VII

Je me préparai pendant dix-huit mois à recevoir les ordres. Le maître

qui me dirigeait dans cette préparation était le doyen Vaughan, de

Llandaff, homme tout à fait exceptionnel, unique en son genre; et c’est

sans doute à cause du charme extraordinaire de sa personne, comme aussi

de sa haute spiritualité, que mon père avait décidé de me confier à lui,

malgré la divergence de ses vues et de celles du doyen. Je crois bien

que, à maints égards, le doyen Vaughan était le prédicateur le plus

remarquable que j’aie jamais entendu. Il écrivait ses sermons avec un

soin infini, les élaborait mot par mot, toujours prêt à détruire le

manuscrit entier pour le recommencer à nouveau d’un bout à l’autre, s’il

se trouvait interrompu pendant sa rédaction; après quoi il prononçait le

sermon exactement tel qu’il l’avait mis sur son papier, presque sans

aucun geste, sauf de légers et rapides coups d’œil sur l’auditoire et

quelques timides mouvements de tête. Sa langue anglaise était absolument

parfaite, n’ayant d’égales, me semble-t-il, que celles de Ruskin et de

Newman. Sa voix était souple et polie et pénétrante comme la lame d’une

épée; mais, bien haut encore par-dessus tout cela, il possédait une

sorte de magnétisme personnel qui affectait tout auditeur un peu raffiné

de la même manière qu’un chant musical. Ses croyances étaient très

nettement celles de la secte évangélique. Je garde encore quelque part

un ou deux cahiers de notes prises par moi, sous son influence, touchant

les sacrements du baptême et de la Cène, et qui déniaient expressément à

ces deux «rites» toute valeur sacramentelle. Et pourtant la foi du doyen

Vaughan était d’une force si rayonnante, et si intense son amour pour la

personne de Notre-Seigneur, que ses élèves, quels qu’ils fussent,

n’avaient nullement conscience de ce qui pouvait manquer à son

enseignement pour se conformer à leurs propres vues. Aussi longtemps que

nous étions sous son charme, c’était comme si nous eussions eu

l’impression que rien d’autre ne pouvait être nécessaire que l’amour de

Dieu, tel que nous le voyions au cœur de notre maître.

La femme de celui-ci, sœur du doyen Stanley, était, elle aussi, une

personne remarquable, et d’une grande influence sur les élèves de son

mari. Cette étrange vieille dame, qui ressemblait par le visage à la

reine Victoria, était sûrement l’une des femmes les plus intelligentes

de sa génération. Pleine d’esprit, elle causait et écrivait avec un

éclat merveilleux; et c’était un réel plaisir de se trouver en sa

compagnie. Lorsque trois ou quatre d’entre nous étions invités à dîner

chez le doyen, nous avions coutume de comparer nos billets d’invitation,

pour nous régaler du spectacle de l’étonnante variété des expressions de

Mme Vaughan. Le fait est que chacun des billets était entièrement

différent des autres, mais tous avec la même vie et le même attrait. Je

me rappelle encore l’amusement discret du doyen lorsqu’il découvrit que,

pendant une grave maladie qu’il avait traversée, sa femme, désespérant

de sa guérison, avait loué une maison où elle comptait se retirer dès le

début de son veuvage. Il nous raconta tous les détails de la chose en

présence de sa femme, pendant que celle-ci faisait de vagues gestes ou

grimaces de protestation.

--Non, ma chère amie,--lui dit enfin le doyen, avec des yeux qui

brillaient comme des étoiles,--vous voyez que, tout de même, je ne suis

pas encore mort; et je crains bien que vous ne puissiez pas entrer dans

votre nouvelle maison pour le moment!

Nous menions à Llandaff une vie très innocente, lisant chaque matin le

Nouveau Testament en grec avec le doyen, composant toutes les semaines

un sermon qu’il nous corrigeait, jouant beaucoup au football, et

assistant tous les jours à un office dans la cathédrale. L’un des jours

les plus orgueilleux de toute mon existence fut celui où j’eus l’honneur

d’être choisi par un club pour faire partie du petit groupe de ses

membres qui allaient engager le défi annuel contre les joueurs de

football de Cardiff. Mais je dois ajouter que, pendant ce séjour à

Llandaff, et malgré le vigoureux évangélisme du doyen, je commençai à

ressentir les premiers éléments d’une aspiration religieuse plus

«catholique»; ce fut alors que, pour la première fois de ma vie,

notamment, je commençai à préférer recevoir la communion avant tout

repas. Cela me venait en partie de l’influence d’un «ritualiste» très

pieux, avec qui je m’étais lié d’une étroite amitié; _John Inglesant_,

aussi, avait repris un peu de son ancien pouvoir sur moi; et je fis même

alors un ou deux voyages aux environs de Llandaff pour chercher une

maison où je pourrais fonder une institution ressemblant à celle du

Little Gidding de Nicolas Ferrar[3], avec cette seule différence

essentielle que les femmes seraient strictement exclues de la maison

nouvelle. Les habitants de celle-ci auraient à vivre dans une retraite

profonde, une espèce de solitude érudite et poétique: mais je ne me

souviens pas que le renoncement à soi-même, sous aucune forme, dût jouer

un rôle dans l’institution projetée. Du moins l’intention première de

celle-ci était-elle excellente: car l’objet principal de la vie que je

rêvais d’organiser, dans mon Little Gidding, était d’accroître l’union

de nos âmes avec la personne de Notre-Seigneur.

[3] Communauté anglicane du début du dix-septième siècle, décrite par

SHORTHOUSE, dans son _John Inglesant_.

Les confessions d'un converti · 第 14 / 60 题