_Robert Dimeux de Fousseron à Tony Vatinel._
Paris.
Je ne m'aperçois pas, mon cher Vatinel, que tes voyages t'apportent
de grandes distractions, et tu me sembles précisément un peu plus
amoureux qu'avant ton départ, que j'avais considéré comme un moyen
de guérison invincible. Il y a, mon bon ami, des ânes parmi les
médecins du coeur comme parmi les autres, et je me déclare digne
d'être reçu _in eorum docto corpore_.
Comment n'avais-je pas vu tout d'abord de quelle nature était ta
passion? Aujourd'hui, je ressemble à un médecin qui fait l'autopsie
de son mort et qui explique parfaitement comment il aurait fallu le
soigner.
Ton amour est tout en toi; tu es comme ces boîtes à musique qui
jouent les airs qu'elles contiennent, aussitôt qu'elles sont
montées, n'importe par quelle main. Tu aimes Clotilde comme tu
aurais aimé toute autre femme, sans que la différence qui aurait
existé entre cette autre femme et elle eût amené la moindre
différence dans ton amour. Tout ce qu'il y a en toi de bon, de
grand, de généreux, tu l'en as revêtue, comme une femme italienne
revêt sa madone de ses plus beaux colliers, et, dans ce culte que
tu as maintenant pour elle, c'est ton amour que tu aimes et que tu
adores; ton amour, sans lequel Clotilde, sans être une femme
vulgaire, serait une femme dont les défauts et même les qualités
t'inspireraient de l'éloignement.
J'ai donc agi maladroitement pour ta guérison en t'éloignant
d'elle. Quand tu ne la vois pas, tu te la figures comme tu l'aimes
et comme tu veux qu'elle soit. La Clotilde que tu aimes n'est pas
ici, à Paris; tu l'as emportée dans ton coeur.
Mais, si tu étais ici, si tu la voyais comme je la vois, il y
aurait de temps en temps des moments où tu t'apercevrais de
quelques légères différences entre elle et l'objet de ton amour.
Dans l'éloignement, ton mal est incurable, et, je te le répète, je
suis un âne de ne l'avoir pas deviné. Ah! si tu aimais une femme
vivante, une femme réelle, il pourrait arriver que tu voulusses la
comparer à une autre et que la comparaison ne fût pas à son
avantage. Aujourd'hui, tu verrais une femme dont les cheveux
seraient plus fins; demain, une autre dont le pied serait plus
petit. Mais tu es amoureux d'une femme que tu as inventée; et,
quand on invente une femme, on aurait bien tort de lui laisser
craindre la comparaison avec une autre; tu lui donnes libéralement
les cheveux _les plus fins du monde_, le pied _le plus petit qu'on
puisse voir_.
Arrivez avec des cheveux invisibles et presque pas de pieds, vous
ne pouvez l'emporter sur la divinité sortie tout armée du cerveau
de l'amoureux. Les cheveux les plus fins du monde, cela veut dire
encore plus fins que les vôtres; cela même tourne à son avantage.
On n'avait pas imaginé de cheveux aussi fins que les vôtres; mais,
puisque les voilà, les cheveux les plus fins du monde sont obligés
de l'être encore plus que cela.
Les rois persans ne se montraient jamais. A peine a-t-on vu les
rois, que, par des transitions successives, on les a guillotinés.
Le seul peuple qui soit resté religieux est le peuple turc, chez
lequel il n'est pas permis même de représenter Dieu par la pierre
ou la toile. Dieu a, dit-on, fait l'homme à son image. Cela n'a été
inventé que pour donner une apparence de justice, de représailles
et de talion à l'insolence qu'ont eue les hommes de peindre Dieu à
leur ressemblance.
Je n'ai cependant pas renoncé à te guérir, mon cher Vatinel, mais
je vais employer un autre moyen; tu verras Clotilde, tu lui
parleras de ton amour, tu seras son amant, et alors tu seras sauvé,
alors tu ne l'aimeras plus.
Viens, viens! J'ai consenti à me priver de mon ami parce que
j'espérais le guérir. Viens ici; si tu ne guéris pas, au moins tu
auras le sein d'un ami pour reposer ta pauvre tête malade.