SOMMAIRE

I.--CHARITÉ RELIGIEUSE ET CHARITÉ LAÏQUE.--LE FÉMINISME

PHILANTHROPIQUE.

II.--FONCTIONS D'ASSISTANCE QUI REVIENNENT DE DROIT AU SEXE

FÉMININ.--LE RELÈVEMENT DE LA FEMME PAR LA FEMME.

III.--LA QUESTION DES DOMESTIQUES.--DOLÉANCES DES

MAÎTRES.--DOLÉANCES DES SERVANTES.

IV.--L'OUVRIÈRE DES VILLES ET LA MUTUALITÉ.--MISÈRE A

SOULAGER, MORALITÉ A SAUVEGARDER.--AIDE-TOI, LA CHARITÉ

T'AIDERA!

V.--APPEL AUX RICHES.--L'ASSISTANCE PUBLIQUE ET

L'ASSISTANCE PRIVÉE.--LES DEVOIRS DE L'HEURE PRÉSENTE: LE

DEVOIR SOCIAL ET LE DEVOIR PATRIOTIQUE.

I

Non moins que ses devancières, la femme d'aujourd'hui aime à goûter la

douceur de se dévouer. Elle préfère encore, Dieu merci! les joies du

sacrifice, les tendres inquiétudes de la maternité, les exquises

souffrances de l'amour, aux émotions lucratives de la profession

d'avocat, à l'orgueilleuse possession d'un siège de magistrat, ou même

aux jouissances supérieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en

est toutefois qui, sans songer à sortir de leurs attributions

naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et fermée, et qui

aspirent à l'action. Si elles tendent à se viriliser, c'est avec la

volonté de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanité à l'amour

de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se

vouer au bonheur d'un seul.

On dira que nos soeurs de charité en font tout autant depuis des

siècles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai à diminuer ce

qu'a d'utile et d'admirable l'élargissement de la maternité dans une âme

de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres

d'assistance et de relèvement appartiennent en propre aux congrégations

religieuses, et que, hors d'elles, la femme laïque doit vivre pour son

plaisir ou pour son intérêt. En France, malheureusement, la plupart des

bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est-à-dire catholiques,

protestantes ou juives. Par réaction, les autres--et elles sont

rares--se disent neutres et sont le plus souvent athées. De là une gêne

de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner à la charité toute

simple, sans s'affilier à une congrégation ni s'enrôler dans un parti.

Or, loin de s'épuiser follement à faire éclore en la femme des virilités

inouïes, le féminisme mériterait d'être béni, s'il encourageait

seulement à l'activité charitable les femmes embarrassées de loisirs

ennuyés et de forces stériles. Puisse-t-il se borner à des leçons

d'apostolat! Présentement, les femmes inoccupées sont légion; et le

premier but du féminisme doit être de constituer les veuves et les

filles indépendantes en associations secourables et de les mobiliser,

pour la campagne de moralisation et d'assistance, que nécessite

impérieusement le malheur des temps. En se consacrant à cette grande

oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilèges de charme et de

séduction, les femmes peuvent préparer un monde meilleur à nos

descendants. Soeur de charité sans la cornette, voilà un rôle digne de

tenter une grande âme.

Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activité qui

dévore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels

suffisent des vocations laïques et des goûts purement séculiers. En ce

qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrôle des

oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de

bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en

tout ce qui a trait à la défense et au soutien de l'enfance et de la

vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chères au coeur

féminin,--nous sommes persuadé que l'on pourrait étendre le cercle de

leurs attributions. Pourquoi même (c'est un avis que nous donnons en

passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des «Amis» de nos

«Universités»? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins

efficace que celui de leurs maris ou de leurs frères.

Et à l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amérique, les femmes

françaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de

résoudre les problèmes qui intéressent leur sexe et le nôtre. Leurs

groupements littéraires, philanthropiques ou professionnels pourraient

déterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de réforme

dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection

du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance

des nouveau-nés et des nourrices.

Nous voudrions même qu'elles prissent en main les questions des

logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et

des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins

et des musées. Tout ce qui tient à la beauté et à la salubrité des

villes relève de leur compétence et de leur goût. Il n'est pas une

«agitation» locale à laquelle les femmes américaines ne prennent part

avec entrain. A leur suite, les Françaises pourraient étendre peu à peu

leur influence bienfaisante sur les écoles publiques, les bibliothèques

populaires, les expositions artistiques et les fêtes urbaines. Leur

bonne grâce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale,

ne fût-ce qu'en rappelant aux hommes les règles souvent méconnues de la

douce tolérance et de la civilité puérile et honnête.

Pourquoi surtout (j'y insiste à dessein) ne pas ouvrir largement à leur

action les commissions scolaires et les comités de surveillance des

asiles, des crèches, des ouvroirs, des refuges, des hôpitaux et des

maisons d'éducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier à leur

vigilance l'inspection du travail féminin et la tutelle des enfants

assistés? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs

d'Amérique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou

aisée entreprennent de courageuses croisades contre le vice,

l'intempérance et l'ivrognerie?

Des oeuvres existent déjà qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union

française pour le sauvetage de l'enfance, l'Union française des femmes

pour la tempérance, l'Union internationale des amies de la jeune fille,

et nos deux Sociétés de secours aux blessés des armées de terre et de

mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec éclat la

rayonnante bonté féminine. Que les femmes de France se dévouent donc,

sans respect humain, à toutes les tentatives de bienfaisance, de

moralisation et de solidarité même les plus hardies, et qu'elles

laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce

féminisme chevaleresque est celui des saintes.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 152 / 203 题