MES AMIS,

Merci pour votre bonne lettre. Le pays peut disposer de moi comme il

l'entendra; votre persévérante confiance me sera un encouragement...

ou une consolation.

Vous me dites qu'on me fait passer pour _socialiste_. Que puis-je

répondre? Mes écrits sont là. À la doctrine Louis Blanc n'ai-je pas

opposé _Propriété et Loi_; à la doctrine Considérant, _Propriété et

Spoliation_; à la doctrine Leroux, _Justice et Fraternité_; à la

doctrine Proudhon, _Capital et Rente_; au comité Mimerel,

_Protectionnisme et Communisme_; au papier-monnaie, _Maudit Argent_;

au Manifeste Montagnard, _L'État_?--Je passe ma vie à combattre le

_socialisme_. Il serait bien douloureux pour moi qu'on me rendit

cette justice partout, excepté dans le département des Landes.

On a rapproché mes votes de ceux de l'_extrême gauche_. Pourquoi

n'a-t-on pas signalé aussi les occasions où j'ai voté avec la

_droite_?

Mais, me direz-vous, comment avez-vous pu vous trouver

alternativement dans deux camps si opposés? Je vais m'expliquer.

Depuis un siècle, les partis prennent beaucoup de noms, beaucoup de

prétextes; au fond, il s'agit toujours de la même chose: la lutte

des pauvres contre les riches.

Or, les pauvres demandent _plus_ que ce qui est juste, et les riches

refusent _même_ ce qui est juste. Si cela continue, la _guerre

sociale_, dont nos pères ont vu le premier acte en 93, dont nous

avons vu le second acte en juin,--cette guerre affreuse et

fratricide n'est pas près de finir. Il n'y a de conciliation

possible que sur le terrain de la _justice_, en tout et pour tous.

Après février, le peuple a mis en avant une foule de prétentions

iniques et absurdes, mêlées à des réclamations fondées.

Que fallait-il pour conjurer la guerre sociale?

Deux choses:

1º Réfuter comme écrivain, repousser comme législateur les

prétentions iniques;

2º Appuyer comme écrivain, admettre comme législateur les

réclamations fondées.

C'est la clef de ma conduite.

Au premier moment de la Révolution, les espérances populaires

étaient très-exaltées et ne connaissaient pas de limites, même dans

notre département; et rappelez-vous qu'on ne me trouvait pas assez

_rouge_. C'était bien pis à Paris; les ouvriers étaient organisés,

armés, maîtres du terrain, à la merci des plus fougueux démagogues.

Le début de l'Assemblée nationale dut être une oeuvre de résistance.

Elle se concentra surtout dans le _Comité des finances_, composé

d'hommes appartenant à la classe riche. Résister aux exigences

folles et subversives, repousser l'impôt progressif, le

papier-monnaie, l'accaparement de l'industrie privée par l'État, la

suspension des dettes nationales, telle fut sa laborieuse tâche. J'y

ai pris ma part; et, je vous le demande, Citoyens, si j'avais été

_socialiste_, ce comité m'aurait-il appelé huit fois de suite à la

vice-présidence?

Une fois l'oeuvre de _résistance_ accomplie, restait à réaliser

l'oeuvre de _réforme_, à l'occasion du budget de 1849. Que de taxes

mal réparties à modifier! que d'entraves à supprimer! Car, enfin,

cette _conscription_ (appelée depuis recrutement), impôt de sept ans

de vie, _tiré au sort_! ces _droits réunis_ (appelés aujourd'hui

contributions indirectes), impôt _progressif à rebours_, puisqu'il

frappe en proportion de la misère; ne sont-ce pas là des _griefs

fondés_ de la part du peuple? Après les journées de juin, quand

l'anarchie a été vaincue, l'Assemblée nationale a pensé que le temps

était venu d'entrer résolument, spontanément, dans cette voie de

réparation commandée par l'équité et même par la prudence.

Le _Comité des finances_, par sa composition, était moins disposé à

cette seconde tache qu'à la première. De nouveaux éléments s'y

étaient introduits par les élections partielles, et l'on y entendait

dire à chaque instant: Loin de modifier les taxes, nous serions bien

heureux, si nous pouvions rétablir les choses absolument comme elles

étaient avant février.

C'est pourquoi l'Assemblée confia à une commission de trente membres

le soin de préparer le budget. Elle chargea une autre commission de

mettre l'impôt des boissons en harmonie avec les principes de

liberté et d'égalité inscrits dans la Constitution. J'ai fait partie

des deux; et autant j'avais été ardent à repousser les exigences

utopiques, autant je l'ai été à réaliser de justes réformes.

Il serait trop long de raconter ici comment les bonnes intentions de

l'Assemblée ont été paralysées. L'histoire le dira. Mais vous pouvez

comprendre ma ligne de conduite. Ce qu'on me reproche, c'est

précisément ce dont je m'honore. Oui, j'ai voté avec la droite

contre la gauche, quand il s'est agi de résister au débordement des

fausses idées populaires. Oui, j'ai voté avec la gauche contre la

droite, quand les légitimes griefs de la classe pauvre et souffrante

ont été méconnus.

Il se peut que, par là, je me sois aliéné les deux partis, et que je

reste écrasé au milieu. N'importe. J'ai la conscience d'avoir été

fidèle à mes engagements, logique, impartial, juste, prudent, maître

de moi-même. Ceux qui m'accusent se sentent, sans doute, la force de

mieux faire. S'il en est ainsi, que le pays les nomme à ma place. Je

m'efforcerai d'oublier que j'ai perdu sa confiance, en me rappelant

que je l'ai obtenue une fois; et ce n'est pas un léger froissement

d'amour-propre qui effacera la profonde reconnaissance que je lui

dois.

Je suis, mes chers Compatriotes, votre dévoué.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 139 / 148 题