Redevenons sérieux. Bien rares sont les tentatives et les expériences,
si bizarres qu'on les suppose, que la science ne puisse justifier et
réaliser un jour. Si je me suis permis de plaisanter doucement
l'anthropologie, c'est que je n'admets pas qu'un homme, au nom d'une
école qui débute et tâtonne, traite les femmes de haut en bas et leur
dise impérieusement, de ce ton aigre-doux dont Bonaparte usait envers
Joséphine: «Où prendrez-vous l'intelligence nécessaire pour comprendre
ce que nous comprenons? Songez que votre cerveau pèse moins que le
nôtre.» Au surplus, l'anthropologie s'est déjà rectifiée. Le poids du
cerveau, nous dit-on, ne fait rien à l'affaire, et son volume, pas
davantage. Plus les détails des lobes sont menus et compliqués, plus les
impressions doivent être vives et rapides; plus le tissu est fin et
subtil, plus l'individualité doit être supérieure. Si donc nous primons
la femme par les dimensions de notre cerveau, elle apprendra, non sans
une vive satisfaction, que le sien l'emporte,--comme tout son être,
d'ailleurs,--par la délicatesse de sa texture intime. Ses
circonvolutions cérébrales sont plus fines, plus gracieuses, plus belles
que les nôtres; et cette constatation remplit le coeur des féministes
fervents d'une suave béatitude.
Ajoutons qu'un vrai savant, M. le Dr Manouvrier, enseigne que «la
supériorité quantitative et relative n'entraîne une supériorité
intellectuelle qu'à masse égale du corps.» Il lui semble que «les
qualités intellectuelles liées au volume du cerveau sont ce que l'on
nomme ordinairement l'étendue et la profondeur de l'intelligence» et
que, si l'on s'en tient au développement cérébral quantitatif et relatif
de l'homme et de la femme, «tout concourt à prouver l'égalité des
sexes;» de sorte que le «préjugé de sexe» aurait fait voir et accepter
aux premiers anthropologistes, dans une question d'ordre purement
biologique, «le contraire de la réalité.»
En l'état présent des recherches d'anatomie comparée sur les caractères
du crâne et du cerveau chez les deux sexes, la femme a donc regagné le
terrain qu'elle avait perdu, et l'anthropologie incline à la proclamer
l'égale de l'homme. Mais n'exagérons rien; en réalité, depuis quelques
années, la science s'est beaucoup occupée de la femme, sans aboutir à
une conclusion définitive, ni même à des réponses concordantes. La femme
est-elle, cérébralement parlant, aussi intelligente que l'homme? Les uns
disent: oui; les autres: non. Quant aux sages,--et c'est le cas de M.
Manouvrier,--ils jugent prudent de surseoir à toute décision tranchante.
Les plus modestes se recueillent et confessent même qu'ils ne savent
rien. Faisons comme eux. Il est probable qu'on traînera la femme
longtemps encore de laboratoire en laboratoire, les mystères de la
capacité cérébrale n'étant pas près d'être éclaircis. Somme toute, et
sans afficher un scepticisme trop désobligeant, nous devons constater
qu'en ce domaine si complexe et si insuffisamment exploré, les
spécialistes les plus appliqués se disputent encore dans les
ténèbres[52].
[Note 52: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 28 novembre
1896, pp. 829 et 830.]
On a dit et répété que «l'intelligence n'a pas de sexe.» Je veux le
croire; mais j'aime mieux encore cette remarque si juste de Fourier: «Il
y a des hommes qui sont femmes par le coeur et la tête, et des femmes
qui sont hommes par la tête et le coeur.» En tout cas, il nous semble
qu'étant donné l'état peu avancé des sciences biologiques, on abuse
étrangement, pour ou contre la femme, des constatations évasives ou
contradictoires de l'anthropologie comparée. Scientifiquement, la
question de l'équivalence cérébrale des sexes reste ouverte. Sera-t-elle
jamais close?
Lors même que tous les savants du monde nous attesteraient que
l'intelligence des femmes est adéquate à celle des hommes, ce brevet ne
dispenserait point le sexe faible de le démontrer lui-même au sexe fort.
Et comment? Par ses oeuvres. En cela, nos petits-neveux ne seront pas
beaucoup plus avancés que nos pères. La capacité des vivants ne se juge
qu'à ses résultats. Vous aurez beau m'assurer que ma voisine possède,
autant que mon voisin, de brillantes qualités et de merveilleuses
aptitudes: je serai toujours en droit de lui demander qu'elle me le
prouve par ses actes. Que si donc l'égalité intellectuelle des sexes
pouvait être cérébralement établie, cette démonstration serait de peu de
valeur, tant que les femmes n'auront point confirmé cette présomption
par des manifestations décisives de science, d'art ou de littérature.
Faites donc oeuvre d'intelligence, Mesdames. Tous les certificats des
biologistes ne vous exempteront point d'avoir du talent,--et de le
montrer. Les expériences les plus probantes ne viendront pas d'eux, mais
de vous-mêmes. Tant que votre sexe n'aura rien produit qui vaille nos
chefs-d'oeuvre, il ne sera pas prouvé que vous en êtes capables.