XIII

_Clotilde à Zoé._

Hélas! ma chère Zoé, me voici jetée, plus que tu n'aurais osé me le

souhaiter, dans ces voies romanesques que tu regrettais si fort de me

voir abandonner.

M. de Sommery a refusé positivement; il n'a été ébranlé ni par les

prières, ni par les larmes de son fils. J'ai eu la maladresse de lui

montrer la contradiction de ses principes et de ses actes, et je l'ai

humilié. Ses manières d'agir ont tout à coup changé avec moi. Il a cru

devoir me marquer avec sévérité les limites que j'avais voulu franchir.

Je ne suis plus dans la maison le troisième enfant. Tout me rappelle la

_charité_ qui m'a élevée et qui me nourrit. Depuis trois jours, il ne

se dit pas un mot, il ne se fait pas un geste qui ne soit pour moi un

coup de poignard. O Zoé! tu ne sais pas ce que c'est que d'être

humiliée par des gens à qui l'on doit de la reconnaissance; cela est si

poignant, qu'au premier mot de dureté de M. de Sommery, je me suis crue

quitte envers lui de quinze années de bienfaits, et qu'au second je me

croyais à mon tour bien généreuse de ne pas les haïr tous.

Quelle fausse pitié ces gens-là avaient de moi! S'ils m'avaient

réellement aimée, ne devaient-ils pas redoubler de tendresse et de

bontés au moment où ils me refusaient ce que je leur disais être mon

bonheur? Ne devaient-ils pas chercher à guérir mon coeur meurtri de la

chute qu'ils lui faisaient faire? Mais non! ils m'ont accablée encore.

Que faire maintenant? que devenir? Car je ne resterai pas dans cette

maison, où l'on ne m'avait accueillie que pour en tirer vanité, et où

l'on me punit si cruellement d'avoir pris au sérieux tous ces faux

semblants d'affection que l'on ne tenait à persuader qu'aux

spectateurs. Quel est maintenant le service qu'on m'a rendu? quel peut

être mon sort? quels sont mes moyens d'existence? à quoi me servira

cette éducation que l'on m'a donnée, au lieu de m'avoir élevée d'une

manière conforme à ma triste fortune et qui me permît de me suffire à

moi-même dans l'abandon où l'on me rejette, abandon mille fois plus

cruel que celui où m'avait laissée en mourant mon malheureux père?...

Ah! pourquoi n'ai-je pas cédé à cet instinct secret qui me poussait

vers Tony Vatinel? Mais, aujourd'hui que je l'ai repoussé, irai-je lui

dire: «Je reviens à vous parce que les parents d'Arthur me chassent et

ne veulent plus de moi? J'ai tout sacrifié à l'ambition, et aujourd'hui

je suis seule, sans appui?» Mais non; le châtiment doit retomber sur

ceux qui ont commis la faute, sur ceux qui ne me laissent pas d'autre

ressource que d'arriver malgré eux à mon but. La partie est perdue;

mais cependant j'ai encore un coup à jouer. Tu me reverras triomphante,

ou tu ne me reverras pas. Je mourrai à dix-neuf ans dans les flots de

cette mer moins orageuse que mon coeur, ou dans un mois on annoncera

chez toi madame de Sommery.

Clotilde · 第 35 / 169 题