Nous demeurions dans une grande maison entourée de son propre jardin, au
sommet d’une hauteur dominant la vallée de la Calder. C’était une région
un peu enfumée, avec de hautes cheminées visibles tout à l’entour: mais
le large espace de terrain appartenant à la maison nous garantissait de
toute sensation de resserrement ou d’encombrement. Notre vie extérieure
était une adaptation des anciennes règles religieuses, où se combinaient
surtout les traditions monastiques des Rédemptoristes et des
Bénédictins. Quelques-uns des frères employaient presque tout leur temps
à des travaux d’érudition, s’occupant à éditer des ouvrages liturgiques,
des chants religieux, des écrits dogmatiques ou édifiants; et, à l’usage
de ces frères, la communauté possédait une riche bibliothèque d’environ
cinq mille volumes. Le reste des frères, qui formaient la majorité,
passaient une moitié de l’année en prières et en études dans la maison,
et l’autre moitié en travail de mission et d’évangélisation.
Nos journées s’écoulaient d’après un plan très pratique et très simple.
Levés vers six heures et demie, nous nous rendions aussitôt à la
chapelle pour la prière du matin, avec les psaumes de Primes, et pour
l’office de communion; à huit heures, nous déjeunions; à neuf heures
moins le quart, nous récitions l’office de Tierce et faisions une
méditation. Jusqu’à une heure, ensuite, nous travaillions dans la
bibliothèque ou dans nos chambres; et puis, après l’office de Sixte, et
les Intercessions, c’était le dîner. L’après-midi commençait par des
exercices corporels, promenade ou jardinage; à quatre heures et demie,
nous goûtions après avoir récité None. Et puis, de nouveau, nous
travaillions jusqu’à sept heures, où nous allions à la chapelle pour
chanter l’office du soir; nous soupions à la demie, et, après une petite
récréation et une ou deux heures de travail, nous récitions les Complies
à dix heures moins le quart, après quoi nous rentrions dans nos chambres
pour la nuit. Le samedi matin, une sorte de chapitre était tenu où, tous
agenouillés, nous faisions une confession publique de tous nos
manquements extérieurs à la règle.
La vie de la communauté, au moment où j’y entrai, se trouvait quelque
peu dans un état de transition. Les frères se dirigeaient, un peu à
tâtons, vers la création d’une règle plus stricte; et le fait est que,
au moment où je me suis séparé d’eux, quatre années plus tard, un
développement considérable s’était déjà produit dans le sens d’un mode
de vie plus complètement monastique. Le silence, par exemple, s’étendait
de plus en plus, à tel point que, durant les derniers temps, nous ne
pouvions plus parler depuis les Complies jusqu’au dîner du lendemain. Le
travail manuel, avec un nombre d’heures déterminé, était devenu une
règle absolue: nous cassions et transportions du charbon, nous cirions
nos souliers, et faisions nous-mêmes nos lits. Ma dernière tâche
manuelle à Mierfield a été la construction d’un escalier, dans la
carrière attenant à la maison. Je travaillais là tous les après-midi,
et, tout en taillant mes pierres, je roulais et retournais en moi-même
mes difficultés intérieures. De même encore le costume de la communauté,
qui d’abord avait été facultatif, évoluait continuellement vers la
prescription d’un véritable habit religieux, consistant en une soutane
du type bénédictin accompagnée d’une ceinture de cuir. A l’origine,
aussi, le chef de la communauté était ordinairement appelé notre
«doyen»; mais lorsque le révérend Gore fut nommé évêque de Birmingham,
et que nous nous fûmes choisi un nouveau chef, celui-ci fut dorénavant
revêtu du titre de «supérieur». J’ajouterai que le mot de «Père», pour
désigner les membres de la communauté, avait été d’abord plutôt
désapprouvé; vers la fin, au contraire, ce mot était devenu presque d’un
emploi général, encore qu’un ou deux membres continuassent à ne pas
goûter la signification qu’il impliquait. Tous ces divers changements,
ardemment désirés par une majorité dont je faisais partie, n’étaient pas
admis sans quelques protestations de la part de trois ou quatre membres
attachés aux vues anciennes; et bien que jamais je n’aie aperçu dans nos
rapports rien qui ressemblât à de l’amertume, je me rappelle que l’un
des frères, tout au moins, se trouva forcé de quitter la communauté au
moment du renouvellement annuel des vœux, faute pour lui de pouvoir
s’accommoder de toutes ces innovations, trop «romaines» à son gré.
Quant à ces vœux eux-mêmes, j’aurais plus de peine à les expliquer. Ils
ont été plus d’une fois spirituellement raillés dans la presse anglaise,
et je dois bien avouer aujourd’hui que les railleries dont on les a
accablés n’étaient pas sans quelque raison d’être. Nous étions supposés
nous engager au célibat, mais seulement jusqu’au jour où il nous
plairait de nous marier. En gros, la période de probation durait
normalement une année pleine, de juillet à juillet, après laquelle le
novice, si les votes de la communauté l’y autorisaient, se voyait admis
à faire sa profession. Celle-ci consistait en une promesse formelle
d’observer les règles de la communauté pendant treize mois, et en une
expression de l’intention délibérée d’appartenir à cette communauté pour
la vie entière. Cette profession n’était donc pas du tout une simple
épreuve: elle constituait, en pratique, une intention pour la vie
entière, mais avec faculté de se dédire si, pour un motif quelconque,
l’existence adoptée se montrait intolérable. La règle essentielle était
fondée sur les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. En
un mot, le régime de vie était un peu moins rigide que celui des
communautés catholiques ordinaires; mais, à coup sûr, il dépassait de
beaucoup en rigueur celui de congrégations dans le genre de l’Oratoire.
Nous étions alors au nombre d’environ quatorze frères, qui tous avaient
reçu les ordres de l’Église d’Angleterre, et qui tous avaient une
expérience personnelle du travail paroissial. Nous n’avions pas de
frères lais: les tâches domestiques indispensables que nous ne pouvions
pas accomplir nous-mêmes étaient faites par trois ou quatre serviteurs
payés. Depuis, le nombre des membres de la communauté s’est élevé à une
moyenne allant de vingt à trente; un vaste collège de la Résurrection a
été élevé sur les terrains dépendant de la communauté, et pourvoit à
l’éducation de jeunes gens pauvres en vue du ministère ecclésiastique.
Un prieuré a été ouvert à Leeds, et une maison de communauté à
Johannesburg, dans l’Afrique du Sud. Je crois savoir aussi que l’on a
essayé de s’ajoindre des frères lais. Pareillement l’on m’a dit que la
communauté était en train de se faire construire une chapelle. Pendant
que j’étais à Mierfield, nous nous servions pour nos offices d’une
grande chambre de la maison, très adroitement adaptée et ornée pour nos
cérémonies. Celles-ci étaient vraiment à la fois très pieuses et pleines
de dignité, mais ne s’élevaient pas, dans leur rituel, au-dessus du
niveau ordinaire de ce qu’on peut appeler le parti anglo-catholique.
Nous faisions usage de vêtements de toile blanche; mais plus tard, et
tout d’abord au moyen d’un don fait par moi à la communauté, nous avions
commencé à substituer aux aubes blanches des vêtements de couleur. Nous
ne nous refusions pas à employer l’encens, mais sans aucune cérémonie
spéciale; et quant à ce qui était de notre musique, nous chantions, le
plus souvent, un plain-chant non accompagné, adapté aux paroles du
_Livre de Prières_ anglican. Je dois le dire en toute franchise, nous ne
chantions pas bien; mais du moins faisions-nous de notre mieux, et je
n’oublierai pas aisément l’impression de mystère et de beauté qui
s’exhalait de nos offices chantés du dimanche matin. L’autel était du
type moyen anglican, avec deux cierges sur l’autel lui-même, deux autres
sur les piliers des rideaux, et deux autres encore sur les côtés du
chœur. Nous avions également une lampe de sanctuaire, mais dont la vue
m’était toujours un peu désagréable, étant donné que la présence de
cette lampe ne répondait à aucune signification définie.