Par honneur, le capitaine vint nous chercher en canot, afin de rejoindre
notre navire à une lieue en mer; il avait fait provision de cages à
poules et de volailles, sachant que nous nous accommodions peu de
l'ambrosie italienne; nous avons planté sur ces rives la renommée que
les Français ne vivent que de gallinacés.
Sur le milieu des ondes, nous apercevons d'un côté Molfette, de l'autre
Trani, Barlette, Bisceglie, ensuite les sourcilleux Apennins, et surtout
le fameux Mont Fredonia; nous traversons l'Adriatique jusqu'à l'Albanie,
et, au milieu de la navigation, s'élève une furieuse tempête. Mme
Mercier et moi nous occupions la chambre du capitaine, dans laquelle se
trouvaient deux cabines pour les premiers officiers; Madame en avait
une, j'avais l'autre en face: notre chambre était aussi bien qu'on
pouvait le désirer sur un brick de cent cinquante tonneaux; douze
fusils, des sabres étaient auprès de nos couchettes, suspendus comme
l'épée de Damocles; quatre batteries en disposition de jouer sur le
pont, en cas d'attaque des pirates qui infestent souvent ces mers;
j'avais invité Madame à se coucher pour éviter le vomissement, ayant
déjà la certitude du succès de ces précautions; j'en avais fait autant,
et, pendant la tempête qui nous balançait rudement, au milieu de ces
fortes secousses, je dormais d'un profond sommeil: il n'en était pas
ainsi de ma chère compagne; elle s'aperçut que l'inquiétude régnait sur
le pont: aux coups de tonnerre réitérés et aux torrents d'eau qui
tombaient, elle vit entrer le capitaine avec des matelots qui
descendaient des malles amarrées de chaînes pour les sauver du mauvais
temps; puis une partie de notre équipage se prosterner aux pieds de
Saint Vincent Ferrier, patron du navire, lui faire des voeux, prendre une
bouteille de la liqueur de Saint Nicolas, et la jeter dans la mer,
retenue par une ficelle. À mon réveil, l'orage était calmé; nous
découvrions déjà les côtes de l'Albanie. Madame me raconta ce qui
s'était passé; que, ne connaissant ni le capitaine, ni l'équipage, elle
ne savait, au bruit de ces chaînes et de ces mouvements d'hommes, ce
qu'on voulait faire et où on en voulait venir. Le capitaine me confirma
les inquiétudes de la nuit; que l'équipage avait constamment été sur
pied, tant le péril avait été grand. Cette mer ne ressemble à aucune
autre par l'azur de ses flots et quelquefois par leur irritation inouïe.
Enfin nous saluons des villages et des bicoques de l'Albanie; nous
voyons des Albanais avec leurs spadilles, ou espèce de sandales en peaux
de vache ou de chèvre, fixées à leurs pieds pour monter leur sol
escarpé; ils portent une veste et de longues guêtres, des minarets et
des kiosques viennent réjouir notre vue.
Nous apercevons la rade et la petite ville de Dulcigno: les habitants
ont la réputation d'être des corsaires très-redoutables; à quatre lieues
plus loin, à l'opposé de Bari, de l'autre côté de l'Adriatique, nous
reconnaissons la rade d'Antivari et la ville de ce nom, à une heure de
distance.
Nous sommes dans le voisinage de Scutari, si florissante jusqu'en 1831,
par la cour brillante de Mustapha, mais présentement couverte de ruines;
la Macédoine, la Morée ne sont pas très-loin de nous; mais nous ne
pouvons faire d'excursion et aller visiter ces contrées si fécondes en
souvenirs et si dignes du temple de mémoire; il ne faut pas nous écarter
de notre plan; autrement, nous serions insatiables, et nous ne suivrions
pas la pente si douce de nos affections, qui nous appèlent à chaque
instant auprès de notre enfant chéri.
Voici donc cette terre subjuguée par le Croissant: ici la morale
changerait-elle en changeant de climats. La force et la brutalité ont
proclamé une jurisprudence diamétralement opposée à la nôtre; le beau
sexe qui, dans les pays civilisés de l'Europe, contribue si puissamment
à faire le bonheur de l'homme; qui, dans l'union conjugale, partage
harmonieusement les soins de la maison, charme le coeur en même temps
qu'il sympatise délicieusement par un échange de douces affections, et
réalise parfaitement
Ce monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau;
Le beau sexe, disons-nous, n'a d'autre espérance, sur les côtes qui
s'offrent à nos regards, qu'un esclavage plus ou moins doux. Les femmes,
sous la religion du Coran, se trafiquent comme des nègres, des troupeaux
ou des marchandises; on en fait un objet important de commerce: jugez
comme les places publiques où se tiennent les foires sont remplies de
jolies brunes, blondes ou chataignes, au gré des amateurs; ce sont des
incomparables Circassiennes, Géorgiennes, etc. On les offre même à des
seigneurs, pour obtenir leur amitié, comme le plus digne présent qu'on
puisse faire, et, dans de riches sérails, elles sont la propriété
mobiliaire du Sultan et des hommes puissants de l'Islamisme.
Malgré l'esclavage, les femmes ne sont pas toujours malheureuses; dans
un pachalik, un Pacha renouvelle souvent les beautés de son sérail; il a
besoin de stimulant et de changement de mets pour exciter ses appétits
immodérés; il charge donc des émissaires d'acheter d'autres esclaves qui
peuvent lui procurer de nouvelles images enchanteresses. Une des femmes,
bannie d'un sérail, qui aimait le Pacha par dessus toutes choses, même
au prix de sa liberté, préféra la douce captivité d'être la familière du
prince; elle conjura une nouvelle achetée, tremblante et en larmes, de
quitter son pays, de lui laisser secrètement prendre ses chaînes qu'elle
trouvait de roses et de soie. Elle n'eût pas de peine à obtenir cette
faveur si peu enviée; elle retourna auprès du Pacha qui, nageant dans
les friandises, croyait posséder une nouveauté; elle devint l'objet de
son culte et de ses délices. Le seigneur apprit un jour le zèle de sa
favorite; sa passion n'en fit que s'accroître; il s'attacha à cette
déité, qu'il éleva au premier rang parmi ses femmes.
Présentement, nous apercevons Raguse, ville de six mille âmes, et
dépendante de l'Autriche. Nous voyons plusieurs navires, entre autres
des vaisseaux allemands; puis nous entrons dans le canal de
l'Adriatique, formé par la nature. Le navire, avec ses voiles déployées,
glissait comme une feuille emportée par la tempête, dévorait l'espace,
en creusant l'abîme qui s'écartait en gerbes d'écume éblouissante et
gardait long-temps encore un sillon bouillonnant.
Les côtes de la Dalmatie sont montueuses et stériles, l'olivier n'y
prospère pas; les villages sont pauvres, vastes et tristes, offrant peu
d'intérêt au voyageur; les habitants sont dépourvus du bien-être de la
civilisation: cependant la voix des cloches nous fait quelquefois
entendre ses religieux accents. Les marins, penchés sur le bord de
l'abîme, adressent, avant chaque repas, une prière touchante à
l'Éternel. Le poisson est si abondant dans la mer que nous sillonnons,
qu'une partie en est couverte. Notre repas est sain et abondant; nous
donnons la préférence au biscuit; nous laissons de côté les petits
pains, que les vers endommagent, et qui sont très-facilement détériorés.
Voici comme notre marin cuisinier napolitain, que j'appelais le
cuisinier du Roi, expédiait notre trattorerie: il commençait par plumer
vivante notre volaille, puis il l'étouffait, la séparait avec son
scapel, confiait aux braises ses succulentes fractions: les intestins
étaient sa propriété et son festin. Au reste, rien ne nous manquait, ni
la verdure, ni les petits pois, ni le potage au délicieux cavoli, ni le
tendre agneau; ni la vaccine, ni les oranges, ni les cédrats, ni les
friandises, ni le café, ni le stomatico ne nous étaient omis: au
contraire, le capitaine et son second nous faisaient mille instances
pour leur permettre de disposer nos repas de manière à nous exciter à
l'appétit; ils poussaient même la civilité jusqu'à vouloir réduire nos
viandes à leur plus petite expression, pour diminuer le travail de notre
mastication; mais tant de bienveillance serait devenue importunité, et
nous parvînmes, sans les offenser, à nous laisser office de nos soins et
de nos répartitions stomacales.
Des brigantins de Scutari glissent et courent à pleines voiles; blanches
comme des ailes de cignes; et semblent disparaître sous les flots.
Jusqu'à dix lieues, avant d'arriver à Trieste, nous n'avons plus à
naviguer que sur un beau canal, que les hautes montagnes des Alpes
préservent si bien contre les orages et les tempêtes. La neige brille
comme la pointe d'immenses candélabres sur leurs sommets glacés. Surpris
par un calme, nous fûmes obligés de relâcher à Scipolino, très-beau port
dont la petite ville est habitée par des Dalmates, costumés à la
Grecque. Quatre autres navires turcs, napolitains, grecs, mouillent en
même temps que nous: les marins se décident à faire une descente; notre
capitaine nous invite à l'accompagner, ce que Mme Mercier et moi nous
acceptâmes avec plaisir, pour prendre connaissance des indigènes qui
étaient sur la côte, au nombre d'une vingtaine: il nous semble encore
voir leurs toques rouges, la longue barbe, qui décore leurs visages, à
l'instar des belles statues italiennes, pour montrer l'homme dans sa
primitive grandeur, avec les moeurs virginales de l'âge d'or; leurs
ceintures, leurs larges cimetères, leurs pipes d'une toise, nous
indiquant une partie du rivage pour caminer, mais nous interdisant leurs
demeures, parce qu'ils ignoraient si nous avions à subir une
quarantaine; nous promenons dans les limites, au nombre de quarante,
avec des Turcs et d'autres nations qui ne parlaient que la langue
grecque; un très-petit nombre savait l'italien, et tous ignoraient le
français. Pendant ce temps, les officiers marins ne restaient pas
inactifs; ils faisaient emplette de poissons; dans cette excursion, les
terres nous ont paru ingrates, mais très-bien cultivées entre les
roches, où se trouvent des vignes, des grains, des oliviers. Les
habitants de l'Albanie et de la Dalmatie sont dans un état voisin de
l'indigence. Nous entendîmes les sons d'une cornemuse qui partaient de
l'extrémité de la montagne; cette musique pastorale était parfois
interrompue par le rire et les cris des Dalmates qui se livraient aux
danses champêtres. Les provisions étant faites, et la pluie venant nous
surprendre, nous remontons dans notre canot pour regagner nos navires:
le capitaine et le second nous donnent un très-bon souper de poulets
rôtis, de salade, de petits pois grillés, de sardines fraîches, de
poissons, de figues, d'amandes; il est impossible, dans ces parages, de
faire un meilleur festin et avec plus de gaîté. Nous nous séparons pour
ne pas refuser les pavots de Morphée. Dès l'aube du jour, restaurés
d'une tasse de café au noir que le camérier nous apportait, nous levons
l'ancre et nous appareillons.
Nous découvrons encore les Alpes couvertes de neige dans la Dalmatie,
mais le mistral vient à souffler, nous sommes obligés d'aller contre le
vent. Le mécanicien qui trouverait un agent moins pesant et plus
économique que la vapeur, pour utiliser les bras des marins, dans un
moment où Éole refuse son aide, ou dans un temps de bonace, rendrait un
immense service à la navigation: souvent on est près du port, sans
pouvoir y entrer, on manque de vivres, il faut recourir aux précieuses
conserves alimentaires, faute d'un moyen facile pour lutter contre les
vents et le calme, on est obligé de rester stationnaire exposé à périr
faute de tout.
Mme Mercier, voulant jouir du beau spectacle de l'Adriatique, si souvent
azurée, monte sur le pont: les marins s'empressent de lui préparer un
sopha avec un manteau à capuchon sur un canon: la neige des Alpes, qui
refroidit toujours le mistral, nous fait trouver la température froide
sur ces mers. Ici, il y a nécessité d'une bonne constitution; une santé
fragile aurait peine à soutenir ces changements de climat, à moins qu'un
voyage en voiture ne l'eût déjà fortifiée.
On entendait le son lointain de la petite cloche d'un campanile et le
bruit de la musette des pâtres qui conduisaient leurs chèvres dans les
montagnes.
Les Dalmates sont fiers et guerriers: Tibère et Germanicus allèrent
plusieurs fois les combattre, mais ils résistèrent long-temps, préférant
la mort à la soumission.
Au moment où le soleil commençait à disparaître sous les flots, les
vieux et jeunes marins livraient leurs têtes nues aux derniers rayons,
de l'astre vivifiant, et priaient Dieu à haute voix.
Des embarcations de Raguse sillonnaient, de temps à autre, le moite
élément; mais ces barques ne sont pas d'une grande dimension; alors je
me félicitais que nous n'eussions pas pris à Bari un navire pour Raguse;
Mme Mercier eût été fort mal dans de semblables bâtiments. Un vaisseau
français, orné de ses glorieux étendards, nous apparaît sortant de
Trieste: quelle satisfaction et quels battements de coeur, d'apercevoir
des compatriotes loin de sa patrie; le sang de la grande famille circule
avec plus de force dans les veines: on est flatté de voir le nom
Français vénéré sur toutes les mers et sur tous les territoires:
renommée acquise par nos brillants faits d'arme.
Les Dalmates comme les Albanais ont pour chaussure des peaux attachées
avec des liens; de cette manière, ils sont plus alertes à franchir les
montagnes et les routes raboteuses: la langue est fort différente de
l'italienne, ayant beaucoup de rapport avec les Turcs leurs voisins; il
se contracte souvent des alliances entre eux.
On peut dire que l'argent me venait en dormant: une certaine nuit, en me
retournant, je sentais quelque chose de dur sous mon oreiller; je ne
cherchai pas immédiatement à en pénétrer le mystère, et je pouvais me
couvrir l'occipital ou les temporaux de larges bosses; je connus le noeud
gordien, dès le lendemain, car avant de faire une descente sur le
continent, le capitaine souleva le traversin de ma couchette et, en
notre présence, sans précaution, il dénoua un gros sac contenant environ
cinq mille francs en piastres. Nous eussions préféré que ce trésor eût
été plus à l'abri; le moindre mousse pouvant faire main basse sur cette
proie; mais les officiers avaient l'expérience que la plus grande
probité régnait parmi l'équipage et qu'aucun ne pouvait se rendre
coupable de larcin.
Plus on avance vers Zara, et plus ces parages sont semés d'îles et
d'écueils; les marins ont besoin, pour y naviguer, de la science que
donne l'expérience et l'étude.
Sur toutes ces côtes de l'Adriatique, malheur aux navires étrangers que
la tempête pousse sur ces rivages; car il serait dangereux d'avoir trop
de confiance en la bonne foi des riverains. Ils ont le visage bronzé,
l'air farouche et sauvage; ils portent de longues moustaches, leurs
cheveux tombent en arrière sur leurs épaules, leurs manteaux et
hauts-de-chausses sont bordés en rouge sur toutes les coutures.
Cette ville que nous apercevons sur la côte voisine est Zara-Vecchia:
puis, à deux lieues plus loin, en approchant de l'Istrie, c'est
Zara-Nuova, capitale de la Dalmatie, qui par derrière est préservée des
vents du Nord par les Alpes Malachia, en tous temps couvertes de neige,
ce qui offre une perspective fort curieuse sur ces mers, quand le soleil
éclaire les neiges de sa lumière radieuse. Un battement de tambour nous
fait remarquer une revue autrichienne, aux portes de Zara-Nuova; les
terres sont bien cultivées et l'olivier prospère dans ces lieux.
Zara-Nuova, renommée par la liqueur marasquin, n'a qu'une population de
dix mille âmes; les maisons sont bien bâties et couvertes en tuiles;
elle est protégée par une tour quarrée remarquable et de grandes
dimensions. À Zara, les femmes ont sur la tête une espèce de turban
blanc garni de dentelle, une longue robe et une ceinture avec perles,
elles portent, comme les hommes, des sandales antiques. En face de Zara,
de l'autre côté du canal, sur l'île montueuse opposée, est une
forteresse du fameux Barberousse.
Du temps de Charles-Quint, les Espagnols ayant été défaits devant Alger,
dans la douleur et la consternation, ils ne prononçaient qu'en tremblant
le nom de ce héros de l'Islamisme, et changèrent son nom de Kair-Ed-Din
en celui de Barberousse. Ce conquérant se dirigea souvent sur les côtes
d'Italie appelées la Pouille, et livra de rudes combats aux Chrétiens.
Le terrible Barberousse naquit dans l'île de Midilli, ou Lesbos; il
était fils de Jacoub Reis, honnête musulman qui faisait un petit
commerce maritime dans l'Archipel, avec un navire qu'il commandait. Ses
enfants apprirent sous lui l'art de la navigation. Par la force de son
génie, Barberousse se rendit immortel. Il s'empara d'Alger, s'en fit
nommer le premier Dey, après avoir étouffé le Cheik Selim, retenu dans
le bain. Ce Roi d'Alger et de Tunis, chef de tous les corsaires,
seigneur des mers, mourut d'une dysenterie violente, à l'âge de
quatre-vingts ans. Barberousse descendit à Fondi, pour s'emparer de
l'épouse de Vespasio Coloreno; la jeune Gulia Gonzaga, si célèbre par
ses grâces, et dont tous les poètes ont chanté la beauté, était une
prise bien faite pour briller dans le harem de Souleyman. La descente
des corsaires fut conduite avec tant de mystère, que Gulia ne put
échapper qu'en s'élançant sur un cheval qui l'emporta couverte seulement
d'une chemise. Fernand Cortès, Spinola et Pallavicini se liguèrent
souvent contre cet infidèle qui persécutait sans cesse les Chrétiens, et
les appelait des idolâtres et les maudits de Dieu.
Un petit chien, mutilé des oreilles et de la queue, malgré ses
disgrâces, ne manquait pas de gentillesse; c'était la propriété de
l'équipage; ils lui avaient appris mille drôleries fort amusantes; quand
nous l'appelions en italien, il venait à nous chercher les débris de
notre table; mais si nous lui parlions français, il ne nous comprenait
pas, et n'approchait pas de nous.
Le Poulpe colossal, fameux Mollusque, n'étendait point sur nos mâts ses
six bras démesurés pour nous entraîner avec lui au fond des abîmes,
comme cela est arrivé à plusieurs marins, ainsi que le constate un
ex-voto déposé dans la chapelle de Saint-Thomas, à Saint-Malo, en
Bretagne, par l'équipage d'un négrier qui, près la côte d'Angole, fut
attaqué par un de ces monstres marins dont les bras avaient cinquante
pieds de longueur; déjà, par la pesanteur de son corps, il faisait
donner la bande au navire. Les marins durent leur salut à la vigueur de
leurs bras et à la bonté de leurs haches, qui tranchèrent les membres
énormes de ce poulpe.
Ce fait n'est point une invention de Pline le crédule, amateur du
merveilleux; mais c'est la narration fidèle de grand nombre de marins
qui ont vu de ces poulpes: rien de semblable ne nous étant arrivé, nous
ne pouvons en constater la véracité. Nous suspendons donc tout jugement,
quoique nous en ayons vu d'une dimension ordinaire, et qu'on nous a dit
redoutables à ceux qui nagent dans les mers, pouvant être enlacés par
les bras tortueux de ce poisson.
Contrariés par le vent, nous sommes venus coucher au port de Zara: cela
ne nous empêcha pas de passer le temps gaîment avec nos capitaines, dont
l'usage est de siffler les matelots pour les appeler.
Le lendemain, nous sommes obligés de louvoyer, ce qui n'est pas
expéditif. Dans le canal, nous avons toujours le spectacle des Alpes
couvertes de neige: faisant peu de chemin, nous mouillâmes dans le port
d'Ouliani: nous descendîmes à terre, avec treize hommes dans notre petit
canot, et nous pénétrâmes ainsi dans le pays de l'Illyrie. Les oiseaux
Cabbian rasaient en grand nombre le miroir de la mer, et l'équipage,
resté à bord, mangeait avec avidité le petit poisson huileux le
Calamare; pendant ce temps, à Ouliani, nous explorions le pays stérile
de l'Illyrie: quelques oliviers chétifs, des fèves, des grains de petite
apparence, une population peu considérable, pauvre, mais en général
honnête, des porcs, des moutons qui se ressentent de la maigreur de ces
contrées; voilà le portrait, qui n'est point exagéré, de ces tristes
lieux. Les hommes, à figure austère, ne laissent jamais apparaître la
gaîté; ils sont habillés à la grecque. L'intérieur de leurs maisons est
très-pauvre; les murs sont tapissés de poissons salés; des peaux de
chèvres leur servent de lits et de couvertures; ils ont des armes, des
fusils, et leurs ustensiles de ménage ont de la ressemblance avec ceux
des contadins de nos pays.
Sur les collines sauvages de l'Illyrie qui bordent la mer, on voit
quelques arbres rabougris; sur les montagnes, de grands rochers blancs,
et leurs interstices sont pleins de terre rouge. On aperçoit encore
cette belle mer, dont les ondes ont porté tous les Césars, mer si
fertile en grands événements.
Nous avons visité une petite fabrique d'huile à l'instar de celle de M.
Ravenas. Après avoir parcouru des hameaux, à peu de distance, et avoir
promené, avec précaution, dans ce pays qui nous était inconnu, au milieu
des indigènes, pour qui nous étions un objet de curiosité autant qu'ils
l'étaient pour nous, Mme Mercier et moi, nous rejoignîmes le capitaine,
qui avait fait ses emplètes de bois et de poisson. Nous retournâmes à
bord, le coeur serré de tristesse, par le calme qui nous retient
immobiles sur les eaux, n'osant débarquer avec Madame pour regagner, à
travers les montagnes, la grande route de Zara à Trieste; mille
difficultés s'élevaient pour y arriver: il est vrai que Napoléon, maître
de ces territoires, avait purgé ces lieux des brigands qui les
infestaient, mais, cependant, il y a des risques à se hasarder presque
seuls. Malgré ce contre-temps, nous étions satisfaits de ces excursions
que nous n'aurions pu faire sur un bateau à vapeur; d'ailleurs, nous
jouissions d'une parfaite santé. Nos excellents capitaines redoublaient
de bontés pour nous.
Nous eûmes, après le crépuscule du soir, le coup-d'oeil d'une
illumination spontanée, sur le bord de la mer; la côte était couverte de
feux par les habitants qui se consacrent à la pêche; une multitude de
barques promenaient des torches brillantes destinées à attirer les
poissons, et dont la lueur se prolongeait en lignes rougeâtres
semblables à celles produites par le soleil.
Je ne sais si la vie est un avantage sur ces plages; ces misérables
n'ont aucune ressource, pas même de médecins; ils n'ont seulement qu'une
piccola chiesa, aux pieds des Alpes. Quoique les brigands de l'Allemagne
et d'autres contrées viennent ordinairement se réfugier dans ces
montagnes, il se commet peu de crimes; ils sont promptement réprimés par
le gouvernement de Zara, qui envoie immédiatement des forces pour les
réduire.
Dans la province de Bari, les cercles de tonnes à huile sont liés avec
de la ficelle, en Dalmatie, ils le sont comme chez nous par de l'osier.
Nous continuons la navigation, et, chemin faisant, nous saluons Piccola
Citta di Venezza, peuplée de cinq mille habitants. Après Venezza Nuova,
on aperçoit encore les Alpes; quand le soleil, à son coucher, les darde
de ses feux adoucis, on croit voir sur la terre des nuages brillants de
couleurs et de toutes les nuances. Nous nous accoutumons à la mer, au
biscuit, aux chants nocturnes et mélodieux de nos marins de quart,
chants si philharmoniques dans leurs bouches napolitaines.
Un soir, la lune qui montait dans l'espace, au milieu d'un fluide d'or,
produisait un effet magnifique; on eût dit un globe de feu qui se
promenait sur la cime des Alpes; nous éprouvions des sensations
délicieuses, et nous écoutions encore avec plaisir, au milieu du calme
profond qui régnait par intervalle, les chants suaves des marins; il y
en avait un qui se distinguait, mais c'était probablement son dernier
accent de gaîté; car, en arrivant à Trieste, il mourut dans un hôpital,
et laissa une veuve de trois mois de mariage, et notre vieux pilote, son
père, qui avait eu une captivité de trois ans, avec tous les mauvais
traitements que les Algériens faisaient essuyer à leurs prisonniers: le
malheur poursuivait ce vénérable vieillard.
Après un pareil noviciat, nous ferions volontiers le tour du monde avec
Cook et Forster; les cartes géographiques nous ont paru peu
satisfaisantes, incomplètes et défectueuses.
En nous embarquant, le capitaine nous avait dit: Vous trouverez la
sécurité et la liberté sur mon navire; tout cela s'est réalisé; nous
menions avec nos capitaines la vie de famille.
Avant d'arriver à Trieste, nous voyons de très-belles salines, puis la
ville de Capo d'Istria; enfin, après dix jours de navigation, nous
entrons à Trieste, sur les neuf heures du soir, guidés par un beau phare
à feux tournants, mais nous nous livrons à de nouvelles impatiences;
nous touchons à une ville magnifique, nous sommes dans un port immense,
au milieu d'une forêt de mâts, sans pouvoir débarquer. Trieste nous
apparaissait par une nuit superbe; les vagues, faiblement agitées,
scintillaient de mille feux; nous aperçûmes plusieurs files de grands
édifices blanchâtres, d'une architecture grandiose et pleine de féerie,
qui se reflétaient dans les ondes. Il faut attendre au lendemain la
visite de la santé: on commence à remarquer que les lazarets ne sont
faits que pour les malades, et ne doivent pas emprisonner ceux qui se
portent bien, car ces incarcérations n'empêchent pas le choléra et les
maladies épidémiques, non contagieuses, de faire invasion, de franchir
les obstacles et les cordons; malgré la sévérité de la thérapeutique;
aussi se relâche-t-on; je suis persuadé que le régime et les précautions
hygiéniques, mieux que le lazaret, sont une barrière aux propagations
morbides. Alors, pour passer le temps, nous nous instruisons des
monnaies allemandes, et nous apprenons qu'un vingt francs de France vaut
sept florins, cinquante-six creiss, grains de Naples ou sous de France;
le florin valant cinquante-six creiss, ou cinquante-six sous; ainsi,
nous n'avions plus à nous occuper des carlins de Naples, qui valent dix
grains, ou dix sous, ni de cette jolie petite monnaie, le callo,
ressemblant à des pièces d'or, dont il en faut douze pour faire un grain
ou un sou de France. À Naples, un vingt francs vaut vingt-trois francs
dix sous quarante-sept carlins et quelques grains.