Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)
LE
WHIP-POOR-WILL
OU LES
PIONNIERS DE L'ORÉGON
Par M. AMÉDÉE BOUIS
(AMÉRICAIN)
PARIS.
AU COMPTOIR DES IMPRIMEURS-UNIS
--COMON ET Cie--
15, quai Malaquais.
1847
Paris.--Imprim. de LACOUR, rue St.-Hyacinthe-St.-Michel, 33.
PRÉFACE.
Notre ami, M. Bouis, _fraîchement_ en cette ville, arrive de l'Amérique,
en trois _quaraques et un brigantin_, tout exprès pour nous parler...
plus ou moins français, et publie une Nouvelle ayant pour titre le
«Whip-Poor-Will[1], ou les pionniers de l'Orégon.» L'Auteur, comme il le
dit lui-même, «est un barbare qui veut s'essayer dans la langue des
Romains...» «Que ce monsieur le Huron est intéressant![2]» Nous ne
voulons pas dire que l'ouvrage de M. Bouis soit parfait; non; les éloges
de l'amitié seraient suspects; l'auteur n'a pas oublié qu'il écrivait en
France, en français et pour des Français qu'il estime sincèrement
(toujours comme son compatriote le Huron... quand ils ne font pas trop
de questions...) Les Français penchent pour l'orateur ou l'écrivain qui
fatigue le moins leur attention... Le livre de M. Bouis est un hommage
rendu par un étranger à notre langue. Un Anglais débarqua en Égypte,
jeta un coup d'oeil sur les Pyramides... et retourna à Londres _très
satisfait_; apparemment nous sommes plus sociables que ces braves
Égyptiens; d'abord nous n'avons pas la peste, terrible garde-côte!... Il
y a des mauvais plaisants qui prétendent que nous avons mieux que
cela;... au fait, après les derniers scandales... mais chut!... on
m'entend!... (Gardez-vous d'enseigner, à ces nouveaux sénateurs, le
chemin du sénat[3]. L'auteur, pour nous consoler sans doute, nous
rappelle ce joli mot de Voltaire: «Il faut bien que les Français
vaillent quelque chose puisque les étrangers viennent encore s'instruire
chez eux[4].» Ainsi, messieurs, ne soyons pas trop exigeants; d'ailleurs
nous n'en avons pas le droit, s'il en faut juger par tant d'ouvrages
insipides et mal écrits qu'on imprime aujourd'hui. Cependant M. Amédée
Bouis sera très reconnaissant des bons avis qu'on voudra bien lui
donner... quoiqu'en dise l'abbé de Saint-Yves, qui prétendait que
«donner des conseils à un Huron était chose inutile, vu qu'un homme qui
n'était point né en Bretagne ne pouvait avoir le _sens commun_[5].»
[1] Prononcez: Ouip-Por-Ouil.
[2] Exclamation de la maîtresse de la maison dans l'_Ingénu_, roman de
Voltaire.
[3] Ne quis senatori novo curiam monstrare velit. Suétone, _Vie de
César_.
[4] _Voyez_ la Correspondance de Voltaire: le célèbre écrivain parle
de Bolingbroke, et dit: (les étrangers de distinction).
[5] Voy. l'_Ingénu_, par Voltaire.
Mais en usant librement de notre droit de critique, n'oublions pas que
la _forme_, dont nous nous soucions si peu aujourd'hui, est le grand
écueil pour l'étranger qui écrit notre langue. Aussi M. Bouis, qui est
tout-à-fait à l'aise dans le récit et les descriptions, est lourd dans
le dialogue; cela s'explique; il craint d'être vulgaire et trivial, et
devient _doctime_ et pesant. Les Anglais (et les Américains par
conséquent) écrivent comme ils parlent; la langue anglaise est si riche,
si énergique, et souffre tant d'inversions et de compositions de termes,
qu'on la manie comme l'on veut... Mais nous autres Français, nous avons
deux langues; une langue parlée, simple et élégante (quand elle est bien
parlée) et une langue écrite, châtiée, prude et travaillée... L'ouvrage
de M. Bouis est, en quelque sorte, une invitation qu'il nous envoie de
venir visiter les forêts de l'Amérique; il s'offre lui-même pour nous
guider dans les déserts de l'Ouest; mais avant de s'y élancer, il croit
devoir conjurer les mânes des guerriers sauvages; écoutons:
«Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers
colons, et les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur
conquête; les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs
désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades
errantes; aujourd'hui elles se retranchent dans les montagnes ou
s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent
disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes
admirablement organisés, race active, infatigable, amie de
l'indépendance et des hazards: ce sont les futurs conquérants de
l'Ouest... Passez, peuples sauvages!... car elle passa aussi la
puissance de cette Rome si fière et si dédaigneuse!... elle se vit
dépossédée, dans la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire!
les fils d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de
la ville éternelle, allèrent jusque dans le Capitole lui arracher le
flambeau de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote
«_pour qui le monde s'étendit afin de lui procurer un nouveau genre de
grandeur_[6].» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans vos
derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui
n'avez point cultivé les arts et qui n'avez point fatigué la terre du
poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des
malheureux!... Passez, peuples sauvages!... telle est votre destinée!...
les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent
s'accomplir les paroles du prophète: «_Nous mourrons tous, et nous nous
écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[7].»
[6] Expression de Montesquieu en parlant de Charles-Quint.
[7] Bible, les Rois.
Le deuxième chapitre du livre (le camp d'Aaron) est écrit avec une
grande simplicité de style. L'ouvrage de M. Bouis, comme les écrits de
son compatriote, M. Fenimore Cooper, est d'une parfaite moralité; on y
respire je ne sais quoi de pudique et d'attrayant, je ne sais quel
parfum de vertu. Nous écoutons avec attendrissement les conseils du
vieux pionnier, Aaron Percy, à sa jeune famille; il les encourage et
leur parle de fermes, récoltes, etc. La petite Jenny est âgée de dix
ans, eh bien! elle est déjà bonne ménagère; elle sait qu'en telle
saison, telle nourriture convient mieux aux moutons et aux chèvres. Il y
a dans ce chapitre un petit tableau champêtre exquis... En un mot, Percy
parle à ses enfants comme à des hommes; tout cela nous semble bizarre, à
nous autres Français; nous n'aimons pas qu'on entretienne les enfants
d'intérêts matériels et qu'on leur fasse tant songer au pot-au-feu: ce
qu'il faut à la jeunesse, c'est la poésie, ce sont les nobles
sentiments, c'est le dogme de la famille et de la fraternité humaine;
soyons vieux le plus tard possible... Mais enfin M. Amédée Bouis a dû
peindre les choses comme elles sont; les Américains sont prosaïques et
se lancent de bonne heure dans les affaires: «Droit au solide allait
Bartholomée.» Faisons la réflexion de la perdrix chez les coqs: «Ce sont
leurs moeurs, dit-elle; Jupiter, sur un seul modèle, n'a pas formé tous
les _peuples_...» N'oublions pas qu'Aaron Percy n'ose promettre la main
de sa fille à son jeune lieutenant avant de l'avoir consultée, mais il
ajoute: «Je doute cependant que Julia refuse... l'_annexion_.» Le mot
fera fortune en Amérique...
Le récit des aventures maritimes du jeune Frémont-Hotspur, occupe une
grande partie du troisième chapitre; l'auteur nous fait assister à une
pêche de la baleine et à un combat entre un matelot et un requin. Dans
le quatrième chapitre, le vieux chasseur, Daniel Boon, et un jeune
sauvage natchez, le dernier de sa tribu, conduisent les fils de la
civilisation à la conquête de nouvelles terres; ils s'élancent ensemble
dans les Prairies de l'Ouest, où ils doivent rencontrer plus tard la
première caravane (les pionniers en waggons), sous les ordres d'Aaron
Percy. Respirons un moment; non pas; ce sont alertes continuelles; le
voyageur doit être constamment sur le _qui-vive_. «Il me semble toujours
entendre cette sommation, plus ou moins respectueuse, des
Arabes-Bédouins à ceux qu'ils poursuivent: _eschlah! eschlah!_
(dépouille-toi! dépouille-toi!)» dit un marin gascon, ex-capitaine de
corvette, qui fait partie de l'expédition...). Les pionniers aperçoivent
des squelettes _qui blanchissent au grand air_, ce qui les rassure peu;
Daniel Boon, le guide, parle de ces scènes de carnage avec un sang-froid
qui fait dresser les cheveux sur la tête. Il exagère un peu les dangers
de la route, tant pour aguerrir ses compagnons que pour se venger de
leurs critiques anticipées.
Dans le chapitre cinquième, nous assistons à un combat entre deux
serpents; l'un d'eux (le serpent à sonnettes) a _charmé_ un oiseau, qui,
à son tour, est peu _charmé_ de l'honneur que lui fait le reptile en le
croquant. Le serpent noir est vainqueur du serpent à sonnettes; les
sauvages se disposent à immoler le premier à leur rage,
«Lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et
l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan,
accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces
lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se
déclare l'ennemi de toute société; voyez-le perché sur le faîte de ce
sycomore; les petits oiseaux _piaillent_ à ses côtés; mais il est
magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme
pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes. De sa vue
perçante, il mesure l'espace, et découvre l'oiseau chasseur fier de son
butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris, il le faut
châtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et
poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que
l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la
fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa
vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les
ondulations soudaines et la descente précipitée du milan; l'aigle
déploie toute sa tactique et l'attaque avec un art merveilleux dans les
endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et
l'arrête; mais le milan _plonge_ et l'évite; l'aigle fond sur lui et le
frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il
résiste quelque temps encore et lâche enfin sa proie, que l'aigle saisit
avec une adresse surprenante, avant qu'elle n'atteigne le sol.»
Dans le huitième chapitre, l'Auteur nous fait assister à un combat,
décrit avec une égale rapidité de style:
«Après un moment d'hésitation, le capitaine Bonvouloir pénètre une
seconde fois dans le taillis; il était à cheval, avantage immense pour
l'ours; le marin l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un
cri de rage; le cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la
position, se précipite furieux sur l'animal rétif et lui ouvre le
poitrail de ses griffes; le capitaine lui porte un coup de tomahawk sur
la tête et l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour
ressaisir sa proie; le cheval s'écrase sous son cavalier qui porte un
nouveau coup à son terrible adversaire et le terrasse.»
Les pionniers pénètrent ensuite dans ces lieux dont la nature semble
avoir fait le domaine des bêtes féroces, et goûtent le plaisir de ces
chasses périlleuses que l'antiquité croyait réservées à ses demi-dieux.
Dans le chapitre sixième, au repas du soir, nous faisons plus ample
connaissance avec les principaux personnages, «car Bacchus, à plusieurs
qui paravant n'avaient pas grande familiarité ensemble, ni pas la
cognoissance seulement les uns des autres, amolissant et humectant en
manière de dire, la dureté de leurs moeurs par le vin, ne plus ne moins
que le fer s'amolit dedans le feu, leur donne un commencement de
commixtion et incorporation des uns avec les autres[8].»
[8] Plutarque, _Banquet des sept Sages_, traduction d'Amyot.
Le jeune antiquaire allemand Wilhem, et le vieux naturaliste français
Canadien, le docteur Hiersac, font assaut de science; ce dernier est
plaisant avec ses anglicismes; il y a soixante-dix ans qu'il a quitté la
France; il est, par conséquent, bien loin de son _original français_. Le
capitaine Bonvouloir a conquis les suffrages de tous les graves
guerriers sauvages par sa bonne humeur, et sa générosité. Le récit des
aventures du jeune Natchez, par Daniel Boon, est d'une grande simplicité
de style; le discours du vieux sauvage aveugle est digne d'un
sagamore[9]; et l'Irlandais Patrick, pauvre paria de l'Angleterre, qui
ne peut croire qu'il mangera de la viande et des pommes de terre tous
les jours... En Irlande, ces malheureux meurent de faim; on en a
dernièrement trouvé sept... que des chiens se disputaient entre eux[10].
[9] Chef sauvage.
[10] Voyez _le Siècle_, du 6 septembre 1847 pour des détails plus
horribles encore.
«Et que faire contre les persécutions?--s'écrie Patrick--le proverbe
dit: Si la _cruche_ donne contre la _pierre_, tant pis pour la _cruche_;
si la _pierre_ donne contre la _cruche_, tant pis pour la cruche!...
J'ai été bien malheureux! Le tableau des misères humaines est
continuellement sous les yeux des pauvres Irlandais; sur les terres à
céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine, succulente,
nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et les pauvres
fermiers en sont indignement chassés!... Qu'importe aux lords les
clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent
d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits
que Dieu _vomit dans sa colère_!... Nous la cultivons, cette terre
d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn... en méditant la
vengeance!... Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!... Crois-tu
assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... Tu
ne pourras nous dompter et tes cruautés ne feront que graver plus
profondément dans nos coeurs la haine que nous te portons! Notre
courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura
te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes
nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de
protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pères ont manié la carde
et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne
nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu
appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs! Mais
tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! Tes bourreaux ont
prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!...[11].
[11] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient
encore d'avantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque
guerre, ils ne se joignent à nos ennemis»
(Exode, Chap. 1er, § 10.)
--«Allons, allons, calmez-vous,--dit Daniel Boon à Patrick, qui essuyait
de grosses larmes;--l'Amérique ne vous dit-elle pas: Sois le bienvenu
sur mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert, à tes
yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières
profondes? Du courage donc, pauvres Irlandais! affamés, nus, traités
avec un dédain insultant, la vie pour vous n'est qu'une vallée de
larmes! Où sera donc le terme de vos misères?... Dans votre
anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où
vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il
égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la
portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait
nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le
joug et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans protection,
sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le désespoir!...
Oui, pour vous, la misère est un _frein_, mais ce frein dont les
despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux qu'ils
subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de l'indigence,
rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français à leurs
seigneurs: «_Les grands sont grands, parce que nous les portons sur nos
épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!_» Prends garde
Grande Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre
continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau! il nous
fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans
amis... Non... Lafayette descendit sur la plage américaine, et nous dit
que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos
efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes
vainqueurs et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant
l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes
rivages... l'Amérique est libre!...»
Les pionniers se couchent enfin: un cri sinistre et inconnu aux
étrangers se fait entendre.
--_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'écria un Alsacien s'éveillant en
sursaut;--_Capetan Bonvouloir, haben sie gehört?_ (Capitaine Bonvouloir
avez-vous entendu?)
«--Ia, mein Herr,--répondit le marin;--vous ne dormez donc pas? quant à
moi, je _pique les heures_; il y a des _brisants_ devant nous; on ne
pouvait plus mal s'_embosser_; pas de _pendus glacés_, partant, pas
moyen de découvrir l'ennemi! Je crois avoir entendu le cri de rage!...
c'est une panthère aux yeux de feu!... diavolo! la combattre à pareille
heure! docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter aucune cruauté
aux horreurs de notre métier; _je tuais et l'on me tuait_,... voilà
tout; j'ai été _chef de gamelle_; j'ai eu pendant longtemps, la
direction de la _poste aux choux_; par un caprice de Neptune, j'ai
souvent _barbotté_ dans le _pot au noir_; j'ai touché plus d'une
_banquise_ (réunion de glaçons); j'ai vu des mers _calmes, houleuses,
tourmentées_ et _belles_; je reçus huit blessures à Waterloo et
l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon
élément;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... nous
sommes _ancrés_ dans un vilain parage, la côte n'est pas saine;
peut-être faudra-t-il rester longtemps _à la cape à sec de toile_;
encore, si Neptune nous envoyait une _brise carabinée_, il y aurait
moyen de _transfiler les hamacs_, en silence[12], car ce n'est pas
chatouiller avec une plume, que de vous envoyer une flèche à pointe de
caillou jusque dans l'os.»
[12] Toutes ces expressions seront expliquées.
Nous aimons assez ce «_je tuais, et l'on me tuait_...» Le lecteur se
rappelle sans doute le mot de Thémistocle: «Nous périssions, si nous
n'eussions péri;» et celui du général Lamarque enseveli sous une
avalanche; il dit lui-même «qu'il _mourut_, mais sans s'en apercevoir,»
comme Montaigne raconte qu'il s'était _trépassé_ pendant les guerres
civiles, du choc d'un cheval qui le précipita du haut d'un ravin.
Dans les chapitres neuvième et dixième, les deux bandes de pionniers se
rencontrent, et sont attaqués par les sauvages; ils combattent la ruse
par la ruse, et trompent leurs ennemis; le jeune Natchez,
Whip-Poor-Will, se dévoue; il se laisse prendre par les Pawnies, qui
abandonnent leurs postes, et se réunissent pour le torturer; pendant ce
temps, les pionniers lèvent le camp et leur échappent à la faveur des
ténèbres.
Dans le douzième et dernier chapitre, les pionniers arrivent à leur
destination. Ici l'auteur prend ses ébats, et s'égaie singulièrement aux
dépens des peuples sauvages, en général; écoutons:
«Étendus sur l'herbe, ils s'inquiètent peu de l'avenir, et méprisent
souverainement l'adage qui dit: «faites vos foins au temps chaud.» Un
homme de leur couleur, une nature si parfaite ne travaillerait pas pour
tout l'or du monde, de peur de compromettre la dignité de leur peau. Que
répondre à des gens qui vous disent: «que le Grand-Esprit, après avoir
créé l'homme blanc, _perfectionna_ son oeuvre en créant l'indien.»
Tranquilles sur leurs peaux d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne
les excite pas, ils semblent être sans passions comme sans désirs, et
leur esprit aussi vide d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus
profond sommeil; ils affectent de paraître imperturbables; ici, l'on
comprendrait ce philosophe à qui l'on vient annoncer que sa maison est
en proie aux flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme; je ne me
mêle point des affaires du ménage...» Ma foi, ces gens-là ont raison;
diabolique industrie!... Maudite rage de travailler, au lieu de chômer
les saints, et de sommeiller sur les bords de nos fleuves, en disputant
de paresse avec leurs ondes. Les sauvages se croient certainement plus
heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut habiter sous
l'écorce, comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous
_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la
vie; au fait, les Stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain-bien
était l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors, on
ne demande _congé_ à personne, ce me semble... Ici, la doctrine
d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte?
Du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est,
s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme, et se procurer
ainsi un état exempt de peines; voilà le bonheur, voilà la vraie
philosophie...»
Le lecteur aimera peut-être ce mot «nous, hommes blancs, nous
_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la
vie...» Entre nous soit dit, ces pauvres sauvages sont parfois bien
ridicules... En Éthiopie, les ministres du prince assistent au conseil,
en se tenant dans de grandes cruches d'eau fraîches (il est vrai qu'il y
a des pays... où les cruches seules tiennent conseil...); M. Bouis nous
dit quelque part qu'aux environs de la ville de Surate, est un hôpital
fondé pour les puces, les punaises, et toutes les espèces de vermines
qui sucent le sang humain. De temps en temps, pour donner à ces animaux
la nourriture qui leur convient, on loue un pauvre homme pour passer une
nuit dans cet hôpital; mais on a toutefois la précaution de l'y
attacher, de peur que les piqûres des puces et des punaises ne le
forcent à s'en aller, avant que ces insectes ne soient gorgés de sang!!!
C'est pousser un peu loin l'amour pour les animaux, le lecteur en
conviendra; les sages de l'Inde n'ont-ils pas compris que tout ce qui ne
vit que du mal d'autrui, ne mérite pas de vivre?... Ce n'est pas
précisément pour les intéressants insectes nourris à Surate que nous
faisons cette réflexion...
Encore une fois, M. Amédée Bouis sera très reconnaissant à la critique
des conseils bienveillants qu'elle voudra lui donner... Il est encore
jeune (notre ami n'est âgé que de vingt-sept ans) et a, par conséquent,
le temps de travailler. «Si l'on vous critique, mais à tort, riez-en,
dit Sénèque; si, au contraire, la critique est fondée, corrigez-vous...»
M. Amédée Bouis quitta l'Université de Saint-Lewis (État du Missoury), à
l'âge de seize ans, et se rendit en France où il refit ses _classes_; il
commença d'abord, à Paris, l'étude de la médecine, qu'il abandonna
ensuite pour l'étude du droit. Hyppocrate, Galien, Pline, Aristote,
Ambroise Paré, Cuvier, Cujas, Pothier, Domat, M. Bouis a tout lu;
Plutarque, Rabelais, Montaigne, Pascal, Montesquieu, Voltaire, Diderot,
et surtout Jean-Jacques Rousseau, Lammenais etc., lui sont aussi
familiers que la Bible... Le lecteur reconnaîtra même, de temps à autre,
quelques petites réminiscences; ce sont des emprunts très licites... de
petits vols... _à l'américaine_...
M. Bouis est un républicain farouche, sincère et de la plus haute
probité; il n'entend pas raillerie sur les relations internationales.
«Si j'avais l'honneur d'être sénateur au congrès des États-Unis (fait-il
dire à un de ses héros), je m'occuperais _spécialement_ de rassembler
tous les serpents à sonnettes de notre continent pour les expédier en
Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie clandestinement, et
dont les États transatlantiques se purgent à leur grand bien...» Il est
vrai qu'on en use peu scrupuleusement avec nos amis les Américains;
ont-ils tort d'être vigilants?... Dernièrement le consul américain, en
Allemagne, mit opposition au départ de dix criminels qu'on envoyait aux
États-Unis; et comme dit M. Bouis (chap. V), «ils étaient munis de
certificats constatant leur _honorabilité_; c'étaient des _Gentlemen_,
en un mot.»
Charles D***.
Paris, ce 10 septembre 1847.
A M. Charles D***.
Je publie aujourd'hui, mon cher Charles, une Nouvelle ayant pour titre:
le WHIP-POOR-WILL, ou _les Pionniers de l'Oregon_; tu le sais «_je ne
suis qu'un barbare qui veut s'essayer dans la langue des Romains_,» et
si les oiseaux de France viennent me reprendre leurs plumes, je crains
que le pauvre geai, dépouillé de ses couleurs d'emprunt, ne fasse rire à
ses dépens.--Quelle nécessité d'écrire, me diras-tu?... pourquoi tant
citer?--Quelle nécessité! bon Dieu!... impitoyable censeur! j'ai entendu
dire «_qu'on ne pouvait décemment se présenter quelque part, sans avoir
écrit, au moins un livre_.» Quant aux citations, chacun, dans la
_machine ronde_, tient à faire parade de sa science, afin que le Public,
(il y a des gens qui ne croient pas au Public), afin, dis-je, que le
Public sache qu'ils ont lu les livres de _haute graisse_ comme les
qualifie Rabelais... _Ils sont à moi, ces vers divins, dont mon âme
s'est pénétrée!_ s'écrie Corinne, après la lecture des grands poètes...
Enfin, fais ton métier de critique, mais rappelle-toi, mon cher Charles,
que l'académicien Carnéades, sur le point de combattre les écrits du
stoïcien Zénon, se purgea... l'estomac... avec de l'ellébore blanc, de
peur que les humeurs qui auraient pu y séjourner, ne renvoyassent leur
superflu jusqu'au cerveau, et ne vinssent à affaiblir la vigueur de
l'esprit: _superiora corporis elleboro candido purgavit, ne quid ex
corruptis in stomacho humoribus ad domicilia usque animi redundaret, et
constantiam vigoremque mentis labefaceret_... D'ailleurs je suis nouveau
venu dans la République... des lettres, et, comme Ésope, je demande à
être traité _doucement_... je me chargerais volontiers du panier aux
provisions... Oui... mais Voltaire dit «_que la condition de l'homme de
lettres ressemble à celle de l'âne public; chacun le charge à sa
volonté... et il faut que le pauvre animal porte tout_.»
Adieu, ton ami,