CHAPITRE PREMIER.

Avant de quitter les confins de la civilisation pour nous élancer au

milieu des hordes sauvages de l'Ouest, permettez-nous, lecteur, quelques

réflexions sur les derniers jours d'un peuple qui accueillit nos pères

fuyant la persécution, et leur livra le magnifique héritage de leurs

propres ancêtres; ils ne sont plus ces temps où ils étaient seuls

maîtres des solitudes que nous allons parcourir!... où les fleuves de la

vaste Amérique ne coulaient que pour eux!... assis aux rochers

paternels, dans les profondeurs des forêts, ils restent fidèles à la

poétique indépendance de la vie barbare jusqu'à ce que la civilisation

les refoule plus loin; là, insensibles à tout ce que nous appelons

pouvoir; dédaignant tout ce que nous nommons pompe et grandeur, ils

prennent la vie telle qu'elle se présente, et en supportent les

vicissitudes avec fermeté... Encore quelques années et il n'existera

d'autres traces de leur passage sur la terre que les noms donnés par eux

aux montagnes et aux lacs: aucun de ces trophées de la victoire que

l'homme, réuni en société, remporte sur la nature!... Nous n'entrerons

point dans l'examen de l'origine des peuples sauvages de l'Amérique

septentrionale, origine enveloppée d'une fabuleuse obscurité; nous ne

chercherons point quels ont été leurs rapports avec les habitants de

l'Asie, et si leur barbarie actuelle n'est que le débris d'une ancienne

civilisation. L'opinion la plus accréditée parmi les érudits, place le

berceau de ces peuples au-delà du vent du nord, sur un sol glacé; en

effet, nous trouvons, chez les Indiens de l'Amérique septentrionale, des

traditions analogues à celles de la famille asiatique, à laquelle ils

doivent la plupart de leurs idées religieuses. D'ailleurs, l'esprit de

système a exagéré, tantôt les similitudes, tantôt les différences, qu'on

a cru remarquer entre l'ancien et le nouveau continent; certes, ces

analogies sont trop nombreuses pour pouvoir être considérées comme un

pur effet du hasard; mais (ainsi que le remarque le savant Vatter) elles

ne prouvent que des communications isolées et des migrations partielles;

l'enchaînement géographique leur manque presque entièrement, et sans cet

enchaînement comment en ferait-on la base d'une conclusion?... La vie

précaire du sauvage, toujours en guerre, soit avec la nature, soit avec

les animaux féroces, est incompatible avec la civilisation. Sans asile,

sans protection, les besoins l'assiégent; cependant cette existence de

combats et de fatigues n'est pas sans charmes pour lui; il trouve, pour

satisfaire ses appétits grossiers, les ressources de la force, de

l'adresse, de l'intelligence. Une horde sans patrie comme sans

lendemain, a toujours une répugnance marquée aux idées de discipline et

d'ordre; à chaque combat elle joue son existence. On demande si les

tribus sauvages actuellement connues se rallieront aux systèmes de

civilisation établis?... Nous pensons que cette instabilité de fortune,

ces habitudes nomades qui rendent impossible la société un peu étendue

et permanente, font que la destinée de la partie sauvage de l'humanité

est attachée à la destinée de la partie civilisée... Les habitants de

l'Asie menacèrent autrefois de subjuguer le monde; aujourd'hui, les

pâtres orientaux, faibles et défendus par leur seule misère, ont oublié

leurs anciennes moeurs, leur férocité, leur courage: ils languissent

sous la tutelle des peuples d'Occident.

Mais en est-il de même des peuples sauvages de l'Amérique

septentrionale?... Non. On espérait qu'avec le secours de la religion et

de l'exemple, ces hommes apprendraient enfin à cultiver les terres

qu'ils s'étaient réservées, et multiplieraient au sein de l'abondance et

de la paix; ces espérances, inspirées par l'amour de la justice et de

l'humanité, s'évanouirent après quelques années d'essais infructueux: en

cessant d'être chasseurs, les indigènes devinrent indolents, insensibles

à l'aiguillon des désirs et de l'émulation, et toujours aussi

imprévoyants que dans leurs forêts. De tant de familles devenues

cultivatrices, pas une ne s'est élevée à l'aisance; toutes se sont

éteintes, tandis que le nombre des blancs a augmenté au-delà de ce qu'on

avait encore vu dans les temps modernes, Repoussées par les Américains,

les tribus indiennes se dispersent dans les plaines incultes de l'Ouest,

et en chassent les premiers occupants; mais toujours refoulées par la

masse des envahisseurs qui les pressent, elles se voient contraintes de

suivre la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à leur tour.

Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers

colons; elles les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur

conquête, et les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs

désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades

errantes; aujourd'hui, elles se retranchent dans les montagnes ou

s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent

disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes

admirablement organisés, race active, infatigable, amie de

l'indépendance et des hasards: ce sont les futurs conquérants de

l'Ouest. Passez, peuples sauvages! car elle passa aussi la puissance de

cette Rome si fière et si dédaigneuse!... elle se vit dépossédée, dans

la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire!... les fils

d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de la ville

éternelle, allèrent, jusque dans le Capitole, lui arracher le flambeau

de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote «_pour qui le

monde s'étendit, afin de lui procurer un nouveau genre de

grandeur_[13]!...» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans

vos derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui

n'avez point cultivé les arts, et qui n'avez point fatigué la terre du

poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des

malheureux!... Passez, peuples sauvages!... Telle est votre destinée!

Les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent

s'accomplir les paroles du prophète: «_Nous mourrons tous, et nous nous

écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[14]!»

[13] Charles-Quint, expressions de Montesquieu.

[14] Bible: _Les Rois_.

Aujourd'hui, la plupart des propriétés de l'Ouest des États-Unis sont

entre les mains des habitants de l'Est, et les émigrations qui se font

sans cesse des États atlantiques aux nouveaux établissements,

entretiennent les relations amicales; mais ces bons rapports ne dureront

pas, disent les ennemis de nos institutions; pourquoi donc nos frères de

l'Oregon rompraient-ils avec nous? Jadis c'était de la métropole que les

colonies recevaient leur pontife et le feu sacré; non, rien ne pourra

empêcher les Américains de se précipiter vers l'Oregon; notre pays est

comme ce vase de la mythologie galloise «_où bouillait et débordait sans

cesse la vie_.» Déjà nos pionniers sont aux lieux où le fleuve Missoury

roule ses eaux; l'entendez-vous, le furieux!... comme il lutte contre

des forêts d'arbres entiers, et de branches englouties! Ces obstacles

excitent son impétuosité; alors, il prend un élan impossible à décrire:

on le voit glisser sur la pente de l'abîme, se tordre dans les

sinuosités du roc, et bondir contre les rochers qui lui disputent le

passage; tandis que par une impulsion venue des profondeurs de ce chaos,

les vagues étouffées refluent en tourbillons contre les flots qui les

suivent; mais ceux-ci, impatients de leur lenteur, les pressent, et le

fleuve, précipitant sa course victorieuse à travers ce dédale d'écueils,

reçoit, en murmurant, le tribut des faibles ruisseaux, et court à la mer

où il n'arrivera pas; le majestueux Père-des-eaux (le Mississippi)

absorbe ce rival turbulent, et se grossit encore de nombreux tributaires

pour arriver avec plus de dignité à l'Océan... Autrefois, de hardis

Français explorèrent les solitudes du haut Missoury; ils descendaient

gaîment nos fleuves, et leurs joyeux refrains éveillaient les échos de

nos forêts; les Américains, _se jouant de l'impossible_[15], marchent

sur les traces de ces premiers pionniers de la civilisation, et la

vieille Europe nous crie de nous arrêter!... le pouvons-nous?... une

main nous pousse!... une voix nous répète sans cesse ces paroles de

l'ange au Patriarche. «Levez vos yeux, Abraham, et regardez du lieu où

vous êtes, au septentrion et au midi, à l'orient et à l'occident!... Je

vous donnerai, à vous et à votre postérité, tout ce pays que vous voyez;

je multiplierai votre race comme la poussière de la terre; si quelqu'un

d'entre les hommes peut compter la poussière de la terre, il pourra

aussi compter le nombre de vos descendants[16]!»

[15] _To Trample on impossibilities_: expression de lord Chatam.

[16] Bible: _La Genèse_.

* * * * *

C'était au mois de juillet 182*; deux hommes descendaient le fleuve

Missoury, dans un de ces canots de construction indienne, si renommés

pour leur légèreté; l'un d'eux était un habitant des frontières, être

isolé et sans famille, sans demeure fixe, et vivant en société intime

avec la nature dans ces retraites cachées et solitaires; cet homme,

chasseur au pied rapide, faisait sa vie de la chasse, et franchissait

les pics des monts et les précipices comme les panthères. Son compagnon

était un jeune sauvage Natchez; sa tête était rasée à l'exception de la

_mèche chevaleresque_ (Scalp lock); cet enfant des forêts était armé,

suivant l'usage des hommes de sa race qui sont sur le _sentier de

guerre_. Sur un côté de sa figure était son totem, l'oiseau

_whip-poor-will_[17]; les indiens disent que ceux qui ont le même

_totem_ sont tenus, en toutes circonstances, et lors même qu'ils

seraient de tribus ennemies, de se traiter en frères; cette institution

est d'une stricte observance; selon leurs coutumes, nul n'a le droit de

changer de _totem_, et dans leurs rencontres, ils sont respectivement

obligés de se questionner à cet égard[18].

[17] Le whip-poor-will, oiseau d'Amérique: les Sauvages croient

reconnaître, dans ses cris plaintifs, l'expression de douleur de

leurs ancêtres chassés par les colons venus d'Angleterre.

(_Note de l'Auteur._)

[18] Cette coutume rappelle ce trait que les chants germaniques ont

exprimé dans le _Niebelungen_, quand Markgraf Rüdiger attaque les

Burgundes qu'il aime; il verse des larmes en combattant Hagen et lui

dit:

Wie gerne ich dir wære gut mit meinem schilde,

Forst ich dir'n beiten vor Chriemhilde!

Doch nim du in hin Hagene unt tragen ander hant:

Hei, soldestu in füren heim in der Burgunden lant!

Je te donnerais volontiers mon bouclier

Si j'osais te l'offrir devant Chriemhilde:

N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras:

Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des

Burgundes.

_Der Niebelungen_.

La pirogue[19] glissait rapidement sous les vigoureux efforts du jeune

sauvage habile à manier la pagaye. Les deux amis reprirent leur

conversation un moment interrompue...

[19] _Pirogue_, canot indien.

(_N. de l'Aut._)

--D'accord, Whip-Poor-Will;--dit le vieillard qui connaissait le

penchant du Natchez à lui communiquer ses idées dans les circonstances

importantes.--Ce que tu me disais tout à l'heure peut être vrai; il est

possible que le monde que nous habitons soit porté par une tortue; mais

vos pères ne vous disent pas comment les hommes y vivaient; les nôtres

nous apprennent que le premier homme et la première _squaw_ (femme)

avaient été placés par leur créateur, dans une prairie délicieuse, où il

y avait toutes sortes de fruits, mais il leur avait défendu de manger de

ceux du pommier qui s'y trouvait; cependant la _squaw_ en mangea, et en

fit manger au chasseur; alors le Grand-Esprit, irrité, les renvoya du

jardin...

--Il fit bien, Daniel;--dit le Natchez.

--Voilà l'histoire telle que nos ancêtres nous l'ont apprise; mais

dis-moi, Whip-Poor-Will, comment vivaient vos pères, autrefois.

Le Natchez se disposa à répondre à cette demande d'une manière

satisfaisante; pendant quelques minutes il dirigea le canot en gardant

un profond silence, et les yeux baissés, comme pour recueillir ses

idées; tirant ensuite la pagaye hors de l'eau, il la déposa à ses côtés

dans la pirogue, et jeta un regard sur la rive pour s'assurer s'ils ne

couraient aucun danger; il alluma ensuite son _opwâgun_ (pipe) le

présenta au vieillard, et lui dit:

--Daniel, donne-moi ta main, et fume dans mon _opwâgun_ pendant que je

te raconterai ce que nous ont appris nos pères; cet _opwâgun_ est celui

d'un jeune guerrier; il t'inspirera de bonnes pensées.

Le Natchez tendit la pipe au vieillard après en avoir aspiré lui-même

quelques bouffées, et lui donna aussi quelques grains de _wampum_; il se

fit un nouveau silence pendant lequel le guerrier se mit à réfléchir, la

tête appuyée dans ses mains... Disons quelques mots du _wampum_: ce sont

des coquillages taillés d'une manière régulière; pris séparément, ces

petits cylindres peuvent être considérés comme la monnaie courante des

sauvages; donnés après une promesse, un traité, un marché, un acte

d'adoption, un discours, ils en sont considérés comme la garantie.

--Daniel, je te donne encore un grain de _wampum_ afin que tu m'entendes

mieux--dit le jeune sauvage en rompant le silence,--Ecoute-moi, Daniel;

ce que tu m'as dit est gravé dans mon esprit;--le Natchez se leva, prit

l'attitude de ceux qui haranguent, et raconta les traditions conservées

par les sachems.[20]--Dans les premiers temps, dit-il, nos pères

n'avaient que la chair des bêtes fauves pour subsistance; leurs

_squaws_[21] et leurs _papouses_[22] mouraient de faim. Un jour, deux de

nos guerriers allèrent à la chasse et tuèrent un daim; ils allumèrent un

grand feu, et firent rôtir les morceaux les plus délicats de l'animal;

au moment où ils allaient satisfaire leur appétit, ils virent une vierge

qui descendit des nuages, et alla s'asseoir sur le sommet d'une colline

voisine: «C'est un esprit qui veut manger de notre venaison[23], se

dirent-ils; offrons-lui en.» Ils présentèrent, à la vierge, la langue du

daim; elle fut fort satisfaite de leur offrande. «Votre vertu mérite une

récompense, leur dit-elle; revenez ici après _treize lunes_[24], et vous

y trouverez quelque chose qui vous sera d'un grand secours pour vous

nourrir, vous, vos _squaws_ et vos _papouses_, jusqu'aux dernières

générations.» La vierge disparut ensuite. Nos chasseurs retournèrent,

après treize lunes, et trouvèrent, sur la colline, beaucoup de plantes

et de fruits qu'ils ne connaissaient pas. Là où la main droite de la

vierge avait touché la terre, ils virent du maïz en pleine maturité; là

où elle avait placé sa main gauche, les deux guerriers trouvèrent toutes

sortes de légumes...

[20] Vieillards.

[21] Femmes.

[22] Enfants.

[23] Venaison. Chair de bêtes fauves.

(_N. de l'Aut._)

[24] Treize jours.

--Natchez, ceci est une fable inventée par vos jongleurs,--observa le

vieux chasseur blanc, qui, jusque-là, avait écouté avec la plus grande

attention.

--Puisque les _Peaux-rouges_[25] croient tout ce que vous leur dites,

pourquoi ne pas croire aussi ce que nous vous disons? Nos docteurs

disaient la vérité alors, mais les _Visages-pâles_[26] leur firent boire

de _l'eau-de-feu_[27], et ils devinrent trompeurs...

[25] Les sauvages.

[26] Les blancs.

[27] Eaux-de-vie.

--Enfin, je veux bien que vos pères aient dit la vérité, Whip-Poor-Will;

mais les Mandanes[28] racontent la chose différemment. Toute la nation

des _Peaux-rouges_, disent-ils, habitait un village souterrain, auprès

d'un grand lac. Une vigne étendait ses racines jusqu'à leur demeure et

leur laissait apercevoir le jour. Quelques-uns des plus hardis

grimpèrent au haut de la vigne et furent charmés de voir une terre riche

en fruits de toute espèce. De retour au village, ils firent goûter à

leurs amis les raisins qu'ils avaient cueillis, et tout le monde en fut

si enchanté qu'on résolut de quitter cette demeure sombre pour la belle

contrée d'en haut: chasseurs, squaws et papouses, tous montèrent le long

du ceps; quand la moitié de la peuplade fut arrivée sur la terre que

nous habitons, une grosse squaw, en voulant faire comme les autres cassa

la vigne par son poids, et priva ainsi le reste de la nation de la

clarté du soleil... Mais dis-moi, Whip-Poor-Will, que vous ont transmis

vos pères sur la première apparition des Anglais en Amérique?

[28] _Mandanes_, tribu sauvage de l'Amérique septentrionale.

--Quand les frères de Miquon[29] arrivèrent ici dans de grosses cabanes

qui vont sur l'eau, et qui ont des ailes, ils étaient en petit nombre et

bien pauvres; ils nous demandèrent d'abord un peu de terre pour cultiver

le riz et le tabac. On leur en donna... Plus tard, ils nous en

demandèrent encore, et nous offrirent, en retour, des étoffes... Nous

consentîmes à faire un échange avec eux...

[29] Guillaume Penn.

--Très bien, Natchez, très bien; mais les Anglais reprochent aux

Peaux-rouges d'avoir voulu reprendre leurs terres, une fois les étoffes

usées, et l'eau-de-feu consommée...

--Les Peaux-rouges s'aperçurent qu'on les avait trompés; ils _brisèrent

le calumet_ de paix, et déterrèrent le _tomahawck_[39] pour combattre

leurs persécuteurs. Le monde est grand; pourquoi les hommes blancs et

les hommes rouges se font-ils la guerre? Où est le village des

Natchez?... Les bois y sont, mais il n'y a plus de _wigwhams_[40]; le

feu a effacé de la terre les traces de mon peuple; mes yeux ne peuvent

plus les voir!... Cependant la main du Grand-Esprit avait placé nos

pères dans une terre fertile!... Daniel, on ne peut dire le jour où je

serai couché sur la mousse comme une branche desséchée; mes ossements

blanchiront, peut-être, sous la voûte de quelque forêt; les feuilles

tomberont et couvriront mon corps, car mon peuple est dispersé comme le

sable que le vent balaie devant lui!... Daniel, ne vois-tu pas comme les

visages-pâles multiplient sur les bords de nos grandes rivières?... La

terre d'où ils viennent est donc une mauvaise terre?... sans soleil,

peut-être, sans lune, sans gibier?... Les prairies du _Point du

Jour_[41] ne nourrissent donc pas de daims?... Le Grand-Esprit les en

a-t-il chassés? Sans cela, pourquoi les visages-pâles auraient-ils

abandonné leurs _wigwhams_ et les ossements de leurs pères?... Ils

quittent leur soleil sans savoir s'ils en trouveront là où ils vont...

[39] Le _Calumet_ est une pipe indienne longue de quatre pieds: en

temps de guerre, on l'orne d'un mélange particulier de plumes;

l'envoyé ou l'ambassadeur qui le porte jouit de la plus parfaite

sécurité en pays ennemi; à la vue du calumet les haines et les

vengeances se taisent. On le revêt de plumes rouges en temps de

guerre.

Le _Tomahawck_ est une petite hache, dont la contre-partie est un

morceau de fer octogone et creux; les sauvages s'en servent aussi

pour fumer. C'est sur le manche de cette arme qu'ils marquent le

nombre de chevelures qu'ils ont enlevées, ainsi que celui des

ennemis qu'ils ont tués... _Briser le calumet de paix_, et _déterrer

le tomahawck_ équivalent chez ces peuples à une déclaration de

guerre.

[40] Huttes, cabanes.

[41] L'Europe, qui est à l'orient relativement à l'Amérique.

(_Note de l'Aut._)

--Whip-Poor-Will, peux-tu empêcher la neige de tomber, quand le vent du

nord-ouest l'apporte?... Ce que le Grand-Esprit a fait, est fait; ni les

visages-pâles, ni les peaux-rouges, ne peuvent le détruire... Quand le

vent souffle c'est sa parole et sa volonté; n'est-ce pas le vent qui

amena les hommes blancs?...

--Oui, Daniel,--répondit le Natchez,--et nous devons leur faire place,

car ils sont unis comme une corde, et les hommes rouges divisés comme

des branches... Quand je quittai le pays des Natchez, nous avions tous

tiré nos couteaux;... tu connais mes malheurs...

--Oui; tout vient, tout passe, Natchez; tu avais une _squaw_ (femme)...

_elle est partie pour l'ouest_[42]; il faut en prendre une autre...

[42] Partir pour l'Ouest: _mourir_.

--Tu parles comme un vieillard, Daniel; tu as oublié le temps de ta

jeunesse où ton coeur était gros et ton haleine brûlante!... Tout vient,

tout passe, comme tu le dis; mais moi qui arrive, je ne suis pas encore

passé; quand entendrai-je le bruit de ma cataracte?...[43] Tu me parles

d'une autre squaw!... ce n'est pas l'ouvrage d'un soleil[44]; lorsque

les glaces brisent mon canot, lorsque le feu détruit mon _wigwham_[45]

je puis facilement en construire d'autres; mais si, parmi les jeunes

_squaws_, je n'en trouve point qui veuille _souffler sur mon tison_[46],

ou entendre ma chanson de guerre, resterai-je alors, comme un vieillard,

sur ma peau d'ours?... que ferais-je?... où irais-je? Les sachems du

village me dirent quel chasseur fut mon père; un jour, il s'en alla vers

l'Oregon, fuyant la colère du Grand-Esprit; un grand nombre de guerriers

le suivirent; il laissa, au village, une jeune squaw et un papouse: le

guerrier ne revint plus, et son fils Whip-Poor-Will, est le dernier des

Natchez...

[43] L'approche de la mort.

[44] Un an.

[45] Hutte, cabane.

[46] L'agréer pour époux (Voy. ch. XII.)

(_N. de l'Aut._)

Le jeune sauvage reprit la pagaye et dirigea le canot, en lui faisant

faire de légères déviations pour éviter les branches d'arbre dont cette

partie du fleuve était hérissée... Tout à coup, il pencha sa tête sur

l'eau et fit entendre une légère exclamation; son compagnon arma sa

carabine, et se tint prêt à tout événement: l'indien attéra...

--Tu ne te trompes pas, Whip-Poor-Will; je crois que c'est une

Peau-rouge[47]...

[47] Un sauvage; un ennemi.

L'attitude du chasseur blanc était menaçante quoiqu'il ne pût encore

distinguer aucun objet capable d'exciter ses alarmes... Dans un pressant

danger, les pensées du sauvage prennent le caractère de l'instinct. Le

Natchez, dont les sens étaient plus exercés que ceux du chasseur blanc,

reconnut bientôt l'approche d'un daim; il imita le cri du faon, et le

chevreuil fut victime de sa curiosité.

--Aide-moi à charger ce daim sur mes épaules, Whip-Poor-Will, et

continue la chasse jusqu'au coucher du soleil...

Les deux amis se séparèrent.

A quelque distance de là, un _bateau à quille_ en usage, à cette époque,

sur le Missoury, était arrêté au rivage; les bateaux à vapeur n'avaient

pas encore troublé le silence des forêts vierges... Un grand nombre de

voyageurs, Allemands et Américains, débarquèrent sur la rive. Parmi eux,

on pouvait remarquer deux hommes dont l'un paraissait avoir atteint le

milieu de la vie; ses manières pleines de franchise, ses allures

dégagées annonçaient un marin français... il y avait longtemps _qu'il

avait manié le goudron pour la première fois_. L'autre était un jeune

homme d'une taille élevée, de manières douces et gracieuses; sa

physionomie pensive annonçait un enfant de l'Allemagne...

--Ce voyage ne vous semble-t-il pas un des plus rudes travaux d'Hercule,

docteur Wilhem? dit le marin français au jeune Allemand.--Il est

possible que nous trouvions plus de besogne que nous en cherchons...

Le jeune Allemand jeta un regard de méfiance sur les bois où ils

allaient pénétrer; lorsqu'il prit la parole, un feu extraordinaire

brilla dans ses yeux.

--Mes bons amis, du courage,--dit le jeune pionnier,--dans quelques

jours nous rejoindrons nos compagnons qui ont pris les devants. Aaron

Percy les conduit; soyez donc sans inquiétude sur leur compte.

L'important pour nous, c'est de trouver des chevaux, et un sauvage qui

veuille bien nous guider dans ces solitudes... Du reste, nous sommes en

nombre; nous pourrons toujours nous défendre contre les attaques des

maraudeurs...

--Si vous avez besoin de deux bons bras, je suis à vos ordres, docteur

Wilhem,--dit le capitaine Bonvouloir (c'était le nom du marin français);

à ces mots, il ôta son bonnet de peau, et rejeta en arrière les cheveux

noirs qui flottaient sur son front bruni par le soleil des tropiques...

Les pionniers étaient à quatre cent milles de St.-Louis ville située sur

le Mississippi, à quelques lieues au-dessous de sa jonction avec le

Missoury. A mesure que le voyageur avance vers le nord, les rives de ce

dernier fleuve deviennent pittoresques; il ne rencontre plus de sombres

et épaisses forêts; les bois sont entremêlés de prairies; quelquefois

les arbres sont clairsemés au milieu de l'herbe et des fleurs; çà-et-là,

on voit de vastes clairières, terres communes, passage des migrations,

théâtre des essais de culture, où se groupent capricieusement quelques

cabanes de _backwoodsmen_[48].

[48] Ceux qui habitent les contrées éloignées de l'Ouest.

--Un homme à l'étrave!--s'écria le marin français d'une voix de

stentor--c'est, sans doute, quelque vieux _coureur des bois_[49]; allons

à sa rencontre...

[49] _Coureurs des bois_: on nommait ainsi les premiers Français

canadiens qui explorèrent les territoires de l'Ouest.

--Un instant, un instant,--dit un Alsacien,--nous sommes en nombre, il

est vrai, mais n'oublions pas qu'un Indien n'est jamais seul dans un

endroit...

--Son extérieur n'annonce nullement un sauvage habitant

des prairies,--observa le jeune antiquaire allemand,

Wilhem;--interrogeons-le, et tâchons de savoir de lui la direction

qu'ont prise nos amis...

Le lecteur aura déjà reconnu, dans ce vieillard, le compagnon du jeune

Natchez...

--Avancez, avancez,--dit-il aux voyageurs, qui semblaient

hésiter;--est-ce le goût des aventures, ou le désir de trouver des

terres plus fertiles, qui vous conduit dans les régions de l'Ouest?...

--Nous sommes des pionniers,--répondit le docteur Wilhem;--nous

désirerions avoir quelques renseignements sur la route qu'a prise une

caravane, qui se dirige vers les montagnes rocheuses... Un retard de

quelques jours nous fit manquer au rendez-vous...

--Je suis fâché du contre temps qui me procure l'honneur de vous être

utile,--dit le vieillard;--je ferai en sorte que mon accueil vous en

console; mais d'où venez-vous? où allez-vous? pardonnez-moi ces

questions: vos réponses sont une dette qu'il serait cruel de ne pas

acquitter envers un pauvre chasseur, qui, comme moi, voit rarement des

étrangers...

--Nous nous dirigeons vers l'Orégon;--répondit le capitaine Bonvouloir.

--Vous sentez-vous assez de courage pour supporter les fatigues et les

privations d'un tel voyage, bien différent, peut-être, de ceux que vous

avez faits jusqu'à présent?...

--Nous braverons tout,--dit le docteur Wilhem...

--Dans quel but voyagez-vous?... Si vous êtes des antiquaires, que ne

dirigiez-vous vos pas vers l'Italie et la Grèce? Les amateurs de

l'antiquité ne trouveront pas, dans les recherches qu'ils feront ici, un

jour, les mêmes sujets de discussion qu'offrent les anciens monuments de

l'Europe et de l'Asie.

--Je suis jeune,--s'écria l'enthousiaste Allemand Wilhem;--avant de

visiter les monuments de la Grèce et de l'Italie, je veux parcourir ce

continent, dont l'émancipation m'a si vivement intéressé; je veux

étudier l'organisation première de ces petites corporations qui vont

annuellement fonder de nouvelles sociétés dans la profondeur des bois...

D'ailleurs, j'aime aussi à contempler la surface de ce globe dans son

état primitif, si indifférent aux yeux du vulgaire, mais si instructif

pour l'observateur; j'aime me trouver au milieu de ces forêts

majestueuses et imposantes par leur étendue...

--Votre projet est vaste et bien digne d'une tête aussi ardente que la

vôtre;--dit le vieux chasseur;--il annonce une espérance de longévité

qui caractérise bien la jeunesse; les distances ne vous effraient pas;

mais puisque vous vous dirigez vers l'Orégon, il faut vous adjoindre un

homme accoutumé aux courses dans les bois; je connais parfaitement ces

contrées, les ayant parcourues dans toutes les directions en chassant

avec les sauvages. Si vous voulez agréer nos services, nous nous ferons

un véritable plaisir, le Natchez et moi, de vous servir de guides et

d'interprètes.

Cette offre fut accueillie avec acclamation par les pionniers.

--Nous traversons de majestueuses forêts, des plaines

immenses,--continua le vieux chasseur;--nous livrerons plus d'un combat

aux farouches habitants des montagnes; c'est là, sans doute, le moindre

de vos soucis; le désespoir est le partage de la vieillesse; mais à

votre âge!!! Moi aussi j'ai été jeune, ardent, ambitieux!... Qu'importe,

après tout, à la puissance créatrice que nous vivions sous l'écorce du

bouleau, ou sous les lambris,--ajouta le chasseur en réprimant un

mouvement d'enthousiasme;--pourvu que nous occupions la place qu'elle

nous avait destinée dans l'échelle des êtres, ses desseins sont

remplis!...

Les pionniers, précédés du vieillard, se mirent en marche, et se

dirigèrent vers une hutte dont ils apercevaient la fumée.

Le chasseur de l'Ouest est comme le marin; la prairie est pour l'un ce

que l'Océan est pour l'autre, un champ d'entreprises et d'exploits. La

chasse, l'exploration de terres lointaines, les relations amicales ou

hostiles avec les Indiens des frontières, sont les plaisirs des

Backwoodsmen: les dangers passés ne font que les stimuler à braver de

nouveaux périls; aussi sont-ils de ce tempérament actif et hardi, qui se

complaît dans les aventures que suscite à l'homme la nature grande et

sauvage: ils sont toujours prêts à se joindre à de nouvelles

expéditions, et plus elles sont dangereuses, plus elles leur offrent

d'attraits.

La nuit approchait; les pionniers marchaient en silence, et l'esprit

involontairement frappé de ce genre de mélancolie qu'inspire le déclin

du jour, surtout dans les bois, lorsque l'oeil devient plus avide de

distinguer les objets à mesure qu'ils s'obscurcissent.

--Y a-t-il longtemps que vous habitez ces contrées? demanda le docteur

Wilhem au vieillard.

--Il y a trente ans, j'arrivai dans ces parages, n'ayant pour tout bien

qu'un fusil et un peu de poudre; je me traînai jusqu'à la cabane

solitaire d'un chef sauvage... Il me reçut en frère... J'étais bien

malheureux!... et cependant je suis le fondateur d'une ville[50]...

[50] Boon'sborough, dans l'État du Kentucky.

--Daniel Boon!--s'écria un jeune Américain,--seriez-vous Daniel Boon?

--Oui, je suis Daniel Boon, et voilà ma cabane d'écorce,--répondit le

vieillard en indiquant la fumée serpentant entre les arbres;--je suis

fondateur d'une ville, mais victime d'une injustice, j'ai voulu voir

d'autres hommes; je m'enfonçai dans les solitudes de l'Ouest, et me

mêlai aux rudes chasseurs; cette séparation nécessaire fut bien

cruelle!... mais à quoi bon se plaindre!... tout passe ici-bas!... la

gloire de Daniel passera aussi!...

--Ne reverrez-vous plus le Kentucky?--demanda le capitaine Bonvouloir?

--Les plus opulentes cités ne pourraient procurer à mon coeur autant de

plaisirs que les simples beautés de la nature dont je jouis librement

dans ce sauvage lieu;--répondit le solitaire;--mais les délices de cette

existence ne me rendent pas insensible aux regrets; je me rappelle

encore le jour du départ; je ne pouvais perdre de vue la ville que

j'avais fondée, et dont je m'éloignais... certainement pour

toujours!--Le vieillard ôta son bonnet de peau, et laissa voir ses

cheveux blancs.--Je voudrais revoir les délicieuses vallées du Kentucky;

mais c'est un rêve! pourrais-je supporter la vue de ceux qui m'ont

dépouillé! du reste, je puis suffire à tous mes besoins; depuis

longtemps mon goût pour la chasse, s'est changé en une passion que

les années n'ont fait que fortifier, car je chasse encore avec

mes quatre-vingts ans... J'ai choisi ce pays à cause de sa

tristesse,--ajouta le chasseur après un moment de silence;--avide de

repos, j'espérais que dans cet isolement absolu, je trouverais l'oubli

du passé. Cependant je jouis trop rarement de la visite des voyageurs,

pour ne pas profiter de l'occasion qui se présente... Messieurs, ma

cabane est désormais la vôtre..., Soyez les bien venus...

Il y avait dans cette proposition quelque chose de si sincère que les

pionniers ne purent se défendre de l'accueillir. Un sentier les

conduisit à un _wigwham_ de belle apparence, et meublé d'après toutes

les prescriptions de Lycurgue.

--Ce sont les armes et les trophées d'un jeune sauvage qui habite avec

moi,--dit Daniel Boon aux voyageurs qui examinaient un tomahawck, et

d'autres attributs d'un guerrier, suspendus dans la hutte.--Il ne

tardera pas à rentrer; il se réfugia dans ces montagnes, après avoir

accompli plusieurs actes de vengeance dans le pays des Natchez: il est

considéré comme le plus intrépide chasseur de l'Ouest.

Le Natchez parut peu après avec un magnifique chevreuil chargé sur ses

épaules: chacun admirait les belles proportions du jeune sauvage, son

regard d'aigle et son maintien fier... Il raconta qu'ayant fait partir

un daim, l'animal, pour lui échapper, s'était réfugié dans un étang; il

le vit nager jusqu'au milieu, et disparaître; n'ayant point de canot, il

ne put continuer la poursuite. Il s'embusqua dans un lieu élevé et

attendit. Pendant longtemps l'eau demeura calme, et rien ne put indiquer

la véritable position du daim; enfin il le vit paraître, et l'étendit

sur la rive...

--Il y a un vieux Français-canadien qui demeure avec nous,--dit Daniel

Boon au capitaine Bonvouloir;--ayant quitté la France depuis bien

longtemps, il sera sans doute enchanté de rencontrer un compatriote. Il

exerça d'abord la médecine à Québec, engagea ensuite ses services à une

compagnie de trappeurs, et parcourut longtemps les _pays d'en haut_[51].

Aujourd'hui, retiré de la vie active, il partage ses loisirs, dans ces

solitudes, entre la chasse et l'étude de l'histoire naturelle. Ce soir

je vous présenterai au docteur Hiersac.

[51] Le Haut-Missoury.

Au même instant un vieillard d'une haute stature et encore robuste

malgré son grand âge, entra dans la cabane: les voyageurs se levèrent,

et se découvrirent à son arrivée.

--Messieurs, soyez les bien venus, leur dit-il en les saluant;--nous

sommes de pauvres chasseurs, il est vrai, mais vous partagerez avec nous

ce que nous pourrons vous offrir... Il y avait bien longtemps que je

n'avais eu le bonheur de rencontrer un compatriote,--ajouta-t-il en

serrant la main du capitaine Bonvouloir;--vous voyez en moi le dernier

de ces _coureurs des bois_ Français-Canadiens qui osèrent, les premiers,

explorer les solitudes de l'Ouest; comme vous, je fus jeune, et j'aimais

les longs voyages; maintenant, je ressemble à un vieux chêne épargné par

la foudre... Les souvenirs de ma jeunesse sont restés gravés dans mon

coeur[52]! Beau pays de France, te reverrai-je encore!... Je me rappelle

le chant de tes rossignols, dont les modulations semblent le fruit d'une

étude approfondie de l'art musical; coups de gosiers prolongés, cadences

variées, battements vifs et légers, roulades précipitées, reprises

soutenues, demi-silences inattendus, quelquefois un simple

gazouillement: le rossignol cause alors avec lui-même; sa voix est tour

à tour pleine, grave, aiguë, perlée, étudiée, étendue; en un mot, un si

faible organe produit tous les sons que l'art des hommes a su tirer des

instruments les plus parfaits... Ces oiseaux se disputent le prix du

chant avec opiniâtreté; souvent, il en coûte la vie au vaincu, qui ne

cesse de chanter qu'en expirant. D'autres, plus jeunes, étudient et

reçoivent les airs qu'ils doivent imiter; le disciple écoute le maître

avec une attention extrême: il répète la leçon, et se tait pour écouter

encore; on reconnaît que le maître reprend et que l'élève se

corrige[53]. Mais les entendrai-je encore?... Aujourd'hui, descendu des

hauteurs de la jeunesse et de la vie dans la vallée du silence, jamais

je ne reverrai le soleil du printemps!... Jamais ma tête, courbée comme

les branches du saule-pleureur[54], sous le poids des neiges et des

frimas, ne se relèvera et ne reverdira, car toute chair est comme

l'herbe, et toute gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe;

l'herbe se sèche et la fleur tombe... Ma démarche, naguère rapide et

fière comme celle de l'Elan, ressemble, maintenant, à la traînée lente

et tortueuse du limaçon!... car je suis vieux... bien vieux!...

[52] Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards; ils

aiment les lieux où ils l'ont passée; les personnes qu'ils ont

commencé à connaître dans ce temps leur sont chères; ils affectent

quelques mots du premier langage qu'ils ont parlé.

LABRUYÈRE, _de l'homme_.

La vieillesse, dit Montaigne, attache plus de rides à l'esprit qu'au

visage.

L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le

coeur comme dans le langage.

(LAROCHEFOUCAUD)

(_N. de l'Auteur._)

[53] Nous empruntons ces détails sur le rossignol au naturaliste

latin, Pline.

[54] _Weeping-willow._

(_N. de l'Auteur._)

Un long silence succéda aux dernières paroles du docteur Canadien.

--Messieurs, il est tard et vous êtes fatigués,--dit Boon;--songeons à

faire nos dispositions pour la nuit; demain nous ferons plus ample

connaissance...

Daniel Boon, et le Natchez Whip-Poor-Will déroulèrent un grand nombre de

peaux d'ours et de bisons, qui devaient servir de lits aux nouveaux

venus. Après un copieux souper, ils se couchèrent et dormirent d'un

profond sommeil jusqu'au lendemain. Nous les confierons à la

bienveillante hospitalité des trois amis, et nous franchirons l'espace

qui les sépare d'une autre bande de pionniers qu'ils doivent rencontrer

plus tard. Mais disons, d'abord, quelques mots du principal personnage

de notre histoire: Daniel Boon était originaire de la Caroline

septentrionale; il quitta cette province en 1775, et alla fonder un

établissement dans le Kentucky, alors en friche et inhabité; il y éleva

une maison fortifiée, que les émigrés appelèrent Boon'sborough; c'est,

aujourd'hui, le nom d'une ville florissante dont Boon doit être regardé

comme le fondateur. Il s'y trouvait tout à fait établi en 1775 et avait

pris possession des terres environnantes; il y reçut des familles

d'émigrants qui augmentèrent la population de sa petite colonie. Il

repoussa les attaques des sauvages, et poursuivit l'exécution de son

plan avec une constance inébranlable. On attendit sa vieillesse pour

examiner ses titres à la possession des terres qu'il avait défrichées;

un défaut de forme fut cause de sa ruine; au moment où il recueillait le

fruit de tant de peines, dans un âge trop avancé pour qu'il pût

commencer une nouvelle carrière, cet homme fut dépossédé et réduit à la

misère. Considérant dès lors les liens qui l'attachaient à la société

comme rompus, il dit un éternel adieu à sa famille et à ses amis,

s'enfonça dans les régions immenses et à peine connues où coule le

Missoury, et se bâtit une cabane sur le bord de ce fleuve...

Le Whip-Poor-Will, ou, les pionniers de l'Orégon · 第 4 / 32 题