XXVI

_Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron._

Londres.

Mon cher Robert,

Je me rappelle le premier jour que je la vis; c'était à Trouville,

à la marée basse. On pêchait aux _équilles_. Les filles du pays,

les jambes nues et rouges, avec un petit panier d'une main et un

petit trident de l'autre, creusaient dans le sable fin et serré et

jetaient dehors les _équilles_, semblables à de petites anguilles

grises. Elles avaient relevé jusqu'aux jarrets leurs robes de

laine rayée. Je me promenais par là avec mon fusil et mon chien

pour abattre quelques _mouettes_.

Le soleil se couchait; les nuages à l'horizon étaient rouges et

violets, et le soleil lançait sur Trouville des rayons obliques,

moins ardents déjà que dans la journée, mais empourprant tout ce

qu'ils touchaient. La mer commençait à monter, et la Touque

refluait vers sa source; mais, comme elle descend d'une colline

élevée, il se livre un combat entre le courant et le flot de la mer

qui le rebrousse, et elle se répand sur les rives.

Il y eut un moment où les pêcheuses se trouvèrent sur une sorte

d'île entre la Touque débordée et la mer qui montait. Il n'y avait

là rien d'inquiétant pour les filles du pays, qui en seraient

quittes pour relever leurs jupes; mais mon attention fut attirée

par les éclats d'une _bourgeoise_ que je n'avais pas d'abord

remarquée au milieu d'elles. Je m'approchai, et les _filles_ firent

autour d'elle un cercle pour la cacher; je reculai quelques pas.

Bientôt le cercle se dérangea, et j'aperçus la plus ravissante

créature que j'eusse jamais rêvée. Rien dans son aspect ne pouvait

faire supposer qu'elle fût de la même espèce que les femmes qui

l'entouraient. Elle était petite et svelte; ses beaux cheveux

blonds flottaient au vent, légers comme l'écume de la mer; son

visage, éclairé par les rayons rouges du soleil, était doucement

lumineux, comme on peint celui des anges; elle venait de se

déchausser pour pouvoir franchir les flaques qui s'étaient

répandues; mais sa robe était si peu relevée, malgré les conseils

des filles qui l'accompagnaient, qu'on ne voyait que le

commencement de sa jambe et un pied petit à le cacher dans la

main et blanc comme du lait, une cheville sèche et fine comme une

arête. Sa démarche était gracieuse et légère, et, en la voyant

ainsi sortir presque de la mer, avec ses cheveux blonds, je me

rappelai ce que Virgile dit de Vénus, _et vera incessu patuit dea_,

et Homère de Thétis, qu'il appelle _Arguropodos_, déesse aux pieds

d'argent.

Tu ne saurais croire combien ce tableau est resté complet dans ma

mémoire, et comme je n'ai rien oublié de ce qui se passait en ce

moment, même des choses qui n'avaient aucun intérêt et qui ne se

rapportaient pas à la scène qui enchantait mes yeux. Je n'ai, quand

j'y pense, qu'à fermer les yeux pour tout voir dans les moindres

détails.

Sa robe était d'un gris sombre.

Il y avait au ciel un grand nuage qui avait la forme d'un aigle

avec une aile étendue. Ce nuage noir devant le soleil donnait à

l'aigle l'air de voler dans le feu, qui avait brûlé une de ses

ailes.

Le vent soufflait du sud-ouest et inclinait un petit arbre qui

dépassait le toit de la première chaumière de Trouville.

Dans le sable jaune s'était ouvert un _phlox_ aux fleurs d'un rose

pâle, quoique ce ne fût pas encore la saison, car nous n'étions

qu'au mois de juin.

Clotilde · 第 52 / 169 题