_Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron._
Dublin.
Je suis à Dublin.
Un jour que j'arrivais chez M. de Sommery, je fus, comme de
coutume, obligé de m'arrêter à la porte, tant mon coeur battait
fort, pour me remettre avant d'entrer. Il se répand autour de la
femme que l'on aime un parfum céleste; ce n'est plus de l'air,
c'est de l'amour qu'on respire.
M. et madame de Sommery tenaient, comme de coutume, les deux côtés
de la cheminée, où le vent frais avait fait allumer du feu,
quoiqu'on fût au mois de mai. _Elle_ était près de madame de
Sommery; Arthur près d'elle; près d'Arthur une femme en visite. Le
seul siége vacant se trouvait entre cette femme et madame Meunier,
qui, avec l'abbé Vorlèze, finissait le demi-cercle jusqu'à M. de
Sommery. Je m'assis d'assez mauvaise humeur entre ces deux femmes,
qui toutes deux cependant étaient assez jolies. Mais, depuis le
premier jour où je _l_'avais vue, toute mon organisation était
changée. Je n'éprouvais plus de ces désirs sans but, ni cet
instinct qui entraîne un jeune homme vers la _femme_; elle
remplaçait pour moi toutes les femmes, et toutes les femmes
n'auraient pu la remplacer un moment; elle seule me semblait belle,
elle seule me semblait femme, ou plutôt elle était plus qu'une
femme, et les autres étaient moins. Un baiser, dans mon ardente
imagination, ce n'étaient plus mes lèvres jointes aux lèvres d'une
femme, mais ma bouche sur la sienne. Je ne voyais plus qu'elle;
tout ce qui n'était pas elle n'existait pas ou me gênait. Je
trouvais trop peu de toute ma vie employée à l'aimer, et je ne
voulais pas qu'on vînt m'en dérober rien.
Dans mon chagrin de n'être pas près d'_elle_, je tâchais au moins
de ne pas me mêler à la conversation, pour être tout à mon amour.
Je la regardais; j'aurais voulu avoir mille ans à vivre; chacun de
ses cheveux eût rempli une année de ma vie. Je n'ai d'elle qu'une
fleur sèche, et, quand je m'enferme le soir, je passe quelquefois
la nuit entière à la regarder. Cette fleur était une branche de
genêt cueillie dans les petits bois qui dominent Trouville; un
jour, je m'y suis promené avec elle, dans de petites allées où il y
avait de la mousse. Il n'y avait rien de joli comme ses petits
pieds sur ce velours vert de la mousse. Mais qu'est-ce que je
disais, et où en étais-je? Ah!... _Elle_ se leva, et, s'approchant
de la femme qui était en visite, elle lui soutint qu'elle avait
froid et la força de prendre sa place près de madame de Sommery, et
conséquemment plus près du feu. Naturellement, elle prit la place
vide qui se trouvait auprès de moi.