_Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron._
New-York.
Je suis arrivé hier à New-York.
J'arrivai un jour chez M. de Sommery, dans la journée. Tout le
monde était à la promenade; elle était seule; je me sentis fort
troublé.
C'est singulier, mon cher Robert: je me suis battu une fois, étant
étudiant, avec un maître d'armes qui m'a donné un coup d'épée.
J'ai, une autre fois, été emporté par un cheval fougueux qui s'est
brisé la tête contre une muraille.
J'ai lutté contre la mer en furie.
Je n'ai jamais rien rencontré dans toute ma vie qui m'ait inspiré
autant de terreur que le froncement du sourcil étroit de cette
femme, si petite et si frêle, que je n'oserais la toucher dans la
crainte de la briser.
Après les premiers compliments d'usage, nous restâmes sans rien
dire; mes rêveries m'emportaient au ciel, et je n'osais ouvrir la
bouche; je sentais mon coeur si plein d'amour, que, quoi que
j'eusse voulu dire, je craignais de prononcer malgré moi: «Je vous
aime.»
Cependant je voulus savoir si son silence avait la même cause que
le mien; et brusquement je lui parlai d'une chose indifférente,
des nombreuses fleurs qui couvraient les ajoncs des falaises
d'étoiles d'or, et qui, s'il faut en croire les dictons du pays,
promettaient à nos marins une bonne pêche.
Certes, si on m'eût forcé de répondre à une chose aussi éloignée de
ce que je pensais un instant auparavant, j'eusse eu l'air le plus
étonné et le plus étourdi du monde. Elle me répondit simplement
qu'elle en serait enchantée. Il est vrai que, entre deux personnes
qui s'aiment, _bonjour_ peut vouloir dire: «Je vous aime, et mon
âme est à vous;» mais sa voix ne disait rien de plus que ses
paroles.
Je partis désespéré.