XIV

_Robert Dimeux de Fousseron à Tony Vatinel._

C'est incroyable combien plus de sottises on dirait encore qu'on n'en

dit, si les anciens n'étaient venus avant nous pour nous les enlever.

Il est vrai que les générations qui se sont suivies ont toujours, en ce

cas, repris leur bien où elles le trouvaient, et ne se sont fait aucun

scrupule de traduire et de répéter ce qu'avaient dit déjà et répété les

premières. Dans les livres de tous les temps et de tous les peuples, on

trouve répété à chaque instant le _fugit_ IRRÉPARABILE _tempus_; on l'a

écrit sur le marbre, sur le papyrus, sur la cire, sur le papier; ce qui

n'a jamais empêché ceux qui écrivaient, lisaient et répétaient ces

lieux communs sur la rapidité et la fuite _irréparable_ du temps, de

passer toute leur vie à se plaindre également des heures qui durent un

siècle. Pour moi, je n'ai jamais trouvé _irréparable_ le temps qui s'en

va, et il est toujours en ma puissance de revoir les jours passés. Nous

disons que le temps passe, comme il semble que les arbres s'enfuient en

déroute sur les deux rives d'un fleuve dont le courant nous entraîne.

Le temps est immobile, et c'est l'homme qui passe; mais il peut, quand

cela lui plaît, revenir sur ses pas et parcourir de nouveau la partie

de la rive où il a trouvé les plus belles fleurs et les plus doux

parfums. Il peut revenir entendre encore cet oiseau qui chantait dans

l'aubépine en fleurs quand il a passé la première fois. Cette puissance

magique est ce qu'on appelle le souvenir.

C'est ce qui m'arrive quand, à la tournure que prennent les choses, je

vois qu'une journée sera triste et insignifiante. J'en rappelle une de

ma vie passée, et je la recommence. Il suffit, pour m'y reporter

complétement, de me faire jouer un air que j'ai entendu ce jour-là, ou

de m'enfermer dans une chambre tendue comme celle où j'étais alors, ou

de voir au ciel un nuage fait comme un nuage que j'avais remarqué, et

la transformation est aussi subite que complète. Mets-moi au soleil de

juin, dans un champ de luzerne rose sur laquelle voltigent de petits

papillons d'un bleu changeant; et j'ai dix ans, et je ne sais plus rien

de la vie. Je poursuis les papillons, et je ne trouve plus en moi

d'autre ambition que de les atteindre; et, s'il passait alors quelque

homme vêtu d'un vieil habit noir, je me cacherais derrière les

peupliers, par crainte de M. Pocquet et de ses _pensums_.

Il a tombé ce matin une de ces pluies fines et tièdes qui répandent

dans l'air tant de sérénité, de silence et de parfums. J'ai beaucoup

d'affaires aujourd'hui. Eh bien! je me suis cramponné à ce jour où nous

sommes; le souvenir m'a enlevé dans ses serres comme le _Roc_ des

_Mille et une Nuits_, et m'a reporté à huit ans en arrière; je me suis

enfermé et je t'écris. A demain les choses sérieuses; elles me

paraissent trop futiles aujourd'hui. C'est de ce jour, il y a huit

ans, mon cher Vatinel, que date notre amitié, qui jusque-là n'avait été

qu'une camaraderie de collége; notre amitié, la seule chose aujourd'hui

réelle et sérieuse pour moi.

Ce jour-là, nous étions partis de Lisieux de grand matin pour aller

voir mon château de Fousseron. Je me rappelle bien encore la salle de

l'auberge où nous avions passé la nuit à Lisieux. De la rue, il fallait

descendre trois marches. Un parent, mort depuis quatre mois, m'avait

légué sa terre de Fousseron, et nous étions partis de Paris pour la

visiter. Te rappelles-tu comme moi de quel crêpe énorme j'avais couvert

mon chapeau en l'honneur de ce parent que je n'avais jamais vu? De

Paris à Lisieux, nous avions fait les plus beaux projets sur ma terre

de Fousseron. Nous étions tout jeunes encore. J'avais vingt ans et tu

en avais à peine dix-sept. Nous devions y passer les étés, y chasser à

courre; et tu te mettais, à cette idée, à chanter un air de chasse. «Le

_sanglier!_» disais-tu; et nous chantions la fanfare du _sanglier_; au

_sanglier_ succédait le _chevreuil_, au _chevreuil_ la _vue_, à la

_vue_ les _lancés_. Et nous perdions la mémoire de nos projets pour

épuiser tout notre répertoire de musique de _trompe_. Tu m'appelais M.

de Fousseron, et cela nous faisait étouffer à force de rire. «Je

voudrais bien savoir s'il y a des créneaux, messire, me disais-tu, à

ton château de Fousseron.--Et un pont-levis, ajoutais-je, et le droit

de haute justice, et un colombier.--Ma foi! Robert, disais-tu, tu

_feras_ bien de ne pas le faire reconstruire à la moderne.--Je le

_laisserai_ tel qu'il sera, répliquai-je, passant comme toi du

_conditionnel_ au _futur_. Tout ce que je demande, c'est qu'il y ait de

grandes prairies.--Et un petit courant d'eau.--L'eau est la vie du

paysage.--La barque _doit être_ pourrie.--_Nous_ en mettrons une autre.

«Je ne répondis pas; je trouvais que tu disais un peu trop _nous_

relativement à ma seigneurie de Fousseron. A Lisieux, nous n'osâmes pas

demander des renseignements sur Fousseron, et nous ne dîmes même pas

dans l'auberge où nous avions couché de quel côté nous dirigions nos

pas. Nous sortîmes de la ville du côté opposé à Paris, et nous

demandâmes au premier paysan: le rustre ne connaissait pas Fousseron.

«Vous n'êtes peut-être pas du pays?--Si vrai ben.--Pas depuis

longtemps?--Mon père y est né et défunt.» Un second ne connaissait pas

davantage Fousseron. Un troisième, un quatrième, n'étaient pas plus

savants. Enfin, une vieille femme nous dit: «Prenez le chemin en

montant, allez jusqu'à la ferme sur la droite, et, là, vous

demanderez.»

Nous nous remîmes gaiement en route. Nous avions pensé un moment que

Fousseron n'existait peut-être pas. La vieille femme nous avait

rassurés. Il était tombé au point du jour une petite pluie fine et

tiède comme ce matin. Seulement, on était alors au mois de mai. Tu vois

comme je me rappelle tout: ces souvenirs me donnent une sensation

agréable dans la poitrine; avec cet air semblable de ce matin, j'ai

respiré la jeunesse, les rêves et les idées d'alors. Cette petite

pluie douce, c'était le printemps qui tombait du ciel; un beau soleil

vint après, et sous ses rayons s'ouvrirent dans l'herbe les petites

pâquerettes blanches avec des gouttes de pluie qui brillaient de

couleurs changeantes comme des opales. Les pommiers, en boutons la

veille, ouvraient leurs fleurs blanches bordées de rose. Il semblait

que tout cela fût tombé du ciel avec la pluie; la nature avait sa robe

de noces.

Sous nos pieds les marguerites, sur nos têtes les fleurs des pommiers:

il semblait aussi que l'âme s'épanouissait. Une foule de petites

sensations, de petits bonheurs, fleurissaient dans nos coeurs. Nous

étions joyeux sur le chemin comme les fauvettes qui chantaient dans les

haies, comme les abeilles qui bourdonnaient dans les pommiers, comme le

lézard qui faisait frémir l'herbe. «Oh! Robert, me dis-tu, que l'homme

est riche, et comme Dieu a doté ses enfants!» Tiens, Vatinel, en

rappelant tes paroles, je les prononce avec ta voix, je les entends, je

te vois; mon imagination n'oublie pas un brin d'herbe; je revois le

ciel bleu que nous voyions par taches à travers les branches des

pommiers. Je ne saurais te dire quelle inexprimable sensation de joie

et de bonheur j'éprouve. Tiens, Vatinel, nos premières années sont

comme des pères prodigues; elles déshéritent les dernières; mais, en

retrouvant si bien ces doux souvenirs, surtout en retrouvant dans mon

coeur tant de puissance pour les sentir, même aujourd'hui, je m'écrie

comme toi alors: «Oh! Vatinel, que l'homme est riche, et comme Dieu a

doté ses enfants!»

Nous trouvâmes enfin un enfant qui nous conduisit à mes domaines de

Fousseron. Chemin faisant, nous essayâmes de le faire parler, sans

cependant lui adresser de questions trop directes sur l'importance de

mes propriétés. «Tu connais Fousseron?--J' crès ben, j'y mène tous les

jours que Dieu fait pâturer mes chèvres dans le jardin.--Comment!

pâturer tes chèvres dans le jardin! et comment y entres-tu?--A travers

la haie donc; j'y ai fait un trou à passer un homme.--Un trou dans ma

haie! te dis-je à voix basse.--Allons, me dis-tu, te sens-tu déjà pris

du démon de la propriété, et l'air de la Normandie ne peut-il se

respirer sans qu'on soit atteint de la contagion des procès?» Je ne

trouvai pas, je puis te l'avouer aujourd'hui, de très-bon goût ta

plaisanterie sur une chose aussi grave. «Et que dit le garde?

demandai-je à l'enfant.--Le garde?--Oui, le garde. Qu'est-ce qu'il te

dit quand tu passes à travers la haie?--Est-ce qu'il y en a un, de

garde?--Je te le demande.--j' sais pas, mé; j'en ai point vu, da.--Et

qu'est-ce que tu fais pendant que tes chèvres pâturent?--Eh! j'coupe de

l'herbe donc, et je pêche dans le ruisseau.»

Ce petit usurpateur commençait à me devenir aussi odieux qu'un autre

Normand, Guillaume, dut l'être aux Anglais huit siècles auparavant.

Cependant cette mention de ruisseau fit que, toi et moi, nous

échangeâmes un sourire de satisfaction. «Sommes-nous bientôt

arrivés?--Eh! eh! voilà le trou de l'haie; passez itou comme

mé.--Merci, voilà pour ta peine; va-t'en.--Nenni, que j' m'en vas

point; mes chèvres y sont qui pâturent.--Comment! tes chèvres?» J'étais

prêt à faire explosion; tu passas à travers la haie; nous nous

trouvâmes dans une _cour_ couverte d'herbe et de pommiers.--Où est le

château?--L' château? Ça doit être çà; y a point autre chose, da.» Et

le petit paysan nous montra quatre murs sur lesquels restait la moitié

d'un toit. «Comment! il n'y a pas de maison?--La v'là, la maison.--Mais

sur le reste de la terre?--Vous la voyez, la terre; l'domaine finit à

l'haie d'épine, que le ruisseau est _soi disant_ à Pierre Meglou, qui

va faire un procès.--C'est ça, Fousseron?--Et j'en sais point d'autre,

da.»

Nous nous regardâmes abasourdis du coup, et puis nous partîmes d'un

grand éclat de rire. Tu t'inclinas et tu te mis à chanter:

Tout le village

Vient à l'unisson

Pour rendre hommage

Au seigneur de Fousseron.

«Tiens, dis-je à l'enfant, voici pour toi, et va faire pâturer tes

chèvres ailleurs.--Merci, m'sieu.» Et il s'en alla. «Messire de

Fousseron, dis-tu, permettez au plus fidèle de vos vassaux de vous

faire hommage lige.»

Les éclats de rire recommencèrent; puis nous nous mîmes à examiner mon

domaine. La maison avait parbleu bien une chambre et demie, les murs

étaient verts de mousse; sur un des côtés montait un vieux lierre. Le

toit était couvert de giroflées en fleurs qui, vues d'en bas,

semblaient des étoiles d'or dans le ciel. L'herbe était verte et molle

et parsemée aussi de pâquerettes; mais cette herbe et ces pâquerettes

étaient à moi; elles me parurent bien plus belles que celles que nous

avions foulées depuis le matin. Les pommiers avaient plus de fleurs; le

soleil était plus chaud; le ruisseau murmurait sur les cailloux, et je

me sentis l'ennemi de Pierre Meglou, qui avait l'audace de me le

disputer. Mon ruisseau, vive Dieu! _à la rescousse!_ mon ruisseau est à

moi. Et ce trou dans la haie me gênait aussi beaucoup. Nous finîmes par

trouver Fousseron un endroit ravissant; les oiseaux qui y chantaient

étaient à moi. Tu les intitulas: _la musique de sire Fousseron_. Un

gros merle noir, au bec orange, fut promu à la dignité de _maître de

chapelle_. C'était un calme et un silence enchanteurs. On sentait une

si grande paix dans le coeur! On était affectueux et bienveillant.

«Robert, me dis-tu, nos coeurs sont en ce moment un digne temple pour

l'amour. Où est la femme que j'aimerai?--Tony, repris-je, j'aime.» Et

je te parlai d'Alida de Sommery; je te lus une de ses lettres, et, de

ce jour, nous fûmes amis pour la vie.

Depuis ce jour-là, j'ai perdu toutes mes belles illusions. J'ai fermé

mon coeur, parce que la réalité n'y entrait que pour le ravager, et

j'y ai précieusement serré le passé. Je me suis fait une existence

factice. J'assiste à la vie comme un spectateur assez bien assis. Mais,

je te le répète, Tony, quand j'ouvre ce riche écrin de mon coeur, et

que j'y vois tant de belles pierreries; quand je pense surtout à notre

amitié, je dis: «Que l'homme est riche, et comme Dieu a doté ses

enfants!»

Clotilde · 第 37 / 169 题