Je me préparai pendant dix-huit mois à recevoir les ordres. Le maître
qui me dirigeait dans cette préparation était le doyen Vaughan, de
Llandaff, homme tout à fait exceptionnel, unique en son genre; et c’est
sans doute à cause du charme extraordinaire de sa personne, comme aussi
de sa haute spiritualité, que mon père avait décidé de me confier à lui,
malgré la divergence de ses vues et de celles du doyen. Je crois bien
que, à maints égards, le doyen Vaughan était le prédicateur le plus
remarquable que j’aie jamais entendu. Il écrivait ses sermons avec un
soin infini, les élaborait mot par mot, toujours prêt à détruire le
manuscrit entier pour le recommencer à nouveau d’un bout à l’autre, s’il
se trouvait interrompu pendant sa rédaction; après quoi il prononçait le
sermon exactement tel qu’il l’avait mis sur son papier, presque sans
aucun geste, sauf de légers et rapides coups d’œil sur l’auditoire et
quelques timides mouvements de tête. Sa langue anglaise était absolument
parfaite, n’ayant d’égales, me semble-t-il, que celles de Ruskin et de
Newman. Sa voix était souple et polie et pénétrante comme la lame d’une
épée; mais, bien haut encore par-dessus tout cela, il possédait une
sorte de magnétisme personnel qui affectait tout auditeur un peu raffiné
de la même manière qu’un chant musical. Ses croyances étaient très
nettement celles de la secte évangélique. Je garde encore quelque part
un ou deux cahiers de notes prises par moi, sous son influence, touchant
les sacrements du baptême et de la Cène, et qui déniaient expressément à
ces deux «rites» toute valeur sacramentelle. Et pourtant la foi du doyen
Vaughan était d’une force si rayonnante, et si intense son amour pour la
personne de Notre-Seigneur, que ses élèves, quels qu’ils fussent,
n’avaient nullement conscience de ce qui pouvait manquer à son
enseignement pour se conformer à leurs propres vues. Aussi longtemps que
nous étions sous son charme, c’était comme si nous eussions eu
l’impression que rien d’autre ne pouvait être nécessaire que l’amour de
Dieu, tel que nous le voyions au cœur de notre maître.
La femme de celui-ci, sœur du doyen Stanley, était, elle aussi, une
personne remarquable, et d’une grande influence sur les élèves de son
mari. Cette étrange vieille dame, qui ressemblait par le visage à la
reine Victoria, était sûrement l’une des femmes les plus intelligentes
de sa génération. Pleine d’esprit, elle causait et écrivait avec un
éclat merveilleux; et c’était un réel plaisir de se trouver en sa
compagnie. Lorsque trois ou quatre d’entre nous étions invités à dîner
chez le doyen, nous avions coutume de comparer nos billets d’invitation,
pour nous régaler du spectacle de l’étonnante variété des expressions de
Mme Vaughan. Le fait est que chacun des billets était entièrement
différent des autres, mais tous avec la même vie et le même attrait. Je
me rappelle encore l’amusement discret du doyen lorsqu’il découvrit que,
pendant une grave maladie qu’il avait traversée, sa femme, désespérant
de sa guérison, avait loué une maison où elle comptait se retirer dès le
début de son veuvage. Il nous raconta tous les détails de la chose en
présence de sa femme, pendant que celle-ci faisait de vagues gestes ou
grimaces de protestation.
--Non, ma chère amie,--lui dit enfin le doyen, avec des yeux qui
brillaient comme des étoiles,--vous voyez que, tout de même, je ne suis
pas encore mort; et je crains bien que vous ne puissiez pas entrer dans
votre nouvelle maison pour le moment!
Nous menions à Llandaff une vie très innocente, lisant chaque matin le
Nouveau Testament en grec avec le doyen, composant toutes les semaines
un sermon qu’il nous corrigeait, jouant beaucoup au football, et
assistant tous les jours à un office dans la cathédrale. L’un des jours
les plus orgueilleux de toute mon existence fut celui où j’eus l’honneur
d’être choisi par un club pour faire partie du petit groupe de ses
membres qui allaient engager le défi annuel contre les joueurs de
football de Cardiff. Mais je dois ajouter que, pendant ce séjour à
Llandaff, et malgré le vigoureux évangélisme du doyen, je commençai à
ressentir les premiers éléments d’une aspiration religieuse plus
«catholique»; ce fut alors que, pour la première fois de ma vie,
notamment, je commençai à préférer recevoir la communion avant tout
repas. Cela me venait en partie de l’influence d’un «ritualiste» très
pieux, avec qui je m’étais lié d’une étroite amitié; _John Inglesant_,
aussi, avait repris un peu de son ancien pouvoir sur moi; et je fis même
alors un ou deux voyages aux environs de Llandaff pour chercher une
maison où je pourrais fonder une institution ressemblant à celle du
Little Gidding de Nicolas Ferrar[3], avec cette seule différence
essentielle que les femmes seraient strictement exclues de la maison
nouvelle. Les habitants de celle-ci auraient à vivre dans une retraite
profonde, une espèce de solitude érudite et poétique: mais je ne me
souviens pas que le renoncement à soi-même, sous aucune forme, dût jouer
un rôle dans l’institution projetée. Du moins l’intention première de
celle-ci était-elle excellente: car l’objet principal de la vie que je
rêvais d’organiser, dans mon Little Gidding, était d’accroître l’union
de nos âmes avec la personne de Notre-Seigneur.
[3] Communauté anglicane du début du dix-septième siècle, décrite par
SHORTHOUSE, dans son _John Inglesant_.