PAR M. MIGNET[52].

[Note 52: Extrait du journal _le Libre-Échange_, nº du 11

juillet 1847. (_Note de l'éditeur._)]

La vie, a-t-on dit, est un tissu d'illusions et de déceptions.--Oui,

mais il s'y mêle quelques souvenirs qui l'imprègnent comme d'un

parfum délicieux.

Telle fut pour moi la journée du 30 mai 1846.

Arraché au fond de la province par un caprice inattendu de la

fortune, j'assistais pour la première fois à une séance publique de

l'Académie des sciences morales et politiques.

Autour du fauteuil du président, M. Dunoyer, se groupaient tous les

membres de l'illustre compagnie. En face, les tribunes, les loges,

l'amphithéâtre suffisaient à peine à contenir l'élite de la société

parisienne.

Le secrétaire perpétuel devait prononcer l'éloge de son

prédécesseur, M. Charles Comte.

On se demandait avec anxiété: Comment M. Mignet, quel que soit son

talent, parviendra-t-il à intéresser l'auditoire? Que peut offrir de

saisissant la vie d'un publiciste dont tous les jours furent

absorbés par une polémique aujourd'hui oubliée et par des travaux

approfondis sur la philosophie de la législation? d'un journaliste

probe, consciencieux, sévère, dont la vertu fut poussée jusqu'à la

rudesse? d'un écrivain laborieux et profond, mais qui semble avoir

volontairement dédaigné, dans son oeuvre, cette partie artistique

qui, si elle n'ajoute rien, si elle nuit même quelquefois à la

justesse des idées, peut seule néanmoins donner de l'éclat, de la

popularité, de la puissance de propagation aux travaux de

l'intelligence?

Cependant M. Mignet commence sa lecture. Sa parole, ni trop lente

ni trop rapide, se propage sans effort jusqu'aux extrémités de la

salle. Il varie son sujet par des réflexions pleines d'à-propos et

de justesse; il l'égaye en le parsemant avec sobriété de ce sel

attique dont on prétend, bien à tort sans doute, que la tradition se

perd en France. Un débit toujours clair, des intonations toujours

justes ne laissent échapper aucune des finesses du discours, aucune

des intentions de l'orateur. Pendant une heure, l'auditoire reste

comme enchaîné à ce récit, si pauvre de faits éclatants, mais si

riche de nobles et pures émotions.

Mais quoi! est-ce la phrase correcte, élégante, incisive de

l'orateur; est-ce sa belle diction qui retiennent ainsi l'assemblée

captive? qui font courir sur tous les bancs comme un frisson

d'enthousiasme et unissent tous les coeurs dans un commun sentiment

de pure joie et d'admiration passionnée?

Non.--Mais M. Mignet avait vu et montrait à tous les yeux le beau

côté de son sujet. Il peignait l'homme de bien, l'homme aux mâles

résolutions, l'athlète vigoureux, l'intrépide défenseur des libertés

publiques, le publiciste inflexible que ni les tentations de la

corruption, ni les menaces, ni la persécution, ni l'attrait de la

popularité, ni le besoin du repos, ni aucune considération humaine,

ne firent jamais dévier de cette ligne de rectitude tracée par sa

profonde conviction à son opiniâtre vertu.

Il semblait que cette chaude peinture d'une si belle vie, faisant

contraste avec l'égoïsme et l'indifférence qui caractérisent

l'époque actuelle, pénétrait dans toutes les sympathies de

l'assemblée, et les remuait avec d'autant plus de puissance qu'on

aurait pu les croire depuis plus longtemps assoupies. On aurait dit

un public, aux impressions encore fraîches et naïves, recueillant de

la bouche de Plutarque le récit d'une des plus nobles vies des héros

antiques. Avec quel discernement vraiment français l'auditoire ne

saisissait-il pas, pour les applaudir, les traits de courage,

d'abnégation, de fière indépendance, dont abonde la noble carrière

du publiciste! Chacun de nous se reportait au temps à jamais passé

de notre jeunesse, quand l'orateur disait:

«Le temps où s'est distingué M. Comte est déjà loin de nous. Ils

sont loin de nous les souvenirs de ces convictions généreuses, de

ces luttes persévérantes, de ces intrépides dévouements qui

animaient tant de fermes esprits, qui inspiraient tant de nobles

conduites. Alors on croyait aux idées avec une foi vive, on aimait

le bien public avec une passion désintéressée. Ces belles croyances,

qui sont l'honneur de l'intelligence humaine, M. Comte les a eues

jusqu'à l'enthousiasme. Ces fortes vertus, qui sont aussi

nécessaires à un peuple pour rester libre que pour le devenir, M.

Comte les a portées jusqu'à la rudesse.»

Ah! malgré le triste et décourageant spectacle qui s'offre de toute

part autour de nous, quoique l'on n'aperçoive plus ni convictions

énergiques, ni courage civil, ni résistance à la corruption, on ne

saurait désespérer d'un pays où le simple récit de la vie de M.

Comte éveille une si vive et si unanime satisfaction! Non, le

scepticisme n'a pas tout envahi, tout altéré, tout dégradé là où se

montre cette ancre de salut du peuple,--l'intelligence d'honorer ce

qui est honorable,--là où la puissance d'admiration vit encore!

Deux circonstances concouraient à jeter un intérêt touchant et comme

quelque chose de dramatique sur cette solennité littéraire. Derrière

l'orateur, le fauteuil de la présidence était occupé par M. Dunoyer.

Chacun sentait que l'éloge de M. Mignet et l'enthousiasme de

l'assemblée s'adressaient indirectement au collaborateur, à l'ami de

M. Comte, à celui qui avait partagé les mêmes travaux, essuyé les

mêmes persécutions, montré le même dévouement. Au premier banc des

spectateurs, on voyait vêtus de deuil les quatre enfants de M.

Comte, qu'une mort hâtée par le travail et la persécution avait

trop tôt privés de leur père. Ils recueillent enfin, après dix

longues années, le seul mais précieux héritage que puisse laisser un

homme de cette trempe: un solennel hommage, un juste tribut

d'admiration rendus à sa mémoire par une bouche éloquente, et

sanctionnés par le sympathique et enthousiaste assentiment d'un

public éclairé.

Je dois le dire cependant, si l'honorable secrétaire perpétuel fit

une juste appréciation de l'homme en ce qui concerne ses actes, son

caractère, son courage, ses vertus, il ne me parut pas placer le

publiciste à sa véritable hauteur. Peut-être en cela son verdict

a-t-il été trop influencé par celui de l'opinion publique, qui

semble n'avoir pas suffisamment apprécié, de bien s'en faut, la

valeur philosophique des ouvrages de M. Comte. Ce jugement, on

pourrait le comprendre s'il se rapportait uniquement au style. Je

l'ai déjà dit: dans un ouvrage qui traite, selon la méthode

scientifique, ces vastes sujets sur lesquels Rousseau et Montesquieu

ont répandu les couleurs de leur brillante imagination, M. Comte ne

paraît pas s'être attaché à rendre à ses pensées saillantes par

l'éclat de la forme, la variété des tons, l'imprévu des antithèses

et toutes les ressources d'une rhétorique étudiée. On conçoit qu'un

homme tel que l'a dépeint M. Mignet ait rejeté ces vains ornements

qui, dans sa pensée, sont des piéges pour le lecteur quand ils ne le

sont pas pour l'écrivain. Plus M. Comte atteignait à la simplicité

de l'expression, plus il croyait éloigner de ses écrits les chances

de l'erreur; et la Vérité était le seul objet de son culte, celui

auquel il était prêt à sacrifier, s'il l'eût fallu, bien plus que sa

renommée littéraire.

Ne croyons pas néanmoins que ses ouvrages soient dépourvus

d'éloquence. «Bien qu'il veuille, dit M. Mignet, appliquer dans sa

rigueur et sa sécheresse la méthode analytique, M. Comte a l'esprit

trop résolu et l'âme trop bouillante pour exposer sans s'émouvoir

les longues traverses de l'humanité; je l'en loue.» Et ailleurs:

«Sous des formes un peu âpres et avec des apparences froides, il

avait cette bonté du coeur, cette chaleur de l'âme, cette élévation

des sentiments, cette verve de la conviction qui se montrent à la

fois dans ses écrits et dans sa vie.»

Mais si M. Comte s'élève souvent jusqu'à l'éloquence (en laissant à

ce mot son acception reçue), lorsqu'il flétrit de sa parole

énergique l'injustice et l'abus de la force, j'ose dire qu'une

éloquence d'une autre nature et tout aussi vraie règne sur toutes

les pages de ses écrits. En les lisant, le lecteur sent toujours

comme une lumière qui se fait dans son intelligence. Il se sent

épris d'admiration devant l'harmonieuse simplicité des lois que

l'auteur expose, et ce sentiment est d'autant plus vif qu'il ne se

sépare jamais de celui de la certitude. Je ne connais, quant à moi,

aucun artifice de rhétorique capable de remplir l'âme d'aussi

délicieuses émotions. N'y a-t-il pas de l'éloquence, la plus vraie

de toutes les éloquences, dans la simple et claire exposition de

l'harmonie qui préside aux mouvements des corps célestes? Quand il y

a de la beauté et de la grandeur dans un sujet, plus l'auteur

parvient à concentrer votre attention sur le tableau, en se faisant

oublier lui-même, plus j'ose dire qu'il atteint aux pures sources de

l'art.

M. Comte n'a qu'un but: _exposer_. Mais il expose avec tant de

netteté les conséquences des actions humaines, qu'en ne s'adressant

qu'à l'intelligence il parle au coeur. Peu d'écrivains communiquent

à l'âme une admiration aussi sincère pour ce qui est bien, une haine

aussi vigoureuse pour l'injustice et la tyrannie. Non qu'il déclame,

il se borne à décrire; mais le sentiment qu'il ne conseille pas naît

de la description, et je crois même, que si la vraie éloquence se

fait sentir dans toutes ses pages, c'est que la déclamation en est

sévèrement bannie. Quand le lecteur voit clairement l'enchaînement

des causes et des effets, la sympathie et l'antipathie naissent à

son insu dans son âme pour ne plus s'y éteindre, et sans qu'il soit

nécessaire de lui dire ce qu'il faut haïr, ce qu'il faut aimer.

Je n'examinerai pas si le _Traité de législation_ n'eût pas pu être

conçu sur un plan plus méthodique; quand on l'a lu, on comprend

qu'il n'est que le frontispice, d'une oeuvre immense, interrompue

par la mort et à jamais soustraite aux ardents désirs des amis de

l'humanité.

Ce que je puis dire, c'est ceci: Je ne connais aucun livre qui fasse

plus penser, qui jette sur l'homme et la société des aperçus plus

neufs et plus féconds, qui produise au même degré le sentiment de

l'évidence. Dans l'injuste abandon où la jeunesse studieuse semble

laisser ce magnifique monument du génie, je n'aurais peut-être pas

le courage de me prononcer ainsi, sachant combien je dois me défier

de moi-même, si je ne pouvais mettre mon opinion sous le patronage

de deux autorités: l'une est celle de l'Académie, qui a couronné

l'ouvrage de M. Comte; l'autre est celle d'un homme du plus haut

mérite, à qui je faisais cette question que les bibliophiles

s'adressent souvent: Si vous étiez condamné à la solitude et qu'on

ne vous y permît qu'un ouvrage moderne, lequel choisiriez-vous? Le

_Traité de législation_ de M. Comte, me dit-il; car si ce n'est pas

le livre qui dit le plus de choses, c'est celui qui fait le plus

penser[53].

[Note 53: Il est peu de personnes, ayant eu des relations

avec l'auteur, qui ne l'aient entendu désigner Ch. Comte

comme celui de ses initiateurs, de ses maîtres auquel il

devait le plus. Voir la correspondance et notamment les pages

60 et 62. (_Note de l'éditeur._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 123 / 148 题