A quelques soirs de là, l'abbé Vorlèze annonça qu'il avait quelque
chose à demander à M. de Sommery. Il y avait plusieurs jours que l'on
aurait pu le deviner, tant le pauvre abbé avait encore accru l'humilité
habituelle de ses allures, tant sa voix était faible et respectueuse.
Depuis trois jours, en effet, il était parti sans avoir osé commencer
l'attaque qu'il méditait presque toujours. Au moment où il ouvrait la
bouche, quelques sarcasmes de M. de Sommery lui faisaient comprendre le
peu de chances de succès que rencontrerait sa démarche. Aussi est-ce
pour ne plus pouvoir reculer qu'il avait déclaré en arrivant
l'intention de livrer bataille.
Il débuta par une chance assez favorable: il perdit deux parties
d'échecs. Le pauvre abbé était un homme si simple de coeur, que nous
n'osons pas penser qu'il les ait perdues volontairement. D'ailleurs, sa
préoccupation était plus que suffisante pour lui donner un désavantage
marqué. Quand il crut le moment opportun, il dit le plus négligemment
possible, et comme si les paroles fussent tombées de ses lèvres sans
qu'il le fît exprès: «C'est dans quatre jours la Fête-Dieu.»
M. de Sommery caressa Baboun, voulant montrer par un air distrait qu'il
ne supposait pas que ce fut à lui que l'abbé s'avisait de parler de
Dieu. «Et le temps sera magnifique,» continua l'abbé.
M. de Sommery réveilla tout à fait Baboun, et le fit sauter deux fois
par-dessus sa canne.
«Nous avons, dit l'abbé, quelque chose à demander ce sujet à M. de
Sommery.--Au sujet de la Fête-Dieu? dit M. de Sommery en se
redressant.--Au sujet de la Fête-Dieu, dit l'abbé avec calme. Le chemin
pour sortir de l'église est tout défoncé par suite des réparations qui
n'ont pu être terminées. A gauche du chemin est une pièce de terre en
jachère cette année. Cette pièce de terre appartient à M. de Sommery.
Veut-il permettre qu'elle soit traversée par la procession?--Voilà
bien, s'écria M. de Sommery, les envahissements du clergé! Quoi!
n'est-ce pas assez que, par une honteuse intolérance pour les autres
religions, le culte catholique fasse des processions extérieurement,
sans que ce soit encore une occasion de tyrannie contre les
propriétaires? L'Église croit-elle encore avoir droit aux dîmes et à la
corvée? Veut-on nous ramener aux temps où le pape Jules II excommunia
Louis XII, donna son royaume au premier occupant, et, lui-même, le
casque en tête et la cuirasse sur le dos, mit à feu et à sang une
partie de l'Italie?...--Mais, monsieur, dit l'abbé Vorlèze, je vous
demande simplement et humblement le droit de traverser une fois un
champ en jachère.--Aux temps, continua M. de Sommery s'enivrant du
bruit de sa voix et s'animant par degrés, où le pape Alexandre VI
acheta publiquement la tiare, où ses bâtards firent périr les Vitelli
et les Urbino pour leur ravir leurs domaines?...--Mais, monsieur, vous
pouvez refuser, et...--Aux temps où l'Église assassina Henri III, et
Henri IV, et Guillaume, prince d'Orange, et fit couler des flots de
sang innocent?...--Refusez, dit l'abbé, et il n'en sera plus
question.--N'a-t-on pas vu les Irlandais sacrifier à Dieu leurs frères
protestants, les enterrer vivants, ouvrir le ventre des femmes
enceintes, en tirer les enfants à demi formés et les donner à manger
aux chiens?--Mais, monsieur, dit l'abbé Vorlèze en élevant la voix, il
s'agit de votre jachère.--Depuis les jours florissants de l'Église,
poursuivit M. de Sommery, jusqu'à 1707, pendant quatorze cents ans, la
théologie n'a-t-elle pas causé le massacre de cinquante millions
d'hommes?--Alors, dit l'abbé, ne parlons plus de jachère; passons à la
seconde demande. Je vous avouerai que, l'année dernière, vous avez
scandalisé toute la commune. Votre maison était la seule qui ne fût pas
tendue; cela ne vous coûterait pas beaucoup de faire tapisser votre
maison avec des draps blancs et d'y attacher quelques bouquets.--Je
déclare, répondit M. de Sommery, qu'il n'y aura pas seulement une
feuille d'arbre. Je ne veux pas, par mon exemple, encourager le retour
du fanatisme.--Du moins consentirez-vous à faire balayer avec un
peu plus de soin le devant de votre maison?--Il ne se fera rien
d'extraordinaire.--Voudrez-vous alors faire rentrer, pour ce
jour-là, le bois qui encombre la rue?--Pour quel jour?--Pour la
Fête-Dieu.--Quand est-ce la Fête-Dieu?--Dans quatre jours...--Le bois
ne peut être rentré que dans six.--Avancez le terme.--Reculez la
fête.--Vous plaisantez.--Pas plus que vous.»
Madame de Sommery essuya furtivement une larme qu'elle ne put retenir,
et elle resta les yeux baissés, craignant mortellement que cette larme
n'eût été vue par M. de Sommery.
L'abbé leva les yeux au ciel, et, perdant graduellement sa timidité,
donna à sa voix plus de sonorité. «Mon Dieu! dit-il, qu'elle est donc
cette époque où nous vivons, où l'on détruit tout ce qui est grand et
beau, la royauté et la religion? Après avoir inventé le roi
constitutionnel, vous faut-il donc encore un Dieu admis à la retraite,
ou plutôt condamné à une détention perpétuelle dans ses églises? Mais
ces fleurs que l'on offre à Dieu et dont on jonche les rues, ce n'est
qu'une faible dîme prise sur les fleurs dont il couvre la terre. Vous
voulez chicaner à Dieu cette fête d'un jour, et s'il vous retranchait
cette belle et joyeuse fête de trois mois qu'on appelle le printemps!
Cette année, il n'y a pas eu un seul lis: le froid de l'hiver les a
tués dans la terre: cette année, les lis sont morts; chaque année,
peut-être, il mourra une fleur, et une année viendra où il n'y en aura
plus, où la terre oubliera de se revêtir au printemps de son riche
manteau vert; où, sous la mousse séchée, le muguet et la violette,
perle odorante, améthyste parfumée, se feront en vain chercher et ne
fleuriront pas. Mais cette fête, dont vous refusez à Dieu sa part, ne
voyez-vous pas que c'est à lui que toute la nature la donne? Tous ces
parfums qui montent au ciel, toutes ces voix joyeuses d'oiseaux qui
chantent, croyez-vous que ces parfums et ces voix ne vont pas plus haut
que vous, et qu'après que vous les avez respirés et entendues, ils
s'évanouissent, elles s'éteignent? Oh! non; pensez à toutes les roses
de toute la terre, qui ouvrent leurs fleurs en petits encensoirs de
pourpre et exhalent toutes à la fois leur parfum; ne semble-t-il pas
que le ciel de juin soit tout formé du parfum des roses? Ah! si
l'impiété pouvait se comprendre, ajouta l'abbé, ce serait au sein des
grandes villes, où il ne reste presque plus rien de ce que Dieu a fait,
où on ne voit pas le ciel. Mais ici, où, en présence des grandes
colères de l'Océan, l'homme se trouve à chaque instant dans des
situations telles que la puissance de tous les hommes réunis n'en
pourrait sauver un seul; ici, peut-on oublier Dieu, peut-on croire que
les fleurs n'ont été inventées que pour être jetées au théâtre à des
danseuses en sueur?... Monsieur de Sommery, dit en se rasseyant l'abbé,
qui s'était levé involontairement, vous n'êtes pas un méchant homme;
cette impiété n'est pas dans votre coeur: c'est une malheureuse vanité
qui vous fait parler ainsi.» Cette dernière phrase était malheureuse;
elle irrita M. de Sommery, qui dit: «Monsieur Vorlèze, je ne savais pas
que vous alliez prêcher en ville.»
X
Le lendemain était la Saint-Paul, la fête de M. de Sommery. Quoiqu'il
ne l'avouât pas, le colonel était fort sensible à ces petites
solennités; aussi ne négligeait-on rien pour y ajouter toute la pompe
désirable. Après le dîner, auquel avait été invité le curé, tous les
domestiques parurent avec des bouquets. Madame de Sommery la première
embrassa son mari en lui donnant son bouquet; Alida et Arthur la
suivirent. Clotilde avait joint au sien divers petits ouvrages qu'elle
avait faits pour M. de Sommery. Elle s'inclina vers lui et lui baisa la
main.
«Viens dans mes bras, Clotilde, mon enfant; car tu es aussi mon enfant,
tu es le troisième... Viens, ma charmante Clotilde.--Oh! monsieur,
oh!... mon père, dit-elle en baissant la voix.» Et elle l'embrassa avec
effusion.
Le soir, le curé ne resta pas; M. de Sommery ne pouvait jouer aux
échecs. Il pria Clotilde de lire.
Elle ouvrit la bibliothèque et prit _Nanine_; Clotilde était assez
adroite pour choisir Voltaire, quand même M. de Sommery aurait eu
d'autres ouvrages que ceux de _son auteur_.
Clotilde lisait à ravir; mais le livre qu'elle avait choisi avait un
tel rapport avec sa situation, que, d'abord, elle se contenta de lire
froidement et en psalmodiant, tant elle craignait que sa voix ne prît
des inflexions trop vraies. Mais bientôt elle pensa qu'il ne fallait
pas hésiter; que cette soirée devait être terminée par une scène d'où
dépendait sa vie; qu'elle allait jouer sur un seul coup toutes ses
espérances; et elle ne négligea rien pour donner à sa voix toute la
puissance qu'elle lui connaissait, pour faire ressortir les pensées et
les sentiments de l'auteur.
Quand la baronne avoue au comte qu'elle soupçonne sa passion pour
Nanine, et qu'elle lui dit:
Vous oseriez trahir impudemment
De votre rang toute la bienséance;
Humilier ainsi votre naissance,
Et dans la honte où vos sens sont plongés,
Braver l'honneur?
elle eut soin d'enfler le débit d'une façon presque grotesque, de telle
sorte qu'Arthur et son père, saisis par le ridicule de la baronne, se
fissent d'avance à eux-mêmes la réponse que Clotilde lut avec
infiniment de verve et de noblesse.
Dites les préjugés.
Je ne prends pas, quoi qu'on en puisse croire,
La vanité pour l'honneur et la gloire.
L'éclat vous plaît; vous mettez la grandeur
Dans les blasons; je la veux dans le coeur.
L'homme de bien, modeste avec courage,
Et la beauté, spirituelle et sage,
Sans bien, sans nom, sans tous ces titres vains,
Sont à mes yeux les premiers des humains.
En lisant ce passage: