IV

Avant ma profession, le révérend Gore, notre supérieur, me demanda, à ma

grande surprise, si je ne courais aucun danger de tomber dans le

«romanisme». Très franchement je lui répondis: «Non, autant du moins que

je puis en juger!» Et ce fut sans la moindre alarme que, en juillet

1901, je prononçai mes vœux. J’eus là une journée exceptionnellement

heureuse. Je m’étais fait faire une nouvelle soutane, que je suis en

train de porter précisément aujourd’hui, après l’avoir fait adapter à la

coupe romaine. Ma mère vint à Mierfield, et fut présente à la cérémonie,

dans le petit vestibule de la chapelle. Je me vis solennellement

installé dans la communauté: tous les frères me baisèrent la main; je

prononçai mes vœux, et reçus la communion comme gage de stabilité.

L’après-midi, je fis une promenade en voiture avec ma mère, dans une

sorte d’extase bienheureuse.

Et puis, une fois de plus, je me remis au travail. Je crois bien que la

partie la plus difficile de ma tâche extérieure consista dans l’étrange

diversité des doctrines et des rites avec lesquels il me fut donné de

prendre contact parmi les paroissiens anglicans, encore que, d’une

manière générale, nous ne fussions invités à conduire des missions que

dans des paroisses où l’on acceptait d’avance nos vues et les principes

de notre prédication. J’ajouterai que, d’ailleurs, le parti ritualiste

extrême était loin de nous regarder comme satisfaisants, et cela, sans

doute, surtout à cause de la position personnelle de notre supérieur. Le

révérend Gore, en effet, à tort ou à raison, passait pour faire partie

de la Haute École libérale; il était supposé très réservé sur la

doctrine de l’Incarnation; ses idées sur la critique biblique étaient

tenues pour dangereuses; et enfin on le jugeait un peu «original» sur le

chapitre du socialisme chrétien. Et il va sans dire que tout cela

n’était pas sans me causer une certaine détresse, attendu que, sur ces

trois derniers points notamment, je n’étais pas du tout parmi les

disciples de notre vénérable supérieur. Mais ce qui m’éprouvait plus

encore, comme je l’ai dit, était l’obligation pour moi d’officier dans

des paroisses beaucoup moins avancées, où, du reste, je n’étais invité

que pour prononcer un sermon de temps à autre, le clergé de l’endroit

ayant l’impression que la présence toute passagère de l’un des «frères»

de Mierfield n’aurait pas de quoi le compromettre irréparablement. Dans

ces églises, tout de même que dans les trois églises anglicanes de

Mierfield, où nous suivions les offices, à notre choix, le dimanche

soir, j’avais le chagrin de trouver des doctrines et un cérémonial

étonnamment divers. Dans l’une de ces églises, le clergé n’avait pas le

droit de revêtir des vêtements sacerdotaux; dans une autre, ces

vêtements n’étaient de mise que pour les offices où ne devaient pas

assister les gros bonnets protestants de la paroisse. Ici et là, on

voilait adroitement les doctrines relatives à la Présence réelle; la

pénitence n’était mentionnée qu’à regret, en passant, et comme un simple

«sacrement de réconciliation»; ou bien l’on ne l’enseignait qu’à un

petit nombre de privilégiés, dans de petits offices de confréries, sans

compter que, naturellement, nous ne touchions à qu’une dixième partie du

profond désaccord de pensée et de sentiments dont il nous était

impossible d’ignorer l’existence dans notre Église d’Angleterre.

Du moins avais-je fini, après un peu d’expérience, par être en état de

reconnaître aussitôt, sur un simple coup d’œil à l’adresse du pasteur ou

de son église, le niveau doctrinal particulier de l’enseignement donné

dans une paroisse. Si bien que je m’étais accoutumé à adopter deux ou

trois plans différents de prédication, en rapport avec ce niveau des

paroisses où je devais prêcher. Dans les moins avancées de ces

paroisses, je prêchais simplement l’amour du Christ, ou les joies du

repentir, ou encore la paternité de Dieu, avec toute la ferveur qui

brûlait en moi, espérant que ces vérités produiraient leurs fruits

naturels normalement, un jour ou l’autre, dans les âmes de ceux qui

m’écoutaient. La seule fois qu’il me fut donné de prêcher dans l’abbaye

de Westminster, je concentrai toutes mes énergies dans un effort pour

montrer la personne du Christ au centre de toute la religion chrétienne,

m’abstenant de toucher à aucune doctrine plus définie. En quoi je ne me

montrais pas aussi courageux qu’un autre des membres de notre communauté

qui, dans les mêmes circonstances, avait osé dénoncer les «autels morts»

de la vénérable abbaye!

Mais cette nécessité même n’en était pas moins très pénible pour moi; et

c’est ainsi que par degrés, sans que je m’en rendisse bien compte sur le

moment, ma confiance dans la valeur divine de l’Église d’Angleterre

recommençait, une fois de plus, à s’ébranler. J’avais l’habitude, dans

mes moments d’angoisse, de revenir précipitamment à Mierfield, comme au

meilleur refuge: car là, tout au moins, je trouvais la paix et une

unanimité suffisante. Et puis j’avais découvert un moyen qui me semblait

alors tout à fait péremptoire. Je vais essayer d’indiquer brièvement en

quoi il consistait.

V

Autrefois, en ma qualité de partisan modéré de la Haute-Église, j’avais

admis que l’Église d’Angleterre, dans sa ressemblance supposée avec

l’Église «primitive», était la confession la plus orthodoxe de toute la

chrétienté. Il me semblait alors que Rome et l’Orient, d’un côté,

avaient erré par excès, tandis que les sectes non-conformistes, d’autre

part, avaient erré par défaut, sans compter que ces dernières, en

renonçant à la succession épiscopale, avaient expressément abandonné

toute place matérielle dans le Corps visible du Christ. Mais cette

position doctrinale de naguère s’était, depuis longtemps, écroulée sous

moi. En premier lieu j’avais vu l’impossibilité de croire que pendant un

millier d’années environ, entre le cinquième siècle et la Réforme, les

promesses du Christ eussent failli, et que pendant tout cet espace de

temps la corruption de l’hérésie eût souillé la pureté originelle de

l’Évangile. En second lieu j’avais commencé à percevoir que, dans

l’Église du Christ, il devait exister une voix vivante qui, sinon douée

d’une infaillibilité positive, devait du moins être considérée comme

autorisée. Je reconnaissais la nécessité de l’existence d’un évêque ou

d’un concile qui pût juger les théories nouvelles, répondre aux

nouvelles questions. Chose singulière, j’avais même tenté de trouver

cette voix vivante dans notre _Livre de Prières communes_ et dans les

Articles de notre Église anglicane, c’est-à-dire de voir en eux un

interprète définitif de la vieille foi apostolique! Mais maintenant

j’avais constaté l’inanité d’une telle tentative, puisque ces

formulaires eux-mêmes pouvaient être pris dans des sens tout à fait

différents. Le ritualiste, par exemple, affirme que le _Livre de

Prières_ nous enseigne la présence objective et réelle du Christ dans le

sacrement, tandis que le membre de la Basse-Église prétend n’y rien

découvrir d’autre qu’un simple symbole spirituel. Et lorsque, ensuite,

j’interrogeais avec désespoir les seuls éléments de l’Église

d’Angleterre qui eussent quelque ressemblance avec une voix vivante, les

décisions de nos évêques ou les résolutions des conférences

pan-anglicanes, je constatais que celles-ci ou bien étaient partagées,

ou bien refusaient de répondre, ou bien encore répondaient d’une manière

qu’il m’était impossible de concilier avec ce qui m’apparaissait

désormais constituer la foi chrétienne. De telle façon que la théorie de

la Haute-Église modérée m’était devenue inaccessible, et que je m’étais

vu forcé de me créer une théorie nouvelle, pour mon usage propre. Cette

théorie, je crus momentanément l’avoir trouvée à l’intérieur de l’église

ritualiste, et voici comment:

L’Église catholique, d’après mes vues nouvelles, consistait dans l’union

de toutes les Églises chrétiennes qui conservaient le _Credo_ et le

ministère apostolique. Cette réunion comprenait donc à la fois Rome,

Moscou, et Cantorbéry, comme aussi quelques sectes détachées, telles que

celle des vieux-catholiques, dont les doctrines m’étaient d’ailleurs

fort peu connues. Donc, cette «Église catholique» possédait une espèce

de voix propre: elle parlait par son consentement tacite. Là où Rome,

Moscou, et Cantorbéry étaient d’accord, je reconnaissais expressément la

voix du Saint-Esprit; sur les points où les trois Églises différaient de

doctrine, le champ restait libre pour l’opinion privée. Or, Cantorbéry

avait parfois chancelé dans son témoignage, mais il me semblait tout au

moins que jamais notre grand siège épiscopal n’avait émis une hérésie

positive. En conséquence, sur les points où Cantorbéry n’avait pas eu

l’occasion de parler, l’on devait admettre que ses vues étaient celles

du reste de la chrétienté catholique.

C’était là une théorie des plus commodes, car elle me permettait

d’embrasser, en fait, toutes les doctrines de l’Église catholique

propre, à l’exception de celles de l’infaillibilité papale et de la

nécessité d’une communion extérieure avec Rome. De cette manière, je

pouvais me procurer l’impression d’avoir derrière moi la tolérance

muette, sinon l’autorité explicite, de ma communion anglicane, et en

même temps l’autorité de l’Église tout entière du Christ.

On peut voir par là combien je m’étais éloigné déjà de l’ancienne

position _tractarienne_, n’admettant que l’appel à l’Église non divisée.

Au contraire, les divisions n’avaient aucune importance pour moi; le

schisme était impossible, en fait, aussi longtemps que se trouvaient

maintenus le _Credo_ et le ministère apostolique. J’avais également

laissé bien loin derrière moi mes anciennes positions, celles de mes

débuts dans le sacerdoce, et qui consistaient à regarder l’Église

d’Angleterre comme l’unique tronc sain d’un arbre pourri. Je m’étais

créé désormais une théorie beaucoup plus large, que je serais tenté

d’appeler «diffusive», et qui, vraiment, m’a fort bien suffi jusqu’au

jour où, tout d’un coup, je l’ai sentie à son tour s’effondrer

misérablement. A l’ombre de cette théorie, j’invoquais les saints, en

présence de petites images que j’avais dessinées moi-même et clouées

autour d’une statue de la Vierge; j’adorais le Christ dans son

sacrement, et j’avais même commencé à m’imprégner, pour la première

fois, d’un certain esprit de soumission catholique. Dès qu’une doctrine

m’était proposée qui avait en sa faveur l’autorité de l’Église

diffusive--c’est-à-dire sur laquelle Rome surtout s’était prononcée, et

que Cantorbéry n’avait point contredite--je l’acceptais de tout mon

cœur, en écartant aussitôt toutes mes préventions contre elle.

Je fus d’abord un peu embarrassé pour m’expliquer de quelle manière une

telle autorité parlait aux ignorants qui se trouvaient hors d’état de

rechercher les points particuliers de désaccord entre les trois grandes

Églises chrétiennes: mais, là encore, je finis peu à peu par me

constituer une théorie. Tout de même que le catholique romain ignorant

s’adresse à un prêtre qui est en communion avec l’autorité du Pontife

romain, de même le laïc ignorant de l’Église diffusive devait s’adresser

à un prêtre qui reconnaissait l’autorité de la dite Église; et c’est en

effet chose certaine, que si les laïcs de cette espèce recouraient à ce

moyen, ils trouveraient une unanimité à peu près suffisante. Je proposai

même cette vue à mes supérieurs, en 1903, comme un mode possible pour

moi d’échapper à mes dernières difficultés: mais j’eus le chagrin de

m’entendre affirmer qu’une telle vue n’était pas acceptable. Et j’avoue

que, alors ni maintenant, je n’ai compris pourquoi: car il me semble

que, si seulement l’on admet mon point de départ, cette théorie est la

seule issue logique et pratique qui en puisse résulter.

Les confessions d'un converti · 第 28 / 60 题