XXIX.

_Robert Dimeux de Fousseron à Tony Vatinel._

Paris.

Je ne m'aperçois pas, mon cher Vatinel, que tes voyages t'apportent

de grandes distractions, et tu me sembles précisément un peu plus

amoureux qu'avant ton départ, que j'avais considéré comme un moyen

de guérison invincible. Il y a, mon bon ami, des ânes parmi les

médecins du coeur comme parmi les autres, et je me déclare digne

d'être reçu _in eorum docto corpore_.

Comment n'avais-je pas vu tout d'abord de quelle nature était ta

passion? Aujourd'hui, je ressemble à un médecin qui fait l'autopsie

de son mort et qui explique parfaitement comment il aurait fallu le

soigner.

Ton amour est tout en toi; tu es comme ces boîtes à musique qui

jouent les airs qu'elles contiennent, aussitôt qu'elles sont

montées, n'importe par quelle main. Tu aimes Clotilde comme tu

aurais aimé toute autre femme, sans que la différence qui aurait

existé entre cette autre femme et elle eût amené la moindre

différence dans ton amour. Tout ce qu'il y a en toi de bon, de

grand, de généreux, tu l'en as revêtue, comme une femme italienne

revêt sa madone de ses plus beaux colliers, et, dans ce culte que

tu as maintenant pour elle, c'est ton amour que tu aimes et que tu

adores; ton amour, sans lequel Clotilde, sans être une femme

vulgaire, serait une femme dont les défauts et même les qualités

t'inspireraient de l'éloignement.

J'ai donc agi maladroitement pour ta guérison en t'éloignant

d'elle. Quand tu ne la vois pas, tu te la figures comme tu l'aimes

et comme tu veux qu'elle soit. La Clotilde que tu aimes n'est pas

ici, à Paris; tu l'as emportée dans ton coeur.

Mais, si tu étais ici, si tu la voyais comme je la vois, il y

aurait de temps en temps des moments où tu t'apercevrais de

quelques légères différences entre elle et l'objet de ton amour.

Dans l'éloignement, ton mal est incurable, et, je te le répète, je

suis un âne de ne l'avoir pas deviné. Ah! si tu aimais une femme

vivante, une femme réelle, il pourrait arriver que tu voulusses la

comparer à une autre et que la comparaison ne fût pas à son

avantage. Aujourd'hui, tu verrais une femme dont les cheveux

seraient plus fins; demain, une autre dont le pied serait plus

petit. Mais tu es amoureux d'une femme que tu as inventée; et,

quand on invente une femme, on aurait bien tort de lui laisser

craindre la comparaison avec une autre; tu lui donnes libéralement

les cheveux _les plus fins du monde_, le pied _le plus petit qu'on

puisse voir_.

Arrivez avec des cheveux invisibles et presque pas de pieds, vous

ne pouvez l'emporter sur la divinité sortie tout armée du cerveau

de l'amoureux. Les cheveux les plus fins du monde, cela veut dire

encore plus fins que les vôtres; cela même tourne à son avantage.

On n'avait pas imaginé de cheveux aussi fins que les vôtres; mais,

puisque les voilà, les cheveux les plus fins du monde sont obligés

de l'être encore plus que cela.

Les rois persans ne se montraient jamais. A peine a-t-on vu les

rois, que, par des transitions successives, on les a guillotinés.

Le seul peuple qui soit resté religieux est le peuple turc, chez

lequel il n'est pas permis même de représenter Dieu par la pierre

ou la toile. Dieu a, dit-on, fait l'homme à son image. Cela n'a été

inventé que pour donner une apparence de justice, de représailles

et de talion à l'insolence qu'ont eue les hommes de peindre Dieu à

leur ressemblance.

Je n'ai cependant pas renoncé à te guérir, mon cher Vatinel, mais

je vais employer un autre moyen; tu verras Clotilde, tu lui

parleras de ton amour, tu seras son amant, et alors tu seras sauvé,

alors tu ne l'aimeras plus.

Viens, viens! J'ai consenti à me priver de mon ami parce que

j'espérais le guérir. Viens ici; si tu ne guéris pas, au moins tu

auras le sein d'un ami pour reposer ta pauvre tête malade.

Clotilde · 第 58 / 169 题