«Il y a vingt ans, dit M. Dunoyer, que j'ai conçu la pensée de ce
livre.» Certes, pendant ces vingt années, il n'en est pas une où cet
important ouvrage eût pu avec plus d'à-propos être livré au public,
et j'ose croire qu'il est dans sa destinée de faire rentrer la
science dans sa voie. Un système funeste semble prendre sur les
esprits un dangereux ascendant. Émané de l'imagination, accueilli
par la paresse, propagé par la mode, flattant chez les uns des
instincts louables mais irréfléchis de philanthropie, séduisant les
autres par l'appât trompeur de jouissances prochaines et faciles, ce
système est devenu épidémique; on le respire avec l'air, on le gagne
au contact du monde; la science même n'a plus le courage de lui
résister; elle se range devant lui; elle le salue, elle lui sourit,
elle le flatte, et pourtant elle sait bien qu'il ne peut soutenir un
moment le sévère et impartial examen de la raison. On le nomme
_socialisme_. Il consiste à rejeter du gouvernement du monde moral
tout dessein providentiel; à supposer que du jeu des organes
sociaux, de l'action et de la réaction libres des intérêts humains,
ne résulte pas une organisation merveilleuse, harmonique et
progressive, et à imaginer des combinaisons artificielles qui
n'attendent pour se réaliser que le consentement du genre humain.
Nous ferons-nous tous _Moraves_? nous enfermerons-nous dans un
phalanstère? N'abolirons-nous que l'hérédité, ou bien nous
débarrasserons-nous aussi de la propriété et de la famille? On n'est
pas encore fixé à cet égard; et, pour le moment, il n'est qu'une
chose dont l'exclusion soit unanimement résolue, la liberté.
Fi de la liberté!
À bas la liberté!
On est d'accord sur ce point. Il ne reste plus au milliard d'hommes
qui peuplent notre globe qu'à faire choix, parmi les mille plans qui
ont vu le jour, de celui auquel ils préfèrent se soumettre, à moins
cependant qu'il n'y en ait un meilleur parmi ceux que chaque matin
voit éclore. Ce choix, il est vrai, offrira quelques difficultés,
car messieurs les socialistes, quoiqu'ils prennent le même nom, sont
loin d'avoir les mêmes _projets sociaux_. Voici M. Jobard qui pense
que la propriété a encore la moitié de son domaine à acquérir, et
qui veut y soumettre jusqu'à la plus fugitive pensée littéraire ou
artistique; mais voilà Saint-Simon qui n'admet pas même la propriété
matérielle; et entre eux se pose M. Blanc, qui reconnaît bien la
propriété des produits du travail (sauf un partage de son
invention), mais qui flétrit comme impie et sacrilége quiconque tire
quelque avantage de son livre, de son tableau ou de sa partition,
heureux pourtant M. Blanc de savoir se soumettre à la vulgaire
pratique, en attendant le triomphe de sa théorie!
Au milieu de ces innombrables enfantements de _Plans sociaux_, nés
de l'imagination échauffée de nos modernes _Instituteurs de
nations_, la raison éprouve un charme indicible à se sentir ramenée,
par le livre de M. Dunoyer, à l'étude d'un _plan social_ aussi,
mais d'un plan créé par la Providence elle-même; à voir se
développer ces belles harmonies qu'elle a gravées dans le coeur de
l'homme, dans son organisation, dans les lois de sa nature
intellectuelle et morale. On a beau dire qu'il n'y a pas de poésie
dans les sciences expérimentales, cela n'est pas vrai; car cela
reviendrait à dire qu'il n'y a pas de poésie dans l'oeuvre de Dieu.
Pense-t-on que les découvertes géologiques de Cuvier, parce qu'elles
étaient dues à une laborieuse et patiente observation, parce
qu'elles étaient conformes à la réalité des faits, ne nous font pas
admirer ce qu'elles nous laissent entrevoir des desseins de la
création, autant que les inventions les plus ingénieuses?
Le point de départ obligé des réformateurs modernes (qu'ils en
conviennent ou non) est que la société se détériore sous l'empire
des lois naturelles, et qu'elles tendent à introduire de plus en
plus la misère et l'inégalité parmi les hommes; aussi par quels
tristes tableaux n'assombrissent-ils pas les premières pages de
leurs livres! Avouer le principe de la perfectibilité, ce serait
créer d'avance une fin de non-recevoir contre leur prétention à
refaire le monde. S'ils reconnaissaient qu'il y a, dans les lois de
la Responsabilité et de la Solidarité, une force qui tend
invinciblement à améliorer et à égaliser les hommes, pourquoi
s'élèveraient-ils contre ces lois, eux qui font profession d'aspirer
à ce résultat? Leur tâche se bornerait à les étudier, à en découvrir
les harmonies, à les divulguer, à signaler et à combattre les
obstacles qu'elles rencontrent encore dans les erreurs de l'esprit,
les vices du coeur, les préjugés populaires, les abus de la force et
de l'autorité.
Ce qu'il y a de mieux à opposer aux socialistes, c'est donc la
simple description de ces lois. C'est ce que fait M. Dunoyer. Mais
comme après tout on ne diffère souvent sur les choses que parce
qu'on n'est pas d'accord sur le sens des mots, M. Dunoyer commence
par définir ce qu'il entend par _liberté_.
Liberté, c'est _puissance d'action_. Donc chaque obstacle qui
s'abaisse, chaque restriction qui tombe, chaque expérience qui
s'acquiert, toute lumière qui éclaire l'intelligence, toute vertu
qui accroît la confiance, la sympathie et resserre les liens
sociaux, c'est une _liberté_ conquise au monde; car il n'y a rien en
toutes ces choses qui ne soit, une _puissance d'action_, une
puissance pacifique, bienfaisante et civilisatrice.
Le premier volume de M. Dunoyer est consacré à la solution de cette
question de fait: Le monde a-t-il ou n'a-t-il pas progressé sous
l'empire de la loi de liberté? Il étudie successivement les divers
états sociaux par lesquels il a été dans la destinée de l'homme de
passer, l'état des peuples chasseurs, pasteurs, agricoles,
industriels, auxquels correspondent l'anthropophagie, l'esclavage,
le servage, le monopole. Il montre l'espèce humaine s'élevant vers
le bien-être et la moralité, à mesure qu'elle devient _libre_; il
prouve qu'à chaque phase de son existence les maux qu'elle a endurés
ont eu pour cause les obstacles qu'elle a rencontrés dans son
ignorance, ses erreurs et ses vices; il signale le principe qui les
lui fait surmonter, et, tournant enfin vers l'avenir le flambeau qui
vient de lui montrer le passé, il voit la société progresser et
progresser indéfiniment, sans qu'elle ait à se soumettre à des
organisations récemment inventées,--à la seule condition de
combattre sans cesse et les liens qui gênent encore le travail des
hommes, et l'ignorance qui obstrue leur esprit, et ce qu'il reste
d'imprévoyance, d'injustice et de passions mauvaises dans leurs
habitudes.
C'est ainsi que l'auteur fait justice de ce vieux sophisme, indigne
de la science et récemment renouvelé des âges les plus barbares,
qui consiste à s'étayer de faits isolés, malheureusement trop
nombreux encore, pour en induire la détérioration de l'espèce
humaine. Fidèle à sa méthode, il suppute les progrès acquis, les
rattache à leurs véritables causes, et démontre que c'est en
développant ces causes, en détruisant et non en ressuscitant des
obstacles, en étendant et non en restreignant le principe de la
responsabilité, en renforçant et non en affaiblissant le ressort de
la solidarité, en nous éclairant, en nous amendant, en devenant
libres, que nous marcherons vers des progrès nouveaux.
Après avoir étudié l'humanité dans ses divers âges, M. Dunoyer la
considère dans ses diverses fonctions.
Mais ici il avait à faire la nomenclature de ces fonctions. Nous
n'hésitons pas à dire que celle de l'auteur est plus rationnelle,
plus méthodique et surtout plus complète que celle qu'avait
traditionnellement adoptée la science économique.
Soit que l'on divise l'industrie en agricole, manufacturière et
commerciale, soit que, comme M. de Tracy, on la réduise à deux
branches, le travail qui _transforme_ et celui qui _transporte_, il
est évident qu'on laisse, en dehors de la science, une multitude de
fonctions sociales et notamment toutes celles qui s'exercent sur les
hommes. La société, au point de vue économique, est un échange de
services rémunérés; et sous ce rapport l'avocat, le médecin, le
militaire, le magistrat, le professeur, le prêtre, le fonctionnaire
public appartiennent à la science économique aussi bien que le
négociant et le cultivateur.
Nous travaillons tous les uns pour les autres, nous faisons tous
entre nous échange de services, et la science est incomplète si elle
n'embrasse pas tous les services et tous les travaux.
Nous croyons donc que l'économie politique est redevable à M.
Dunoyer d'une classification, qui, sans la faire sortir de ses
limites naturelles, a le mérite de lui ouvrir de nouvelles
perspectives, de nouveaux champs de recherches, surtout dans l'ordre
intellectuel et moral, et de l'arracher à ce cercle matériel où les
esprits supérieurs n'aiment pas à se laisser longtemps renfermer.
Aussi, lorsque M. Dunoyer, après avoir recherché quels sont les
états sociaux qui ont été les plus favorables à l'humanité, examine
les conditions dans lesquelles chaque fonction se développe avec le
plus de puissance et de liberté, on sent qu'un principe moral est
venu prendre place dans la science. Il prouve que les forces
intellectuelles et les vertus privées ou de relation ne sont pas
moins nécessaires aux succès de nos travaux que les forces
industrielles. Le choix des lieux et des temps, la connaissance du
marché, l'ordre, la prévoyance, l'esprit de suite, la probité,
l'épargne concourent tout aussi réellement à la prompte formation, à
l'équitable distribution, à la judicieuse consommation des richesses
que le capital, l'habileté et l'activité.
Nous n'oserions pas dire que, dans le cadre immense qu'embrasse
l'auteur, il ne s'est pas glissé quelques observations de détail
qu'on pourrait contester; encore moins qu'il a épuisé son
inépuisable sujet. Mais sa méthode est bonne, les limites de la
science bien posées, le principe qui la domine clairement défini.
Dans ce vaste champ, il y a place pour bien des ouvriers; et, s'il
faut dire toute notre pensée, nous croyons que là est le terrain où
pourront désormais se rencontrer et ces esprits exacts que leur
irrésistible soumission aux exigences de la logique retenait dans
cette partie de l'économie politique qui est susceptible de
démonstrations rigoureuses, et ces esprits ardents que l'idolâtrie
du beau et du bien entraînait dans la région des utopies et des
chimères.