_Si je ne craignais d'attribuer à ce livre une importance exagérée, je
le dédierais volontiers à celles des Françaises d'aujourd'hui qui
songent, qui peinent ou qui souffrent, persuadé qu'il répond aux
secrètes préoccupations d'un grand nombre de nos contemporaines._
_Le féminisme, en effet, est devenu d'actualité universelle. Il n'est
plus permis aux juristes, aux économistes, aux moralistes, d'ignorer ce
que les femmes pensent de la condition qui leur est faite, et les voeux
qu'elles formulent, et les réformes qu'elles proposent. En me décidant à
étudier ce problème sous ses différents aspects,--au début d'un siècle
où il semble plus opportun de rechercher ce qu'a été la Femme du XIXe et
ce que peut et doit être la Femme du XXe,--j'ai voulu témoigner de la
haute considération qu'il mérite, sans me dissimuler du reste les
difficultés et les périls d'une si présomptueuse entreprise._
_Outre que le débat institué bruyamment sur l'égalité des sexes et
l'égalité des époux met en jeu la constitution même de la famille et
risque d'agiter, de troubler même, bien des générations, le malheur est
que, dans ce procès irritant où le plaidoyer traditionnel des hommes se
heurte à l'âpre et ardent réquisitoire des femmes, tous, demandeurs et
défendeurs, sont forcés d'être juges et parties dans leur propre cause.
Il conviendrait d'en induire que, pour trancher le litige avec quelque
impartialité, les avocats des deux sexes ne doivent toucher à un
problème si épineux qu'avec d'infinis ménagements._
_Or, loin d'obéir à cette suggestion d'élémentaire sagesse, nous voyons
tous les jours des gens, excités et excitants, se jeter éperdument dans
la discussion: les uns (je parle des hommes) avec un dédain
manifestement réactionnaire; les autres (je parle des femmes) avec un
fracas véritablement révolutionnaire. Est-il donc impossible d'éviter
ces excès, en interrogeant avec modestie la saine et droite raison, en
s'adonnant avec loyauté à la recherche de ce qui est juste et vrai? Je
ne sais, pour ma part, nul autre moyen de réconcilier deux plaideurs
qui, bien qu'acharnés à se combattre, ne peuvent, Dieu merci! se passer
l'un de l'autre._
_M'excuserai-je maintenant de l'ampleur que cet ouvrage a prise malgré
moi? Plus d'un lecteur trouvera que c'est beaucoup de deux volumes pour
exposer le fort et le faible du féminisme contemporain. Mais à mesure
qu'on avancera dans ces études, on verra mieux que le féminisme, tel
seulement qu'il se manifeste en France, est tout un monde, et qu'à trop
restreindre ou à trop condenser l'examen de ses revendications, notre
travail eût encouru le reproche d'être incomplet ou superficiel. Si même
j'éprouve un regret, c'est de n'avoir pu consacrer à tous les articles
du programme féministe une place plus large et des développements plus
détaillés. Mais qui ne sut se borner ne sut jamais finir._
_Quelque imparfait que puisse être cet ouvrage, il aura du moins
l'avantage de permettre au public français d'embrasser, dans une vue
d'ensemble, les aspects nombreux de la question féministe, la suite et
la gradation des problèmes qu'elle soulève, le lien et l'enchaînement
des idées qu'elle agite et des solutions qu'elle comporte. En un sujet
qui s'étend, comme le nôtre, à toutes les manifestations de la vie
sociale, l'important est moins de dire tout ce que l'on sait que de bien
dire ce que l'on pense. C'est à quoi je me suis appliqué de mon mieux,
en me faisant une loi de traiter les personnes avec respect et les
doctrines avec indépendance; d'autant plus que si je dois à mon sexe
d'exposer la thèse féministe avec une mâle franchise, je dois au vôtre,
Mesdames, de la discuter avec la plus conciliante aménité. J'essaierai,
en conscience, de ne point faillir trop gravement à cette double
obligation._
Rennes, 19 mars 1901.