Le talent prodigieux dont vous a doué la nature, talent que rehausse
une réputation sans tache, après avoir fait de vous le point de mire
des partis, vous a signalé comme l'attente des doctrines. Vos
opinions, à demi voilées, laissaient à chaque école l'espoir de vous
rallier. Le catholicisme, le néo-christianisme, la liberté, et même
ces modernes excentricités qu'on nomme saint-simonisme, fouriérisme,
communisme, comptaient sur vous, espéraient en vous. Le système qui
se résume par le mot _concentration forcée_, celui qui se formule
par le mot _libre concurrence_, la théorie qui veut imposer au
travail, aux facultés, aux capitaux une _organisation artificielle_,
celle qui ne voit pas de meilleure organisation des forces sociales
que leur _naturelle gravitation_, toutes les écoles, en un mot, vous
désiraient pour auxiliaire et vous eussent accepté pour chef.
Car il n'en est pas dont vous n'eussiez été le plus puissant interprète.
Que faut-il à une idée qui porte en elle-même l'élément du triomphe, la
vérité? Être connue, être comprise, être vulgarisée; et, pour cela, il
lui faut des expressions saisissantes, des formules lumineuses qui, par
leur clarté soudaine, aillent réveiller dans tous les coeurs cette
sympathie innée pour le vrai et le juste que la libéralité de la
Providence y a déposée. Voilà pourquoi les hommes de labeur, de veille
et d'étude auraient confié à votre parole le travail des années et des
siècles, les investigations de la science, les rectifications de
l'expérience, en un mot, tout le mouvement intellectuel de leur école,
afin que vous le manifestassiez au monde. Par cette heureuse combinaison
de fortes pensées et de vives images, dont vous seul possédez le secret,
par le privilége inouï, qui n'a été dévolu qu'à vous, de faire pénétrer
la logique dans la poésie et la poésie dans la logique, vous eussiez
fait briller la vérité dans le cabinet du savant, dans l'atelier de
l'artiste, dans le salon et le boudoir, dans le palais et la chaumière;
vous lui eussiez frayé une voie vers la chaire et vers la tribune.
Et moi aussi, monsieur, parce que j'ai dans l'esprit une conviction
entière, parce que je porte au coeur une foi inébranlable, combien
de fois n'ai-je pas tourné mes regards vers vous! combien de fois
n'ai-je pas demandé aux paroles tombées de vos lèvres, aux écrits
échappés à votre plume, s'ils ne m'apportaient pas enfin le secret
de vos opinions, s'ils ne recélaient point votre vague et mystérieux
symbole! Car comprenant ou du moins croyant sincèrement comprendre
le mécanisme des forces sociales, je me disais: «Cette lumière n'est
rien tant qu'elle est sous le boisseau; et elle n'en sortira qu'à la
voix puissante de l'homme capable de fondre dans sa parole la
dialectique du métaphysicien, l'expérience de l'homme d'État,
l'éloquence du tribun, l'ardente charité du chrétien et l'accent
délicieux du poëte.»
Vous vous êtes prononcé enfin. Mais, hélas! l'attente des écoles
économiques a été trompée. Vous n'en reconnaissez que deux, et vous
déclarez n'appartenir ni à l'une ni à l'autre. Tel est l'écueil du
génie. Il dédaigne les voies explorées et le trésor des
connaissances accumulé par les siècles. Il cherche son trésor en
lui-même; il veut se frayer sa propre voie.
Comme vous le dites, il y a deux écoles en économie politique.
Permettez-moi de les caractériser, afin d'apprécier ensuite l'amère
critique que, par une inexplicable contradiction, vous faites de
celle dont en définitive vous adoptez le principe, et les
emphatiques éloges que vous décernez, par une autre contradiction
non moins inexplicable, à celle dont vous repoussez les vaines et
subversives théories.
La première procède d'une manière scientifique. Elle constate,
étudie, groupe et classe les faits et les phénomènes, elle cherche
leurs rapports de cause à effet; et de l'ensemble de ses
observations, elle déduit les _lois générales et providentielles_
selon lesquelles les hommes prospèrent ou dépérissent. Elle pense
que l'action de la science, en tant que science, sur l'espèce
humaine, se borne à exposer et divulguer ces _lois_, afin que chacun
sache la récompense qui est attachée à leur observation et la peine
dont leur violation est suivie, elle s'en rapporte au coeur humain
pour le reste, sachant bien qu'il aspire invinciblement à l'une et a
pour l'autre un éloignement inévitable; et parce que ce double
mobile, le désir du bien, l'horreur du mal, est la plus puissante
des forces qui ramènent l'homme sous l'empire des lois sociales,
elle repousse comme un fléau l'intervention de forces arbitraires
qui tendent à altérer la juste distribution naturelle des plaisirs
et des peines. De là ce fameux axiome: «_Laissez faire, laissez
passer_,» contre lequel vous manifestez tant d'indignation,--qui
n'est cependant que la périphrase servile du mot _liberté_, que vous
inscrivez sur votre bannière comme le principe de votre doctrine.
L'autre école, ou plutôt l'autre méthode, qui a enfanté et devait
enfanter des sectes innombrables, procède par l'_imagination_. La
société n'est pas pour elle un sujet d'observations, mais une
matière à expériences; elle n'est pas un _corps vivant_ dont il
s'agit d'étudier les organes, mais une _matière inerte_ que le
législateur soumet à un arrangement artificiel. Cette école ne
suppose pas que le corps social soit assujetti à des lois
providentielles; elle prétend lui imposer des lois de son invention.
_La République_ de Platon, _l'Utopie_ de Thomas Morus, _l'Oceana_ de
Harrington, _le Salente_ de Fénelon, le régime protecteur, le
saint-simonisme, le fouriérisme, l'owenisme et mille autres
combinaisons bizarres, quelquefois appliquées, pour le malheur de
l'espèce humaine, presque toujours à l'état de rêve pour servir de
pâture aux enfants à cheveux blancs; telles sont quelques-unes des
manifestations infinies de cette école.
La méthode _analytique_ devait nécessairement conduire à l'unité de
doctrine, car il n'y a pas de raison pour que les mêmes faits ne
présentent les mêmes aspects à tous les observateurs. Voilà
pourquoi, sauf quelques légères nuances que des observations
rectifiées tendent incessamment à faire disparaître, elle a rallié
autour de la même foi Smith, Ricardo, Malthus, Mill, Jefferson,
Bentham, Senior, Cobden, Thompson, Huskisson, Peel, Destutt de
Tracy, Say, Comte, Dunoyer, Droz et bien d'autres hommes illustres,
dont la vie s'est passée non point à arranger dans leur tête une
société de leur invention avec des hommes de leur invention, mais à
étudier les hommes et les choses et leur action réciproque, afin de
reconnaître et de formuler les lois auxquelles il a plu à Dieu de
soumettre la société.
La méthode _inventive_ devait de toute nécessité amener l'anarchie
des intelligences, parce qu'il y a l'infini à parier contre un
qu'une infinité de rêveurs ne feront pas le même rêve. Aussi
voyons-nous que, pour se mettre à l'aise dans leur monde imaginaire,
l'un en a banni la propriété, l'autre l'hérédité, celui-ci la
famille, celui-là la liberté; en voici qui ne tiennent aucun compte
de la loi de la population, en voilà qui font abstraction du
principe de la solidarité humaine, car il fallait mettre en oeuvre
des êtres chimériques pour faire une société chimérique.
Ainsi la première _observe l'arrangement_ naturel des choses, et sa
conclusion est _liberté_[51]. La seconde _arrange_ une société
artificielle, et son point de départ est _contrainte_. C'est
pourquoi, et pour abréger, j'appellerai l'une _école économiste ou
libérale_, et l'autre _école arbitraire_.
[Note 51: En disant que les hommes doivent jouir du libre
exercice de leurs facultés, il demeure bien entendu que je
n'entends point dénier au gouvernement le droit et le devoir
de réprimer l'abus qu'ils en peuvent faire. Bien au
contraire, les économistes pensent que c'est là sa principale
et presque sa seule mission.]
Voyons maintenant le jugement que vous portez sur ces deux
doctrines:
«Il y a en économie politique deux écoles: une école anglaise et
matérialiste (c'est l'école _libérale_ que vous voulez décrire
dans ces lignes) qui traite les hommes comme des quantités
inertes; qui parle en chiffres de peur qu'il ne se glisse un
sentiment ou une idée dans ses systèmes; qui fait de la société
industrielle une espèce d'arithmétique impassible et de mécanisme
sans coeur, où l'humanité n'est qu'une société en commandite, où
les travailleurs ne sont que des rouages à user et à dépenser au
plus bas prix possible, où tout se résout par perte ou gain au
bas d'une colonne de chiffres, sans considérer que ces quantités
sont des hommes, que ces rouages sont des intelligences, que ces
chiffres sont la vie, la moralité, la sueur, le corps, l'âme de
millions d'êtres semblables à nous et créés par Dieu pour les
mêmes destinées. C'est cette école qui règne en France, depuis
l'importation de la science économique née en Angleterre. C'est
celle qui a écrit, professé et gouverné jusqu'ici, sauf quelques
grandes exceptions; c'est celle qui a proscrit l'aumône,
incriminé la mendicité sans pourvoir aux mendiants, blâmé les
hôpitaux, condamné les hospices, raillé la charité, mis la
misère hors la loi, maudit l'excès de la population, interdit les
mariages, conseillé la stérilité, fermé les tours des enfants
trouvés, et qui, livrant tout sans miséricorde et sans entrailles
à la concurrence, cette providence de l'égoïsme, a dit aux
prolétaires: «Travaillez.--Mais nous ne trouvons pas de
travail.--Eh bien! mourez. Si vous ne rapportez rien, vous n'avez
pas le droit de vivre; la société est un compte bien fait.»
«Il y a une autre école qui est née en France, dans ces dernières
années, des souffrances du prolétaire, des égoïsmes du
manufacturier, de la dureté du capitaliste, de l'agitation des
temps, des souvenirs de la Convention, des entrailles de la
philanthropie et des rêves anticipés d'une époque entièrement
idéale. C'est celle qui, prophétisant aux masses l'avénement du
Christ industriel (Fourier), les appelle à la religion de
l'association, substitue ce principe de l'association par le
travail à tous les autres principes, à tous les autres instincts,
à tous les autres sentiments dont Dieu a pétri la nature humaine,
croit avoir trouvé le moyen d'organiser le travail sans
intervertir les rapports libres du producteur et du consommateur,
de violenter le capital sans l'anéantir, de régler les salaires
et de les distribuer arbitrairement avec l'infaillibilité et la
toute-justice de Dieu. Cette école, qui compte parmi ses maîtres
et ses adeptes tant d'hommes de lumière et de foi, porte en soi
deux grands trésors: un principe, l'association; une vertu, la
charité des masses. Mais elle nous semble pousser son principe
jusqu'à l'excès, et la vertu jusqu'à la chimère. Le fouriérisme
est jusqu'ici une sublime exagération de l'espérance.--Nous
n'appartenons ni à l'une ni à l'autre de ces écoles. Nous les
croyons toutes deux dans le faux. Mais l'une manque d'âme, et
l'autre manque _seulement_ de mesure dans la passion du bien.
Nous faisons entre elles la différence qu'il y a entre une
cruauté et une illusion, et nous empruntons, pour la solution de
la question des salaires, à l'une la lumière des calculs, à
l'autre la chaleur de la charité.»
Je ne m'arrêterai pas à relever les expressions vagues et fausses,
les assertions hasardées qui fourmillent dans ce passage, où il
semble que votre plume vous a maîtrisé plus que vous n'avez maîtrisé
votre plume. Où avez-vous vu que les économistes traitent les hommes
comme des _quantités inertes_, eux qui voient précisément l'harmonie
du monde social dans la liberté de leur action? Où avez-vous vu que
cette école gouverne en France, quand elle ne compte pas un seul
organe, du moins avoué, au ministère ou au Parlement? Qu'est-ce que
ce dédain pour les chiffres, les calculs, l'arithmétique, comme si
les chiffres servaient à autre chose qu'à constater des résultats,
et comme si le bien et le mal pouvaient s'apprécier autrement que
par des résultats constatés? Quelle valeur scientifique est-il
possible de reconnaître dans votre indignation contre la _dureté du
capitaliste_, l'_égoïsme du manufacturier_, en tant que tels, comme
si les services industriels et les capitaux pouvaient échapper, plus
que les salaires, aux lois de l'offre et de la demande qui les
gouvernent, pour se soumettre aux lois du sentiment et de la
philanthropie?
Mais je sens le besoin de protester de toutes mes forces contre les
imputations odieuses que vous faites peser sur la tête de tous ces
savants illustres, dont je rappelais tout à l'heure les noms
vénérés. Non, la postérité ne ratifiera pas votre arrêt. Elle ne
mettra pas, comme vous le faites, entre Smith et Fourier, entre Say
et Enfantin l'abîme qui sépare la _cruauté_ de la simple _illusion_.
Elle ne conviendra pas que le seul tort de Fourier ait été de
pousser «un grand principe jusqu'à l'excès et une grande vertu
jusqu'à la chimère.» Elle ne verra pas dans la _promiscuité_ des
sexes une _sublime exagération de l'espérance_. Elle ne croira pas
la science sociale redevable au fouriérisme de ces trois grandes
_innovations_: «la foi à l'amélioration indéfinie de l'espèce
humaine, le principe de l'association et la charité des
masses;»--parce que la perfectibilité de l'homme, conséquence de son
principe intelligent, a été reconnue longtemps avant Fourier;--parce
que l'association est aussi ancienne que la famille;--parce que la
charité des masses, de quelque manière qu'on veuille la considérer,
au point de vue théorique ou au point de vue pratique, dans
l'individu ou dans la société, a été formellement promulguée par le
christianisme et partout mise en oeuvre, du moins à quelque degré.
Mais la postérité s'étonnera que vous assigniez une place si élevée,
que vous prodiguiez tant d'encens à une école que vous flétrissez en
même temps par ces paroles éloquentes: C'est un monastère où «la
mère n'est qu'une femme enceinte, le père un homme qui engendre, et
l'enfant un produit des deux sexes.»
Mais que blâmez-vous dans les économistes? Seraient-ce les formes
parfois arides dont ils ont revêtu leurs idées? C'est là de la
critique littéraire. En ce cas il fallait reconnaître les services
qu'ils ont rendus à la science, et vous borner à les accuser d'être
de froids écrivains. Sur ce terrain encore, on pourrait répondre que
si le langage sévère et précis de la science a l'inconvénient de
n'en pas hâter assez la propagation, le style chaleureux et imagé du
poëte, transporté dans le domaine didactique, a l'inconvénient bien
plus grave d'égarer souvent le lecteur après avoir égaré l'écrivain.
Mais ce n'est pas la forme que vous attaquez, c'est la pensée et
même l'intention.
La pensée! mais comment l'accuser? Elle peut bien être fausse; elle
ne saurait être blâmable, car elle se résume ainsi: «_Il y a plus
d'harmonie dans les lois divines que dans les combinaisons
humaines._» Permis à vous de dire comme Alphonse: «Ces lois
seraient meilleures si j'eusse été appelé dans les conseils de
Dieu.» Mais non, vous ne tenez point ce langage impie. Vous laissez
de tels blasphèmes aux utopistes. Pour vous, vous vous emparez de la
doctrine même dont vous essayez de flétrir les révélateurs, et dans
tout votre écrit, sauf quelques vues exceptionnelles que je
discuterai tout à l'heure, domine le grand principe de la liberté,
qui suppose de votre part la reconnaissance de l'harmonie des lois
divines, puisqu'il serait puéril d'adhérer à la liberté, non parce
qu'elle est la vraie condition de l'ordre et du bonheur social, mais
par un platonique amour pour la liberté elle-même, abstraction faite
des résultats qu'il est dans sa nature de produire.
L'intention! mais quelle perversité peut-on apercevoir dans
l'intention de ceux qui se bornent à dire à l'arbitraire:
«L'équilibre des forces sociales s'établit de lui-même; n'y touchez
pas?»
Pour arriver jusqu'aux intentions des économistes, il faudrait
prouver trois choses:
1º Que le libre jeu des forces sociales providentielles est funeste
à l'humanité;
2º Qu'il est possible d'en paralyser l'action par la substitution de
forces arbitraires;
3º Que les économistes repoussent celles-ci en parfaite connaissance
de leur prétendue supériorité sur celles-là.
En dehors de ces trois démonstrations, vos attaques, si vous pensiez
à les faire remonter jusqu'à l'intention des écrivains dont je
parle, ne seraient ni justifiées ni justifiables.
Mais je ne croirai jamais que vous, dont personne ne soupçonne
l'honneur et la loyauté, vous ayez voulu incriminer jusqu'à la
moralité des savants illustres qui vous ont précédé dans la
carrière, qui vous ont légué leurs doctrines et que l'humanité a
absous d'avance par la vénération et le respect dont elle environne
leur mémoire.
Y a-t-il d'ailleurs, dans ce qu'il vous plaît d'appeler l'école
anglaise, comme si une science qui se borne à décrire les faits et
leur enchaînement pouvait être d'un pays plutôt que d'un autre,
comme s'il pouvait y avoir une géométrie russe, une mécanique
hollandaise, une anatomie espagnole et une économie française ou
anglaise; y a-t-il, dis-je, dans cette école, des hommes qui, comme
les _prohibitionnistes_, aient proclamé leurs doctrines pour abuser
les esprits et bénéficier par l'erreur commune sciemment et
volontairement répandue? Non, vous n'en citeriez pas un seul. Aucune
secte philosophique peut-être n'a offert le spectacle d'autant de
dignité, de modération, de dévouement au bien public; et si vous
voulez y réfléchir, vous comprendrez qu'il devait en être ainsi.
Dans le XVIIIe siècle, quand l'astronomie n'était pas parvenue au
point où elle est arrivée de nos jours, on avait remarqué une sorte
d'aberration dans la marche des planètes. On avait constaté que les
unes se rapprochaient, que les autres s'éloignaient du centre du
mouvement; et l'on se hâta de conclure que les premières
s'enfonçaient de plus en plus dans les profondeurs glacées de
l'espace, que les secondes allaient s'engloutir dans la matière
incandescente du soleil. Laplace vint, il soumit ces prétendues
aberrations au calcul, il démontra que si les planètes s'écartaient
de leur orbite, la force qui les y rappelait s'augmentait en raison
de cet éloignement même: «Par la toute-puissance d'une formule
mathématique, dit M. Arago, le monde matériel se trouva raffermi sur
ses fondements.» Pense-t-on que celui qui découvrit et mesura cette
belle harmonie eût volontiers consenti, dans un intérêt personnel, à
troubler ces admirables lois de la gravitation?
L'économie des sociétés a eu aussi ses Laplace. S'il y a des
perturbations sociales, ils ont aussi constaté l'existence de
forces providentielles qui ramènent tout à l'équilibre, et ils ont
trouvé que ces forces réparatrices se proportionnent aux forces
perturbatrices, parce qu'elles en proviennent. Ravis d'admiration
devant cette harmonie du monde moral, ils ont dû se passionner pour
l'oeuvre divine et répugner plus que les autres hommes à tout ce qui
peut la troubler. Aussi n'a-t-on jamais vu, que je sache, les
séductions de l'intérêt privé balancer dans leur coeur cet éternel
objet de leur admiration et de leur amour. Bonaparte s'en étonna.
Peu habitué à de telles résistances, il les honora du titre de
_niais_, parce qu'ils refusaient leur concours à sa mission
d'arbitraire, la regardant comme incompatible avec les grandes lois
sociales qu'ils avaient découvertes et proclamées. Et ce titre
glorieux, ils le portent encore,--et on n'en voit aucun aux
affaires, car ils n'y veulent entrer qu'avec leur principe.
Je le dis avec regret mais avec franchise, monsieur, je crois que
vous avez fait une chose funeste et de nature à égarer les premiers
pas d'une jeunesse pleine de confiance dans l'autorité de vos
paroles, lorsque, distribuant sans mesure le blâme et l'éloge, vous
avez violemment assailli l'école la plus consciencieuse, la plus
pratiquement chrétienne qui se soit jamais élevée à l'horizon des
sciences morales, réservant votre enthousiasme, votre sympathie et,
pardonnez-moi le mot, vos coquettes câlineries pour ces autres
écoles qui ne sont, selon vous-même, que la négation de la liberté,
de l'ordre, de la propriété, de la famille, de l'amour, des
affections domestiques et _de tous les sentiments dont Dieu a pétri
la nature humaine_.
Et ce qui achève de rendre cette injuste appréciation des hommes
tout à fait inexplicable, c'est que vous adoptez, ainsi que je l'ai
dit, le principe des économistes, la liberté des transactions, la
libre concurrence, _cette providence de l'égoïsme_.
«Il n'y a d'autre organisation du travail, dites-vous, que sa
liberté; il n'y a d'autre distribution des salaires que le travail
lui-même se rétribuant par ses oeuvres et se faisant à lui-même une
justice que vos _systèmes arbitraires_ ne lui feraient pas. Le libre
arbitre du travail dans le producteur, dans le consommateur, dans le
salaire, dans l'ouvrier, est aussi sacré que le libre arbitre de la
conscience dans l'homme. En touchant à l'un, on tue le mouvement; en
touchant à l'autre, on tue la moralité. Les meilleurs gouvernements
sont ceux qui n'y touchent pas.»
Et ailleurs: «Nous ne connaissons d'autre organisation _possible_ du
travail dans un pays libre que la liberté se rétribuant elle-même
par la _concurrence_, par la capacité, par la moralité.»
Ce n'est pas assez de dire que ces paroles coïncident avec les idées
des économistes; elles embrassent et résument leur doctrine tout
entière. Elles supposent en vous la pleine connaissance, la claire
vue de cette grande loi de la concurrence qui porte en elle-même le
remède général aux maux inévitables qu'elle peut produire dans des
cas particuliers.
Et cependant, comment croire que votre vue embrasse l'ensemble des
faits et des forces sociales qui découlent du principe de la
liberté, quand on vous voit décliner le dogme de la responsabilité
des agents intelligents et libres!
Car en parlant des deux grandes écoles, celle de la _liberté_ et
celle de la _contrainte_, vous dites: «J'emprunte à l'une la lumière
de ses calculs, à l'autre la chaleur de sa charité.» Pour parler
avec précision, vous deviez dire: «J'emprunte à l'une le principe de
la _liberté_, à l'autre celui de l'_irresponsabilité_.»
En effet, il résulte des citations que je viens de produire que ce
que vous avez pris aux économistes, ce n'est point des calculs
seulement, c'est un principe, à savoir: «_La liberté est la
meilleure des organisations sociales._»
Mais ce n'est qu'à une condition: c'est que la loi de la
responsabilité sortisse son plein, entier et naturel effet. Que si
la loi humaine intervient et fait dévier les conséquences des
actions, de telle sorte qu'elles ne retombent pas sur ceux à qui
elles étaient destinées, non-seulement la liberté n'est plus une
bonne organisation, mais elle n'existe pas.
C'est donc une grave contradiction de dire qu'on emprunte là la
liberté et ici la contrainte, pour en faire un monstrueux ou plutôt
un impossible mélange.
Je me ferai mieux comprendre en abordant quelques détails.
Vous reprochez à l'école _libérale_ d'être cruelle, et dès lors vous
empruntez à l'école arbitraire la «chaleur de sa charité.»--Voilà la
généralité, voici l'application.
Vous accusez les économistes d'_interdire le mariage_, de
_conseiller la stérilité_,--et par opposition, vous voulez que
_l'État adopte les enfants orphelins ou trop nombreux_.
Vous accusez les économistes de _proscrire et de railler
l'aumône_,--et par opposition, vous voulez que _l'État s'interpose
entre les masses et leurs misères_.
Vous accusez les économistes de dire aux prolétaires: «_Travaillez
ou mourez_,»--et par opposition, vous voulez que la société proclame
le _droit au travail_, le _droit de vivre_.
Examinons ces trois antithèses, que j'aurais pu multiplier; cela
suffira pour reconnaître s'il est possible de ramasser ainsi des
dogmes dans des écoles opposées et d'accomplir entre eux une solide
alliance.
Je ne veux point encombrer par des discussions de détail le terrain
des principes sur lequel j'entends me maintenir. Je ferai cependant
une remarque préliminaire. Il y a longtemps qu'on a dit que le moyen
le plus sûr, mais certainement le moins loyal, de combattre son
adversaire, c'était de lui prêter des sentiments outrés, des idées
fausses et des paroles qu'il n'a jamais prononcées. Je vous crois
incapable de recourir sciemment à un tel artifice: mais, soit
entraînement de la phrase à effet, soit exigence de concision, il
est certain que vous attribuez aux économistes un langage qui ne fut
jamais le leur.
Jamais ils n'ont _conseillé la stérilité, interdit le mariage_.--Ce
reproche pourrait être adressé avec plus de raison et vous
l'adressez en effet au _fouriérisme_.--S'ils ont, non pas _maudit_,
mais déploré l'_excès_ de la population, ce mot même «_excès_» que
vous employez les justifie.
Ce qu'ils ont dit sur ce grave sujet, le voici: «L'homme est un être
libre, responsable et intelligent. Parce qu'il est libre, il dirige ses
actions par sa volonté;--parce qu'il est responsable, il recueille la
récompense ou le châtiment de ses actions, selon qu'elles sont ou ne
sont pas conformes aux lois de son être;--parce qu'il est intelligent,
sa volonté et par suite ses actes se perfectionnent sans cesse, ou par
la lumière de la prévoyance ou par les leçons fatales de
l'expérience.--C'est un _fait_ que les hommes, comme tous les êtres qui
ont vie, peuvent se multiplier au delà de leurs moyens actuels de
subsistance. C'est un autre _fait_ que lorsque l'équilibre est rompu
entre le nombre des hommes et les ressources qui font vivre, il y a
malaise et _souffrance_ dans la société.--Donc, il n'y a pas d'autre
alternative: il faut _prévoir_ pour que l'équilibre se maintienne; ou
_souffrir_ pour qu'il se rétablisse. Nous concluons qu'il est à désirer
que la population, prise en masse, ne suivre pas une progression trop
rapide, et pour cela, que les individus qui la composent n'entrent dans
l'état du mariage qu'autant qu'ils ont la chance probable de pouvoir
entretenir une famille.--Et comme les hommes sont libres, comme nous
n'admettons pas de législation coercitive ou restrictive en cette
matière, nous nous adressons à leur raison, à leurs sentiments, à leur
bon sens. Le langage que nous leur faisons entendre n'a rien d'utopique
ou d'abstrait. Nous leur disons avec la sagesse des siècles et ce sens
si commun qu'il est presque de l'instinct:--«C'est donner la vie à des
malheureux, c'est se rendre malheureux soi-même que de se charger
imprudemment ou prématurément d'une famille qu'on n'a pas encore les
moyens d'élever.» Nous ajoutons: «Si ces actes individuels
d'imprévoyance sont trop multipliés, la société a plus d'enfants qu'elle
n'en peut nourrir: elle _souffre_, car l'homme n'est pas seulement
soumis à la loi de la _responsabilité_, mais encore à celle de la
_solidarité_; et c'est pour cela que les économistes s'attachent à
exposer toutes les conséquences fatales de la multiplication désordonnée
des êtres humains, afin que l'opinion intervienne avec son action
toute-puissante, car ils croient sincèrement que, contre ce terrible
phénomène, la société n'a que cette alternative, la prévoyance ou la
souffrance.
Mais vous, monsieur, vous lui apportez un expédient. Vous ne pensez
pas qu'elle doit prévoir pour ne pas souffrir, et vous ne voulez pas
qu'elle souffre pour n'avoir pas prévu. Vous dites: «_Que l'État
adopte les enfants trop nombreux._»
Voilà certes qui est bientôt décrété. Mais avec quoi; s'il vous plaît,
les entretiendra-t-il? Sans doute avec des aliments, des vêtements, des
produits prélevés sur la masse sous forme d'impôts, car l'_État_, que je
sache, n'a pas de ressources à lui, indépendantes du travail
national.--Ainsi la grande loi de la _responsabilité_ sera éludée. Ceux
qui, dans des vues personnelles peut-être, mais parfaitement conformes à
l'intérêt public, se seront conduits d'après les règles de la prudence,
de l'honnêteté et de la raison, se seront abstenus ou auront retardé le
moment de s'entourer d'une famille, se verront _contraints_ de nourrir
les enfants de ceux qui se seront abandonnés à la brutalité de leurs
instincts.--Mais le mal sera-t-il guéri au moins? Bien au contraire, il
s'aggravera sans cesse, car en même temps qu'on ne pourra plus compter
sur la prévoyance qui n'aura plus rien de rationnel, la souffrance
elle-même, sans cesser d'agir, n'agira plus comme châtiment, comme
frein, comme leçon, comme force équilibrante; elle perdra sa moralité,
il n'y aura plus rien en elle qui l'explique et la justifie, et c'est
alors que l'homme pourra sans blasphémer dire à l'auteur des choses: «À
quoi sert le mal sur la terre, puisqu'il n'a pas de cause finale?»
On peut faire sur la charité les mêmes remarques. D'abord, jamais la
science économique n'a _proscrit_ ni _raillé_ l'aumône. La science
ne raille pas et ne proscrit rien; elle observe, déduit et expose.
Ensuite, l'économie politique distingue la charité volontaire de la
charité légale ou forcée. L'une, par cela même qu'elle est
_volontaire_, se rattache au principe de la liberté et entre comme
élément harmonique dans le jeu des lois sociales; l'autre, parce
qu'elle est _forcée_, appartient aux écoles qui ont adopté la
doctrine de la _contrainte_, et inflige au corps social des maux
inévitables. La misère est méritée ou imméritée, et il n'y a que la
charité libre et spontanée qui puisse faire cette distinction
essentielle. Si elle a des secours même pour l'être dégradé qui a
encouru son malheur par sa faute, elle les distribue d'une main
parcimonieuse, justement dans la mesure nécessaire pour que la
punition ne soit pas trop sévère; et elle n'encourage pas, par
d'inopportunes délicatesses, des sentiments abjects et méprisables,
qui, dans l'intérêt général, ne doivent pas être encouragés. Elle
réserve, pour les infortunes imméritées et cachées, la libéralité de
ses dons et ce secret, cette ombre, ces ménagements auxquels a droit
le malheur, au nom de la dignité humaine.
Mais la charité légale, contrainte, organisée, décrétée comme une
_dette_ du côté du donateur et une _créance_ positive du côté du
donataire, ne fait ni ne peut faire une telle distinction.
Permettez-moi d'invoquer ici l'autorité d'un auteur trop peu connu
et trop peu consulté en ces matières:
«Il est plusieurs genres de vices, dit M. Charles Comte, dont le
principal effet est de produire la misère pour celui qui les a
contractés. Une institution qui a pour objet de mettre à l'abri de la
misère toute sorte de personnes, sans distinction des causes qui l'ont
produite, a donc pour résultat d'encourager tous les vices qui
conduisent à la pauvreté. Les tribunaux ne peuvent condamner à l'amende
les individus qui sont coupables de paresse, d'intempérance,
d'imprévoyance et d'autres vices de ce genre; mais la nature, qui a fait
à l'homme une loi du travail, de la tempérance, de la modération, de la
prévoyance, _a pris sur elle d'infliger aux coupables les châtiments
qu'ils encourent_. Rendre ces châtiments vains en donnant _droit_ à des
secours à ceux qui les ont encourus, c'est laisser au vice tous les
attraits qu'il a; c'est laisser agir, de plus, les maux qu'il produit
pour les individus auxquels il est étranger, et affaiblir ou détruire
les seules peines qui peuvent le réprimer.»
Ainsi la charité gouvernementale, indépendamment de ce qu'elle viole
les principes de la liberté et de la propriété, intervertit encore
les lois de la responsabilité; et en établissant une sorte de
communauté de droit entre les classes aisées et les classes pauvres,
elle ôte à l'aisance le caractère de récompense, à la misère le
caractère de châtiment que la nature des choses leur avait imprimé.
Vous voulez que l'_État s'interpose entre les masses et leur
misère._--Mais avec quoi?--Avec des capitaux.--Et d'où les
tirera-t-il?--De l'impôt; il aura un _budget des pauvres_.--Il
faudra donc que, soutirant ces capitaux à la circulation générale,
il fasse retomber sur les masses, sous forme d'aumônes, ce qui leur
arrivait sous forme de salaires!
Enfin vous proclamez le _droit_ du prolétaire au travail, au
salaire, à la subsistance. Et qui jamais a contesté à qui que ce
soit le _droit de travailler_, et par conséquent le droit à une
juste rémunération? Est-ce sous le régime de la liberté qu'un tel
droit peut être dénié? Mais, dites-vous, en nous plaçant dans une
terrible hypothèse, «si la société n'a pas du travail pour tous ses
membres, si son capital ne suffit pas pour donner à tous de
l'occupation?» Eh bien! cette supposition extrême implique que la
population a dépassé ses moyens de subsistance. Je vois bien alors
par quels procédés la liberté tend à rétablir l'équilibre; je vois
les salaires et les profits baisser, c'est-à-dire je vois diminuer
la part de chacun à la masse commune; je vois les encouragements au
mariage s'affaiblir, les naissances diminuer, peut-être la mortalité
augmenter jusqu'à ce que le niveau soit rétabli. Je vois que ce sont
là des maux, des souffrances; je le vois et je le déplore. Mais ce
que je ne vois pas, c'est que la société puisse éviter ces maux en
proclamant le _droit au travail_, en décrétant que l'État prendra
sur les capitaux insuffisants de quoi fournir du travail à ceux qui
en manquent; car il me semble que c'est faire le plein d'une part en
faisant le vide de l'autre. C'est agir comme cet homme simple qui,
voulant remplir un tonneau, puisait par-dessous de quoi verser
par-dessus; ou comme un médecin qui, pour donner des forces au
malade, introduirait dans le bras droit le sang qu'il aurait tiré au
bras gauche.
À nos yeux, dans l'hypothèse extrême où l'on nous force de
raisonner, de tels expédients ne sont pas seulement inefficaces, ils
sont essentiellement nuisibles. L'État ne déplace pas seulement les
capitaux, il retient une partie de ceux auxquels il touche, et
trouble l'action de ceux qu'il ne touche pas. De plus, la nouvelle
distribution des salaires est moins équitable que celle à laquelle
présidait la liberté, et ne se proportionne pas, comme celle-ci, aux
justes droits de la capacité et de la moralité. Enfin, loin de
diminuer les souffrances sociales, elle les aggrave au contraire.
Ces expédients ne font rien pour rétablir l'équilibre rompu entre le
nombre des hommes et leurs moyens d'exister; bien loin de là, ils
tendent à déranger de plus en plus cet équilibre.
Mais si nous pensons que la société peut être placée dans une
situation telle qu'elle n'a que le choix des maux, si nous pensons
qu'en ce cas la liberté lui apporte les remèdes les plus efficaces
et les moins douloureux, prenez garde que nous croyons aussi qu'elle
agit surtout comme moyen préventif. Avant de rétablir l'équilibre
entre les hommes et les subsistances, elle agit pour empêcher que
cet équilibre ne soit rompu, parce qu'elle laisse toute leur
influence aux motifs qu'ont les hommes d'être moraux, actifs,
tempérants et prévoyants. Nous ne nions pas que ce qui suit l'oubli
de ces vertus, c'est la souffrance; mais vouloir qu'il n'en soit pas
ainsi, c'est vouloir qu'un peuple ignorant et vicieux jouisse du
même degré de bien-être et de bonheur qu'un peuple moral et éclairé.
Il est si vrai que la liberté prévient les maux dont vous cherchez
le remède dans le _droit au travail_, que vous reconnaissez
vous-même que ce droit est sans application aux industries qui
jouissent d'une entière liberté: «Laissons de côté, dites-vous, le
cordonnier, le tailleur, le maréchal, le charron, le tonnelier, le
serrurier, le maçon, le charpentier, le menuisier..... Le sort de
tous ceux-là est hors de cause.» Mais le sort des ouvriers des
fabriques serait aussi hors de cause si l'industrie manufacturière
vivait d'une vie naturelle, ne posait le pied que sur un terrain
solide, ne progressait qu'à mesure des besoins, ne comptait pas sur
les prix factices et variables de la _protection_, une des formes
émanées de la théorie de l'_arbitraire_.
Vous proclamez le _droit au travail_, vous l'érigez en _principe_;
mais, en même temps, vous montrez peu de foi dans ce principe.
Voyez en effet dans quelles étroites limites vous circonscrivez son
action. Ce droit au travail ne pourra être invoqué que _dans des cas
rares, dans des cas extrêmes, pour cause de vie seulement_ (_propter
vitam_), et à la condition que son application ne créera jamais,
_contre le travail des industries libres et le tarif des salaires
volontaires, la concurrence meurtrière de l'État_.
Réduites à ces termes, les mesures que vous annoncez sont du domaine
de la police plutôt que de l'économie sociale. Je crois pouvoir
affirmer, au nom des économistes, qu'ils n'ont pas d'objections
sérieuses à faire contre l'intervention de l'État dans des cas
rares, extrêmes, où, sans nuire aux industries libres, sans altérer
le tarif des salaires volontaires, il serait possible de venir,
_propter vitam_, au secours d'ouvriers momentanément, brusquement
déplacés, sous le coup de crises industrielles imprévues.--Mais, je
vous le demande, pour aboutir à ces mesures d'_exception_,
fallait-il remuer toutes les théories des écoles les plus opposées?
fallait-il élever drapeau contre drapeau, principe contre principe,
et faire retentir aux oreilles des masses ces mots trompeurs: _droit
au travail, droit de vivre!_ Je vous dirai, en empruntant vos
propres expressions: «Ces idées ne sont si sonores que parce qu'il
n'y a rien dedans que du vent et des tempêtes.»
Monsieur, je ne pense pas que le Ciel ait jamais accordé à un homme
des dons plus précieux que ceux qu'il vous a prodigués. Il y a assez
de chaleur dans votre âme, assez de puissance dans votre génie pour
que le siècle subisse votre influence et fasse, à votre voix, un pas
de plus dans la carrière de la civilisation. Mais pour cela, il ne
faut pas que vous alliez butiner d'ici, de là, dans les écoles les
plus opposées, des principes qui s'excluent. Votre prodigieux talent
est un puissant levier; mais ce levier est sans force s'il n'a pour
point d'appui _un principe_.--Naguère vous vous présentâtes devant
l'opposition, la bonne foi au coeur et l'éloquence sur les lèvres.
Quel résultat avez-vous obtenu? Aucun, parce que vous ne lui portiez
pas _un principe_. Oh! si vous adhériez fortement à la liberté! Si
vous la montriez faisant progresser le monde social par l'action de
ces deux grandes lois corollaires: responsabilité, solidarité! Si
vous ralliiez les esprits autour de cette vérité: «En économie
politique, il y a beaucoup à apprendre et peu à faire!» On
comprendrait alors que la liberté porte en elle-même la solution de
tous les grands problèmes sociaux que notre époque agite, et
«qu'elle fait aux hommes une justice que les systèmes arbitraires ne
leur feraient pas.» Comment avez-vous rencontré des vérités si
fécondes pour les abandonner l'instant d'après?--Ne voyez-vous pas
que la conséquence rationnelle et pratique de cette doctrine c'est
la _simplification du gouvernement_? Courage donc, suivez cette voie
lumineuse! Dédaignez la vaine popularité qu'on vous promet ailleurs.
Vous ne pouvez servir deux maîtres. Vous ne pouvez travailler à la
simplification du pouvoir, demander qu'il ne touche «ni au travail
ni à la conscience,» et exiger en même temps «qu'il prodige
l'instruction, qu'il colonise, qu'il adopte les enfants trop
nombreux, qu'il s'interpose entre les masses et leurs misères.» Si
vous lui confiez ces tâches multipliées et délicates, vous
l'agrandissez outre mesure; vous lui conférez une mission qui n'est
pas la sienne; vous substituez ses combinaisons à l'économie des
lois sociales; vous le transformez en «Providence qui ne voit pas
seulement, mais qui prévoit;» vous le mettez à même de prélever et
de distribuer d'énormes impôts; vous le rendez l'objet de toutes les
ambitions, de toutes les espérances, de toutes les déceptions, de
toutes les intrigues; vous agrandissez démesurément ses cadres, vous
transformez la nation en employés; en un mot vous êtes sur la voie
d'un fouriérisme bâtard, incomplet et illogique.
Ce ne sont pas là les doctrines que vous devez promulguer en France.
Repoussez leurs trompeuses séductions. Rattachez-vous au principe
sévère, mais vrai, mais le seul vrai, de la Liberté. Embrassez dans
votre vaste intelligence et ses lois, et son action, et ses
phénomènes, et les causes qui la troublent, et les forces
réparatrices qui sont en elle. Inscrivez sur votre bannière:
«_Société libre, gouvernement simple_,»--idées corrélatives et pour
ainsi dire consubstantielles. Cette bannière, les partis la
repousseront peut-être; mais la nation l'embrassera avec transport.
Mais effacez-y jusqu'à la dernière trace de cette devise: «_Société
contrainte, gouvernement compliqué._»--Des mesures exceptionnelles,
applicables dans des circonstances rares, dans des cas extrêmes et
d'une utilité après tout fort contestable, ne sauraient longtemps
contre-balancer dans votre esprit la valeur et l'autorité d'un
_principe_. Un principe est de tous les temps, de tous les lieux, de
tous les climats et de toutes les circonstances. Proclamez donc la
liberté: liberté de travail, liberté d'échanges, liberté de
transactions pour ce pays et pour tous les pays, pour cette époque
et pour toutes les époques. À ce prix, j'ose vous promettre sinon la
popularité du jour, du moins la popularité et les bénédictions des
siècles.--Un grand homme s'est emparé de ce rôle en Angleterre. Il
n'y a pas de jour dans l'année, il n'y a pas d'heure dans le jour où
on ne le voie exposer aux yeux des masses les grandes lois de la
_mécanique sociale_. Il a réuni autour de lui une université
mouvante, un apostolat du XIXe siècle; et la parole de vie pénétrant
dans toutes les couches de la société en a fait surgir une opinion
publique puissante, éclairée, pacifique, mais indomptable, qui sous
peu présidera aux destinées de la Grande-Bretagne. Car savez-vous ce
qui arrive? Plus de cinquante mille Anglais se seront mis, d'ici à
la fin du mois, en possession du droit électoral pour balancer
l'influence des écoles arbitraires et neutraliser les efforts des
prohibitionnistes, des faux philanthropes et de l'aristocratie.--La
liberté!--voilà le principe qui va régner à nos portes; et un homme,
M. Cobden, aura été l'instrument de cette grande et paisible
révolution. Oh! puisse vous être réservée une semblable destinée,
dont vous êtes si digne!
Mugron (Landes)... janvier 1845.