Vous avez jugé à propos de mettre en circulation une lettre que j'ai
eu l'honneur de vous adresser et la réponse que vous avez bien voulu
y faire. Je ne vous en fais pas de reproche. Vous prévoyiez sans
doute que nous nous trouverions aux élections dans des camps
opposés; et si ma correspondance vous révélait en moi un homme
professant des opinions fausses et dangereuses, vous étiez en droit
d'avertir le public. J'admets que vous vous êtes décidé sous
l'influence de cette seule préoccupation d'intérêt général.
Peut-être eût-il été plus convenable d'opter entre une réserve
absolue et une publicité entière. Vous avez préféré quelque chose
qui n'est ni l'un ni l'autre: le colportage officieux, insaisissable
d'une lettre dont je n'ai pas gardé la minute et dont je ne puis par
conséquent expliquer et défendre les expressions. Soit. Je n'ai pas
le plus léger doute sur la fidélité du copiste qui a été chargé de
la reproduire, et cela me suffit.
Mais, monsieur, cela suffit-il pour remplir votre but, qui est sans
doute d'éclairer la religion de MM. les électeurs? Ma lettre a
rapport à un fait particulier, ensuite à une doctrine politique. Le
fait, je l'ai à peine indiqué, et cela est tout simple, puisque je
m'adressais à quelqu'un qui en connaissait toutes les circonstances.
La doctrine, je l'ai ébauchée comme on peut le faire en style
épistolaire. Cela ne suffit pas pour le public; et puisque vous
l'avez saisi, permettez-moi de le saisir à mon tour.
Je répugne trop à introduire des noms propres dans ce débat pour
insister sur le fait particulier. Le besoin de ma défense
personnelle pourrait seul m'y décider, et je me hâte d'en venir à la
grande question politique qui fait le sujet de votre lettre:
_l'incompatibilité du mandat législatif avec les fonctions
publiques_.
Je le déclare d'avance: je ne demande pas précisément que les
fonctionnaires soient exclus de la Chambre; ils sont citoyens et
doivent jouir des droits de la cité; mais qu'ils n'y soient admis
qu'à titre de citoyens et non à titre de fonctionnaires. Que s'ils
veulent représenter la nation sur qui s'exécute la loi, ils ne
peuvent pas être les exécuteurs de la loi. Que s'ils veulent
représenter le public qui paye son gouvernement, ils ne peuvent pas
être les agents salariés du gouvernement. Leur présence à la Chambre
me semble devoir être subordonnée à une mesure indispensable, que
j'indiquerai plus tard, et j'ajoute sans hésiter qu'il y a, à mes
yeux du moins, cent fois plus d'inconvénients à les y admettre sans
condition qu'à les en exclure sans rémission.
«Votre thèse est fort vaste (dites-vous); si je traitais _à
priori_ la question des incompatibilités, je commencerais à
blâmer cette tendance au soupçon qui me semble peu libérale.»
Mais, monsieur, qu'est-ce que l'ensemble de nos lois, sinon une
série de précautions contre les dangereuses tendances du coeur
humain? Qu'est-ce que la constitution? que sont toutes ces balances,
équilibres, pondérations de pouvoirs, sinon un système de barrières
opposées à leurs usurpations possibles et même fatales, en l'absence
de tout frein? Qu'est-ce que la religion elle-même, au moins dans
une de ses parties essentielles, sinon une source de grâces
destinées par la Providence à porter remède à la faiblesse native
et, par conséquent, _prévue_ de notre nature? Si vous vouliez
effacer de nos symboles, de nos chartes et de nos codes tout ce qu'y
a déposé ce que vous appelez le _soupçon_, et que j'appelle la
prudence, vous rendriez la tâche des légistes bien facile, mais le
sort des hommes bien précaire. Si vous croyez l'homme infaillible,
brûlez les lois et les chartes. Si vous le croyez faillible, alors,
quand il s'agit d'une incompatibilité ou même d'une loi quelconque,
la question n'est pas de savoir si elle est fondée sur le soupçon,
mais sur un soupçon impartial, raisonnable, éclairé, ou plutôt sur
une prévision malheureusement justifiée par l'indélébile infirmité
du coeur de l'homme.
Ce reproche de tendances soupçonneuses a été si souvent dirigé
contre quiconque réclame une réforme parlementaire, que je crois
devoir mettre quelque insistance à le repousser. Dans l'extrême
jeunesse, quand nous venons d'échapper à l'atmosphère de la Grèce et
de Rome, où l'université nous force de recevoir nos premières
impressions, il est vrai que l'amour de la liberté se confond trop
souvent en nous avec l'impatience de toute règle, de tout
gouvernement, et, par suite, avec une puérile aversion pour les
fonctions et les fonctionnaires. Pour ce qui me regarde, l'âge et la
méditation m'ont parfaitement guéri de ce travers. Je reconnais que,
sauf le cas d'abus, dans la vie publique ou dans la vie privée,
chacun rend à la société des services analogues. Dans celle-ci, on
satisfait le besoin qu'elle a de nourriture et de vêtement; dans
l'autre, le besoin qu'elle a d'ordre et de sécurité. Je ne m'élève
donc pas en principe contre les fonctions publiques; je ne soupçonne
individuellement aucun fonctionnaire; j'en estime un grand nombre,
et je suis fonctionnaire moi-même quoiqu'à un rang fort modeste. Si
d'autres ont plaidé la cause des _incompatibilités_, sous
l'influence d'une étroite et chagrine jalousie ou des alarmes d'une
démocratie ombrageuse, je puis poursuivre le même but sans
m'associer à ces sentiments. Certes, sans franchir les limites d'une
défiance raisonnable, il est permis de tenir compte des passions des
hommes ou plutôt de la nature des choses.
Or, monsieur, quoique les fonctions publiques et les industries
privées aient ceci de commun, que les unes et les autres rendent à
la société des services analogues, on ne peut nier qu'elles
diffèrent par une circonstance qu'il est essentiel de remarquer.
Chacun est libre d'accepter ou de refuser les services de
l'industrie privée, de les recevoir dans la mesure qui lui convient
et d'en débattre le prix. Tout ce qui concerne les services publics,
au contraire, est réglé d'avance par la loi; elle soustrait à notre
libre arbitre, elle nous prescrit la quantité et la qualité que
nous en devrons consommer (passez-moi ce langage un peu trop
technique), ainsi que la rémunération qui y sera attachée. C'est
pourquoi, à ce qu'il me semble, il appartient à ceux en faveur de
qui et aux dépens de qui ce genre de services est établi, d'agréer
au moins la loi qui en détermine l'objet, l'étendue et le salaire.
Si le domaine de la coiffure était régi par la loi, et si nous
laissions aux perruquiers le soin de la faire, il est à croire (sans
vouloir froisser ici la susceptibilité de MM. les perruquiers, sans
montrer une _tendance au soupçon_ peu libérale, et raisonnant
d'après la connaissance que l'on peut avoir du coeur humain), il est
à croire, dis-je, que nous serions bientôt coiffés outre mesure,
jusqu'à en être tyrannisés, jusqu'à épuisement de nos bourses. De
même, lorsque MM. les électeurs font faire les lois qui règlent la
production et la rémunération de la _sécurité_ ou de tout autre
produit gouvernemental, par les fonctionnaires qui vivent de ce
travail, il me paraît incontestable qu'ils s'exposent à être
_administrés_ et _imposés_ au delà de toute mesure raisonnable.
Poursuivi par l'idée que nous obéissons à une tendance au soupçon
peu libérale, vous ajoutez:
«Dans des époques d'intolérance, on aurait dit aux candidats: Ne
sois ni protestant ni juif; aujourd'hui on dit: Ne sois pas
fonctionnaire.»
Alors on aurait été absurde, aujourd'hui on est conséquent. Juifs,
protestants et catholiques, régis par les mêmes lois, payant les
mêmes impôts, nous les votons au même titre. Comment le symbole
religieux serait-il un motif soutenable d'exclusion pour l'un
d'entre nous? Mais quant à ceux qui appliquent la loi et vivent de
l'impôt, l'interdiction de les voter n'a rien d'arbitraire.
L'administration elle-même agit selon ce principe et témoigne ainsi
qu'il est conforme au bon sens. M. Lacave-Laplagne ne fait pas
inspecter la comptabilité par les comptables. Ce n'est pas lui,
c'est la nature même de ces deux ordres de fonctions qui en fait
l'incompatibilité. Ne trouveriez-vous pas plaisant que M. le
Ministre la fondât sur le symbole religieux, la longueur du nez ou
la couleur des cheveux? L'analogie que vous me proposez est de cette
force.
«Je trouve qu'il faut des motifs bien graves, bien patents, bien
avérés pour demander une exception contre quelqu'un. En général,
cette pensée est mauvaise et rétrograde.»
Entendez-vous faire la satire de la Charte? Elle prononce
l'exclusion de quiconque ne paye pas 500 fr. d'impôts sur le simple
_soupçon_ que, qui n'a pas de fortune, n'a pas d'indépendance. Ne me
conformé-je pas à son esprit, lorsque, n'ayant qu'un suffrage à
donner et forcé d'_excepter_ tous les candidats, hors un, je laisse
dans l'_exception_ celui qui, ayant de la fortune, peut-être, mais
la tenant du ministre, me semble plus dépendant que s'il n'en avait
pas?
«Je suis pour l'axiome progressif: _Sunt favores ampliandi, sunt
odia restringenda._»
_Sunt favores ampliandi!_ Ah! monsieur, je crains bien qu'il n'y ait
que trop de gens de ce système. Quoi qu'il en soit, je demande si la
députation est faite pour les députés ou pour le public. Si c'est
pour le public, montrez-moi donc ce qu'il gagne à y envoyer des
fonctionnaires. Je vois bien que cela tend à _élargir_ le budget,
mais non sans _restreindre_ les ressources des contribuables.
_Sunt odia restringenda!_ Les fonctions et les dépenses inutiles,
voilà les _odia_ qu'il s'agit de restreindre: Dites-moi donc comment
on peut l'attendre de ceux qui remplissent les unes et engloutissent
les autres?
Toutefois, il est un point sur lequel nous serons d'accord. C'est
l'extension des droits électoraux. À moins que vous ne les rangiez
parmi les _odia restringenda_, il faut bien que vous les mettiez au
nombre des _favores ampliandi_, et votre généreux aphorisme nous
répond que la réforme électorale peut compter sur vous.
«J'ai confiance dans le jeu de nos institutions (spécialement
sans doute de celle qui fait l'objet de cette correspondance). Je
le crois propre à produire la moralité. Cette condition des
sociétés réside nécessairement dans les électeurs; elle se résume
dans l'élu, elle passe dans le vote des majorités, etc.»
Voilà, certes, un tableau fort touchant, et j'aime cette moralité
qui s'élève de la base au sommet de l'édifice. J'en pourrais tracer
un moins optimiste et montrer l'immoralité politique descendant du
sommet à la base. Lequel des deux serait le plus vrai? Quoi! la
confusion dans les mêmes mains du vote et de l'exécution des lois,
du vote et du contrôle du budget produire la moralité! Si je
consulte la logique, j'ai peine à le comprendre. Si je regarde les
faits, j'ai encore plus de peine à le voir.
Vous invoquez la maxime: _Quid leges sine moribus?_ Je ne fais pas
autre chose. Je n'ai pas fait le procès à la loi, mais aux
électeurs. J'ai émis le voeu qu'ils se fissent représenter par des
députés dont les intérêts fussent en harmonie et non en opposition
avec les leurs propres. C'est bien là une affaire de moeurs. La loi
ne nous interdit pas de nommer des fonctionnaires, mais elle ne nous
y oblige pas non plus. Je ne dissimule pas qu'il me semblerait
raisonnable qu'elle contînt à cet égard quelques précautions. En
attendant, prenons-les nous-mêmes: _Quid leges sine moribus?_
J'avais dit: «À tort ou à raison, c'est une idée très-arrêtée en moi
que les députés sont les contrôleurs du _pouvoir_.»
Vous raillez sur les mots _à tort ou à raison_. Soit; je vous les
abandonne. Substituez-y ceux-ci: Je puis me tromper, mais c'est en
moi une idée arrêtée que les députés sont les contrôleurs du
_pouvoir_.
_De quel pouvoir?_ Demandez-vous.--Évidemment du _pouvoir
exécutif_. Vous dites: «Je ne reconnais que trois _pouvoirs_: le
Roi, la Chambre des pairs et la Chambre des députés.»--Si nous
remontons aux principes abstraits, je me verrai forcé de différer
d'opinion avec vous, car je ne reconnais originairement qu'un
pouvoir: LE POUVOIR NATIONAL. Tous les autres sont délégués; et
c'est parce que le pouvoir exécutif est délégué que la nation a le
droit de le contrôler. Et c'est pour que ce contrôle ne soit pas
dérisoire que la nation, selon mon humble avis, ferait sagement de
ne pas remettre aux mêmes mains et le pouvoir et le contrôle.
Assurément, elle est maîtresse de le faire. Elle est maîtresse de
s'attirer, comme elle le fait, des entraves et des taxes. En cela,
elle me paraît inconséquente, et plus inconséquente encore de se
plaindre du résultat. Vous croyez que j'en veux beaucoup à
l'administration; point du tout, je l'admire, je la trouve bien
généreuse, quand le public lui fait la partie si belle, de se
contenter d'un budget de 14 à 1,500 millions. Depuis trente ans,
c'est à peine si les impôts ont doublé. Il y a là de quoi être
surpris, et il faut bien reconnaître que l'avidité du fisc est
restée fort au-dessous de l'imprudence des contribuables.
Vous trouvez vague cette pensée: «La mission des députés est de
tracer le cercle où le pouvoir doit s'exercer.»--«Ce cercle,
dites-vous, est tout tracé, c'est la Charte.»
J'avoue que je ne sais pas, dans la Charte, une seule disposition
qui ait rapport à la question. Il faut bien que nous ne nous
entendions pas; je vais tâcher d'expliquer ma pensée.
Une nation peut être plus ou moins administrée. En France et sous
l'empire de la Charte, il est une foule de services qui peuvent
sortir du domaine de l'industrie privée pour être confiés à la
puissance publique et réciproquement. Naguère, on a disputé
très-chaudement pour savoir auquel de ces deux modes d'activité
resteraient les chemins de fer. On dispute plus chaudement encore la
question de savoir auquel des deux doit appartenir l'éducation. Un
jour, peut-être, le même doute s'élèvera au sujet des cultes. Il est
tel pays, comme les États-Unis, où l'État ne s'en mêle pas et s'en
trouve bien. Ailleurs, en Russie et en Turquie, par exemple, le
système contraire a prévalu. Dans les Îles Britanniques, aussitôt
que l'agitation pour l'affranchissement des échanges sera apaisée
par son triomphe, une autre agitation se prépare pour faire
prédominer, en matière de religion, le _voluntary system_, ou le
renversement de l'Église établie. J'ai parlé de la liberté des
échanges; chez nous, le gouvernement s'est fait, par le jeu des
tarifs, le régulateur de l'industrie. Tantôt il favorise
l'agriculture aux dépens des fabriques, tantôt les fabriques aux
dépens de l'agriculture; et il a même la singulière prétention de
faire prospérer toutes les branches de travail aux dépens les unes
des autres.--C'est lui qui opère exclusivement le transport des
lettres, la manutention des poudres et des tabacs, etc., etc.
Il y a donc un partage à faire entre l'activité privée et l'activité
collective ou gouvernementale. D'un côté, beaucoup de gens sont
enclins à accroître indéfiniment les attributions de l'État. Les
visionnaires les plus excentriques, comme Fourier, se rencontrent
sur ce point avec les hommes d'État les plus pratiques, comme M.
Thiers. Suivant ces puissants génies, l'État doit être, bien entendu
sous leur suprême direction, le grand justicier, le grand pontife,
le grand instituteur, le grand ingénieur, le grand industriel, le
grand bienfaiteur du peuple. D'un autre côté, beaucoup de bons
esprits soutiennent la thèse contraire; et il y en a qui vont même
jusqu'à désirer que le gouvernement soit contenu dans ses
attributions essentielles, qui sont de garantir la sécurité des
personnes et des propriétés, de prévenir et réprimer la violence et
le désordre, d'assurer à chacun le libre exercice de ses facultés et
la naturelle récompense de ses efforts. Ce n'est déjà pas sans
quelque danger, disent-ils, que la nation confie à un corps
hiérarchiquement organisé le redoutable dépôt de la force publique.
Il le faut bien; mais du moins qu'elle se garde de lui donner encore
autorité sur les consciences, sur les intelligences, sur
l'industrie, si elle ne veut être réduite à l'état de propriété, à
l'état de chose.
Et c'est pour cela qu'il y a une Charte. Et c'est pour cela que dans
cette Charte il y a un article 15: «Toute loi d'impôt doit être
d'abord votée par la Chambre des députés.» Car, remarquez-le bien,
chaque invasion de la puissance publique, dans le domaine de
l'activité privée, implique une taxe. Si le gouvernement prétend
s'emparer de l'éducation, il lui faut des professeurs à gages et
partant une taxe. S'il aspire à soumettre nos consciences à un
symbole, il lui faut un clergé et partant une taxe. S'il doit
exécuter les chemins de fer et les canaux, il lui faut un capital et
partant une taxe. S'il doit faire des conquêtes en Afrique et dans
l'Océanie, il lui faut des armées, une marine, et partant une taxe.
S'il doit _pondérer_ les profits des diverses industries par
l'action des tarifs, il lui faut une douane et partant une taxe.
S'il est chargé de fournir à tous du travail et du pain, il lui faut
des taxes et toujours des taxes.
Or, par cela même que, selon notre droit public, la nation n'est pas
la propriété de son gouvernement, que c'est pour elle et non pour
lui qu'existent la religion, l'éducation, l'industrie, les chemins
de fer, etc., c'est à elle et non à lui qu'il appartient de décider
quels services lui seront confiés, quels lui seront retirés. Elle en
a le moyen dans l'article 15 de la Charte. Il lui suffit de refuser
une taxe pour acquérir par cela même une liberté.
Mais si elle abandonne à l'État et à ses agents, au pouvoir
exécutif et à ses instruments, le soin de fixer ce grand départ
entre le domaine de l'activité collective et celui de l'activité
privée; si, de plus, elle leur livre l'article 15 de la Charte,
n'est-il pas à croire qu'elle sera bientôt administrée à merci et à
miséricorde? qu'on créera indéfiniment des fonctions pour substituer
dans chaque branche le service forcé au service volontaire, et aussi
des impôts pour alimenter ces fonctions? et est-il possible
d'apercevoir un terme quelconque à cet enchaînement d'usurpations et
de taxes qui se nécessitent les unes les autres? car, sans songer à
attaquer les individus, ni à exagérer les penchants dangereux de
l'homme, ne pouvons-nous pas affirmer qu'il est dans la nature de
tout corps constitué et organisé de tendre à s'agrandir, à absorber
toutes les influences, tous les pouvoirs, toutes les richesses?
Eh bien, monsieur, le sens de la phrase que vous avez trouvé vague
est celui-ci: Lorsque la nation nomme des députés, elle leur donne
pour mission, entre autres choses, de circonscrire la sphère
d'action du gouvernement, de fixer les limites que cette action ne
doit point dépasser; de lui ôter, par un judicieux usage de
l'article 15 de la Charte, tout moyen de s'emparer de celles de ses
libertés qu'elle entend conserver. Objet dans lequel elle échouera
infailliblement, si elle abandonne cette force restrictive à ceux-là
mêmes en qui réside la force expansive qu'il s'agit de contenir et
de restreindre. Puissiez-vous, monsieur, ne pas trouver le
commentaire plus vague encore que le texte.
Enfin, il y a dans ma lettre une autre phrase qui doit m'entraîner à
de longues explications, car elle semble vous avoir particulièrement
choqué, et c'est celle-ci:
«Dès l'instant que les députés peuvent devenir ministres, il est
tout simple que les ambitieux cherchent à se frayer une route
vers le ministère par l'opposition systématique.»
Ici, monsieur, je ne m'en prends plus aux personnes qui occupent
les places, mais au contraire à celle qui les convoitent; non plus
aux fonctionnaires, mais bien à ceux qui veulent les supplanter. Ce
sera à vos yeux, je l'espère, une preuve irrécusable que je ne suis
animé d'aucune jalousie chagrine contre tel individu ou telle
classe.
Jusqu'à présent j'ai traité la question de l'_admissibilité des
fonctionnaires à la députation_, et me plaçant au point de vue des
contribuables, j'ai essayé de prouver qu'ils ne pouvaient guère
(pour revenir aux expressions que vous relevez avec tant
d'insistance) remettre le contrôle aux mains des contrôlés, sans
risquer à la fois leur fortune et leur liberté.
Le passage que je viens de rapporter me conduit à traiter de
l'_admissibilité des députés aux fonctions publiques_, à envisager
cette grande question dans ses rapports avec le pouvoir lui-même.
Ainsi se trouvera parcouru le cercle des _incompatibilités_.
Oui, monsieur, je regarde l'admissibilité des députés aux fonctions
publiques, et spécialement au ministère, comme essentiellement
destructive de toute force, de toute stabilité, de toute suite dans
l'action du gouvernement. Je ne pense pas qu'il fût possible d'imaginer
une combinaison plus contraire aux intérêts du monarque et de ceux qui
le représentent, un oreiller plus anguleux pour la tête du roi et des
ministres. Rien au monde ne me semble plus propre à éveiller l'esprit de
parti, à alimenter les factions, à corrompre toutes les sources
d'information et de publicité, à dénaturer l'action de la tribune et de
la presse, à égarer l'opinion après l'avoir passionnée, à entraver
l'administration, à fomenter les haines nationales, à provoquer la
guerre extérieure, à user et déconsidérer les gouvernants, à décourager
et pervertir les gouvernés, à fausser, en un mot, tous les ressorts du
régime représentatif. Pour ce qui me regarde, je ne connais aucune plaie
sociale qui se puisse comparer à celle-là. Comme ce côté de la question
n'a jamais été traité ni même aperçu, que je sache, par les partisans de
la réforme parlementaire, puisque dans tous leurs projets de loi, si
l'article 1er pose le principe des _incompatibilités_, l'article 2 se
hâte de créer des exceptions en faveur des ministères, des ambassades,
et de tout ce qu'on nomme _hautes situations politiques_, je me vois
forcé de développer ma pensée avec quelque étendue.
Avant tout, je dois repousser une fin de non-recevoir. Vous dites
que je suis en opposition avec la Charte.--Point du tout.--La Charte
ne défend pas au député consciencieux de refuser un portefeuille, ni
aux électeurs prudents de choisir parmi les candidats qui renoncent
à cet illogique cumul. Si elle n'est pas prévoyante, elle ne nous
interdit pas la prévoyance. Cela dit, je poursuis:
Un des prédécesseurs de M. le Préfet actuel des Landes me fit un
jour l'honneur de me visiter. Les élections approchaient, et la
conversation tomba naturellement sur les incompatibilités et
spécialement sur l'admissibilité des députés au ministère. M. le
Préfet s'étonnait, comme vous, que j'osasse professer une doctrine
qui lui paraissait, comme à vous, exorbitamment rigide,
impraticable, etc. Je lui dis:
Je pense, monsieur le Préfet, que vous rendrez cette justice au
Conseil général des Landes, que vous y avez rencontré un grand
esprit d'indépendance, mais jamais une opposition personnelle et
systématique. Les mesures que vous proposez y sont examinées _en
elles-mêmes_. Chaque membre vote pour ou contre, selon qu'il les
juge bonnes ou mauvaises. Chacun consulte l'intérêt général tel
qu'il le comprend, peut-être l'intérêt local, peut-être même
l'intérêt personnel, mais il n'en est aucun que l'on puisse
soupçonner de repousser une proposition utile émanée de vous,
uniquement parce qu'elle émane de vous.--Jamais, dit M. le Préfet,
la pensée ne m'est venue qu'il en pût être ainsi.--Eh bien, je
suppose que l'on introduise dans la loi qui organise ces conseils
une disposition conçue en ces termes:
«Si une mesure proposée par le préfet est repoussée, il sera
destitué. Celui des membres du conseil qui aura soulevé
l'opposition, sera nommé préfet à sa place, et il pourra
distribuer à ses compagnons de fortune toutes les grandes places
du département: recette générale, direction des contributions
directes et indirectes, etc.»
Je vous le demande, n'est-il pas probable, n'est-il pas même certain
que cet article changerait complètement l'esprit du conseil?
N'est-il pas certain que cette salle, où règnent aujourd'hui
l'indépendance et l'impartialité, serait convertie en une arène de
brigues et de factions? N'est-il pas à croire que l'ambition y
serait fomentée en proportion de l'aliment qui lui serait offert? Et
quelque bonne opinion que vous ayez de la vertu des conseillers,
pensez-vous qu'elle ne succomberait pas à cette épreuve? Ne
serait-il pas en tous cas bien imprudent de tenter cette dangereuse
expérience? Peut-on douter que chacune de vos propositions ne devînt
le champ de bataille d'une lutte de personnes? qu'on ne les
étudierait plus dans leur rapport avec le bien public, mais au seul
point de vue des chances qu'elles pourraient ouvrir aux partis? Et
maintenant, admettez qu'il y a dans le département des journaux.
Certes, les armées belligérantes ne manqueront pas de les attacher à
leur sort, et toute leur polémique s'empreindra des passions qui
agiteront le conseil. Et quand viendra le jour de l'élection, la
corruption et l'intrigue, surexcitées par l'ardeur de l'attaque et
de la défense, ne connaîtraient plus de bornes.
--«J'avoue, me dit M. le Préfet, que sous un tel état de choses, je
ne voudrais pas garder mes fonctions, même vingt-quatre heures.»
Eh bien, monsieur, cette constitution fictive des conseils généraux
qui effrayait un préfet, n'est-ce point la constitution réelle de la
Chambre? Quelle différence y a-t-il? Une seule. L'arène est plus
vaste, le théâtre plus élevé, le champ de bataille plus étendu,
l'aliment des passions plus excitant, le prix de la lutte plus
convoité, les questions qui servent de texte ou de prétexte au
combat plus brûlantes, plus difficiles et partant plus propres à
égarer le sentiment et le jugement de la multitude. C'est le
désordre organisé sur le même modèle, mais sur une plus grande
échelle.
Des hommes ont occupé leur esprit de politique, c'est-à-dire qu'ils
ont rêvé de grandeur, d'influence, de fortune et de gloire. Tout à
coup le vent de l'élection les jette dans l'enceinte législative; et
que leur dit la constitution du pays? Elle dit à l'un: «Tu n'es pas
riche; le ministre a besoin de grossir ses phalanges, il dispose de
toutes les places, et la loi ne t'en interdit aucune. Conclus.» Elle
dit à un autre: «Tu te sens du talent et de l'audace; voilà le banc
des ministres; si tu les en chasses; ta place y est marquée.
Conclus.» À un troisième: «Ton âme n'est pas à la hauteur d'une
telle ambition, et pourtant tu as promis à tes électeurs de
combattre le ministère; mais une voie vers la région du pouvoir te
reste: voilà un chef de parti, attache-toi à sa fortune.»
Alors, et cela est infaillible, alors commence ce pêle-mêle
d'accusations réciproques, ces efforts inouïs pour mettre de son
côté la force d'une popularité éphémère, cet étalage fastueux de
principes irréalisables, quand on attaque, et de concessions
abjectes, quand on se défend. Ce n'est que piéges et contre-piéges,
mines et contre-mines. On voit se liguer les éléments les plus
hétérogènes et se dissoudre les plus naturelles alliances. On
marchande, on stipule, on vend, on achète. Ici, l'esprit de parti
forme une coalition; là, la souterraine habileté ministérielle en
fait échouer une autre. Tout événement que le temps amène,
portât-il dans ses flancs une conflagration générale, est toujours
bien venu des assiégeants s'il présente un terrain où se puissent
appuyer les échelles d'abordage. Le bien public, l'intérêt général,
ce ne sont plus que mots, prétextes, moyens. L'essentiel est de
faire sortir d'une question la force qui aidera un parti à renverser
le ministère et à lui passer sur le ventre. Ancône, Taïti, Syrie,
Maroc, fortifications, droit de visite, tout est bon. Il ne s'agit
que d'arranger convenablement la mise en oeuvre. Alors nous sommes
saturés de ces éternelles lamentations dont la forme est
stéréotypée: Au dedans, la France est souffrante, inquiète, etc.,
etc.; au dehors, la France est humiliée, méprisée, etc., etc. Cela
est-il vrai, cela n'est-il pas vrai? on ne s'en met pas en peine.
Cette mesure nous brouillera-t-elle avec l'Europe? Nous
forcera-t-elle à maintenir éternellement 500 mille hommes sur pied?
Arrêtera-t-elle la marche de la civilisation? Créera-t-elle des
obstacles à toute administration future? Ce n'est pas ce dont il
s'agit; une seule chose intéresse: la chute et le triomphe de deux
noms propres.
Et ne croyez pas que cette sorte de perversité politique n'envahisse
au sein de la Chambre que les âmes vulgaires, les coeurs dévorés
d'une ambition de bas étage, les prosaïques amants des places bien
rémunérées. Non; elle s'attaque encore, et surtout, aux âmes
d'élite, aux nobles coeurs, aux intelligences puissantes. Pour les
dompter, pour les soumettre, il lui suffit d'éveiller dans les
secrètes profondeurs de leur conscience, au lieu de cette pensée
triviale: _Tu réaliseras tes rêves de fortune_, cette autre pensée
bien autrement séductrice: _Tu réaliseras tes rêves de bien public._
Nous en avons un exemple remarquable. Il n'est pas en France une
tête d'homme sur laquelle se soient accumulés autant d'accusations,
d'invectives, d'outrages que sur celle de M. Guizot. Si le
vocabulaire des partis contenait des épithètes plus sanglantes que
celles de transfuge, traître, apostat, elles ne lui eussent pas été
épargnées. Cependant il est un reproche que je n'ai jamais entendu
formuler ni même insinuer contre lui: c'est celui d'avoir fait
servir ses succès parlementaires à sa fortune personnelle. J'admets
qu'il pousse la probité jusqu'à l'abnégation. J'accorde qu'il ne
cherchera jamais le triomphe de sa personne que pour mieux assurer
le triomphe de ses principes. C'est, d'ailleurs, un genre d'ambition
qu'il a formellement avouée.
Eh bien, ce philosophe austère, cet homme à principes, nous l'avons
vu dans l'opposition. Et qu'y faisait-il? Tout ce que peut suggérer
la soif du pouvoir. Afficher des vues démocratiques qui ne sont pas
les siennes, s'envelopper d'un patriotisme farouche qu'il n'approuve
pas, susciter des embarras au gouvernement de son pays, entraver les
négociations les plus importantes, fomenter la coalition, se liguer
avec qui que ce soit, fût-ce l'ennemi du trône, pourvu qu'il le soit
du ministre, combattre hors des affaires ce qu'aux affaires il eût
soutenu, diriger contre M. Molé les batteries d'Ancône comme M.
Thiers dirige contre lui les batteries du Maroc, enfin appeler de
tous ses voeux et de tous ses efforts une crise ministérielle, et
créer sciemment à son propre ministère futur les difficultés de tels
précédents; voilà ce qu'il faisait, et pourquoi? Parce qu'il y a
dans la Charte un article 46, un serpent tentateur qui lui disait:
«Vous serez égal aux Dieux; arrivez au pouvoir, n'importe la route,
et vous serez la Providence du pays!» Et le député, séduit, prononce
des discours, expose des doctrines, se livre à des actes que sa
conscience réprouve, mais il se dit: Il le faut bien pour arriver au
ministère; que j'y parvienne enfin, et je saurai bien reprendre ma
pensée réelle et mes vrais principes.
Est-il besoin de rappeler d'autres faits? Eh! mon Dieu, l'histoire
de la guerre aux portefeuilles, c'est l'histoire tout entière du
parlement.
Je ne m'en prends pas à tel ou tel homme; je m'en prends à
l'institution. Que le pouvoir soit offert en perspective aux
députés, et il est impossible que la Chambre soit autre chose qu'un
champ de bataille.
Voyez ce qui se passe en Angleterre. En 1840, le ministère était sur
le point de réaliser l'affranchissement du commerce. Mais il y avait
un homme, dans l'opposition, imbu des doctrines de Smith, que la
gloire des Canning et des Huskisson empêchait de dormir, et qui
voulait à tout prix être l'instrument de cette immense révolution.
Elle va s'accomplir sans lui. Que fait-il? Il se déclare le
protecteur de la protection, il remue tout ce qu'il y a d'ignorance,
de préjugés et d'égoïsme dans le pays, il rallie l'aristocratie
effrayée, il soulève les classes populaires faciles à égarer, il
combat son propre principe au parlement et sur les _hustings_, il
renverse le ministère réformateur, il arrive aux affaires avec
mission expresse de fermer aux produits du dehors les ports de la
Grande-Bretagne. Alors fond sur l'Angleterre ce déluge de maux
inouïs dans les fastes de l'histoire, que les whigs avaient voulu
conjurer. Le travail s'arrête, l'inanition désole les villes et les
campagnes, escortée de ses deux satellites fidèles: le crime et la
maladie. Toutes les intelligences, tous les coeurs se soulèvent
contre cette affreuse oppression; et M. Peel, trahissant son parti
et la majorité, vient dire un jour au parlement: Je me trompais,
j'étais dans l'erreur, j'abjure la protection; je donne à mon pays
la liberté des échanges. Non, il ne se trompait pas. Il était
économiste en 1840 comme en 1846. Mais il voulait de la gloire, et
c'est pour cela, qu'il a retardé de six ans, à travers des calamités
sans nombre, le triomphe de la vérité.
Il est donc bien peu de députés que la perspective des places et
des portefeuilles ne fasse dévier de cette ligne de rectitude dans
laquelle leurs commettants espéraient les voir marcher. Encore si le
mal ne s'étendait pas au delà de l'enceinte du Palais-Bourbon! Mais
vous le savez, monsieur, les deux armées qui se disputent le pouvoir
transportent leur champ de bataille au dehors. Les masses
belligérantes sont partout, les chefs seuls sont dans la Chambre, et
c'est de là qu'ils donnent le mot d'ordre. Ils savent bien que, pour
arriver au corps de la place, il faut emporter les ouvrages
extérieurs, les journaux, la popularité, l'opinion, les majorités
électorales. Il est donc fatal que toutes ces forces, à mesure
qu'elles viennent s'enrôler sous l'un des chefs de file,
s'imprègnent et s'imbibent de la même insincérité. Le journalisme,
d'un bout de la France à l'autre, ne discute plus les mesures, il
les plaide, et il les plaide, non au point de vue de ce qu'elles ont
en elles-mêmes de bon ou de mauvais, mais au seul point de vue de
l'assistance qu'elles peuvent prêter momentanément à tel ou tel
meneur. On sait bien qu'il n'y a guère de journaliste éminent dont
l'avenir ne doive être affecté par l'issue de cette guerre de
portefeuilles. Quelle politique le ministre suit-il au Texas, au
Liban, à Taïti, au Maroc, à Madagascar? N'importe. La presse
ministérielle n'a qu'une devise: _E sempre bene_, et celle de
l'opposition, comme la vieille femme de la satire, laisse lire sur
son jupon _Argumentabor_.
Il faudrait une plume plus exercée que la mienne pour retracer tout
le mal que fait en France le journalisme propageant l'esprit de
parti, et (notez bien ceci, c'est le coeur de ma thèse) le
propageant uniquement pour servir _tel député qui veut être
ministre_. Vous approchez de la personne du roi, monsieur, je n'aime
guère à la faire intervenir dans ces discussions. Cependant je puis
dire, puisque c'est l'opinion de l'Europe, qu'il a contribué à
maintenir la paix du monde. Mais peut-être avez-vous été témoin des
sueurs morales que lui a arrachées ce succès digne de la bénédiction
des peuples. Et pourquoi ces sueurs, ces difficultés, ces
résistances dans une si noble tâche? Parce qu'à un moment donné la
paix n'avait pas pour elle l'opinion publique. Et pourquoi
n'avait-elle pas l'opinion? Parce qu'elle ne convenait pas à
certains journaux. Et pourquoi ne convenait-elle pas à certains
journaux? Parce qu'elle était importune à tel député. Et pourquoi
enfin était-elle importune à ce député? Parce que la paix était la
politique des ministres, et qu'alors la guerre est nécessairement
celle des députés qui aspirent à le devenir. Là est certainement la
racine du mal.
Parlerai-je d'Ancône, des fortifications de Paris, d'Alger, des
événements de 1840, du droit de visite, des tarifs, de l'anglophobie
et de tant d'autres questions, où le journalisme égarait l'opinion,
non qu'il s'égarât lui-même, mais parce que cela entrait dans ses
plans froidement prémédités, dont le succès importait à quelque
combinaison ministérielle.
J'aime mieux consigner ici les aveux du journalisme lui-même
proclamés par le plus répandu de ses organes, la _Presse_ (17
novembre 1845).
«M. Petetin décrit la presse comme il la comprend, comme il se
plaît à la rêver. De bonne foi, croit-il que lorsque le
_Constitutionnel_, le _Siècle_, etc., s'attaquent à M. Guizot,
que lorsqu'à son tour le _Journal des Débats_ s'en prend à M.
Thiers, ces feuilles combattent uniquement pour l'idée pure, pour
la vérité, provoquées par le besoin intérieur de la conscience?
Définir ainsi la presse, c'est la peindre telle qu'on l'imagine,
ce n'est pas la peindre telle qu'elle est. Il ne nous en coûte
aucunement de le déclarer, car si nous sommes journalistes, nous
le sommes moins par vocation que par circonstance. Nous voyons
tous les jours la presse au service des passions humaines, des
ambitions rivales, des combinaisons ministérielles, des intrigues
parlementaires, des calculs politiques les plus divers, les plus
opposés, les moins nobles; nous la voyons s'y associer
étroitement. Mais nous la voyons rarement au service des idées;
et quand par hasard il arrive à un journal de s'emparer d'une
idée, _ce n'est jamais pour elle-même, c'est toujours comme
instrument de défense ou d'attaque_ MINISTÉRIELLE. Celui qui
écrit ces lignes parle ici avec expérience. Toutes les fois qu'il
a essayé de faire sortir le journalisme de l'ornière des partis
pour le faire entrer dans le champ des idées et des réformes,
dans la voie des saines applications de la science économique à
l'administration publique, il s'est trouvé tout seul, et il a dû
reconnaître qu'en dehors du cercle étroit tracé par les lettres
assemblées de quatre ou cinq noms propres, il n'y avait pas de
discussion possible, il n'y avait pas de politique. À quoi sert
de nier le mal? Cela l'empêche-t-il d'exister? Quand les journaux
ne s'associent pas à des intérêts, ils s'associent à des
passions; et à les examiner elles-mêmes de près, ces passions ne
sont le plus souvent que des intérêts égoïstes. Voilà la vérité.»
Quoi! monsieur, vous n'êtes pas scandalisé, vous n'êtes pas
épouvanté de cet effroyable aveu? Ou peut-il vous rester aucun doute
sur la cause d'une situation aussi pleine d'humiliations et de
périls? Ce n'est pas moi qui parle. Ce n'est pas un misanthrope, un
républicain ou un factieux. C'est la presse elle-même qui dévoile
son secret et qui vous dit où l'a réduite cette institution dont la
moralité vous inspire tant de confiance. Depuis que l'enceinte, où
l'on est censé discuter les lois, a été transformée en champ de
bataille, les destins du pays, la paix et la guerre, la justice et
l'iniquité, l'ordre et l'anarchie sont comptés pour rien, absolument
pour rien en eux-mêmes; ce sont les instruments du combat, qu'on
prend et qu'on quitte selon ses exigences. Qu'importe qu'à chaque
péripétie de cette lutte impie, la commotion se fasse sentir sur
toute la surface du pays? Elle est à peine apaisée que les armées
changent de position, et que le combat recommence avec plus
d'acharnement.
Enfin, l'esprit de parti, ce ver rongeur, ce cancer dévorant qui
puise sa vie et sa force dans l'admissibilité des députés au pouvoir
exécutif, faut-il que je le montre au sein des colléges électoraux?
Je ne parle pas ici des opinions, des passions, des erreurs
politiques. Je ne parle pas même de la pusillanimité, de la vénalité
de certaines consciences; il n'est pas au pouvoir de la loi de
rendre les hommes parfaits. Je n'ai en vue que les passions et les
vices qui découlent directement de la cause dont je parle, qui se
rattachent à la guerre des portefeuilles, engagée au sein des
Chambres et propagée sur toute la ligne des journaux. Est-il donc si
difficile d'en calculer les effets sur le corps électoral? Et quand,
jour après jour, la tribune et la presse s'appliquent à ne laisser
arriver au public que de fausses lueurs, de faux jugements, de
fausses citations et de fausses assertions, est-il possible d'avoir
quelque confiance dans le verdict prononcé par le grand jury
national, ainsi égaré, circonvenu, passionné? Qu'est-il appelé à
juger? Ses intérêts. Jamais on ne lui en parle; car la bataille
ministérielle se livre à Ancône, à Taïti, en Syrie, partout où le
public n'est pas. Et sur ce qui se passe dans ces régions
lointaines, que sait-il? Rien que ce que lui disent des orateurs et
des écrivains, dont, de leur propre aveu, il n'est pas une parole
articulée ou écrite qui ne leur soit inspirée par le désir furieux
d'un succès personnel.
Et puis, si je voulais soulever le voile qui couvre non plus les
erreurs, mais les turpitudes de l'urne électorale! Pourquoi
l'électeur fait-il tant valoir son suffrage, exige-t-il qu'on le
mendie, et le considère-t-il comme un précieux objet de commerce?
Parce qu'il sait que ce suffrage contient la fortune de l'heureux
candidat qui le sollicite. Pourquoi, de son côté, le candidat est-il
si souple, si rampant, si prodigue de promesses, si peu soucieux de
toute dignité? Parce qu'il a des vues ultérieures; parce que la
députation est pour lui un moyen; parce que la constitution du pays
lui permet de voir dans le lointain, en cas de succès, des
perspectives enivrantes, des places, des honneurs, des richesses, du
pouvoir et ce manteau doré qui cache toutes les hontes et absout
toutes les bassesses.
Aussi, où en sommes-nous? Où en sont les électeurs? Combien en
est-il parmi eux qui osent rester et se montrer honnêtes? qui
déposent loyalement dans l'urne un bulletin, expression fidèle de
leur foi politique? Oh! ils craindraient de passer pour des niais,
pour des dupes. Ils ont soin de publier bien haut le trafic qu'ils
ont fait de leur vote, et on les verrait placarder leur propre
ignominie à la porte des églises plutôt que de laisser mettre en
doute leur déplorable habileté. S'il est encore quelques vertus qui
survivent à ce grand naufrage, ce sont des vertus négatives. On ne
croit à rien, on n'espère en rien, on se préserve de la contagion,
on dit avec je ne sais quel poëte:
Une paisible indifférence
Est la plus sûre des vertus.
On laisse faire et voilà tout. En attendant, ministres, députés,
candidats succombent sous le faix des promesses et des engagements.
Et quel en est le résultat? Le voici. Le gouvernement et la Chambre
changent de rôles: «Voulez-vous me laisser disposer de tous les
emplois?» disent les députés. «Voulez-vous me laisser décider des
lois et du budget?» répondent les ministres. Et chacun abandonne
l'office dont il est responsable pour celui qui ne le regarde pas.
Je le demande: Est-ce là le gouvernement représentatif?
Mais tout ne s'arrête pas là. Il y a autre chose en France que des
ministres, des députés, des candidats, des journalistes et des
électeurs. Il y a un public, il y a trente millions d'hommes qu'on
s'accoutume à ne compter pour rien. Ils ne voient pas, direz-vous,
et leur indifférence en est la preuve. Ah! ne prenez pas confiance
dans ce prétendu aveuglement. S'ils ne voient pas la cause du mal,
ils en voient les effets, le budget grossir sans cesse, leurs droits
et leurs titres foulés aux pieds, et toutes les faveurs devenir le
prix de marchés électoraux dont ils sont exclus. Plût à Dieu qu'ils
apprissent à rattacher leurs souffrances à la vraie cause, car
l'irritation s'amasse dans leur coeur; ils cherchent ce qui pourra
les affranchir, et malheur au pays s'ils se trompent. Ils cherchent,
et le _suffrage universel_ s'empare de tous les esprits; ils
cherchent, et le _communisme_ se propage comme un incendie; ils
cherchent, et, pendant que vous jetez un voile sur la plaie hideuse,
qui peut compter les erreurs, les systèmes, les illusions dans
lesquels ils croiront trouver un remède à leurs maux et un frein à
vos injustices?
Ainsi, tout le monde souffre, d'un état de choses si profondément
illogique et vicieux. Mais si toute l'étendue du mal est appréciée
quelque part, ce doit être au sommet de l'échelle sociale. Je ne puis
pas croire que des hommes d'État comme M. Guizot, M. Thiers, M. Molé,
soient depuis si longtemps en contact avec toutes ces turpitudes, sans
avoir appris à les connaître et à en calculer les effrayantes
conséquences. Il n'est pas possible qu'ils se soient trouvés tantôt dans
les rangs, tantôt en face d'une opposition systématique, qu'ils aient
été assaillis par des rivalités personnelles, qu'ils aient eu à lutter
contre les obstacles factices que la fureur de les déplacer suscita sous
leurs pas, sans qu'ils se soient dit quelquefois: Les choses iraient
autrement, l'administration serait bien plus régulière, et la tâche du
gouvernement bien moins lourde; _si les députés ne pouvaient devenir
ministres_.
Oh! si les ministres étaient en face des députés ce que sont les
préfets en présence des conseillers généraux; si la loi supprimait
dans la Chambre ces perspectives qui fomentent l'ambition; il me
semble qu'une paisible et fructueuse destinée serait ouverte à tous
les organes du corps social; Les dépositaires du pouvoir pourraient
bien rencontrer encore des erreurs et des passions; mais jamais de
ces coalitions subversives à qui tous les moyens sont bons, et qui
n'aspirent qu'à renverser cabinets sur cabinets, sous les coups
d'une impopularité momentanément et intentionnellement égarée. Les
députés ne pourraient avoir d'autres intérêts que ceux de leurs
commettants; les électeurs ne seraient pas mis à même de prostituer
leurs votes à des vues égoïstes; la presse, dégagée de tous liens
avec des chefs de parti qui n'existeraient plus, remplirait son vrai
rôle qui est d'éclairer l'opinion et de lui servir d'organe; le
peuple, administré avec sagesse, avec suite, avec économie, heureux,
ou ne pouvant s'en prendre au pouvoir de ses souffrances, ne se
laisserait point séduire par les utopies les plus dangereuses, et le
roi enfin, dont la pensée ne saurait plus être méconnue, entendrait
prononcer de son vivant le jugement que lui réserve l'histoire.
Je n'ignore pas, monsieur, les objections que l'on peut opposer à la
réforme parlementaire. On y trouve des inconvénients. Eh, mon Dieu!
il y en a dans tout. La presse, la liberté civile, le jury, la
monarchie ont les leurs. La question n'est jamais de savoir si une
institution réformée aura des inconvénients, mais si l'institution
non réformée n'en a pas de plus grands encore. Et quelles calamités
pourront jamais découler d'une Chambre de contribuables, égales à
celles que verse sur le pays une Chambre d'ambitieux qui se battent
pour la possession du pouvoir?
On dit qu'une telle Chambre serait trop démocratique, animée de
passions trop populaires.--Elle représenterait la nation. Est-ce que
la nation a intérêt à être mal administrée, à être envahie par
l'étranger, à ce que la justice ne soit pas rendue?
La plus forte objection, celle qu'on renouvelle sans cesse, c'est
que la Chambre manquerait de lumières et d'expérience.
Il y aurait fort à dire là-dessus. Mais enfin, si l'exclusion des
fonctionnaires offre des dangers, si elle semble violer les droits
d'hommes honorables qui sont citoyens aussi, si elle circonscrit la
liberté des électeurs, ne serait-il pas possible, en ouvrant aux
agents du pouvoir les portes du Palais-Bourbon, d'y environner leur
présence de précautions dictées par la plus simple prudence?
Vous ne vous attendez pas à ce que je formule ici un projet de loi.
Mais il me semble que le bon sens public sanctionnerait une mesure
conçue à peu près en ces termes:
«Tous les Français, sans distinction de profession, sont éligibles
(sauf les cas exceptionnels où une position officielle élevée fait
supposer une influence directe sur les suffrages: préfets, etc.).
«Tous les députés reçoivent une indemnité convenable et uniforme.
«Les fonctionnaires nommés députés résigneront leurs fonctions, pour
tout le temps que durera leur mandat. Ils ne recevront pas de
traitement; ils ne pourront être ni destitués ni avancés. En un mot,
leur vie administrative sera entièrement suspendue pour ne
recommencer qu'après l'expiration de leur mission législative.
«Aucun député ne pourra être appelé à une fonction publique»
Et enfin, bien loin d'admettre, comme MM. Gauguier, Rumilly, Thiers et
autres, qu'une exception sera faite au principe de l'incompatibilité, en
faveur des ministères, des ambassades et de tout ce que l'on nomme
_situations politiques_, ce sont celles-là surtout que je voudrais
exclure, sans pitié et en première ligne; car il est évident pour moi
que ce sont les aspirants ambassadeurs et les aspirants ministres qui
troublent le monde. Sans vouloir le moins du monde offenser les
coryphées de la réforme parlementaire, qui ont proposé une telle
exception, j'ose dire qu'ils n'aperçoivent pas ou ne veulent pas
apercevoir la millionième partie des maux qui résultent de
l'_admissibilité des députés aux fonctions publiques_; que leur
prétendue réforme ne réforme rien, et qu'elle n'est qu'une mesure
mesquine, étriquée, sans portée sociale, dictée par un sentiment étroit
de basse et injuste jalousie.
Mais l'article 46 de la Charte, dites-vous.--À cela je n'ai rien à
répondre. La Charte est-elle faite pour nous, ou sommes-nous faits
pour la Charte? La Charte est-elle la dernière expression de
l'humaine sagesse? Est-ce un Alcoran sacré descendu du ciel, dont il
ne soit pas permis d'examiner les effets, quelque désastreux qu'ils
puissent être? Faut-il dire: Périsse le pays plutôt qu'une virgule
de la Charte? S'il en est ainsi, je n'ai rien à dire, si ce n'est:
Électeurs! la Charte ne vous défend pas de faire de vos suffrages un
usage déplorable, mais elle ne vous l'ordonne pas non plus. _Quid
leges sine moribus?_
En terminant cette trop longue lettre, je devrais répondre à ce que
vous me dites de votre position personnelle. Je m'en abstiendrai.
Vous pensez que la réforme, si elle a lieu, ne pourra vous
atteindre, parce que vous ne dépendez pas du pouvoir responsable,
mais bien du pouvoir irresponsable. À la bonne heure. La législature
a décidé que cette position n'entraîne pas une incapacité légale. Il
appartient aux électeurs de décider si elle ne constitue pas
l'incapacité morale la plus évidente qui se puisse imaginer.
Je suis, monsieur, votre serviteur.