DE L'AGRICULTURE, DES MANUFACTURES ET DU COMMERCE[48].

[Note 48: Par une circulaire de 1845, M. Cunin-Gridaine,

ministre du commerce, interrogeait les Conseils généraux sur

diverses modifications à introduire dans nos lois. L'une des

questions posées était relative à l'importation du fer. C'est

à l'occasion de celle-ci que F. Bastiat publia les réflexion

suivantes dans le nº de décembre 1845 du _Journal des

Économistes_. (_Note de l'éditeur._)]

_Faut-il, dans l'intérêt de notre marine, admettre en franchise de

droits les fers destinés à la construction des navires engagés dans

la navigation internationale?_

Cette question n'aurait-elle pas été convenablement suivie de cette

autre:

Faut-il, _dans l'intérêt de nos voies de communication_, admettre en

franchise de droits les fers destinés à la construction des

railways?

Et de cette autre encore:

Faut-il, _dans l'intérêt de nos estomacs_, admettre en franchise de

droits les fers destinés au labourage des terres, et par là à la

production des subsistances?

Quoi qu'il en soit, restreignons-nous à la proposition du ministre.

Remarquons d'abord comment elle est posée.

Il ne s'agit pas de recevoir du fer étranger pour construire toute

sorte de navires, mais seulement les navires destinés à la

navigation internationale. Pourquoi cela? La raison en est simple.

Il y a deux sortes de navigation, celle qui se fait de France à

France, ou de métropole à colonie et réciproquement. Cela s'appelle

la _navigation réservée_. Ici on tient le consommateur à la gorge,

et il faut qu'il paye. Que le navire soit lourd, mauvais marcheur,

qu'il revienne à un prix exorbitant, et grève inutilement les objets

transportés d'un fret onéreux, c'est ce dont notre législation ne se

met pas en peine, ou plutôt c'est ce qu'elle cherche. Le

consommateur est là, tout disposé à se laisser exploiter, et l'on

n'y fait pas faute.

Mais la _navigation internationale_ est soumise, dans une certaine

mesure, à la concurrence extérieure. Il arrive généralement que les

armateurs et marins étrangers se contentent d'un moindre fret que

les nôtres, et ils ont l'audace de rendre les marchandises dans nos

magasins avec une grande économie, _à notre profit_.

Comme il est de principe, chez nous, que le public, en tant que

consommateur, ne doit jamais être compté pour rien, si ce n'est pour

être rançonné, et que ce n'est qu'en qualité de producteur que

chaque travailleur doit être _protégé_, c'est-à-dire mis à même de

tirer sa part de la curée, on conçoit aisément que le législateur a

dû se préoccuper des moyens de soutenir notre marine nationale, en

faisant retomber sur les masses les pertes que lui occasionne son

impuissance ou son incapacité.

C'est ce qui a été fait. On s'est dit: L'étranger porte en France

telle marchandise pour 20 francs; nos armateurs ne peuvent la porter

que pour 25 francs. Mettons une taxe de 5 francs sur cette

marchandise, quand c'est l'étranger qui la porte, et il sera exclu

de nos ports. Dès lors, nos armateurs feront la loi et hausseront

leur fret à 25 francs.--C'est là l'origine de la surtaxe consignée

dans nos tarifs à la colonne qui a pour titre: _Par navires

étrangers._

En thèse générale, le calcul était mauvais. En effet, il est

incontestable qu'à ce système l'acheteur _perd cinq francs_, tandis

que l'armateur ne les gagne pas, puisque, d'après l'hypothèse, il ne

peut opérer le transport même à 24 francs. Mais enfin on était

autorisé à penser qu'au moyen de cette surtaxe, au préjudice du

public, le but immédiat de la mesure serait atteint, et que notre

marine serait en mesure de lutter contre la concurrence étrangère.

Il n'en a pas été ainsi. Malgré le doux oreiller de la surtaxe, on a

pu voir, dans un article de la _Presse_, et d'après des chiffres

soigneusement relevés de documents officiels, qu'il n'est pas une

peuplade sur la surface du globe qui n'envahisse et ne restreigne,

d'année en année, notre modeste part de l'_intercourse_.

J'ai dit ailleurs: _Protection, c'est spoliation._ C'est là son côté

odieux.

J'aurais pu dire aussi: _Protection, c'est déception._ C'est son

côté ridicule.

Car si la protection pèse sur le public, au moins devrait-elle

soutenir l'industrie qu'elle prétend favoriser. Comment donc se

fait-il que notre marine ne puisse opérer les transports quand la

France lui paye pour cela, outre le prix naturel du fret, une prime

énorme, cachée sous la surtaxe?

On ne prend pas garde à une chose, c'est que la protection a deux

tranchants. Chacun de nous regarde avec cupidité la part qu'elle lui

permet de puiser dans le fonds commun de la spoliation; mais nous

fermons les yeux sur la part qu'elle nous force d'y verser. Le marin

français a pour lui les droits différentiels, sa liste civile, cela

est vrai. Mais il n'y a pas une planche, un clou, un bout de corde,

un lambeau de toile, une tache de goudron qu'il n'ait surpayés en

vertu du régime protecteur. Le biscuit qui le nourrit, le paletot

qui le couvre, le soulier qui le chausse ont payé la taxe au

monopole; en sorte que ce que la protection lui a injustement

conféré en gros, elle le reprend injustement et amplement en détail.

Voilà pourquoi notre marine est aux abois.

Maintenant il se présente plusieurs moyens de la relever.

La plus efficace, le seul efficace selon nos principes, serait de

détruire ce régime sous lequel elle succombe. Nous savons qu'il n'y

faut pas songer de longtemps. Aussi nous nous proposons de

n'examiner que les moyens qui sont en harmonie avec les principes

qui dominent notre législation commerciale, principes d'après

lesquels le sacrifice des intérêts généraux est toujours de droit.

Dans le sens de cette théorie, le moyen le plus sûr, le plus

décisif, le plus logique, serait de faire entrer tous les transports

par mer dans la navigation réservée; de remplacer la surtaxe par la

prohibition, et de déclarer qu'à l'avenir la France ne recevra plus

rien dans ses ports qui n'y arrive par navires français. Je m'étonne

que M. le ministre n'y ait pas songé; et j'espère qu'il me saura gré

de lui avoir suggéré cette idée, quoique, à vrai dire, je n'aie pas

le mérite de l'invention. Les journaux ne se font pas faute de le

pousser dans cette voie. Avons-nous besoin de charbons anglais?

Accordez, disent-ils, le privilége du transport aux navires

nationaux.--Mais ce sera plus cher!--Qu'importe? c'est l'affaire du

public, qui ne s'en soucie guère.

Après ce moyen héroïque, celui qui se présente le plus

naturellement, c'est, sinon de convertir la surtaxe en prohibition,

du moins de la renforcer. Si la surtaxe est bonne en principe, elle

n'a pu faillir que parce qu'elle est trop modérée. Ne pas la

relever, c'est en nier implicitement la justice ou l'efficacité;

c'est rejeter le principe même de la protection. Pourquoi donc M. le

ministre n'a-t-il pas recours à ce moyen, qui n'est pas nouveau, qui

n'est que le développement et le complément d'une mesure

universellement adoptée? Pourquoi? parce que, sans doute, il

entrevoit plus ou moins confusément la _déception_ qui est au bout

de ces expédients, comme je le disais tout à l'heure. Voyez en effet

dans quel cercle vicieux on s'engagerait!--Élever la surtaxe, c'est

renchérir le fret; renchérir le fret, c'est grever la marchandise;

grever la marchandise, c'est rompre l'équilibre que la protection a

voulu fonder entre notre industrie et l'industrie étrangère. Rompre

cet équilibre, c'est se condamner à le rétablir par l'exhaussement

du tarif général; exhausser le tarif, c'est renchérir les armements;

c'est provoquer de nouvelles surtaxes, lesquelles auront les mêmes

effets, deviendront causes à leur tour, et ainsi de suite à

l'infini.

Ce second moyen ayant été jugé inexécutable, il paraît que M. le

ministre s'est enfin avisé que l'on devrait demander à la liberté ce

qu'on n'a pu obtenir de l'arbitraire. Il s'est dit: La France, sans

doute, naviguerait au même prix que les autres nations, si les

matériaux qui entrent dans la construction de ses vaisseaux

n'étaient pas grevés de droits qui en élèvent démesurément le prix.

En conséquence, il consulte les Conseils pour savoir s'il ne

conviendrait pas d'admettre en franchise les fers qui entrent dans

la construction de nos navires.

Évidemment, cette mesure serait par elle-même inefficace, et il faut

la considérer comme un premier et timide essai dans la voie de la

liberté commerciale. Le raisonnement de M. le ministre doit le

conduire à adopter la même politique pour le bois, le cuivre, le

chanvre, la toile, etc., etc.

Le fer, en effet, est de si peu d'importance dans un bâtiment en

bois doublé, cloué et chevillé en cuivre, que la mesure que médite

M. le ministre ne peut pas affecter sensiblement le cours du fret.

Cela est si évident qu'on est porté à croire, quoique M. le ministre

ne le dise pas, qu'il a eu en vue les navires et surtout les bateaux

à vapeur entièrement construits en fer.

Mais alors pourquoi ne pas admettre, en franchise de droits, les

navires en fer eux-mêmes de construction étrangère?

Oh! dit-on, c'est que nos constructeurs veulent être protégés.--Mais

si vous voulez écouter tous les quêteurs de monopole, vous ne

pourrez-pas admettre le fer; car nos propriétaires de forêts, nos

maîtres de forges, nos actionnaires de mines ne sont pas

très-disposés à abandonner leur part de protection.--Vous ne pouvez

servir deux maîtres, il faut opter. Est-ce pour le public ou pour

les constructeurs que vous êtes ministre?

Examinons donc la question en elle-même. Elle est bien restreinte,

comme on le voit. Les navires en bois, c'est-à-dire la marine

actuelle tout entière est hors de cause. Il s'agit de navires en

fer, d'une marine future et éventuelle. La question que nous avons à

résoudre est celle-ci:

«Vaut-il mieux admettre, en franchise de droits, le fer étranger

destiné à la construction des navires, ou les navires en fer

eux-mêmes de construction étrangère?»

Il serait assez curieux de voir d'abord comment elle a été traitée,

au point de vue du principe prohibitif, par un journal spécial fort

accrédité en ces matières, le _Moniteur industriel_. La libre

admission du fer, pour la destination dont il s'agit, a été insinuée

pour la première fois; à ma connaissance, dans un article récent de

ce journal.

Il n'est pas possible de faire du régime prohibitif une satire plus

naïve à la fois et plus sanglante; et il semble que le but secret de

l'auteur de cet article est de confondre et de ridiculiser ce

système, en le montrant sous un aspect vraiment burlesque. Quoi!

vous convenez que notre marine marchande est chassée de tous les

ports de l'Océan par la marine étrangère. Vous en cherchez la cause;

vous trouvez que les matériaux qui entrent dans la construction de

nos navires nous coûtent, dans la proportion de 300 pour 100, plus

cher qu'aux Anglais; vous établissez vous-même qu'à cette cause

d'infériorité viennent s'ajouter le haut prix du combustible,

l'insuffisance de l'outillage, l'inexpérience des constructeurs et

des ouvriers; vous ne disconvenez pas que c'est le régime de la

prohibition qui a placé notre marine dans cette situation humiliante

et ridicule, et, après tout cela, vous concluez... au maintien de ce

régime!

Et remarquez comme la rapacité du monopole est habile à faire

argument de tout, même des données les plus contradictoires!

Lorsque, délivré de toute concurrence, il est parvenu à créer dans

le pays une industrie factice, à détourner vers un emploi onéreux

les capitaux et les bras, et à couvrir ses pertes par des taxes

déguisées mais réelles, quelle est la raison sur laquelle il

s'appuie pour prolonger et perpétuer son existence? Il montre ces

capitaux que la liberté va détruire, ces bras qu'elle va paralyser;

et cet argument a tant de puissance qu'il n'est pas encore de

ministère ou de législature qui ait osé l'affronter. «C'est un

malheur, disent humblement les intérêts privilégiés, que la

protection nous ait jamais été accordée. Nous comprenons qu'elle

pèse lourdement sur le public. Nous avons cru, que, grâce à cette

protection dont la loi a entouré notre enfance, nous parviendrions

bientôt à voler de nos propres ailes, _à marcher dans notre force et

notre liberté_. Nous nous sommes trompés. La société a partagé notre

erreur. C'est elle, pour ainsi dire, qui nous a appelés à

l'existence. Elle ne peut plus maintenant nous laisser mourir. Nous

avons des _droits acquis_.

Aujourd'hui ce terrible argument est pris à rebours. «Nous n'avons

pas encore employé le fer à la construction des navires. Il n'y a ni

bras ni capitaux engagés dans cette voie. D'ailleurs, les matériaux,

le combustible, les outils, les entrepreneurs, les ouvriers nous

manquent. En outre, cette branche d'industrie exige des

connaissances spéciales dans les procédés de fabrication que nul ne

possède, et _bien peu de personnes sont en état de la naturaliser

chez nous_. Donc, pour l'implanter dans le pays, pour lui donner

l'être, la protection est loin de suffire, c'est la prohibition

absolue qu'il nous faut.»

Dites donc que ce n'est pas notre marine qui vous préoccupe, mais

vos priviléges. Si sérieusement vous vouliez une marine marchande,

vous laisseriez la France échanger avec l'Angleterre des vins contre

des navires en fer. Ils ne reviendraient pas plus cher aux armateurs

de Bordeaux qu'à ceux de Liverpool, et la concurrence serait

possible.

Il est vrai que l'auteur de l'article insinue ici le moyen proposé

par M. le ministre, la libre introduction du fer destiné à la

construction.

Mais n'a-t-il pas lui-même prouvé d'avance l'inefficacité de ce

moyen quand il a dit, avec raison, que ce n'est pas seulement le

prix de la matière qui renchérit nos navires, mais encore et surtout

l'infériorité de notre mise en oeuvre; quand il a fait observer que

notre pays n'était pas disposé pour ce genre d'industrie, qu'il ne

le serait pas de longtemps, que les établissements, les machines, le

charbon, tout lui manque à la fois?

Au mois de juillet dernier, j'étais à Liverpool. Un honnête quaker,

M. Baines, de la maison Hodgson et compagnie, me fit visiter ses

ateliers de construction. Je vis sur le chantier un immense navire

tout en fer, quille, membrures, bordages, etc. Après avoir examiné

d'innombrables machines que je ne décrirai pas (et pour cause, car

je n'en sais guère plus là-dessus que ce pauvre Tristram qui ne put

jamais comprendre le mécanisme d'un tourne-broche); après avoir vu

d'énormes poinçons, de gigantesques ciseaux trouer, tailler,

festonner des planches de fer de 2 centimètres d'épaisseur, comme si

c'eût été de la pâte de jujube, j'eus avec M. Baines la

conversation suivante:

«Ces navires en fer reviennent-ils plus cher que les navires en

bois?--À peu près. La matière est, il est vrai, plus chère, mais on

la travaille avec une telle facilité, une telle précision, le

système de l'étalonnage présente tant d'avantages, que cela compense

bien et au delà le prix du fer.--En quoi donc consiste la

supériorité de ce nouveau mode de construction?--Le navire dure

plus, les pièces qui le composent se changent plus facilement, il a

moins de tirant d'eau, il est plus léger; et comme le tonnage se

calcule par les trois dimensions, il porte plus, à tonnage égal, et

économise les taxes à la marchandise.--En sorte, lui dis-je, que, la

concurrence s'en mêlant, c'est le consommateur qui profitera de ces

avantages; vos armateurs baisseront le prix du fret, et nous,

Français, qui avons déjà tant de mal à lutter contre vos navires en

bois, nous serons tout à fait évincés par vos navires en fer.--Cela

est probable, me dit-il, à moins que vous ne fassiez comme nous, ou,

si vous ne pouvez, que vous n'achetiez nos bâtiments.--Pourriez-vous

me démontrer par des chiffres ces deux points décisifs: 1º les

navires en fer ne reviennent pas plus cher que les navires en bois;

2º ils portent plus, à tonnage égal?--Venez chez moi; tous mes

livres sont à votre disposition.--Est-ce que vous ne craignez pas de

divulguer des secrets qui font votre fortune?--Ce n'est pas le

secret, mais la publicité qui fera ma fortune. Plus on sera

convaincu de la supériorité des navires en fer, plus je recevrai des

ordres de construction. D'ailleurs, si mes procédés sont bons, comme

je le crois, je ne demande pas mieux que l'humanité en profite; et,

quant à moi, quel que soit le sort de cette industrie, j'ai la

confiance d'utiliser toujours l'amour du travail et le peu de

connaissances qu'il a plu à la Providence de me donner.»

Je regrettai, on le croira sans peine, que le temps ne me permît

pas de compulser les livres que l'honnête quaker mettait si

loyalement à ma disposition. Si j'avais pu prolonger mon séjour à

Liverpool, je serais sans doute en mesure de soumettre aujourd'hui

aux Conseils des documents précieux sur la question dont ils sont

saisis.

Quoi qu'il en soit, le premier moyen de relever notre marine,

l'admission des bâtiments en fer de construction étrangère, est

d'une efficacité incontestable, puisqu'il donnerait aux armateurs de

Bordeaux, de Nantes et du Havre des navires qui leur reviendraient

au même prix qu'aux armateurs de Liverpool, de Londres et de

Bristol.

Il est d'une exécution facile. Il ne complique en rien les

opérations de la douane; il ne blesse pas ce qu'on nomme les _droits

acquis_, ni ceux des constructeurs, puisque ce genre d'industrie n'a

pour ainsi dire pas encore chez nous d'existence sérieuse; ni ceux

des maîtres de forges, puisque le fer ainsi introduit ne ferme aucun

débouché à notre production métallurgique, n'en diminue pas l'emploi

actuel et ne peut par conséquent en affecter le prix.

Le second moyen, l'admission en franchise de droits du fer destiné à

la construction, a-t-il les mêmes avantages? ne présente-t-il pas de

graves inconvénients?

On a déjà vu que, tout en le proposant, le _Moniteur_ s'était chargé

de démontrer sa disproportion avec le but qu'on a en vue.

Non-seulement il est illusoire, mais il ouvre à l'industrie un

avenir si effrayant, que je me vois forcé, afin que le public ne

soit pas pris au dépourvu, d'invoquer encore un moment son

attention.

Je suis surpris qu'on ne soit pas frappé, comme je le suis moi-même,

des tendances vraiment exorbitantes et dangereuses dans lesquelles

la France laisse s'engager l'administration des douanes.

Certes, c'était bien assez que cette institution, d'abord purement

fiscale, se fût convertie en un instrument soi-disant de protection,

en réalité de priviléges et de monopoles. Dès lors les travailleurs

se sont aussi transformés en solliciteurs; ils ont assailli le

gouvernement pour lui arracher la faculté de rançonner la nation,

comme les quêteurs de places l'assiégent pour acquérir le droit

d'exploiter le budget. Et le pouvoir, détourné de sa véritable et

simple mission, qui est de garantir à chacun sa liberté, sa sûreté

et sa propriété, s'est vu chargé encore de l'effroyable tâche de

satisfaire à toutes les prétentions des classes laborieuses,

d'assurer à chaque industrie les moyens de se soutenir et de se

développer, et cela par le jeu des tarifs, par des combinaisons de

taxes, par l'octroi à quelques-uns de ce qu'il parvient à arracher à

tous.

Cependant la douane, obéissant à de fausses notions dont elle n'est

pas responsable, puisqu'elle les reçoit du public, procédait au

moins à son oeuvre nouvelle par mesures générales et uniformes,

lorsqu'il y a trois ans, elle déposa dans le traité belge le funeste

germe des _droits différentiels_. À partir de cette époque, il fut

établi en principe que les taxes d'importation pourraient varier

selon les pays de provenance, selon le cours des denrées dans chacun

de ces pays, selon leur distance, ou même, qu'on me passe

l'expression, selon la température des passions, des animosités et

des jalousies nationales. Ainsi la douane n'a plus borné ses

prétentions à être un instrument de protection, elle est devenue une

arme offensive, un moyen politique d'agression. Elle a dit à un

peuple: «Tu es ami, nous admettrons tes produits à des conditions

modérées,» à un autre: «Nous te haïssons, notre marché te sera

fermé.» Qui ne voit combien ce caractère hostile imprimé à la douane

augmente les chances de guerre, déjà si nombreuses, que les tarifs

recèlent dans leur sein? Qui ne comprend que ce sont les factions

désormais qui se combattront sur le terrain des questions

douanières? Qui ne s'aperçoit avec effroi qu'un nouvel horizon a été

ouvert à de diaboliques alliances entre les cupidités industrielles

et les intrigues politiques?

Voici maintenant que les droits de douane varieront, non plus

seulement selon les pays de provenance, mais encore suivant la

destination de la marchandise.

Voyez comme s'élargit insensiblement le rôle du douanier!

D'abord, il n'avait qu'une question à adresser à la marchandise:

«Qu'es-tu?» Sur la réponse il prélevait la taxe, et tout était dit.

Plus tard, le dialogue s'est étendu à deux questions: «Qu'es-tu?--Du

fil.--D'où viens-tu?--Que t'importe?--Il m'importe que si tu viens

de Bruxelles, tu payeras _dix_; et si tu arrives de Manchester, tu

payeras _trente_.» C'était bien le moins qu'on pût accorder à la

ligue du monopole avec l'anglophobie.

Maintenant voici que le douanier aura droit à trois interrogations:

«Qu'es-tu?--Du fer.--D'où viens-tu? car le droit varie selon que la

nature t'avait déposé dans les mines du Westergothland ou dans

celles du Cornouailles.--Je viens du Cornouailles.--À quoi es-tu

destiné? car le droit varie encore suivant que tu vas devenir navire

ou charrue.»

Ainsi la douane gagne tous les jours du terrain. De _fiscale_

qu'elle était, elle s'est faite protectrice, puis diplomate, ensuite

industrielle. La voilà qui va s'immiscer dans tous nos travaux, se

faire juge de leur importance relative; non plus par des mesures

générales, mais par une inquisition de détails qui ira jusqu'à nous

demander compte de l'emploi de tous les matériaux que nous aurons à

mettre en oeuvre.

Mais laissons de côté ce principe exorbitant et nouveau qu'on veut

introduire dans nos tarifs; fermons les yeux au vaste horizon qu'il

ouvre à la douane. A-t-on du moins songé aux difficultés de

l'exécution? Si les droits d'entrée varient pour chaque marchandise,

en raison de l'infinie variété de ses usages, il faudra donc que la

douane ait l'oeil sur elle dans toutes ses transformations. Il

faudra donc qu'elle pénètre dans le chantier du constructeur,

qu'elle s'y installe jour et nuit, qu'elle y dresse sa tente,

qu'elle constate les _déchets_ et les _manquants_, en un mot, il

faudra qu'elle soit armée de l'_exercice_ avec son cortége

d'entraves, de mesures préventives, d'acquits-à-caution, de

laissez-passer, de passavants, de passe-debout, que sais-je? Pour

peu que le principe s'étende à d'autres matériaux, nos ateliers, nos

magasins, nos bureaux, nos livres même ne devront plus avoir de

secrets pour MM. les employés; nos maisons, nos armoires, nos

chambres n'auront plus pour eux de verrous ni de serrures; une autre

institution méritant bien le titre énergique de _droits-réunis_

pèsera sur la France; la législation qui régit les débitants de

boissons, de spéciale qu'elle est, deviendra générale, et nous

serons tous ainsi ramenés à cette _égalité devant la loi_ si chère

au prédécesseur du ministre actuel des finances, laquelle aura pour

niveau commun la _condition du cabaretier_[49]. (V. p. 243.)

[Note 49: Lorsque M. Humann empirait d'année en année le sort

des propriétaires de vignes, il disait: «De quoi se plaignent

ces messieurs? relativement à celle des cabaretiers, leur

condition est _privilégiée_, et la Charte me fait un devoir

de faire triompher le principe de l'_égalité_.»]

Qu'on ne dise pas que ces craintes sont exagérées. Je défie qu'on me

prouve que l'on peut faire pénétrer dans les tarifs le principe des

_droits variables selon la destination de la marchandise_, sans

investir aussitôt la douane de l'exercice, ou de quelque chose de

semblable sous un autre nom.

Messieurs les conseillers _généraux_ des manufactures et du

commerce, messieurs les simples conseillers de l'agriculture, vous

êtes presque tous des hommes du Nord; vous n'avez guère à vous

débattre sous l'inquisition des _droits réunis_; vous savez à peine

ce que c'est. Prenez garde que la douane ne se charge un jour de

vous l'apprendre, et ne méprisez pas ce cri d'alarme qui s'élève

dans un pays parfaitement instruit par l'expérience.

Je conclus, 1º que ce qu'il y aurait de mieux à faire, sans se

préoccuper des intérêts de la marine plus que de ceux de

l'agriculture et des fabriques, ce serait d'abaisser les droits sur

le fer étranger quelle que fût sa destination. Ce n'est pas à la

douane, c'est à l'industrie de demander, comme le statuaire de la

fable:

Sera-t-il dieu, table ou cuvette?

2º Que si l'on veut favoriser notre marine marchande, le moyen le

plus simple est de permettre à nos armateurs d'acheter des navires

en fer et même en bois, au meilleur marché possible, dans tous les

chantiers du monde.

3º Que la libre admission du fer destiné à la construction est une

mesure qui n'a qu'un bon côté, qui est d'être la plus sanglante

satire que l'on puisse faire du régime prohibitif; car elle implique

l'aveu que ce régime a paralysé notre marine, et il n'y a aucune

raison pour ne pas reconnaître qu'il a exercé la même influence sur

l'ensemble de toutes nos industries. Mais, relativement au but

cherché, cette mesure est complétement inefficace; elle a en outre

l'immense inconvénient de compliquer nos tarifs, et de déposer dans

le terrain de la douane le germe dangereux de l'exercice, germe que

l'atmosphère bureaucratique ne manquera pas de développer

rapidement.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 114 / 148 题