit
garçon brillaient--ce n'est point que je fasse peu de cas de votre
opinion, Albert? mais vous convenez vous-même qu'il faut
_perfectionner_, or, ce mot équivaut à ceci «_qu'il faut renoncer à
l'ancienne routine_.» Certes, je respecte votre avis, Albert; mais vous
me permettrez de vous exposer, avec la franchise d'un sincère ami de la
vérité, mon opinion qui n'est pas méprisable en ceci... car, après tout,
j'ai de l'expérience;--et pour donner plus de poids à son argument, le
vieillard ôta son bonnet de peau et laissa voir ses cheveux blancs:
l'enfant cessa de sangloter et l'écouta respectueusement.--Je disais
donc, que les petits meuniers n'ont à leur disposition qu'une force
minime et ils continuent néanmoins à employer des meules dont les
dimensions et le défaut de _rayonnage_ réclament une grande puissance
d'action... vous m'entendez, Albert? de là résulte pour eux un _chômage_
fréquent qui les prive de tout gain; ajoutez à cela que leur manière de
moudre échauffe la farine, la détériore et la rend moins productive dans
la panification, chose essentielle, n'est-ce pas, Albert?
--Oui «Pa».
--Vous savez que les moulins les plus ordinaires se composent d'une roue
extérieure qui est mise en mouvement par l'eau; votre maître, M. Harris
et vous, êtes partisans de ce système; il est possible que vous ayez
raison Albert; le procédé est assez simple: si je vous ai bien compris
tantôt (et nous reviendrons sur cette discussion), si je vous ai bien
compris, dis-je, au centre de la roue dont nous avons parlé, passe un
_essieu_ soutenu par deux _pivots_; à la partie de l'essieu qui donne
dans le moulin est attaché un _rouet_ à la circonférence duquel sont
implantées quarante huit chevilles qui s'engrennent dans la _lanterne_,
laquelle est composée de deux _plateaux_ qui la terminent en haut et en
bas, et de neuf _fuseaux_ qui forment son contour... avez-vous une
observation à faire, Albert?
--Non «Pa»; cependant n'oubliez pas que la _lanterne_ est traversée par
un axe de fer, qui d'un bout porte sur le _palier_...
--Certes, Albert; et si je vous ai bien compris le _palier_ est une
pièce de bois d'environ un demi pied de largeur, sur cinq pouces
d'épaisseur et neuf pieds de longueur entre ses deux appuis, et qui, de
l'autre bout, supporte à son extrémité la _meule_ supérieure, laquelle
est mise en mouvement par la _lanterne_, qui, elle-même, est mue par le
_rouet_. N'avez-vous aucune objection à faire, Albert?
--Non, «Pa.»
--Je continue donc; les meules sont renfermées dans un _cintre_ de bois
de la même forme. La meule inférieure, qui est immobile, forme un _cône_
dont le _relief_ depuis les _bords_ jusqu'à la _pointe_, est de neuf
lignes perpendiculaires; la meule _tournante_ ou supérieure en forme un
autre en _creux_, dont l'enfoncement est d'un pouce environ. Vous ai-je
bien compris, Albert?
--Oui, «Pa,» mais il faut dire que le choix des meules est chose _très
importante_, quel que soit le moulin...
--C'est vrai, Albert; je terminerai, en disant que pour chaque moulin du
_système anglais_, il faut au moins la force de trois chevaux, et celle
de quatre chevaux pour nos grands moulins à meules de six pieds: la
force d'un cheval est représentée par cent soixante livres d'eau élevée
à un mètre par seconde... Mais nous reprendrons cette discussion,
Albert; vous me permettrez de développer mon système... Quant à vous,
Arthur--un petit garçon de sept ans--vous entretenez l'esprit de
_rébellion_ dans la caravane!... Je m'aperçois que vous vous abandonnez
aux penchants que l'on doit sans cesse combattre et réprimer!... Vous
serez donc l'éternel jouet des passions! mais après la faute viennent
les regrets et les remords; le calme et l'inaltérable contentement sont
le partage d'une conscience pure; soyez donc plus sage: vous savez que
je vous ai promis de vous faire travailler chez le charpentier... Et
vous ma Jenny--(c'était une petite fille de dix ans qui sanglotait près
de sa mère)--aidez vos parents, et soignez bien vos moutons et vos
chèvres; vous savez que les moutons sont sujets au _spleen_ (mélancolie)
comme les hommes; il faut leur donner souvent du sel et y mêler un peu
de soufre broyé avec de l'antimoine. S'il neige dans le pays où nous
allons, vous ferez balayer votre basse-cour, Jenny, car les moutons
deviennent aveugles lorsque la neige dure longtemps...
--Cependant «Pa»,--observa la petite fille--ma tante Molly me disait
qu'il valait mieux leur construire un parc bien couvert; les moutons
sont les plus délicats des animaux, et doivent toujours être à l'abri
des injures du temps; ayant plus chaud dans les parcs qu'en plein air,
ils mangent beaucoup moins, ce qui économise le fourrage... Ma tante
Molly m'a appris aussi que plus il fait froid, plus la nourriture des
bestiaux doit être grossière, le meilleur fourrage devant être réservé
pour l'époque du dégel qui relâche leurs dents, et les affaiblit...
--Tout cela est vrai, ma Jenny:--dit Aaron--votre tante Molly est une
excellente ménagère; elle ne peut vous avoir appris que des choses
utiles; vous ferez donc comme vous le jugerez convenable; nous comptons
tous sur votre diligence pour nous approvisionner abondamment de miel et
de sucre d'érable...
La petite Jenny essuya ses larmes, et descendit de voiture; aussitôt les
poulains de hennir, les moutons et les chèvres de bêler; jamais concert
de basse-cour ne fut plus bruyant; tous s'empressent d'accourir à sa
voix, les plus agiles arrivant les premiers. Jenny répand du sel sur des
feuilles placées à une certaine distance les unes des autres; car, comme
les hommes, les animaux ont des passions qui les excitent; ils
connaissent la jalousie, la rancune et le plaisir de la domination; les
plus forts, arrogants et impérieux, profitent de leur supériorité, et en
abusent pour anticiper sur la part des plus faibles, qui mourraient de
faim, sans une surveillance particulière, ou l'usage des subdivisions
dans les basses cours. Chaque mouton, chaque chèvre de la caravane avait
son nom, et obéissait quand Jenny lui parlait; elle faisait mettre des
entraves de cuir aux jambes des plus obstinés; une chèvre (chose
inouie!) fut fouettée trois fois pour la même faute!! Les poulains,
inquiets et farouches, osent à peine approcher; ce n'est cependant pas
la voix qui doit un jour leur commander; ils caracolent dans la prairie,
leur crinière flottant au gré du vent, et distribuent des ruades aux
pauvres chevaux attelés aux waggons; ceux-ci prennent la chose assez
philosophiquement, et se consolent en _pensant_ que les harnais qu'ils
humectent actuellement de leurs sueurs, serviront, un jour, à dompter
les petits insolents qui viennent les insulter, comme on dit, _jusqu'à
la bride_. Jenny reste immobile; les poulains les plus hardis font un
pas puis s'arrêtent, les jambes pliées et prêtes à se détendre comme des
ressorts; ils font un autre pas, puis s'arrêtent encore; enfin, rassurés
par l'immobilité de Jenny, ils s'approchent en tremblant de tous leurs
membres; leurs yeux saillants brillent et roulent dans leurs orbites;
leurs mères leur lèchent l'encolure pour les encourager; ils tendent
enfin le cou, tirent la langue, et savourent le sel que la petite fille
leur présente à pleine main... Un chevreau, qui voyageait en voiture
avec la famille Percy, fut déposé sur l'herbe; il fit mille cabrioles en
bondissant sur le gazon de la prairie, et après avoir reçu les caresses
maternelles en remuant la queue, il revint prendre sa place ordinaire
dans les bras de la petite Jenny. On eût dit un de ces daims du pays
d'Akra, qui n'ont pas plus de dix pouces de hauteur, et dont les jambes
ressemblent à de petites baguettes. Rien, au dire des voyageurs, n'est
si doux si joli, si caressant que ces petites créatures; mais elles sont
si délicates qu'elles ne peuvent supporter la mer, et meurent toutes
avant d'arriver en Europe. Les moutons de la caravane étaient superbes,
grâce aux soins de Jenny qui se fût privée de tout pour ses ouailles...
Nous avons vu qu'Aaron Percy parlait à ses enfants comme à des petits
hommes. Cependant le sage roi, Salomon, nous a transmis quelques maximes
qui peuvent trouver leur application; les voici telles qu'elles sont
consignées dans la Bible:
* * * * *
Celui qui épargne la verge, hait son fils; mais celui qui l'aime
s'applique à le corriger.
* * * * *
La verge et la correction donnent la sagesse; mais l'enfant qui est
abandonné à sa volonté couvrira sa mère de confusion.
* * * * *
La folie est liée au coeur des enfants, et la verge de la discipline
l'en chassera.
* * * * *
N'épargnez point la correction à l'enfant; car si vous le frappez avec
la verge, il ne mourra point; vous le frapperez avec la verge, et vous
délivrerez son âme de l'enfer.
* * * * *
Elevez bien votre fils, il vous consolera, et deviendra les délices de
votre âme[60].
[60] Voy. la Bible. _Proverbes de Salomon_.
* * * * *
Luther dit quelque part: «Qu'il faut fouetter les enfants, mais qu'il
faut aussi les aimer»... Nous sommes de l'avis de Luther...
Revenons à nos pionniers; que feront-ils pour prévenir les accidents,
les maladies qui peuvent affliger leurs familles? Il est aussi
impossible de prévoir tous les maux qu'il est peu prudent de chercher à
les deviner. Du reste, dans le nombre des émigrants, il y en a toujours
un qui est à la fois mécanicien, laboureur, médecin... suivant la
circonstance...
Aaron Percy, assisté de Frémont-Hotspur, continua l'inspection des
voitures. Le waggon qu'_habitait_ mistress Suzanna Percy et ses enfants
avait été grandement endommagé par les cahots de la route, et
nécessitait une prompte réparation. Pendant l'examen qu'en fit le vieux
pionnier, miss Julia, sa fille, avança la tête hors du chariot, et
Frémont-Hotspur osa regarder cette belle créature... Sa jeunesse, sa
douce modestie, ses charmes simples mais puissants, tout cela formait un
ensemble auquel le jeune pionnier ne put résister.
A la vue du lieutenant de son père, la joie se peignit sur les traits de
la belle Américaine; Frémont-Hotspur toucha son bonnet de peau et salua:
mistress Suzanna et sa fille s'inclinèrent légèrement.
--M. Frémont-Hotspur,--dit Percy,--les roues du waggon des dames se
fendent; l'essieu crie; profitons de cette halte pour tout réparer... Du
reste nous pouvons dresser ici nos tentes, et y attendre nos amis...
--Ce waggon, est le vaisseau de Thésée,--dit Frémont-Hotspur,--renouvelé
pièce à pièce, il n'aura bientôt plus rien de lui-même...
Percy explora ensuite les environs, et découvrit que la colline,
s'abaissant à son revers par une pente insensible et douce, les
conduirait sans dangers dans un pays charmant, où se trouvaient réunies
les trois choses qui leur étaient indispensables, l'eau, le bois et le
fourrage. Mais pour arriver dans cette riante prairie, il fallait
d'abord franchir une colline presque inaccessible, ou faire un long
circuit dont le pionnier ne connaissait pas le terme. Persuadé que la
patience et la ferme volonté triomphent de tout, Aaron Percy avait peine
à croire que cette entreprise fût plus difficile pour la caravane, que
ne l'avait été le passage des Alpes aux armées d'Annibal, de
Charlemagne, et de Bonaparte; or, Annibal, Charlemagne et Bonaparte
avaient franchi les Alpes... Aaron se disposa donc à gagner le terrible
sommet... ce qui ne pouvait s'effectuer sans les plus grandes
précautions... On conduit les chariots les uns après les autres; huit
chevaux traînent péniblement le premier... Il touche presque au but,
mais la chaîne qui retient l'attelage se rompt, et la voiture roule
rapidement jusqu'au pied de la colline... Aaron la suit des yeux; vingt
fois il la voit près de culbuter dans les ravins qui bordent la route...
enfin elle s'arrête le long d'un torrent; les pionniers poussent un cri
de joie, puis immédiatement ils disposent tout pour une seconde
ascension... Aaron suivait involontairement les mouvements du waggon, et
semblait le redresser par ceux de son corps et les gestes de ses bras:
chaque secousse retentissait jusqu'au fond de son coeur; enfin le
véhicule atteignit le sommet de la colline, et s'avança dans la plaine
par une pente des plus douces. Les pionniers descendirent avec autant de
plaisir et de tranquillité qu'ils avaient eu de peine de l'autre côté,
et ils campèrent sur les bords d'une petite rivière tributaire du
Missoury; des eaux fraîches et limpides arrivaient de tous côtés, des
montagnes de l'Ouest. Le lieu choisi par Aaron Percy était un de ces
sites qui prouvent que l'imagination des poètes n'est pas toujours
au-dessus de la nature et de la vérité; de riantes collines, couronnées
de superbes bouleaux, se prolongeaient au loin, offrant à l'oeil cent
bocages naturels et variés. Les voyageurs firent leurs dispositions pour
la nuit; on dressa les tentes, et les jeunes gens roulèrent les waggons
de manière à former une espèce de poste avancé qui devait protéger le
camp contre toute surprise nocturne.