ÉBAUCHE INÉDITE. (1845.)

«Il y a vingt ans, dit M. Dunoyer, que j'ai conçu la pensée de ce

livre.» Certes, pendant ces vingt années, il n'en est pas une où cet

important ouvrage eût pu avec plus d'à-propos être livré au public,

et j'ose croire qu'il est dans sa destinée de faire rentrer la

science dans sa voie. Un système funeste semble prendre sur les

esprits un dangereux ascendant. Émané de l'imagination, accueilli

par la paresse, propagé par la mode, flattant chez les uns des

instincts louables mais irréfléchis de philanthropie, séduisant les

autres par l'appât trompeur de jouissances prochaines et faciles, ce

système est devenu épidémique; on le respire avec l'air, on le gagne

au contact du monde; la science même n'a plus le courage de lui

résister; elle se range devant lui; elle le salue, elle lui sourit,

elle le flatte, et pourtant elle sait bien qu'il ne peut soutenir un

moment le sévère et impartial examen de la raison. On le nomme

_socialisme_. Il consiste à rejeter du gouvernement du monde moral

tout dessein providentiel; à supposer que du jeu des organes

sociaux, de l'action et de la réaction libres des intérêts humains,

ne résulte pas une organisation merveilleuse, harmonique et

progressive, et à imaginer des combinaisons artificielles qui

n'attendent pour se réaliser que le consentement du genre humain.

Nous ferons-nous tous _Moraves_? nous enfermerons-nous dans un

phalanstère? N'abolirons-nous que l'hérédité, ou bien nous

débarrasserons-nous aussi de la propriété et de la famille? On n'est

pas encore fixé à cet égard; et, pour le moment, il n'est qu'une

chose dont l'exclusion soit unanimement résolue, la liberté.

Fi de la liberté!

À bas la liberté!

On est d'accord sur ce point. Il ne reste plus au milliard d'hommes

qui peuplent notre globe qu'à faire choix, parmi les mille plans qui

ont vu le jour, de celui auquel ils préfèrent se soumettre, à moins

cependant qu'il n'y en ait un meilleur parmi ceux que chaque matin

voit éclore. Ce choix, il est vrai, offrira quelques difficultés,

car messieurs les socialistes, quoiqu'ils prennent le même nom, sont

loin d'avoir les mêmes _projets sociaux_. Voici M. Jobard qui pense

que la propriété a encore la moitié de son domaine à acquérir, et

qui veut y soumettre jusqu'à la plus fugitive pensée littéraire ou

artistique; mais voilà Saint-Simon qui n'admet pas même la propriété

matérielle; et entre eux se pose M. Blanc, qui reconnaît bien la

propriété des produits du travail (sauf un partage de son

invention), mais qui flétrit comme impie et sacrilége quiconque tire

quelque avantage de son livre, de son tableau ou de sa partition,

heureux pourtant M. Blanc de savoir se soumettre à la vulgaire

pratique, en attendant le triomphe de sa théorie!

Au milieu de ces innombrables enfantements de _Plans sociaux_, nés

de l'imagination échauffée de nos modernes _Instituteurs de

nations_, la raison éprouve un charme indicible à se sentir ramenée,

par le livre de M. Dunoyer, à l'étude d'un _plan social_ aussi,

mais d'un plan créé par la Providence elle-même; à voir se

développer ces belles harmonies qu'elle a gravées dans le coeur de

l'homme, dans son organisation, dans les lois de sa nature

intellectuelle et morale. On a beau dire qu'il n'y a pas de poésie

dans les sciences expérimentales, cela n'est pas vrai; car cela

reviendrait à dire qu'il n'y a pas de poésie dans l'oeuvre de Dieu.

Pense-t-on que les découvertes géologiques de Cuvier, parce qu'elles

étaient dues à une laborieuse et patiente observation, parce

qu'elles étaient conformes à la réalité des faits, ne nous font pas

admirer ce qu'elles nous laissent entrevoir des desseins de la

création, autant que les inventions les plus ingénieuses?

Le point de départ obligé des réformateurs modernes (qu'ils en

conviennent ou non) est que la société se détériore sous l'empire

des lois naturelles, et qu'elles tendent à introduire de plus en

plus la misère et l'inégalité parmi les hommes; aussi par quels

tristes tableaux n'assombrissent-ils pas les premières pages de

leurs livres! Avouer le principe de la perfectibilité, ce serait

créer d'avance une fin de non-recevoir contre leur prétention à

refaire le monde. S'ils reconnaissaient qu'il y a, dans les lois de

la Responsabilité et de la Solidarité, une force qui tend

invinciblement à améliorer et à égaliser les hommes, pourquoi

s'élèveraient-ils contre ces lois, eux qui font profession d'aspirer

à ce résultat? Leur tâche se bornerait à les étudier, à en découvrir

les harmonies, à les divulguer, à signaler et à combattre les

obstacles qu'elles rencontrent encore dans les erreurs de l'esprit,

les vices du coeur, les préjugés populaires, les abus de la force et

de l'autorité.

Ce qu'il y a de mieux à opposer aux socialistes, c'est donc la

simple description de ces lois. C'est ce que fait M. Dunoyer. Mais

comme après tout on ne diffère souvent sur les choses que parce

qu'on n'est pas d'accord sur le sens des mots, M. Dunoyer commence

par définir ce qu'il entend par _liberté_.

Liberté, c'est _puissance d'action_. Donc chaque obstacle qui

s'abaisse, chaque restriction qui tombe, chaque expérience qui

s'acquiert, toute lumière qui éclaire l'intelligence, toute vertu

qui accroît la confiance, la sympathie et resserre les liens

sociaux, c'est une _liberté_ conquise au monde; car il n'y a rien en

toutes ces choses qui ne soit, une _puissance d'action_, une

puissance pacifique, bienfaisante et civilisatrice.

Le premier volume de M. Dunoyer est consacré à la solution de cette

question de fait: Le monde a-t-il ou n'a-t-il pas progressé sous

l'empire de la loi de liberté? Il étudie successivement les divers

états sociaux par lesquels il a été dans la destinée de l'homme de

passer, l'état des peuples chasseurs, pasteurs, agricoles,

industriels, auxquels correspondent l'anthropophagie, l'esclavage,

le servage, le monopole. Il montre l'espèce humaine s'élevant vers

le bien-être et la moralité, à mesure qu'elle devient _libre_; il

prouve qu'à chaque phase de son existence les maux qu'elle a endurés

ont eu pour cause les obstacles qu'elle a rencontrés dans son

ignorance, ses erreurs et ses vices; il signale le principe qui les

lui fait surmonter, et, tournant enfin vers l'avenir le flambeau qui

vient de lui montrer le passé, il voit la société progresser et

progresser indéfiniment, sans qu'elle ait à se soumettre à des

organisations récemment inventées,--à la seule condition de

combattre sans cesse et les liens qui gênent encore le travail des

hommes, et l'ignorance qui obstrue leur esprit, et ce qu'il reste

d'imprévoyance, d'injustice et de passions mauvaises dans leurs

habitudes.

C'est ainsi que l'auteur fait justice de ce vieux sophisme, indigne

de la science et récemment renouvelé des âges les plus barbares,

qui consiste à s'étayer de faits isolés, malheureusement trop

nombreux encore, pour en induire la détérioration de l'espèce

humaine. Fidèle à sa méthode, il suppute les progrès acquis, les

rattache à leurs véritables causes, et démontre que c'est en

développant ces causes, en détruisant et non en ressuscitant des

obstacles, en étendant et non en restreignant le principe de la

responsabilité, en renforçant et non en affaiblissant le ressort de

la solidarité, en nous éclairant, en nous amendant, en devenant

libres, que nous marcherons vers des progrès nouveaux.

Après avoir étudié l'humanité dans ses divers âges, M. Dunoyer la

considère dans ses diverses fonctions.

Mais ici il avait à faire la nomenclature de ces fonctions. Nous

n'hésitons pas à dire que celle de l'auteur est plus rationnelle,

plus méthodique et surtout plus complète que celle qu'avait

traditionnellement adoptée la science économique.

Soit que l'on divise l'industrie en agricole, manufacturière et

commerciale, soit que, comme M. de Tracy, on la réduise à deux

branches, le travail qui _transforme_ et celui qui _transporte_, il

est évident qu'on laisse, en dehors de la science, une multitude de

fonctions sociales et notamment toutes celles qui s'exercent sur les

hommes. La société, au point de vue économique, est un échange de

services rémunérés; et sous ce rapport l'avocat, le médecin, le

militaire, le magistrat, le professeur, le prêtre, le fonctionnaire

public appartiennent à la science économique aussi bien que le

négociant et le cultivateur.

Nous travaillons tous les uns pour les autres, nous faisons tous

entre nous échange de services, et la science est incomplète si elle

n'embrasse pas tous les services et tous les travaux.

Nous croyons donc que l'économie politique est redevable à M.

Dunoyer d'une classification, qui, sans la faire sortir de ses

limites naturelles, a le mérite de lui ouvrir de nouvelles

perspectives, de nouveaux champs de recherches, surtout dans l'ordre

intellectuel et moral, et de l'arracher à ce cercle matériel où les

esprits supérieurs n'aiment pas à se laisser longtemps renfermer.

Aussi, lorsque M. Dunoyer, après avoir recherché quels sont les

états sociaux qui ont été les plus favorables à l'humanité, examine

les conditions dans lesquelles chaque fonction se développe avec le

plus de puissance et de liberté, on sent qu'un principe moral est

venu prendre place dans la science. Il prouve que les forces

intellectuelles et les vertus privées ou de relation ne sont pas

moins nécessaires aux succès de nos travaux que les forces

industrielles. Le choix des lieux et des temps, la connaissance du

marché, l'ordre, la prévoyance, l'esprit de suite, la probité,

l'épargne concourent tout aussi réellement à la prompte formation, à

l'équitable distribution, à la judicieuse consommation des richesses

que le capital, l'habileté et l'activité.

Nous n'oserions pas dire que, dans le cadre immense qu'embrasse

l'auteur, il ne s'est pas glissé quelques observations de détail

qu'on pourrait contester; encore moins qu'il a épuisé son

inépuisable sujet. Mais sa méthode est bonne, les limites de la

science bien posées, le principe qui la domine clairement défini.

Dans ce vaste champ, il y a place pour bien des ouvriers; et, s'il

faut dire toute notre pensée, nous croyons que là est le terrain où

pourront désormais se rencontrer et ces esprits exacts que leur

irrésistible soumission aux exigences de la logique retenait dans

cette partie de l'économie politique qui est susceptible de

démonstrations rigoureuses, et ces esprits ardents que l'idolâtrie

du beau et du bien entraînait dans la région des utopies et des

chimères.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 121 / 148 题