_Robert Dimeux de Fousseron à Tony Vatinel._
C'est incroyable combien plus de sottises on dirait encore qu'on n'en
dit, si les anciens n'étaient venus avant nous pour nous les enlever.
Il est vrai que les générations qui se sont suivies ont toujours, en ce
cas, repris leur bien où elles le trouvaient, et ne se sont fait aucun
scrupule de traduire et de répéter ce qu'avaient dit déjà et répété les
premières. Dans les livres de tous les temps et de tous les peuples, on
trouve répété à chaque instant le _fugit_ IRRÉPARABILE _tempus_; on l'a
écrit sur le marbre, sur le papyrus, sur la cire, sur le papier; ce qui
n'a jamais empêché ceux qui écrivaient, lisaient et répétaient ces
lieux communs sur la rapidité et la fuite _irréparable_ du temps, de
passer toute leur vie à se plaindre également des heures qui durent un
siècle. Pour moi, je n'ai jamais trouvé _irréparable_ le temps qui s'en
va, et il est toujours en ma puissance de revoir les jours passés. Nous
disons que le temps passe, comme il semble que les arbres s'enfuient en
déroute sur les deux rives d'un fleuve dont le courant nous entraîne.
Le temps est immobile, et c'est l'homme qui passe; mais il peut, quand
cela lui plaît, revenir sur ses pas et parcourir de nouveau la partie
de la rive où il a trouvé les plus belles fleurs et les plus doux
parfums. Il peut revenir entendre encore cet oiseau qui chantait dans
l'aubépine en fleurs quand il a passé la première fois. Cette puissance
magique est ce qu'on appelle le souvenir.
C'est ce qui m'arrive quand, à la tournure que prennent les choses, je
vois qu'une journée sera triste et insignifiante. J'en rappelle une de
ma vie passée, et je la recommence. Il suffit, pour m'y reporter
complétement, de me faire jouer un air que j'ai entendu ce jour-là, ou
de m'enfermer dans une chambre tendue comme celle où j'étais alors, ou
de voir au ciel un nuage fait comme un nuage que j'avais remarqué, et
la transformation est aussi subite que complète. Mets-moi au soleil de
juin, dans un champ de luzerne rose sur laquelle voltigent de petits
papillons d'un bleu changeant; et j'ai dix ans, et je ne sais plus rien
de la vie. Je poursuis les papillons, et je ne trouve plus en moi
d'autre ambition que de les atteindre; et, s'il passait alors quelque
homme vêtu d'un vieil habit noir, je me cacherais derrière les
peupliers, par crainte de M. Pocquet et de ses _pensums_.
Il a tombé ce matin une de ces pluies fines et tièdes qui répandent
dans l'air tant de sérénité, de silence et de parfums. J'ai beaucoup
d'affaires aujourd'hui. Eh bien! je me suis cramponné à ce jour où nous
sommes; le souvenir m'a enlevé dans ses serres comme le _Roc_ des
_Mille et une Nuits_, et m'a reporté à huit ans en arrière; je me suis
enfermé et je t'écris. A demain les choses sérieuses; elles me
paraissent trop futiles aujourd'hui. C'est de ce jour, il y a huit
ans, mon cher Vatinel, que date notre amitié, qui jusque-là n'avait été
qu'une camaraderie de collége; notre amitié, la seule chose aujourd'hui
réelle et sérieuse pour moi.
Ce jour-là, nous étions partis de Lisieux de grand matin pour aller
voir mon château de Fousseron. Je me rappelle bien encore la salle de
l'auberge où nous avions passé la nuit à Lisieux. De la rue, il fallait
descendre trois marches. Un parent, mort depuis quatre mois, m'avait
légué sa terre de Fousseron, et nous étions partis de Paris pour la
visiter. Te rappelles-tu comme moi de quel crêpe énorme j'avais couvert
mon chapeau en l'honneur de ce parent que je n'avais jamais vu? De
Paris à Lisieux, nous avions fait les plus beaux projets sur ma terre
de Fousseron. Nous étions tout jeunes encore. J'avais vingt ans et tu
en avais à peine dix-sept. Nous devions y passer les étés, y chasser à
courre; et tu te mettais, à cette idée, à chanter un air de chasse. «Le
_sanglier!_» disais-tu; et nous chantions la fanfare du _sanglier_; au
_sanglier_ succédait le _chevreuil_, au _chevreuil_ la _vue_, à la
_vue_ les _lancés_. Et nous perdions la mémoire de nos projets pour
épuiser tout notre répertoire de musique de _trompe_. Tu m'appelais M.
de Fousseron, et cela nous faisait étouffer à force de rire. «Je
voudrais bien savoir s'il y a des créneaux, messire, me disais-tu, à
ton château de Fousseron.--Et un pont-levis, ajoutais-je, et le droit
de haute justice, et un colombier.--Ma foi! Robert, disais-tu, tu
_feras_ bien de ne pas le faire reconstruire à la moderne.--Je le
_laisserai_ tel qu'il sera, répliquai-je, passant comme toi du
_conditionnel_ au _futur_. Tout ce que je demande, c'est qu'il y ait de
grandes prairies.--Et un petit courant d'eau.--L'eau est la vie du
paysage.--La barque _doit être_ pourrie.--_Nous_ en mettrons une autre.
«Je ne répondis pas; je trouvais que tu disais un peu trop _nous_
relativement à ma seigneurie de Fousseron. A Lisieux, nous n'osâmes pas
demander des renseignements sur Fousseron, et nous ne dîmes même pas
dans l'auberge où nous avions couché de quel côté nous dirigions nos
pas. Nous sortîmes de la ville du côté opposé à Paris, et nous
demandâmes au premier paysan: le rustre ne connaissait pas Fousseron.
«Vous n'êtes peut-être pas du pays?--Si vrai ben.--Pas depuis
longtemps?--Mon père y est né et défunt.» Un second ne connaissait pas
davantage Fousseron. Un troisième, un quatrième, n'étaient pas plus
savants. Enfin, une vieille femme nous dit: «Prenez le chemin en
montant, allez jusqu'à la ferme sur la droite, et, là, vous
demanderez.»
Nous nous remîmes gaiement en route. Nous avions pensé un moment que
Fousseron n'existait peut-être pas. La vieille femme nous avait
rassurés. Il était tombé au point du jour une petite pluie fine et
tiède comme ce matin. Seulement, on était alors au mois de mai. Tu vois
comme je me rappelle tout: ces souvenirs me donnent une sensation
agréable dans la poitrine; avec cet air semblable de ce matin, j'ai
respiré la jeunesse, les rêves et les idées d'alors. Cette petite
pluie douce, c'était le printemps qui tombait du ciel; un beau soleil
vint après, et sous ses rayons s'ouvrirent dans l'herbe les petites
pâquerettes blanches avec des gouttes de pluie qui brillaient de
couleurs changeantes comme des opales. Les pommiers, en boutons la
veille, ouvraient leurs fleurs blanches bordées de rose. Il semblait
que tout cela fût tombé du ciel avec la pluie; la nature avait sa robe
de noces.
Sous nos pieds les marguerites, sur nos têtes les fleurs des pommiers:
il semblait aussi que l'âme s'épanouissait. Une foule de petites
sensations, de petits bonheurs, fleurissaient dans nos coeurs. Nous
étions joyeux sur le chemin comme les fauvettes qui chantaient dans les
haies, comme les abeilles qui bourdonnaient dans les pommiers, comme le
lézard qui faisait frémir l'herbe. «Oh! Robert, me dis-tu, que l'homme
est riche, et comme Dieu a doté ses enfants!» Tiens, Vatinel, en
rappelant tes paroles, je les prononce avec ta voix, je les entends, je
te vois; mon imagination n'oublie pas un brin d'herbe; je revois le
ciel bleu que nous voyions par taches à travers les branches des
pommiers. Je ne saurais te dire quelle inexprimable sensation de joie
et de bonheur j'éprouve. Tiens, Vatinel, nos premières années sont
comme des pères prodigues; elles déshéritent les dernières; mais, en
retrouvant si bien ces doux souvenirs, surtout en retrouvant dans mon
coeur tant de puissance pour les sentir, même aujourd'hui, je m'écrie
comme toi alors: «Oh! Vatinel, que l'homme est riche, et comme Dieu a
doté ses enfants!»
Nous trouvâmes enfin un enfant qui nous conduisit à mes domaines de
Fousseron. Chemin faisant, nous essayâmes de le faire parler, sans
cependant lui adresser de questions trop directes sur l'importance de
mes propriétés. «Tu connais Fousseron?--J' crès ben, j'y mène tous les
jours que Dieu fait pâturer mes chèvres dans le jardin.--Comment!
pâturer tes chèvres dans le jardin! et comment y entres-tu?--A travers
la haie donc; j'y ai fait un trou à passer un homme.--Un trou dans ma
haie! te dis-je à voix basse.--Allons, me dis-tu, te sens-tu déjà pris
du démon de la propriété, et l'air de la Normandie ne peut-il se
respirer sans qu'on soit atteint de la contagion des procès?» Je ne
trouvai pas, je puis te l'avouer aujourd'hui, de très-bon goût ta
plaisanterie sur une chose aussi grave. «Et que dit le garde?
demandai-je à l'enfant.--Le garde?--Oui, le garde. Qu'est-ce qu'il te
dit quand tu passes à travers la haie?--Est-ce qu'il y en a un, de
garde?--Je te le demande.--j' sais pas, mé; j'en ai point vu, da.--Et
qu'est-ce que tu fais pendant que tes chèvres pâturent?--Eh! j'coupe de
l'herbe donc, et je pêche dans le ruisseau.»
Ce petit usurpateur commençait à me devenir aussi odieux qu'un autre
Normand, Guillaume, dut l'être aux Anglais huit siècles auparavant.
Cependant cette mention de ruisseau fit que, toi et moi, nous
échangeâmes un sourire de satisfaction. «Sommes-nous bientôt
arrivés?--Eh! eh! voilà le trou de l'haie; passez itou comme
mé.--Merci, voilà pour ta peine; va-t'en.--Nenni, que j' m'en vas
point; mes chèvres y sont qui pâturent.--Comment! tes chèvres?» J'étais
prêt à faire explosion; tu passas à travers la haie; nous nous
trouvâmes dans une _cour_ couverte d'herbe et de pommiers.--Où est le
château?--L' château? Ça doit être çà; y a point autre chose, da.» Et
le petit paysan nous montra quatre murs sur lesquels restait la moitié
d'un toit. «Comment! il n'y a pas de maison?--La v'là, la maison.--Mais
sur le reste de la terre?--Vous la voyez, la terre; l'domaine finit à
l'haie d'épine, que le ruisseau est _soi disant_ à Pierre Meglou, qui
va faire un procès.--C'est ça, Fousseron?--Et j'en sais point d'autre,
da.»
Nous nous regardâmes abasourdis du coup, et puis nous partîmes d'un
grand éclat de rire. Tu t'inclinas et tu te mis à chanter:
Tout le village
Vient à l'unisson
Pour rendre hommage
Au seigneur de Fousseron.
«Tiens, dis-je à l'enfant, voici pour toi, et va faire pâturer tes
chèvres ailleurs.--Merci, m'sieu.» Et il s'en alla. «Messire de
Fousseron, dis-tu, permettez au plus fidèle de vos vassaux de vous
faire hommage lige.»
Les éclats de rire recommencèrent; puis nous nous mîmes à examiner mon
domaine. La maison avait parbleu bien une chambre et demie, les murs
étaient verts de mousse; sur un des côtés montait un vieux lierre. Le
toit était couvert de giroflées en fleurs qui, vues d'en bas,
semblaient des étoiles d'or dans le ciel. L'herbe était verte et molle
et parsemée aussi de pâquerettes; mais cette herbe et ces pâquerettes
étaient à moi; elles me parurent bien plus belles que celles que nous
avions foulées depuis le matin. Les pommiers avaient plus de fleurs; le
soleil était plus chaud; le ruisseau murmurait sur les cailloux, et je
me sentis l'ennemi de Pierre Meglou, qui avait l'audace de me le
disputer. Mon ruisseau, vive Dieu! _à la rescousse!_ mon ruisseau est à
moi. Et ce trou dans la haie me gênait aussi beaucoup. Nous finîmes par
trouver Fousseron un endroit ravissant; les oiseaux qui y chantaient
étaient à moi. Tu les intitulas: _la musique de sire Fousseron_. Un
gros merle noir, au bec orange, fut promu à la dignité de _maître de
chapelle_. C'était un calme et un silence enchanteurs. On sentait une
si grande paix dans le coeur! On était affectueux et bienveillant.
«Robert, me dis-tu, nos coeurs sont en ce moment un digne temple pour
l'amour. Où est la femme que j'aimerai?--Tony, repris-je, j'aime.» Et
je te parlai d'Alida de Sommery; je te lus une de ses lettres, et, de
ce jour, nous fûmes amis pour la vie.
Depuis ce jour-là, j'ai perdu toutes mes belles illusions. J'ai fermé
mon coeur, parce que la réalité n'y entrait que pour le ravager, et
j'y ai précieusement serré le passé. Je me suis fait une existence
factice. J'assiste à la vie comme un spectateur assez bien assis. Mais,
je te le répète, Tony, quand j'ouvre ce riche écrin de mon coeur, et
que j'y vois tant de belles pierreries; quand je pense surtout à notre
amitié, je dis: «Que l'homme est riche, et comme Dieu a doté ses
enfants!»