III

Pendant cet été passé chez ma mère, celle-ci avait obtenu de moi que

j’allasse consulter trois membres éminents de l’Église d’Angleterre: un

pasteur de paroisse des plus connus, un haut dignitaire et un laïc non

moins renommé. Tous les trois se sont montrés à mon égard d’une bonté

touchante; et je dois reconnaître, par-dessus tout, que pas un seul

d’entre eux ne m’a fait le reproche de déloyauté envers la mémoire de

mon père. Ils comprenaient tous les trois que, dans des circonstances

comme celles qui me préoccupaient, un tel argument ne pouvait entrer en

ligne de compte.

Le pasteur de paroisse ne produisit absolument aucun effet sur moi. Il

tenta à peine de discuter, et ne me dit presque rien que je puisse me

rappeler, à cela près qu’il attira mon attention sur l’incontestable

renaissance de la vie spirituelle dans l’Église d’Angleterre, durant les

derniers temps. Or, comme je crois l’avoir dit, c’était là un argument

qui, à mes yeux, prouvait simplement que Dieu récompensait le surcroît

de zèle par un surcroît de bénédiction. Mon interlocuteur lui-même

m’offrait un excellent exemple d’un zèle ainsi récompensé. Et quant au

fait que, cette renaissance spirituelle s’étant accompagnée de tendances

à une conception plus sacramentelle, l’on pouvait trouver là un

témoignage en faveur de la validité des sacrements anglicans, il y avait

longtemps que cet argument-là avait cessé de me toucher. Car, en premier

lieu, la même renaissance avait eu lieu parmi les presbytériens, et sans

que les anglicans de la Haute-Église en tirassent argument pour accepter

la validité des ordres presbytériens; et puis, en second lieu, il était

naturel que la renaissance revêtit cette forme parmi les anglicans,

puisque leur _Livre de prières_ les dirigeait expressément en ce sens.

Le haut dignitaire, en compagnie duquel je passai quelques jours, et

qui, lui aussi, me fit voir une indulgence et une amabilité extrêmes,

n’était point parvenu, je crois, à comprendre ma véritable position

religieuse. Il me demanda s’il n’y avait pas, dans l’Église romaine, des

dévotions à l’égard desquelles je sentisse une répugnance. Je dus lui

répondre qu’en effet il y en avait quelques-unes, et notamment les

dévotions populaires à la Vierge. Sur quoi mon hôte témoigna d’une

grande surprise à la pensée que je pusse sérieusement envisager la

perspective de me soumettre à une communion où je risquais d’avoir à

employer des méthodes de culte désapprouvées par moi. En vain j’essayai

de lui expliquer que je me proposais de devenir catholique romain non

point parce que j’étais attiré par les coutumes de l’Église romaine,

mais parce que je croyais que cette Église était l’Église de Dieu; et

que, par suite, si mes opinions sur des détails accessoires différaient

de celles de l’Église, c’était tant pis pour moi; mais que, en fait,

j’allais tâcher à étouffer en moi le plus possible ces dernières

répugnances, car j’entendais aller vers Rome non point comme un critique

ni un précepteur, mais bien comme un enfant et un élève. Mon hôte me

sembla juger ce point de vue quelque peu immoral. A ses yeux,

évidemment, la religion était plus ou moins une affaire de choix et de

goût individuels.

Mes entretiens avec lui illustrèrent en moi, une fois de plus, ma

conviction de l’impossibilité pour l’Église d’Angleterre de remplir sa

mission de corps enseignant,--c’est-à-dire la principale mission pour

laquelle le Christ a institué son Église. Voici, en effet, que l’un des

principaux directeurs de l’Église d’Angleterre admettait, presque à la

façon d’un axiome, que je devais me borner à n’accepter que les seuls

dogmes qui, individuellement, se trouvaient convenir à ma raison ou à

mon naturel! D’une manière tacite, donc, il ne reconnaissait à l’Église

aucun pouvoir d’autorité, aucun droit d’exiger une soumission

intellectuelle; tout de même que, décidément, il n’établissait aucune

distinction réelle entre la religion naturelle et la religion révélée.

Le Christ, selon lui, n’avait pas révélé de vérités positives auxquelles

nous fussions tenus de nous soumettre sur-le-champ, sans hésitation, à

partir du moment où nous acceptions le Christ comme Maître divin. Ou

bien, si mon expression est trop forte, je dirai que le prélat en

question niait l’existence, ici-bas, d’une autorité capable de proposer

d’une manière formelle les vérités de la Révélation, et, du même coup,

dépouillait celle-ci de tous titres à la soumission complète des hommes.

Enfin le laïc, chez qui j’ai également demeuré quelques jours, était un

ami de mes parents qui, bien des fois déjà auparavant, m’avait témoigné

la plus affectueuse bonté. Cette fois, il a mis le comble à son

obligeance envers moi, et je ne saurais assez dire combien j’ai été ému

de sa sympathie. Avec une clarté merveilleuse il a étalé devant moi le

plan tout entier des deux partis entre lesquels j’avais à choisir. Il

m’a déclaré que, si vraiment je croyais que le pape était le centre

nécessaire de l’unité chrétienne, sans aucun doute j’étais tenu de me

soumettre à lui sur-le-champ; mais en même temps il m’a engagé à me bien

assurer qu’il en était ainsi, et à ne pas me soumettre simplement parce

que je considérais le pape comme étant d’une aide très précieuse pour

cette unité. Il m’a dit en outre que, lui-même, il estimait que le pape

était l’aboutissement naturel du développement ecclésiastique; que, à

ses yeux, le pape était bien le Vicaire du Christ _jure ecclesiastico_,

mais non _jure divino_; et il a ajouté que, sauf le cas où je me

sentirais absolument sûr de ce _jure divino_--qu’il ne pouvait pas

admettre pour son compte--je serais beaucoup plus heureux en restant

dans l’Église d’Angleterre, et aurais chance d’y être beaucoup plus

utile pour les progrès de l’Unité chrétienne. C’étaient là toutes choses

infiniment sages, me semblait-il, et auxquelles je ne pouvais refuser

mon adhésion.

Un hasard singulier avait amené chez mon hôte, en même temps que moi, un

prélat qui avait eu une grande influence sur ma vie passée. Ce prélat

connaissait le motif de mon séjour chez notre ami commun: mais je n’ai

pas souvenir d’en avoir jamais causé avec lui. Après mon retour chez ma

mère, mon hôte m’a envoyé une nombreuse série de documents privés des

plus intéressants, toujours avec l’espoir de m’amener à changer de

résolution. Je lus ces documents--qui ont été publiés depuis lors--et

les renvoyai: mais je dois ajouter que leur lecture n’a pas réussi à

m’affecter le moins du monde.

Vers la fin de juillet, je me trouvais, une fois de plus, profondément

fatigué d’esprit et de corps. J’étais en outre tout désolé de

l’ultimatum qui m’était arrivé de Mierfield, à la fois parfaitement

paternel et d’une grande fermeté, me signifiant que je devais ou bien

revenir pour l’assemblée annuelle de la communauté, ou bien me

considérer désormais comme ne faisant plus partie de celle-ci. Le frère

qui avait reçu la commission de m’écrire cet ultimatum avait été,

autrefois, mon compagnon de noviciat, et j’avais vécu avec lui dans des

termes d’une intimité toute particulière. Le ton de sa lettre laissait

deviner une véritable détresse; et c’est également avec une détresse

navrante que je dus lui annoncer, en réponse, l’impossibilité pour moi

de revenir à la date fixée. Jamais depuis lors je n’ai plus eu de

nouvelles de mon ancien ami jusqu’à ce que, un jour, le hasard nous eût

fait nous rencontrer dans un train. Nous nous sommes alors entretenus

longuement de maints sujets, et j’ai remporté de cette rencontre

l’espoir d’un recommencement de notre amitié de jadis. Mais, depuis

lors, le frère susdit s’est de nouveau refusé à me connaître, en donnant

pour raison de ce refus que je montrais trop «d’amertume» dans les

controverses publiques.

Vers le même temps où j’avais dû répondre à Mierfield, j’avais aussi à

poursuivre une autre correspondance, à peine moins pénible. Un haut

dignitaire de l’Église d’Angleterre, qui occupait un siège historique et

avait été de tout temps l’ami de ma famille, n’avait pu apprendre la

situation où je me trouvais sans éprouver le besoin de m’écrire une

lettre éminemment bonne et tendre, par laquelle il m’invitait à venir

passer quelque temps auprès de lui. Je lui avais répondu qu’en effet

j’étais très troublé dans ma quiétude religieuse, mais que j’avais déjà

étudié la question jusqu’à l’extrême limite de mes forces, de telle

manière que je ne me sentais plus capable d’entamer une discussion

nouvelle. Or, le ton de ma lettre, sans doute, aura permis de supposer

que, malgré tout, les convictions auxquelles j’avais abouti pouvaient

encore être modifiées; car le fait est que le dignitaire susdit

m’écrivit une seconde lettre, toujours aussi affectueuse; et de là, je

ne sais trop comment, une longue correspondance s’engagea qui me

contraignit à parcourir dans toute sa largeur, une fois de plus, le

terrain que j’avais eu à traverser plusieurs mois auparavant. Enfin je

me vis forcé de déclarer nettement à mon vénérable correspondant que ma

décision intellectuelle était tout à fait inébranlable: sur quoi je

reçus en réponse une ou deux lettres du ton le plus vif, où le haut

dignitaire anglican me disait que, si seulement je voulais prendre la

peine d’aller travailler énergiquement dans une paroisse des faubourgs

de Londres, toutes mes difficultés ne tarderaient pas à disparaître. Il

aurait pu, tout aussi bien, me dire d’aller enseigner la religion

bouddhiste! Dans sa dernière lettre, il me prophétisait que l’une des

trois choses suivantes ne manquerait pas de m’arriver: ou bien (ce qu’il

espérait) je reviendrais bientôt à l’Église d’Angleterre et regagnerais

ma santé morale; ou bien (ce qu’il craignait) je perdrais complètement

ma foi chrétienne; ou bien enfin (ce qu’il semblait redouter bien plus

encore) je deviendrais un «romaniste» endurci et obstiné. Il paraissait

impossible à ce membre prépondérant de l’Église anglicane que la foi et

l’ouverture d’esprit d’un homme raisonnable pussent survivre à sa

conversion au catholicisme. J’ai d’ailleurs détruit aussitôt sa lettre;

mais j’ai la conviction de ne rien dire ici qui ne traduise exactement

l’état d’esprit qu’il faisait voir.

Les confessions d'un converti · 第 46 / 60 题