PAR M. VIDAL[54].

[Note 54: Extrait du _Journal des Économistes_, nº de

juin 1846. (_Note de l'éditeur._)]

Ce livre se présente sous de tristes auspices. Son apparition dans

le monde a réveillé, au fond de ces cavernes littéraires,

Que la haine se creuse au bas des grands journaux,

un écho d'injures plus fait pour attrister que pour irriter ceux à

qui elles s'adressent, et qui placent sous des préventions

défavorables non-seulement le feuilletoniste, mais encore l'auteur

qui a inspiré le feuilleton.

Par une coïncidence singulière, le jour même où je lisais dans la

_Démocratie pacifique_ ces épithètes accumulées sur la tête de nos

plus illustres économistes: _ignorants, orgueilleux, hérétiques

maudits, sots, impies, fatalistes, plagiaires, marionnettes,

traîtres_, etc., etc., ce jour même, le hasard mettait sous mes yeux

une galerie de lettres autographes, où l'on voit les plus grands

hommes du siècle, les plus ardents amis de l'humanité, Jefferson,

Maddison, Bentham, Bernadotte, Chateaubriand, B. Constant, et même

Saint-Simon, venir rendre l'hommage le plus sincère et le plus

spontané à la science et à la philanthropie de J. B. Say.

Mais ne cherchons pas une pénible solidarité entre M. Vidal et son

compromettant commentateur, qui, je l'espère, rougira un jour de son

injustice et de ses emportements.

Il me semble que c'est faire preuve d'un orgueil bien indomptable,

quand on aborde une science, que de débuter ainsi: «Mes devanciers

n'ont rien su ni rien vu. Vainement des hommes tels que Smith,

Malthus, Say, ont consacré toute leur vie et de puissantes facultés

à l'étude d'un sujet; ils ne l'ont pas même entrevu. Moi, j'arrive,

j'ai vingt ans, et j'ai fait la science.»

N'inspirerait-on pas plus de confiance au public, si l'on disait: La

science est de sa nature progressive. Mes prédécesseurs l'ont

avancée; mais, aidé de leurs travaux, j'aspire à l'avancer encore.

Forcés de creuser les idées élémentaires, d'analyser les notions de

_travail, utilité, valeur, capital, production_, etc., ils me

semblent n'avoir pas assez approfondi le phénomène de la répartition

des richesses; je viens après eux, et mettant à profit les

connaissances qu'ils nous ont transmises, prenant la science où ils

l'ont laissée, j'essaye de lui faire faire un pas de plus.

Mais, pour que M. Vidal pût tenir un tel langage, il aurait fallu

qu'il s'astreignît à la méthode de ses devanciers, à l'observation

de la manière dont les faits se passent et s'enchaînent. Cette

méthode, il la repousse. Selon lui, la science, ainsi limitée, n'est

qu'un objet de pure curiosité. Il pense que sa mission est de donner

des conseils, d'enseigner, peut-être même d'_imposer_ des règles de

conduite.--«La belle science, s'écrie-t-il, qui se résume en une

négation: _ne rien faire!_»

M. Vidal se méprend. La science ne fait à personne un devoir de

l'inertie, ou, comme on dirait aujourd'hui, de l'immobilisme. Elle

éclaire toutes les routes, celle qui conduit au bien, comme celle

qui mène au mal, et croit que c'est à cela que se borne sa tâche,

parce que le principe d'action n'est pas en elle, mais dans les

hommes. Si le penchant naturel de l'homme le pousse vers ce qui

nuit, il est certain que jeter la lumière sur les conséquences des

habitudes, c'est seconder cette triste direction. Mais si l'homme

est porté au bien, il suffit que la science le montre, et il n'est

pas nécessaire, pour l'y déterminer, qu'elle invoque la contrainte

ni même le devoir.

Ce qui nous sépare complétement des écoles dites socialistes,

fouriéristes, communistes, saint-simoniennes, etc., c'est

précisément cela. Elles placent le principe d'action dans

l'observateur, et nous le laissons là où il est, dans le sujet

observé, l'homme.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'ils nous accusent de ne voir

dans les hommes que des chiffres, des quantités abstraites. «Qu'ils

cessent, dit M. Vidal, de faire abstraction de l'homme, dans une

science, qui a pour but le bonheur de l'homme.»

Mais c'est vous qui faites abstraction de l'homme, de ce qu'il y a

en lui d'intelligence, de moralité, de vie, d'initiative, de

perfectibilité; car, pour vous, qu'est-ce que l'humanité, si ce

n'est une matière inerte, une argile, que le savant, sous le nom de

_réformateur_, _organisateur_, peut et doit pétrir à son gré?

L'économie politique, ainsi que son nom même le témoigne, admet que

l'homme est un être sentant et pensant; que les facultés de

comparer, de juger, de décider sont en lui; que la prévoyance

l'avertit, que l'expérience le rectifie, qu'il porte avec lui le

principe progressif.

Voilà pourquoi elle se borne à décrire les phénomènes, leurs causes

et leurs effets,--sûre que les hommes sauront choisir.

Voilà pourquoi, comme celui qui place des écriteaux à l'entrée de

chaque route, elle se contente de dire: Voici où conduit l'une:

voilà où mène l'autre.

Mais vous, vous ne voyez dans les hommes que de la matière

expérimentale, des machines qui produisent et consomment; et

désirant, il faut vous rendre cette justice, que la richesse soit

équitablement répartie entre eux, vous vous attribuez cette

fonction, persuadé que vous êtes que la Providence n'y a pas pourvu.

«Suffira-t-il au mécanicien, dit M. Vidal, pour _inventer la

machine_, d'observer, de recueillir des faits, puis de laisser faire

les forces naturelles? Eh! non, sans doute, il faut encore qu'il

trouve le moyen d'utiliser ces forces, qu'il _invente sa

machine_...»

«De même, en économie..., on peut _inventer_ un mode particulier de

production et de consommation, un système économique.»

Ailleurs, il compare la société à un régiment:

«Faudra-t-il donc laisser chacun manoeuvrer à sa guise, permettre à

chaque officier, à chaque soldat de faire et de suivre son petit

plan de campagne? etc.»

Ailleurs, à un orchestre:

«Comme les musiciens d'un orchestre discipliné, chacun de nous a un

rôle utile, indispensable...; mais pour qu'il y ait accord, unité,

il faut que tous les exécutants obéissent à la pensée du compositeur

et à la direction du chef d'orchestre.»

Mais quand un mécanicien a sous la main des rouages, des ressorts,

il dispose d'une _matière inerte_, et son intervention est

indispensable. Les hommes ne sont-ils donc que des rouages et des

ressorts aux mains d'un socialiste?

Mais ces soldats, que vous nous proposez pour exemple, quoiqu'ils

soient des hommes, en tant que soldats, ne sont plus hommes, ils ne

sont que des machines. Le principe d'action n'est plus en eux.

Soumis, selon cette énergique expression, à l'obéissance _passive_,

ils ne s'appartiennent plus, ils tournent à droite et à gauche au

moindre signe. Aussi faut-il tirer au sort à qui ne sera pas

_soldat_. Croyez-moi, l'humanité ne se laissera pas aisément réduire

à ce rôle _passif_ que vous lui réservez.

Enfin, vos musiciens, nous en convenons volontiers, arriveront à

l'accord, à l'harmonie, si la direction du chef d'orchestre est

imposée.

Eh! mon Dieu, ce n'est pas en économie seulement; et qui ne sait

qu'en toutes choses le despotisme infaillible serait la meilleure

solution?

Mais où est-il ce chef d'orchestre social en mesure de faire

reconnaître son titre d'infaillibilité et son droit à la domination?

En son absence, j'aime mieux laisser les musiciens eux-mêmes

s'organiser entre eux, car, comme vous le dites, ils sont trop

intelligents pour ne pas comprendre que sans cela l'harmonie serait

impossible!

Vous voyez donc bien que nous commençons à nous entendre, et que

vous êtes amené, comme nous, à laisser, bon gré mal gré, le principe

d'action là où Dieu l'a placé, dans l'humanité et non dans celui qui

l'étudie.

Quand nous exposons les phénomènes, leurs causes et leurs

conséquences; quand nous nous contentons de montrer comment telle

action vicieuse conduit inévitablement à telle conséquence funeste;

quand, par exemple, nous disons: La paresse conduit à la misère,

l'excès de population à une diminution et à une mauvaise répartition

du bien-être, vous vous écriez que nous sommes _fatalistes_.

Entendons-nous. Oui, nous sommes fatalistes à la manière des

physiciens, quand ils disent: «Si une pierre n'est pas soutenue, il

est _fatal_ qu'elle tombe.»

Nous sommes fatalistes à la manière des médecins, quand ils disent:

«Si vous mangez outre mesure, _il est fatal_ que vous ayez une

indigestion.»

Mais reconnaître l'existence d'une loi fatale, est-ce bien du

fatalisme? Après tout, avons-nous fait des lois, comme vous nous en

accusez, quand vous reprochez aux économistes tous les maux de la

société, faisant abstraction des mauvaises habitudes, des préjugés,

des erreurs et des vices par lesquels elle a pu se les attirer?

Le vrai _fatalisme_, ce me semble, est au fond de tous vos systèmes,

qui, quelque opposés qu'ils soient entre eux, s'accordent seulement

en ceci: le bonheur ou le malheur des hommes, indépendant de leurs

vices et de leurs vertus, et sur lequel, par conséquent, ils ne

peuvent rien, dépend exclusivement d'une invention contingente,

d'une organisation imaginée, en l'an de grâce 1846, par M. Vidal.

Il est bien vrai qu'en l'an 1845 M. Blanc en avait imaginé une

autre. Mais, heureusement, les trois milliards d'hommes qui couvrent

la terre ne l'ont pas acceptée; sans cela ils ne seraient plus à

temps d'essayer celle de M. Vidal.

Que serait-ce si l'humanité s'était pliée à l'organisation inventée

par Fourier, qui offrait au capital 24 pour 100 de dividende au lieu

des 5 pour 100 qu'assure la nouvelle invention?

Pour se faire une idée de l'esprit de despotisme qui fait la base de

toutes ces rêveries, il suffit de voir combien on y est prodigue de

formules comme celles-ci:

«_Il faudra_ proportionner la production aux moyens de consommation.

«_Il faudra_ organiser puissamment le travail.

«_Il faudra_ appeler toutes les activités et toutes les

intelligences, etc.

«_Il faudra_ distribuer les produits d'après la justice.

«_Il faudra_ élever chaque travailleur au rang de sociétaire.

«_Il faudra_ lui fournir les moyens de satisfaire ses besoins, etc.

«_Il faudra_ établir l'équilibre entre la production, la

consommation et la population.

«_On peut_ combiner un bon mécanisme industriel.

«_On peut_ inventer un mode particulier de production et de

consommation.

«_Il faut_ constituer avant tout la solidarité effective.»

Tout cela est bientôt dit. Mais quand on demande aux socialistes:

Qui donc fera toutes ces choses? qui donc, si l'humanité est

passive, l'animera du souffle de vie? chacun d'eux se pose et

répond: _Moi._

Il faut être juste envers M. Vidal. Il ne dit pas _moi_; il dit: _le

pouvoir, l'autorité_.

Mais ce n'est là que reculer la difficulté; car si tous les hommes

sont des ressorts, des soldats, de la matière inerte; si toute

pensée d'ordre et d'organisation émane d'une autorité, à quel signe

pouvons-nous la reconnaître?

La difficulté est grande, et il fallait bien que M. Vidal se donnât

la peine de la résoudre.

Voici comment il s'exprime:

«Nous supposons _à priori_ un pouvoir normal régulièrement

constitué. Nous laissons à chacun la faculté de comprendre sous ce

nom le système qu'il préfère, qu'il désire, qu'il conçoit ou qu'il

rêve. Le gouvernement, _quel qu'il soit_, c'est pour nous la

protection, la prévoyance sociale, le représentant de l'ordre pour

tous et dans l'intérêt de tous, etc.»

Si vous supposez _à priori_ un pouvoir normal et infaillible, nous

sommes d'accord. Seulement montrez-moi son certificat d'infaillibilité,

et je suis prêt à me laisser organiser.

Mais si, dans l'embarras de trouver ce phénix, vous admettez une

autorité quelconque, telle que chacun _la préfère, la désire, la

conçoit ou la rêve_, je crains bien que nous n'ayons autant

d'autorités qu'il y a d'hommes, ce qui nous replace justement au

point de départ.

Ici, M. Vidal a recours à la grande ressource des socialistes,

l'_organisation_. Il ne s'agit que d'organiser le pouvoir.

«Un mauvais gouvernement, dit-il, peut abuser de la force; cela est

vrai. Mais un bon gouvernement, loin de gêner en rien la liberté

véritable, peut en favoriser le développement...; il ne s'agit donc

pas d'amoindrir ou de supprimer le pouvoir, mais de lui donner _une

bonne organisation_.»

C'est fort bien. Mais qui est-ce qui organisera le pouvoir? La

société sans doute.--Point du tout, puisque c'est le pouvoir qui

doit organiser la société.--J'entends; M. Vidal, ou tout autre

socialiste qui _préfère, désire, conçoit ou rêve_, organisera le

pouvoir, lequel organisera la société. Reste toujours à savoir

comment est organisé le premier organisateur.

Il y a, dans le livre de M. Vidal, un chapitre vers lequel on se

sent attiré par la séduction du titre: _Conclusion pratique._ Il y a

si longtemps que nous désirons voir les socialistes formuler une

_conclusion_! Enfin, me disais-je, la nouvelle invention sociale va

nous être déroulée dans tous ses détails, avec les moyens

d'exécution propres à faire fonctionner l'appareil.

Malheureusement M. Vidal, se fondant sur ce que nous ne sommes pas

en état de le comprendre, ne nous dit rien.

La société actuelle _est une masure que nous refusons obstinément

d'abandonner_. Il a bien dans sa poche le plan de _constructions

nouvelles_; mais à quoi bon nous les montrer, puisque _nous ne

voulons pas en entendre parler, et que nous nous obstinons à

maintenir la maison délabrée, l'édifice vermoulu? Il n'y a donc pas

pour aujourd'hui de restauration possible. Reste tout au plus à

placer des arcs-boutants au dehors et à gâcher du plâtre dans les

crevasses._

Notre obstination nous prive donc de l'avantage de connaître le

nouvel appareil social imaginé par M. Vidal. Tout ce qu'il nous

laissera voir, ce sont quelques étançons et un peu de plâtre, qu'il

veut bien appliquer à retarder la chute du vieil édifice.

Le problème ainsi circonscrit, M. Vidal en revient à ses formules

favorites:

«_Il faut organiser_, sur tous les points du royaume, dans chaque

département, des ateliers où tout homme de bonne volonté puisse

toujours trouver à gagner sa vie en travaillant; où tout ouvrier

inoccupé, déplacé par la mécanique, puisse utiliser ses bras; des

ateliers qui ne fassent point concurrence aux ateliers existants,

car autrement on créerait autant de pauvres d'un côté qu'on en

soulagerait de l'autre.

«Des ateliers _permanents_, qui soient à l'abri du chômage et des

mortes-saisons, à l'abri des crises commerciales, industrielles et

politiques.

«Des ateliers où l'introduction d'une machine perfectionnée profite

aux travailleurs, sans pouvoir leur porter préjudice...

«Des ateliers où l'on _puisse_ établir un équilibre constant entre

la production et les besoins de la consommation; des ateliers où la

population surabondante des villes puisse se déverser.

«Des ateliers où le travailleur trouve le bien-être, l'indépendance

et la sécurité; une occupation permanente, une rétribution

convenable et toujours assurée.»

Certes, nous rendons justice aux bonnes intentions de M. Vidal, et

nous désirons que ses vues philanthropiques se réalisent. Comme lui,

nous voudrions qu'il n'y eût pas un homme sur la terre qui ne

trouvât toujours du travail assuré, du bien-être, de la sécurité, de

l'indépendance; qui ne fût à l'abri de toute crise commerciale,

industrielle, politique et même atmosphérique; qu'il y eût parfait

équilibre entre la production, la consommation et la population.

Mais au lieu de penser, comme M. Vidal, qu'il y a un être abstrait

qu'on appelle _l'État_, qui a les moyens de réaliser ces beaux

rêves; au lieu de faire dériver exclusivement le bonheur individuel

d'une _organisation_ inventée par un journaliste et imposée du

dehors aux travailleurs, nous croyons qu'il dépend surtout des

habitudes et des vertus des travailleurs eux-mêmes. Si les uns

sont actifs et les autres paresseux; s'il y a parmi eux des

prodigues, des économes, des avares, des gens ordonnés et des gens

débauchés; si les uns se marient à seize ans, et sont chargés de

famille à l'âge où les autres s'établissent,--nous ne voyons pas

d'_organisation_ qui puisse empêcher l'inégalité de s'introduire

dans votre colonie.

S'il y a des hommes qui se livrent à des entreprises hasardeuses,

des gens qui empruntent sans savoir comment ils pourront rendre, et

d'autres qui prêtent sans savoir comment ils seront payés; si la

colonie est saisie, par exemple, de passions guerrières qui la

mettent en hostilité avec le genre humain,--nous ne croyons pas que

votre organisation la mette à l'abri de toute crise commerciale et

politique.

Vous aurez beau nous dire que nous sommes _fatalistes_ parce que

nous croyons que le _mal_ lui-même a sa mission, celle de réprimer

le vice dont il est le produit; oui, nous devons l'avouer, nous

croyons à l'existence du _mal_. Nous n'y croyons pas seulement, nous

le voyons; et, au physique comme au moral, nous n'avons pas d'autre

alternative à proposer à l'humanité que de l'éviter par la

prévoyance ou de le subir par la douleur.

À moins donc que vous ne chargiez votre _organisateur_ d'avoir de la

prudence pour tout le monde, de l'ordre, de l'économie, de

l'activité, des lumières et des vertus pour tout le monde, vous nous

permettrez de continuer à croire que l'humanité ne peut être

heureuse qu'autant que ces causes de bonheur soient en elle-même.

Et certes, si vous me permettez de supposer seulement l'existence

d'un vice dans la colonie dont vous tracez le plan; si vous

raisonnez dans l'hypothèse qu'elle est affectée de paresse, ou de

débauche, ou de faste, ou d'ambition, ou d'humeur conquérante, vous

arriverez à voir qu'elle suivra bientôt la destinée commune et qu'il

n'est pas au pouvoir de l'organisation la plus ingénieuse d'empêcher

l'effet de sortir de la cause.

Ainsi les ordres sociaux, que chacun de vous invente chaque jour,

supposent la perfection dans l'inventeur d'abord, et ensuite dans

l'humanité, cette même matière inerte dont s'amuse votre féconde

imagination.

Eh! monsieur, accordez-nous seulement la perfection de l'humanité,

et croyez que les économistes feront des plans sociaux tout aussi

séduisants que les vôtres.

Les socialistes nous reprochent de repousser l'_association_. Et

nous, nous leur demandons: De quelle association voulez-vous parler?

est-ce de l'_association volontaire_ ou de l'_association forcée_?

Si c'est de l'association volontaire, comment peut-on nous reprocher

de la repousser, nous qui croyons que la société est une grande

association, et que c'est pour cela qu'elle s'appelle _société_?

Veut-on parler seulement de quelques arrangements particuliers, que

peuvent faire entre eux les ouvriers d'une même industrie? Eh! mon

Dieu, nous ne nous opposons à aucune de ces combinaisons: société

simple, en commandite, anonyme, par actions et même en phalanstère.

Associez-vous comme vous l'entendrez, qui vous en empêche? Nous

savons fort bien qu'il y a des conventions plus ou moins favorables

au progrès de l'humanité et à la bonne répartition des richesses.

Pour l'exploitation des terres, par exemple, avons-nous jamais dit

que le fermage et le métayage, par cela seul qu'ils existent,

exercent pour toutes les classes agricoles des effets identiques?

Mais nous pensons que la science a rempli sa tâche quand elle a

exposé ces effets; parce que, encore une fois, nous pensons que le

principe d'action, l'aspiration vers le mieux n'est pas dans la

science, mais dans l'humanité.

Mais vous, vous qui ne voyez dans l'espèce humaine qu'une cire molle

aux mains d'un organisateur, c'est l'association forcée que vous

proposez; l'association qui ôte à tout les individus, hors un, toute

moralité et toute initiative, c'est-à-dire le despotisme le plus

absolu qui ait jamais existé, je ne dis pas dans les annales, mais

même dans l'imagination des hommes.

Je ne terminerai pas sans rendre à M. Vidal la justice qui lui est

due. S'il a épousé les théories des _socialistes_, il n'a pas

emprunté leur style. Son livre est écrit en français, et même en bon

français. Le néologisme s'y montre, mais il n'y déborde pas. M.

Vidal nous fait grâce du vocabulaire fouriériste, et des gammes et

des pivots, et des amitiés en quinte superflue, et des amours en

tierce diminuée. S'il voit la science sous un autre aspect que ses

devanciers, il la prend du moins au sérieux, il ne méprise pas son

public au point de vouloir lui en imposer par des phrases

d'Apocalypse. C'est d'un bon augure, et si jamais il fait une

seconde édition de son livre, je ne doute pas qu'il n'en retranche,

sinon ce qu'il y a d'erroné dans la partie systématique, du moins ce

que la partie critique offre d'exagéré et même d'injuste.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 125 / 148 题