MES CHERS COMPATRIOTES,

Encouragé par quelques-uns d'entre vous à me présenter aux

prochaines élections, et voulant pressentir le concours sur lequel

je pouvais compter, je me suis adressé à quelques électeurs. Hélas!

l'un me trouve trop _avancé_, l'autre pas assez; celui-ci rejette

mes opinions anti-universitaires, celui-là mes répugnances

algériennes, qui mes convictions économiques, qui mes vues de

réforme parlementaire, etc.

Ceci prouve que la meilleure tactique, pour un candidat, c'est de

cacher ses opinions, ou, pour plus de sûreté, de n'en point avoir,

et de s'en tenir prudemment au banal programme: «Je veux la liberté

sans licence, l'ordre sans tyrannie, la paix sans honte et

l'économie sans compromettre aucun service.»

Comme je n'aspire nullement à surprendre votre mandat, je

continuerai à vous exposer sincèrement mes pensées, dussé-je par là

m'aliéner encore bien des suffrages. Veuillez m'excuser si le besoin

d'épancher des convictions qui me pressent me fait dépasser les

limites que l'usage assigne aux _professions de foi_.

J'ai vu beaucoup de conservateurs, je me suis entretenu avec

beaucoup d'hommes de l'opposition, et je crois pouvoir affirmer que

ni l'un ni l'autre de ces deux grands partis qui divisent le

Parlement n'est satisfait de lui-même.

On combat à la Chambre avec des boules molles.

Les conservateurs ont la majorité officielle; ils règnent, ils

gouvernent. Mais ils sentent confusément qu'ils perdent le pays et

qu'ils se perdent eux-mêmes. Ils ont la majorité, mais le mensonge

notoire des scrutins élève au fond de leur conscience une

protestation qui les importune. Ils règnent, mais ils voient que,

sous leur règne, le budget s'accroît d'année en année, que le

présent est obéré, l'avenir engagé, que la première éventualité nous

trouvera sans ressources, et ils n'ignorent pas que l'embarras des

finances fut toujours l'occasion des explosions révolutionnaires.

Ils gouvernent, mais ils ne peuvent pas nier qu'ils gouvernent les

hommes par leurs mauvaises passions, et que la corruption politique

pénètre dans toutes les veines du pays légal. Ils se demandent

quelles seront les conséquences d'un fait aussi grave, et ce qui

doit advenir d'une nation où l'immoralité est en honneur et où la

foi politique est un objet de dérision et de mépris. Ils

s'inquiètent de voir le régime constitutionnel faussé dans son

essence, jusque-là que le pouvoir exécutif et l'assemblée nationale

ont publiquement échangé leurs attributions, les ministres cédant

aux députés la nomination à tous les emplois, les députés

abandonnant aux ministres leur part du pouvoir législatif. Ils

voient, par cet ordre, un profond découragement s'emparer des

serviteurs de l'État, alors que la faveur et la docilité électorale

sont les seuls titres à l'avancement, et que les plus longs et les

plus dévoués services sont comptés absolument pour rien. Oui,

l'avenir de la France trouble les conservateurs; et combien n'y en

a-t-il pas parmi eux qui passeraient à l'opposition, s'ils y

trouvaient quelques garanties pour cette paix intérieure et

extérieure qui est l'objet de leur prédilection!

D'un autre côté, l'opposition, comme parti, a-t-elle confiance dans

la solidité du terrain où elle s'est placée? Que demande-t-elle? que

veut-elle? quel est son principe? son programme? Nul ne le sait. Son

rôle naturel serait de veiller au dépôt sacré de ces trois grandes

conquêtes de la civilisation: _paix_, _liberté_, _justice_. Et elle

ne respire que guerres, prépondérance, idées napoléoniennes. Et elle

déserte la liberté du travail et des échanges comme la liberté de

l'intelligence et de l'enseignement. Et, dans son ardeur

conquérante, à l'occasion de l'Afrique et de l'Océanie, il est sans

exemple que le mot _justice_ se soit jamais présenté sur ses lèvres.

Elle sent qu'elle travaille pour des ambitieux et non pour le

public; que la multitude ne gagnera rien au succès de ses

manoeuvres. Nous avons vu une opposition de quinze membres soutenue

autrefois par l'enthousiaste assentiment d'un grand peuple. Mais

l'opposition de nos jours n'a point enfoncé ses racines dans les

sympathies populaires; elle se sent séparée de ce principe de force

et de vie, et, sauf l'ardeur que des vues personnelles inspirent à

ses chefs, elle est pâle, confuse, découragée, et la plupart de ses

membres sincères passeraient au parti conservateur, s'ils ne

répugnaient à s'associer à la direction perverse qu'il a imprimée

aux affaires.

Étrange spectacle! D'où vient qu'au centre comme aux extrémités de

la Chambre, les coeurs honnêtes se sentent mal à l'aise? Ne

serait-ce pas que la conquête des portefeuilles, but plus ou moins

avoué de la lutte où ils sont engagés, n'intéresse que quelques

individualités et reste complétement étranger aux masses? Ne

serait-ce point qu'un principe de ralliement leur manque? Peut-être

suffirait-il de jeter au sein de cette assemblée une idée simple,

vraie, claire, féconde, pratique, pour y voir surgir ce qu'on y

cherche en vain, un parti représentant exclusivement, dans toute

leur étendue et dans tout leur ensemble, les intérêts des

_administrés_, des _contribuables_.

Cette féconde idée, je la vois dans le symbole politique d'illustres

publicistes dont la voix n'a malheureusement pas été écoutée.

J'essayerai de le résumer devant vous.

Il est des choses qui ne peuvent être faites que par la force

collective ou le _pouvoir_, et d'autres qui doivent être abandonnées

à l'activité privée.

Le problème fondamental de la science politique est de faire la part

de ces deux modes d'action.

La fonction publique, la fonction privée ont toutes deux en vue

notre avantage. Mais leurs services diffèrent en ceci, que nous

subissons forcément les uns et agréons volontairement les autres;

d'où il suit qu'il est raisonnable de ne confier à la première que

ce que la seconde ne peut absolument pas accomplir.

Pour moi, je pense que lorsque le pouvoir a garanti à chacun le

libre exercice et le produit de ses facultés, réprimé l'abus qu'on

en peut faire, maintenu l'ordre, assuré l'indépendance nationale et

exécuté certains travaux d'utilité publique au-dessus des forces

individuelles, il a rempli à peu près toute sa tâche.

En dehors de ce cercle, religion, éducation, association, travail,

échanges, tout appartient au domaine de l'activité privée, sous

l'oeil de l'autorité publique, qui ne doit avoir qu'une mission de

surveillance et de répression.

Si cette grande et fondamentale ligne de démarcation était ainsi

établie, le pouvoir serait _fort_, il serait aimé, puisqu'il ne

ferait jamais sentir qu'une action tutélaire.

Il serait _peu coûteux_, puisqu'il serait renfermé dans les plus

étroites limites.

Il serait _libéral_, car, sous la seule condition de ne point

froisser la liberté d'autrui, chaque citoyen jouirait, dans toute sa

plénitude, du franc exercice de ses facultés industrielles,

intellectuelles et morales.

J'ajoute que la puissance de perfectibilité qui est en elle étant

dégagée de toute compression réglementaire, la société serait dans

les meilleures conditions pour le développement de sa richesse, de

son instruction et de sa moralité. Mais, fût-on d'accord sur les

limites de la puissance publique, ce n'est pas une chose aisée que

de l'y faire rentrer et de l'y maintenir.

Le pouvoir, vaste corps organisé et vivant, tend naturellement à

s'agrandir. Il se trouve à l'étroit dans sa mission de surveillance.

Or, il n'y a pas pour lui d'agrandissements possibles en dehors

d'empiétements successifs sur le domaine des facultés individuelles.

Extension du pouvoir, cela signifie usurpation de quelque mode

d'activité privée, transgression de la limite que je posais tout à

l'heure entre ce qui est et ce qui n'est pas son attribution

essentielle. Le pouvoir sort de sa mission quand, par exemple, il

impose une forme de culte à nos consciences, une méthode

d'enseignement à notre esprit, une direction à notre travail ou à

nos capitaux, une impulsion envahissante à nos relations

internationales, etc.

Et veuillez remarquer, messieurs, que le pouvoir devient coûteux à

mesure qu'il devient oppressif. Car il n'y a pas d'usurpations qu'il

puisse réaliser autrement que par des agents salariés. Chacun de ses

envahissements implique donc la création d'une administration

nouvelle, l'établissement d'un nouvel impôt; en sorte qu'il y a

entre nos liberté et nos bourses une inévitable communauté de

destinées.

Donc si le public comprend et veut défendre ses vrais intérêts, il

arrêtera la puissance publique dès qu'elle essayera de sortir de sa

sphère; et il a pour cela un moyen infaillible, c'est de lui refuser

les fonds à l'aide desquels elle pourrait réaliser ses usurpations.

Ces principes posés, le rôle de l'opposition, et j'ose dire de la

Chambre tout entière, est simple et bien défini.

Il ne consiste pas à embarrasser le pouvoir dans son action

essentielle, à lui refuser les moyens de rendre la justice, de

réprimer les crimes, de paver les routes, de repousser l'agression

étrangère.

Il ne consiste pas à le décréditer, à l'avilir dans l'opinion, à le

priver des forces dont il a besoin.

Il ne consiste pas à le faire passer de main en main, par des

changements de ministères, et, encore moins, de dynasties.

Il ne consiste pas même à déclamer puérilement contre sa tendance

envahissante; car cette tendance est fatale, irrémédiable, et se

manifesterait sous un président comme sous un roi, dans une

république comme dans une monarchie.

Il consiste uniquement _à le contenir dans ses limites_; à

maintenir, dans toute son intégrité et aussi vaste que possible, le

domaine de la liberté et de l'activité privée.

Si donc vous me demandiez: Que, feriez-vous comme député? je

répondrais: Eh! mon Dieu, ce que vous feriez vous-mêmes en tant que

contribuables et administrés.

Je dirais au pouvoir: Manquez-vous de force pour maintenir l'ordre

au dedans et l'indépendance au dehors? Voilà de l'argent et des

hommes, car c'est au public et non au pouvoir que l'ordre et

l'indépendance profitent.

Mais prétendez-vous nous imposer un symbole religieux, une théorie

philosophique, un système d'enseignement, une méthode agricole, un

courant commercial, une conquête militaire? Point d'argent ni

d'agents; car ici, il nous faudrait payer non pour être servis mais

asservis, non pour conserver notre liberté mais pour la perdre.

Cette doctrine se résume en ces simples mots: Tout pour la masse des

citoyens grands et petits. Dans leur intérêt, bonne administration

publique en ce qui, par malheur, ne se peut exécuter autrement. Dans

leur intérêt encore, liberté pleine et entière pour tout le reste,

sous la surveillance de l'autorité sociale.

Une chose vous frappera, messieurs, comme elle me frappe, et c'est

celle-ci: pour qu'un député puisse tenir ce langage, il faut qu'il

fasse partie de ce public pour qui l'administration est faite et qui

le paye.

Il faut bien admettre qu'il appartient exclusivement au public de

décider _comment, dans quelle mesure, à quel prix_ il entend être

administré, sans quoi le gouvernement représentatif ne serait qu'une

déception, et la souveraineté nationale un non-sens. Or, la tendance

du gouvernement à un accroissement indéfini étant admise, si, quand

il vous interroge par l'élection, sur ses propres limites, vous lui

laissez le soin de se faire lui-même la réponse, en chargeant ses

propres agents de la formuler, autant vaudrait mettre vos fortunes

et vos libertés à sa discrétion. Attendre qu'il puise en lui-même la

résistance à sa naturelle expansion, c'est attendre de la pierre qui

tombe une énergie qui suspende sa chute.

Si la loi d'élection portait: «Les contribuables se feront

représenter par les fonctionnaires;» vous trouveriez cela absurde et

comprendriez qu'il n'y aurait plus aucune borne à l'extension du

pouvoir, si ce n'est l'émeute, et à l'accroissement du budget, si ce

n'est la banqueroute; mais les résultats changent-ils parce que les

électeurs suppléent bénévolement à une telle prescription?

Ici, messieurs, je dois aborder la grande question des

_incompatibilités parlementaires_. J'en dirai peu de chose, me

réservant d'adresser des observations plus étendues à M. Larnac.

Mais je ne puis la passer entièrement sous silence, puisqu'il a jugé

à propos de faire circuler parmi vous une lettre, dont je n'ai pas

gardé copie, et qui, n'étant pas destinée à la publicité, ne faisait

qu'effleurer ce vaste sujet.

Selon l'interprétation qu'on a donnée à cette lettre, je demanderais

que tous les fonctionnaires fussent exclus de la Chambre.

J'ignore si ma lettre laisse apercevoir un sens aussi absolu. En ce

cas, l'expression aurait été au delà de ma pensée. Je n'ai jamais

cru que l'assemblé où s'élaborent les lois pût se passer de

magistrats; qu'on y pût traiter avec avantage des questions

maritimes en l'absence de marins; des questions militaires en

l'absence de militaires; des questions de finances, en l'absence de

financiers.

J'ai dit ceci et je le maintiens. Tant que la loi n'aura pas réglé

la position des fonctionnaires à la Chambre, _tant que leurs

intérêts de fonctionnaires ne seront pas, pour ainsi dire, effacés

par leurs intérêts de contribuables_, ce que nous avons de mieux à

faire, nous électeurs, c'est de n'en pas nommer; et j'aimerais

mieux, je l'avoue, qu'il n'y en eût pas un seul au Palais-Bourbon

que de les y voir en majorité, sans que des mesures de prudence,

réclamées par le bon sens public, _les_ aient mis et _nous_ aient

mis à l'abri de l'influence que l'espoir et la crainte doivent

exercer sur leurs votes.

On a voulu voir là une jalousie mesquine, une défiance presque

haineuse contre les fonctionnaires.

Il n'en est rien. Je connais beaucoup de fonctionnaires, presque

tous mes amis le sont (car qui ne l'est aujourd'hui?), je le suis

moi-même; et, dans mes essais d'économie politique, j'ai soutenu,

contre l'opinion de mon maître, M. Say, que leurs services étaient

productifs au même titre que les services privés. Mais il n'en est

pas moins vrai qu'ils en diffèrent en ce que nous ne prenons de

ceux-ci que ce que nous voulons, et à prix débattu, tandis que

ceux-là nous sont imposés ainsi que la rémunération qui y est

afférente. Ou, si l'on prétend que les services publics et leur

rémunération sont volontairement agréés par nous, parce que nos

députés les stipulent, on conviendra que notre acquiescement ne

résulte que de cette stipulation même. Ce n'est donc pas aux

fonctionnaires de la faire. Il ne leur appartient pas plus de régler

l'étendue du service et sa rémunération, qu'il n'appartient à mon

fournisseur de vin de régler la quantité que j'en dois prendre et le

prix que je dois y mettre. Ce n'est pas des fonctionnaires que je me

défie, c'est du coeur humain; et je puis estimer les hommes qui

vivent sur les impôts tout en les croyant peu propres à les voter,

tout comme M. Larnac estime probablement les juges, tout en

regardant leurs fonctions comme incompatibles avec le service de la

garde nationale.

On a aussi présenté ces vues de réforme parlementaire comme

entachées d'un radicalisme outré.

J'avais cependant eu soin de préciser que, dans ma pensée, elle est

plus nécessaire encore à la stabilité du pouvoir qu'à la sauvegarde

de nos libertés. Les hommes les plus dangereux à la Chambre,

disais-je, ne sont pas les fonctionnaires, mais ceux qui aspirent à

le devenir. Ceux-là sont entraînés à faire au cabinet, quel qu'il

soit, une guerre incessante, tracassière, factieuse, sans aucune

utilité pour le pays; ceux-là exploitent les événements, faussent

les questions, égarent l'esprit public, entravent les affaires,

troublent le monde, car ils n'ont qu'une pensée: renverser les

ministres pour se mettre à leur place. Pour nier cette vérité, il

faudrait n'avoir jamais ouvert les yeux sur les annales de la

Grande-Bretagne, il faudrait repousser volontairement les

enseignements de notre histoire constitutionnelle tout entière.

Ceci me ramène à la pensée fondamentale de cette adresse, car vous

voyez que l'_opposition_ peut être conçue sous deux aspects

très-différents.

L'opposition, telle qu'elle est, _résultat infaillible de

l'admissibilité des députés au pouvoir_, c'est l'effort désordonné

des ambitions. Elle attaque violemment les hommes et mollement les

abus; c'est tout simple, puisque les abus composent la plus grande

part de l'héritage qu'elle s'efforce de recueillir. Elle ne songe

pas à circonscrire le domaine administratif. Elle se donnerait bien

garde de supprimer quelques rouages à la vaste machine dont elle

convoite la direction. Au reste, nous l'avons vue à l'oeuvre. Son

chef a été premier ministre; le premier ministre a été son chef.

Elle a gouverné sous l'une et l'autre bannière. Qu'y avons-nous

gagné? À travers ces évolutions, jamais le mouvement ascensionnel du

budget a-t-il été suspendu une minute?

L'opposition, telle que je la conçois, c'est la vigilance organisée

du public. Elle est calme, impartiale, mais permanente comme la

réaction du ressort sous la main qui le presse. Pour que l'équilibre

ne soit pas rompu, ne faut-il pas que la force résistante des

administrés soit égale à la force expansive des administrateurs?

Elle n'en veut point aux hommes, elle n'a que faire de les déplacer,

elle les aide même dans le cercle de leurs légitimes fonctions; mais

elle les y renferme sans pitié.

Vous croyez peut-être que cette opposition naturelle, qui n'a rien

de dangereux ni de subversif, qui n'attaque le pouvoir ni dans ses

dépositaires, ni dans son principe, ni dans son action utile, mais

seulement dans son exagération, est moins antipathique aux ministres

que l'opposition factieuse. Détrompez-vous. C'est celle-là surtout

qu'on craint, qu'on hait, qu'on fait avorter par la dérision, qu'on

empêche de se produire au sein des colléges électoraux, parce qu'on

voit bien qu'elle va au fond des choses et poursuit le mal dans sa

racine. L'autre opposition, l'opposition personnelle, n'est pas

aussi redoutable. Entre les hommes qui se disputent les

portefeuilles, quelque acharnée que soit la lutte, il y a toujours

un pacte tacite, en vertu duquel le vaste appareil gouvernemental

doit être laissé intact. «Renversez-moi si vous pouvez, dit le

ministre, je vous renverserai à votre tour; seulement, ayons soin

que l'enjeu reste sur le bureau, sous forme d'un budget de quinze

cents millions.» Mais le jour où un député, parlant au nom des

contribuables et comme contribuable, ayant donné des garanties qu'il

ne veut et ne peut pas être autre chose, se lèvera à la Chambre pour

dire soit aux ministres en titre, soit aux ministres en expectative:

Messieurs, disputez-vous le pouvoir, je ne cherche qu'à le contenir;

disputez-vous la manipulation du budget, je n'aspire qu'à le

diminuer; ah! soyez sûr que ces furieux athlètes, si acharnés en

apparence, sauront fort biens s'entendre pour étouffer la voix du

mandataire fidèle. Ils le traiteront d'utopiste, de théoricien, de

réformateur dangereux, d'homme à idée fixe, sans valeur pratique;

ils l'accableront de leur mépris; ils tourneront contre lui la

presse vénale. Mais si les contribuables l'abandonnent, tôt ou tard

ils apprendront qu'ils se sont abandonnés eux-mêmes.

Voilà ma pensée tout entière, messieurs; je l'ai exposée sans

déguisement, sans détour, tout en regrettant de ne pouvoir la

corroborer de tous les développements qui auraient pu entraîner vos

convictions. J'espère en avoir assez dit, cependant, pour que vous

puissiez apprécier la ligne de conduite que je suivrais si j'étais

votre mandataire, et il est à peine nécessaire d'ajouter que mon

premier soin serait de me placer, à l'égard du pouvoir et de

l'opposition ambitieuse, dans cette position d'indépendance qui

seule peut donner des garanties, et qu'il faut bien s'imposer,

puisque la loi n'y a pas pourvu.

Après avoir établi le principe qui doit, selon moi, dominer toute la

carrière parlementaire de vos représentants, permettez-moi de dire

quelque chose des objets principaux auxquels ce principe me semble

devoir être appliqué.

Vous avez peut-être entendu dire que j'avais consacré quelques

efforts à la cause de la liberté commerciale, et il est aisé de voir

que ces efforts sont conséquents à la pensée fondamentale que je

viens d'exposer sur les limites naturelles de la puissance

publique. Selon moi, celui qui a créé un produit doit avoir la

faculté de l'_échanger_ comme de s'en servir. L'échange est donc

partie intégrante du droit de propriété. Or, nous n'avons pas

institué et nous ne payons pas une force publique pour nous priver

de ce droit, mais au contraire pour nous le garantir dans toute son

intégrité. Aucune usurpation du gouvernement, sur l'exercice de nos

facultés et sur la libre disposition de leurs produits, n'a eu des

conséquences plus fatales.

D'abord ce régime prétendu protecteur, examiné de près, est fondé

sur la spoliation la plus flagrante. Lorsque, il y a deux ans, on a

pris des mesures pour restreindre l'entrée des graines oléagineuses,

on a bien pu augmenter les profits de certaines cultures, puisque

immédiatement l'huile haussa de quelques sous par livre. Mais il est

de toute évidence que ces excédants de profit n'ont pas été un gain

pour la nation en masse, puisqu'ils ont été pris gratuitement et

artificieusement dans la poche d'autres citoyens, de tous ceux qui

ne cultivent ni le colza ni l'olivier. Il n'y a donc pas eu

création, mais translation injuste de richesses. Dire que par là on

a soutenu une branche d'agriculture, ce n'est rien dire,

relativement au bien général, puisqu'on ne lui a donné qu'une séve

qu'on enlevait aux autres branches. Et quelle est la folle industrie

qu'on ne pourrait rendre lucrative à ce prix? Un cordonnier

s'avisât-il de tailler des souliers dans des bottes, quelque

mauvaise que fût l'opération, donnez-lui un privilége, et elle

deviendra excellente. Si la culture du colza est bonne en elle-même,

il n'est pas nécessaire que nous fassions un supplément de gain à

ceux qui s'y livrent. Si elle est mauvaise, ce supplément ne la rend

pas bonne. Seulement il rejette la perte sur le public.

La spoliation, en général, déplace la richesse, mais ne l'anéantit

pas. La protection la déplace et en outre l'anéantit, et voici

comment: les graines oléagineuses du Nord n'entrant plus en France,

il n'y a plus moyen de produire chez nous les choses au moyen

desquelles on les payait, par exemple, une certaine quantité de

vins. Or, si, relativement à l'huile, les profits des producteurs et

les pertes des consommateurs se balancent, les souffrances des

vignerons sont un mal gratuit et sans compensation.

Il y a sans doute, parmi vous, beaucoup de personnes qui ne sont pas

fixées sur les effets du régime protecteur. Qu'elles me permettent

une observation.

Je suppose que ce régime ne nous soit pas imposé par la loi, mais

par la volonté directe des monopoleurs. Je suppose que la loi nous

laisse entièrement libres d'acheter du fer aux Belges ou aux

Suédois, mais que les maîtres de forges aient assez de domestiques

pour repousser le fer de nos frontières et nous forcer ainsi à nous

pourvoir chez eux et à leur prix. Ne crierions-nous pas à

l'oppression, à l'iniquité? L'iniquité, en effet, serait plus

apparente; mais, quant aux effets économiques, on ne peut pas dire

qu'ils seraient changés. Eh quoi! en sommes-nous beaucoup plus gras,

parce que ces messieurs ont été assez habiles pour faire faire, par

des douaniers, et _à nos frais_, cette police des frontières que

nous ne tolérerions pas si elle se faisait à leurs propres dépens?

Le régime protecteur atteste cette vérité, qu'un gouvernement qui

sort de ses attributions ne puise dans ses usurpations qu'une force

dangereuse, même pour lui. Quand l'État se fait le distributeur et

le régulateur des profits, toutes les industries le tiraillent en

tous sens pour lui arracher un lambeau de monopole. A-t-on jamais vu

le commerce intérieur et libre placer un cabinet dans la situation

que le commerce extérieur et réglementé a faite à sir Robert Peel?

Et si nous regardons chez nous, n'est-ce pas un gouvernement bien

fort que celui que nous voyons trembler devant M. Darblay? Vous

voyez donc bien que contenir le pouvoir, c'est le consolider et non

le compromettre.

La liberté des échanges, la libre communication des peuples, les

produits variés du globe mis à la portée de tous, les idées

pénétrant avec les produits dans les régions qu'assombrit

l'ignorance, l'État affranchi des prétentions opposées des

travailleurs, la paix des nations fondée sur l'entrelacement de

leurs intérêts, c'est sans doute une grande et noble cause. Je suis

heureux de penser que cette cause, éminemment chrétienne et sociale,

est en même temps celle de notre malheureuse contrée, qui languit et

périt sous les étreintes des restrictions commerciales.

L'enseignement se rattache aussi à cette question fondamentale qui,

en politique, précède toutes les autres. Est-il dans les

attributions de l'État? est-il du domaine de l'activité privée? Vous

devinez ma réponse. Le gouvernement n'est pas institué pour asservir

nos intelligences, pour absorber les droits de la famille.

Assurément, messieurs, s'il vous plaît de résigner en ses mains vos

plus nobles prérogatives, si vous voulez vous faire imposer par lui

des théories, des systèmes, des méthodes, des principes, des livres

et des professeurs, vous en êtes les maîtres; mais ce n'est pas moi

qui signerai en votre nom cette honteuse abdication de vous-mêmes.

Ne vous en dissimulez pas d'ailleurs les conséquences. Leibnitz

disait: «J'ai toujours pensé que si l'on était maître de

l'éducation, on le serait de l'humanité.» C'est peut-être pour cela

que le chef de l'enseignement par l'État, s'appelle _Grand Maître_.

Le monopole de l'instruction ne saurait être raisonnablement confié

qu'à une autorité reconnue infaillible. Hors de là, il y a des

chances infinies pour que l'erreur soit uniformément enseignée à

tout un peuple. «Nous avons fait la république, disait Robespierre,

il nous reste à faire des républicains.» Bonaparte ne voulait faire

que des soldats, Frayssinous que des dévots; M. Cousin ferait des

philosophes, Fourier des harmoniens, et moi sans doute des

économistes. L'unité est une belle chose, mais à la condition d'être

dans le vrai. Ce qui revient toujours à dire que le monopole

universitaire n'est compatible qu'avec l'infaillibilité. Laissons

donc l'enseignement libre. Il se perfectionnera par les essais, les

tâtonnements, les exemples, la rivalité, l'imitation, l'émulation.

L'unité n'est pas au point de départ des efforts de l'esprit humain;

elle est le résultat de la naturelle gravitation des intelligences

libres vers le centre de toute attraction: la vérité.

Ce n'est pas à dire que l'autorité publique doit se renfermer dans

une complète indifférence. Je l'ai déjà dit: sa mission est de

surveiller l'usage et de réprimer l'abus de toutes nos facultés.

J'admets qu'elle l'accomplisse dans toute son étendue, et avec plus

de vigilance en matière d'enseignement qu'en toute autre; qu'elle

exige des conditions de capacité, de moralité; qu'elle réprime

l'enseignement immoral; qu'elle veille à la santé des élèves.

J'admets tout cela, quoiqu'en restant convaincu que sa sollicitude

la plus minutieuse n'est qu'une garantie imperceptible auprès de

celle que la nature a mise dans le coeur des pères et dans l'intérêt

des professeurs.

Je dois m'expliquer sur une question immense, d'autant que mes vues

diffèrent probablement de celles de beaucoup d'entre vous: je veux

parler de l'Algérie. Je n'hésite pas à dire que, sauf pour acquérir

des frontières indépendantes, on ne me trouvera jamais, dans cette

circonstance ni dans aucune autre, du côté des conquêtes.

Il m'est démontré, et j'ose dire scientifiquement démontré, que le

système colonial est la plus funeste des illusions qui ait jamais

égaré les peuples. Je n'en excepte pas le peuple anglais, malgré ce

qu'il y a de spécieux dans le fameux argument: _post hoc, ergo

propter hoc_.

Savez-vous ce que vous coûte l'Algérie? Du tiers aux deux

cinquièmes de vos quatre contributions directes, centimes

additionnels compris. Celui d'entre vous qui paye trois cents francs

d'impôts, envoie chaque année cent francs se dissiper dans les

nuages de l'Atlas et s'engloutir dans les sables du Sahara.

On nous dit que c'est là une avance que nous recouvrerons, dans

quelques siècles, au centuple. Mais qui dit cela? Les _riz-pain-sel_

qui exploitent notre argent. Tenez, messieurs, en fait d'espèces, il

n'y a qu'une chose qui serve: c'est que chacun veille sur sa

bourse... et sur ceux à qui il en remet les cordons.

On nous dit encore: «Ces dépenses font vivre du monde.» Oui, des

espions kabyles, des usuriers maures, des colons maltais et des

cheicks arabes. Si on en creusait le canal des Grandes-Landes, le

lit de l'Adour et le port de Bayonne, elles feraient vivre du monde

aussi autour de nous, et de plus elles doteraient le pays d'immenses

forces de production.

J'ai parlé d'argent; j'aurais dû d'abord parler des hommes. Tous les

ans, dix mille de nos jeunes concitoyens, la fleur de notre

population, vont chercher la mort sur cette plage dévorante, sans

autre utilité jusqu'ici que d'élargir, à nos dépens, le cadre de

l'administration qui ne demande pas mieux. À cela, on oppose le

prétendu avantage de débarrasser le pays de son _trop-plein_.

Horrible prétexte, qui révolte tous les sentiments humains et n'a

pas même le mérite de l'exactitude matérielle; car, à supposer que

la population soit surabondante, lui enlever, avec chaque homme,

deux ou trois fois le capital qui l'aurait fait vivre ici, ce n'est

pas, il s'en faut, soulager ceux qui restent.

Il faut être juste. Malgré sa sympathie pour tout ce qui accroît ses

dimensions, il paraît qu'à l'origine le pouvoir reculait devant ce

gouffre de sang, d'iniquité et de misère. La France l'a voulu; elle

en portera longtemps la peine.

Ce qui l'entraîna, outre le mirage d'un _grand empire_, d'une

_nouvelle civilisation_, etc., ce fut une énergique réaction du

sentiment national contre les blessantes prétentions de l'oligarchie

britannique. Il suffisait que l'Angleterre fît une sourde opposition

à nos desseins pour nous décider à y persévérer. J'aime ce

sentiment, et je préfère le voir s'égarer que s'éteindre. Mais ne

risquons-nous pas qu'il nous place, par une autre extrémité, sous

cette dépendance que nous détestons? Donnez-moi un homme docile et

un homme contrariant, je les mènerai tous deux à la lisière. Si je

les veux faire marcher, je dirai à l'un: Marche! à l'autre: Ne

marche pas! et tous deux obéiront à ma volonté. Si le sentiment de

notre dignité prenait cette forme, il suffirait à la _perfide

Albion_, pour nous faire faire les plus grandes sottises, de

paraître s'y opposer. Supposez, ce qui est certainement peu

admissible, qu'elle voie dans l'Algérie le boulet qui nous enchaîne,

l'abîme de notre puissance; elle n'aura donc qu'à froncer le

sourcil, à se donner des airs hautains et courroucés pour nous

retenir dans une politique dangereuse et insensée? Évitons cet

écueil; jugeons par nous-mêmes et pour nous-mêmes; ne nous laissons

faire la loi ni directement ni par voie détournée. La question

d'Alger n'est malheureusement pas entière. Les précédents nous

lient; le passé a engagé l'avenir, et il y a des précédents dont il

est impossible de ne pas tenir compte. Restons cependant maîtres de

nos résolutions ultérieures; pesons les avantages et les

inconvénients; ne dédaignons pas de mettre aussi quelque peu la

_justice_, même envers les Kabyles, dans la balance. Si nous ne

regrettons pas l'argent, si nous ne _marchandons pas la gloire_,

comptons pour quelque chose la douleur des familles, les souffrances

de nos frères, le sort de ceux qui succombent et les funestes

habitudes de ceux qui survivent.

Il est un autre sujet qui mérite toute l'attention de votre

mandataire. Je veux parler des _contributions indirectes_. Ici la

distinction entre ce qui est ou n'est pas du ressort de l'État est

sans application. Il appartient évidemment à l'État de recouvrer

l'impôt. On peut dire cependant que c'est l'extension démesurée du

pouvoir qui le fait avoir recours aux inventions fiscales les plus

odieuses. Quand une nation, victime d'une timidité exagérée, n'ose

rien faire par elle-même, et qu'elle sollicite à tout propos

l'intervention de l'État, il faut bien qu'elle se résigne à être

impitoyablement rançonnée; car l'État ne peut rien faire sans

finances, et quand il a épuisé les sources ordinaires de l'impôt,

force lui est d'en venir aux exactions les plus bizarres et les plus

vexatoires. De là, les contributions indirectes sur les boissons. La

suppression de ces taxes est donc subordonnée à la solution de cette

éternelle question que je ne me lasse point de poser: Le peuple

français veut-il être perpétuellement en tutelle et faire intervenir

son gouvernement en toutes choses? alors qu'il ne se plaigne plus du

fardeau qui l'accable, et qu'il s'attende même à le voir s'aggraver.

Mais, en supposant même que l'impôt sur les boissons ne pût pas être

supprimé (ce que je suis loin d'accorder), il me paraît certain qu'il

peut être profondément modifié, et qu'il est facile d'en élaguer les

accessoires les plus odieux. Il ne faudrait pour cela qu'obtenir des

propriétaires de vignes la renonciation à certaines idées exagérées sur

l'étendue du droit de propriété et l'inviolabilité du domicile.

Permettez-moi, messieurs, de terminer par quelques considérations

personnelles. Il faut bien me les passer. Je n'ai pas, moi, un agent

actif et dévoué à 3,000 fr. d'appointements et 4,000 fr. de frais de

bureau, pour s'occuper de faire valoir ma candidature d'une

frontière à l'autre de l'arrondissement, d'un bout à l'autre de

l'année.

Les uns disent: «M. Bastiat est un révolutionnaire.» Les autres: «M.

Bastiat s'est rallié au pouvoir.»

Ce qui précède répond à cette double assertion.

Il y en a qui disent: «M. Bastiat peut être fort honnête, mais ses

opinions ont changé.»

Et moi, quand je considère ma persistance dans un principe qui ne

fait en France aucun progrès, je me demande quelquefois si je ne

suis pas un maniaque en proie à une idée fixe.

Pour vous mettre à même de juger si j'ai changé, laissez-moi placer

sous vos yeux un extrait de la profession de foi que je publiai, en

1832, alors qu'un mot bienveillant du général Lamarque attira sur

moi l'attention de quelques électeurs.

«_Dans ma pensée, les institutions que nous possédons et celles

que nous pouvons obtenir par les voies légales suffisent, si nous

en faisons un usage éclairé, pour porter notre patrie à un haut

degré de liberté, de grandeur et de prospérité._

«_Le droit de voter l'impôt, en donnant aux citoyens la faculté

d'étendre ou de restreindre à leur gré l'action du pouvoir,

n'est-il pas l'administration par le_ public _de la_ chose

publique? _Où ne pouvons-nous pas arriver par l'usage judicieux

de ce droit?_

«_Pensons-nous que l'ambition des places est la source de

beaucoup de luttes, de brigues et de factions? Il ne dépend que

de nous de priver de son aliment cette passion funeste, en

diminuant les profits et le nombre des fonctions salariées._

«.................................

«_L'industrie est-elle à nos yeux entravée, l'administration trop

centralisée, l'enseignement gêné par le monopole universitaire?

Rien ne s'oppose à ce que nous refusions l'argent qui alimente

ces entraves, cette centralisation, ces monopoles._

«_Vous le voyez, messieurs, ce ne sera jamais d'un changement

violent dans les formes ou les dépositaires du pouvoir que

j'attendrai le bonheur de ma patrie; mais de notre bonne foi à le

seconder dans l'exercice utile de ses attributions essentielles

et de notre fermeté à l'y restreindre. Il faut que le

gouvernement soit fort contre les ennemis du dedans et du dehors,

car sa mission est de maintenir la paix intérieure et extérieure.

Mais il faut qu'il abandonne à l'activité privée tout ce qui est

de son domaine. L'ordre et la liberté sont à ce prix.»_

Ne sont-ce pas les mêmes principes, les mêmes sentiments, la même pensée

fondamentale, les mêmes solutions des questions particulières, les mêmes

moyens de réforme? On peut ne pas partager mes opinions; on ne peut pas

dire qu'elles ont varié, et j'ose ajouter ceci: Elles sont invariables.

C'est un système trop homogène pour admettre des modifications. Il

s'écroulera ou il triomphera tout entier.

Mes chers compatriotes, pardonnez-moi la longueur et la forme

inusitée de cette lettre. Si vous m'accordez vos suffrages, j'en

serai profondément honoré. Si vous les reportez sur un autre, je

servirai mon pays dans une sphère moins élevée et plus proportionnée

à mes forces.

Mugron, le 1er juillet 1846.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 131 / 148 题