Je viens de lire l'article qui, du _Bien public_ de Mâcon, a passé
dans tous les journaux de Paris; vous dire combien cette lecture m'a
surpris et affligé, cela me serait impossible.
Il n'est donc que trop vrai! aucun homme sur la terre n'a le
privilége de l'universalité intellectuelle. Il est même des facultés
qui s'excluent, et il semble que l'aride domaine de l'économie
politique vous soit d'autant plus interdit que vous possédez à un
plus haut degré l'art enchanteur, l'art suprême
De penser par image ainsi que la nature.
Cet art, ou plutôt ce don divin, pourquoi l'avez-vous dédaigné? Ah!
vous avez beau dire, vous aviez reçu la plus noble, la plus sainte
mission du génie dans ce monde. Qu'est devenu le temps où, esprits
froids et méthodiques, natures encore alourdies par le poids de la
matérialité, nous nous arrachions avec délices à ce monde positif
pour suivre votre vol dans la vague et poétique région de l'idéal?
où vous nous révéliez des pensées, des doutes, des désirs et des
espérances qui sommeillaient au fond de nos coeurs, comme ces échos
qui dorment dans les grottes de nos Pyrénées tant que la voix du
pâtre ne les réveille pas? Qui nous ouvrira désormais d'autres
horizons et d'autres cieux, séjours adorés qu'habitent l'Amour, la
Prière et l'Harmonie? Combien de fois, quand vous me faisiez
entrevoir ces vaporeuses demeures, me suis écrié: «Non, ce monde
n'embrasse pas tout; la science ne révèle pas tout; il y a l'infini
au delà, et l'imagination a aussi son flambeau!»
Oh! qu'elle est grande la puissance du poëte!--Je ne dis pas du
versificateur; de quelle licence, de quelle tyrannie n'est-il pas le
complaisant?--Mais cette perception du Beau et du Sublime dans la
nature, cette forte émotion éveillée dans l'âme à leur aspect, ce
don de les revêtir d'un mélodieux langage pour y faire participer le
vulgaire, voilà la Poésie.--Et à mesure qu'elle s'élève, elle se
détache de tout élément égoïste ou pervers; car elle ne saurait
partager les tristes infirmités d'ici-bas sans perdre le sentiment
de ce qui est vrai, aimable et grand, c'est-à-dire sans cesser
d'être Poésie. Tant que le rayon divin luit sur son front, ses
tendances sont de purifier, spiritualiser, illuminer, élever. Aussi
le vrai poëte, qu'il en ait ou non la conscience, est par excellence
l'ami de l'humanité, le défenseur de ses droits, de ses priviléges
et de ses progrès. Que dis-je? nul plus que lui ne l'entraîne dans
la voie du progrès. N'est-ce pas lui en effet qui, en offrant sans
cesse à notre contemplation la perfection idéale, nous la fait
aimer, verse dans nos coeurs l'aspiration vers le Beau, et élève
ainsi le diapason de notre âme jusqu'à ce qu'elle se sente en
consonnance avec les types éternels dont il compose sa céleste
harmonie?
Cette mission sublime, vous la remplissiez dans toute son étendue,
et voilà pourquoi, Lamartine, vous étiez notre poëte de
prédilection. Et maintenant, serons-nous condamnés à être les
témoins de votre déchéance, à vous voir descendre vivant du haut de
votre gloire, et à douter si ces émotions délicieuses, dont vous
berciez notre jeunesse, étaient autre chose que de trompeuses
illusions?
Car voilà qu'ambitionnant la royauté de la science, vous avez
abdiqué votre royauté à vous, celle de la poésie. Vous avez voulu
faire de la méthode avec l'imagination et de l'analyse avec des
figures. Où cela vous a-t-il mené? à ressusciter l'empirisme
économique de la Rome impériale; à exhumer des théories cent fois
condamnées par l'expérience et qu'on croyait ensevelies pour
toujours dans les profondeurs de l'oubli.--Au moment de succomber,
quand il est naturel, pour me servir d'une expression vulgaire, de
se prendre à toutes les branches, le monopole terrien, par l'organe
des Bentinck et des Buckingham, n'a pas essayé de demander son salut
ou un répit momentané à ces théories vermoulues; et le monde
s'étonnera que ce soit vous, le grand poëte du siècle, qui soyez
allé les déterrer on ne sait où, pour les exposer encore une fois,
revêtues d'un magnifique langage, à la risée publique.
Décidément, votre muse s'est faite économiste; elle ne s'est pas
effarouchée de cette bizarre transformation. Un moment j'ai cru que
ce caprice allait lui réussir; c'est quand vous avez dit: «Laissons
les capitaux, les industries et les salaires se faire, par la
liberté, une justice que nos lois arbitraires ne leur feraient pas.»
Il me semblait qu'on ne pouvait émettre une pensée si vraie, sous
une forme si précise, sans avoir suivi des deux côtés, dans leur
long enchaînement, les effets de l'arbitraire et de la liberté. Et
je disais à mes graves collègues: Miracle! triomphe! le grand poëte
est à nous!
Hélas! je vois bien que vous deviez à vos puissants et généreux
instincts cet éclair de vérité, et je serais tenté de vous demander:
Si quand vous avez fait ce charmant _quoi qu'on die_,
Vous avez bien senti toute son énergie;
car voilà que, d'un trait de plume, vous renversez aujourd'hui vos
doctrines économiques de l'an dernier.
Voyons, avec quelque détail, ce que vous y substituez cette année.
«La question des blés est une des plus délicates,
nous dirons même des plus _insolubles_ qui puissent
se présenter aux économistes.
La question des blés _insoluble!_ En ce cas, il ne
faut pas plus s'en occuper que de la _quadrature du
cercle_. Ce mot ne doit donc pas être pris à la
rigueur, et vous avez voulu parler
D'un problème insolu, mais non pas insoluble.
Remarquez que, dès le début, vous vous ôtez à
vous-même le droit de raisonner.
«Elle échappe par sa masse et sa pesanteur aux
mains de la science.
Oui, si 200 et 200 ne font pas 400, aussi bien que
2 et 2 font 4; oui, si par sa masse et sa
pesanteur, un quintal échappe aux lois de la
gravitation plus qu'une livre.
«La _théorie_ n'y peut évidemment rien. C'est une
question _expérimentale_.
Il y a donc incompatibilité entre la théorie et
l'expérience? Je croyais que la théorie n'était que
l'expérience méthodiquement exposée.
Remarquez que c'est déjà la seconde fois que vous
vous ôtez le droit de raisonner.
«La liberté complète du commerce est la vérité
générale en matière de produit, de commerce et
d'échange.
Voilà une belle maxime. La tenez-vous de la
_théorie_ ou de l'expérience?
«_Laissez faire, laissez passer_, est devenu
proverbe chez les écrivains.
D'après la phrase qui précède, il semble que vous
teniez ce proverbe pour vrai. D'après la phrase qui
suit, il semble que vous le teniez pour faux.
«Mais quand il s'agit d'appliquer cette _prétendue_
vérité à l'importation, à l'exportation et au
commerce des grains, on s'aperçoit _à l'instant_
que, si elle n'est pas un _mensonge_, elle est du
moins un danger suprême, et la théorie recule
devant l'application, car le blé c'est la vie du
peuple; or, on ne joue pas avec la vie. Vivre
d'abord; voilà la vérité sans réplique. Les
théories après le nécessaire, voilà le bon sens.
Voici, en effet, la _vérité générale_ qui n'est
plus qu'une _prétendue_ vérité. Bientôt elle sera
un _mensonge_.
Si la gravitation est la _vérité générale_, il
importe de s'y conformer toujours, mais surtout
quand il s'agit de la vie.
Je n'aurais pas été surpris que vous n'eussiez pas
reconnu la liberté comme la vérité générale du
commerce; mais, cela une fois admis, votre déduction
eût dû être, ce me semble, ainsi formulée:
«Quand il s'agit de l'importation ou de
l'exportation de quelque superfluité, on peut
reculer devant l'application de la _vérité
générale_. Mais en fait de blé, il ne faut pas
hésiter, car le blé, c'est la vie du peuple. Or, on
ne joue pas avec la vie; vivre d'abord, voilà la
vérité sans réplique. Les expériences
gouvernementales après le nécessaire, voilà le bon
sens.»
«Or, pourquoi la VÉRITÉ du libre commerce, de la
libre exportation et de la libre importation
fait-elle trembler et reculer l'économiste? Le
voici, quant à la France, par exemple:
Ou la liberté est le meilleur moyen d'assurer
l'abondance et la bonne distribution des produits
(ce n'est qu'à cette condition qu'elle est la
_vérité générale_), et dans ce cas, il faut
l'appliquer à tout et au blé _à fortiori_; ou il y
a des moyens plus sûrs d'accomplir cette oeuvre, et
alors elle n'est pas la _vérité générale_, pas plus
pour les joujoux que pour le blé.
«Premièrement, c'est que le blé étant la vie de
tout un peuple, et la passion de vivre étant la
plus légitime, et la plus terrible passion des
hommes, la moindre faute de commerce, la moindre
erreur de calcul dans les importations et les
exportations de blé, la moindre inquiétude sérieuse
de la population sur la vie, produirait des
commotions et des pénuries telles qu'aucun
législateur humain et sage ne pourrait y exposer
son pays.
Puisque le blé c'est la vie; puisque la moindre
erreur de calcul dans l'importation ou
l'exportation du blé peut produire la pénurie;
puisque aucun législateur sage et humain ne peut
prendre de calcul, dont les conséquences sur lui
d'y exposer son pays, il faut donc laisser le
commerce libre, la liberté étant d'ailleurs la
_vérité générale_, c'est-à-dire le moyen le moins
chanceux d'assurer l'abondance et la bonne
distribution. N'est-il pas évident qu'une erreur
peuvent être si terribles, est infiniment plus
probable de la part d'un ministre, qui n'y a pas un
intérêt direct, et qui a bien d'autres choses en
tête, que de la part de cent mille négociants qui
passent leur vie à faire ces calculs, de
l'exactitude desquels dépend leur propre existence?
«Secondement, c'est que le blé étant le produit
agricole le plus immense, et se comptant par deux
ou trois milliards de revenu dans les produits du
pays, si l'importation libre des blés étrangers
pouvait venir faire en tous temps aux blés français
une concurrence sans limites qui serait, quant aux
prix, comme _dix_ est à _trente_, la France
cesserait _à l'instant_ de produire des blés que
nul ne voudrait acheter à leur prix, et trois
milliards de revenu national et dix millions de
cultivateurs français seraient anéantis du même
coup. Que deviendrait le revenu? que deviendrait
l'impôt? que deviendrait le propriétaire? que
deviendrait le laboureur? On frémit d'y penser. Ce
serait le suicide de la terre française et de la
population. Ce remède qu'on nous présente, n'est
donc pas un remède, c'est un meurtre.
Si ce que vous dites de la libre importation est
vrai pour le blé, ce doit être vrai, dans une
mesure quelconque, pour toute autre chose; car,
monsieur, les négociants font bien venir le blé,
quand on le leur permet, de là où il est à meilleur
marché qu'en France, mais ils n'ont pas coutume
d'agir sur un principe opposé à l'égard des autres
produits, et d'aller les acheter cher pour venir
les vendre à bas prix.--Donc, la libre importation
du fer serait le suicide de nos forges et des
ouvriers qu'elles occupent; la libre importation
des tissus serait le suicide de nos fabriques et de
la population qu'elles emploient. En un mot, la
liberté serait le carnage universel ou, comme vous
dites, le meurtre de tous les Français. En ce cas,
je ne vois pas bien à quel titre vous l'appelez la
_vérité générale_. Pour mettre quelque harmonie
entre vos prémisses et vos conclusions, il aurait
fallu commencer par établir que la liberté est _le
mensonge général du commerce_. Mais alors vous
n'auriez pas eu un pied dans chaque camp,
précaution que beaucoup de gens prennent par le
temps qui court, mais qui est indigne de vous.
J'ose vous le dire, cette tactique pusillanime a
fini son temps. Que celui qui ne connaît pas les
lois de l'échange les étudie ou se taise, mais
qu'il ne croie pas obtenir le double avantage de
passer pour un grand esprit et de satisfaire tout
le monde, en disant a l'un: «Vous êtes _pour_,
c'est d'un bon logicien,» et à l'autre: «Vous êtes
_contre_, c'est d'un bon praticien.» Trop de gens
aujourd'hui voient l'inconséquence et la dénoncent.
Quant à réfuter votre triste tableau de
l'agriculture libre, vous vous en êtes chargé
vous-même dans le paragraphe suivant.
«Troisièmement, c'est que le blé étant une des
matières les plus encombrantes, il serait
_physiquement impossible_ au commerce d'importer et
de distribuer dans tout l'empire les blés
nécessaires à la consommation de la France. Des
calculs faits en 1816, année de disette bien plus
alarmante que celle-ci, révèlent en chiffres cette
triste vérité: que tous les navires marchands de
l'Europe, si, par impossible, ils étaient tous
consacrés à importer des blés pour la France, ne
pourraient en importer que pour une consommation de
quinze ou dix-sept jours. Parlez donc de la liberté
illimitée du commerce après cela!»
Craignez donc la liberté illimitée après cela!
dirai-je à mon tour. Venez donc nous dire que
l'étranger vendra son blé sur nos marchés pour une
bagatelle, pour presque rien, pour rien peut-être!
Venez donc nous peindre tous les Français mourant
de faim, les bras croisés, laissant leurs boeufs
ruminer, leurs charrues se rouiller, leurs capitaux
oisifs et leur terre en friche, comptant sur des
blés étrangers qu'il est _physiquement impossible_
d'importer!
Oh! bénissons le ciel de ce que parmi nos 34
millions de compatriotes, il s'en soit trouvé un
qui ait prévu tout cela, que ce soit précisément un
homme d'État, et qu'il ait su prévenir notre mort à
tous, en fixant ce bienheureux _maximum_ qu'on n'a
jamais connu en Suisse et qu'on vient d'abolir en
Angleterre.
Mais il serait peut-être inconvenant de prolonger cette discussion
pied à pied. Je me demande quelquefois comment il est possible que
deux esprits arrivent, sur la même question, à des solutions si
opposées. Est-ce l'intérêt personnel qui m'aveugle? non, assurément.
Je n'ai d'autres moyens d'existence qu'une terre, et cette terre ne
produit que des céréales. Qu'on laisse entrer les céréales
étrangères, et je ne crains pas que ma terre perde de sa valeur, je
ne crains pas que mes bras restent oisifs. Non, je ne le crains pas,
alors même que le blé étranger se vendrait, ainsi que vous le dites,
relativement au nôtre, comme _dix_ est à _trente_, alors même qu'il
se donnerait POUR RIEN; car dans cette supposition extrême, ce que
le peuple dépense aujourd'hui en pain, il le dépenserait en viande,
en beurre, en légumes, en fil, en laine et autres produits
agricoles. Ma terre ne serait pas plus sans valeur, parce que chacun
aurait gratuitement du pain pour son estomac, qu'elle n'est sans
valeur aujourd'hui, parce que chacun a gratuitement de l'air pour
ses poumons.
Et, après tout, quel droit avons-nous, nous propriétaires, sur les
estomacs de ceux qui ne le sont pas? Leur faim est-elle faite pour notre
blé, ou notre blé pour leur faim? Ne renversons pas le monde. _Vivre_,
c'est le but, cultiver la terre, ce n'est que le moyen; c'est à nous de
subordonner les convenances de notre production à la vie de nos frères,
et il ne nous est pas permis de subordonner au contraire leur vie à nos
convenances bien ou mal entendues. C'est pour moi une bien douce
consolation que la doctrine de la liberté ne me montre qu'harmonie entre
ces divers intérêts; et, avec votre âme, vous devez être bien
malheureux, puisque vous ne voyez entre eux qu'une irrémédiable
dissonance. Propriétaire, vous invoquez aujourd'hui la _générosité_ des
possesseurs du sol. Ah! c'est à leur _justice_ qu'il fallait en appeler!
Vous avez écrit sur la charité une page que j'admire comme tout le
monde. Mais je l'admirerais bien davantage si je ne la voyais se
terminer par cette amère conclusion: Le blé, c'est la vie; que la loi le
maintienne à un _maximum_ qui donne de la valeur à nos terres!--Et
quelle est la main qui écrit ces lignes? C'est la même qui se lèvera à
la Chambre pour le _maximum_, et qui s'ouvrira ensuite pour recevoir du
pauvre l'injuste denier qui en est la conséquence.--Ah! croyez-moi,
ainsi comprise, la charité perd bien de son prestige. Quand on demande
l'exclusion du blé étranger pour mieux vendre le sien, on a beau parler
de charité, on a beau porter ce mot devant soi comme une bannière, on
n'a pas droit à la popularité, au moins à une popularité de bon aloi.
Non, on n'y a pas droit, alors même qu'on ferait retentir, devant une
population alarmée, de banales déclamations contre les doctrines
_meurtrières_ des amis de la liberté, contre les _fautes_ et les
_crimes_ du gouvernement et des Chambres, contre la _cupidité des
spéculateurs_ et l'_égoïsme du commerce_. Avant de semer ainsi de
dangereuses, et j'ose dire, injustes préventions populaires, il faudrait
au moins ne pas venir dire: Que la loi irrite de quelques degrés la faim
du peuple par l'exclusion du blé étranger, afin que nous,
législateurs-propriétaires, tirions un meilleur parti de notre blé.
À Dieu ne plaise, monsieur, que je révoque en doute la pureté de vos
intentions. Elle éclate dans tous vos écrits. En vous lisant, on sent
que vous aimez le peuple. C'est vous, je crois, qui avez le premier
employé cette expression: «la vie à bon marché,» qui pourrait être le
titre de notre association du _Libre-Échange_; car la _vie à bon
marché_, c'est la vie plus facile, plus douce, moins traversée de
fatigues et d'angoisses, plus digne, plus intellectuelle et plus morale.
La _vie à bon marché_, c'est le résultat que l'échange, et surtout
l'échange libre, tend à produire. Assez de monopoleurs cherchent, sur
cette question, à égarer le peuple; chose facile, car tout _obstacle_
attirant à lui une portion de travail national, il est aisé de tourner
contre le progrès, sous quelque forme qu'il se présente,--Liberté,
Inventions, ou Épargnes,--le sentiment des masses. Vous, monsieur, qui
savez leur parler, qu'elles écoutent et qu'elles aiment, aidez-nous à
les dissuader. Mais ne soyez pas surpris que le zèle contre le monopole
nous emporte, quand nous avons à craindre qu'il n'ait trouvé un champion
tel que vous.
Je suis, monsieur, votre dévoué serviteur.