MESSIEURS,

Dans une de vos précédentes séances, vous avez chargé une Commission

de rechercher les causes de la détresse qui afflige la partie

viticole du département des Landes, et les moyens par lesquels il

serait possible de la combattre.

Les circonstances ne m'ont pas permis de communiquer à la Commission

le travail dont elle m'a chargé. Je le regrette vivement, car la

coopération des hommes éclairés qui la composent l'eût rendu plus

digne de vous. Bien que j'ose croire que mes idées ne s'éloignent

pas beaucoup de celles qu'ils m'eussent autorisé à vous soumettre,

je ne dois pas moins en assumer sur moi toute la responsabilité.....

Messieurs, prouver d'abord la réalité de la détresse de notre

population viticole, en tracer à vos yeux une peinture animée, ce

serait à la fois satisfaire à l'ordre logique de ce rapport et lui

concilier votre intérêt et votre bienveillance. Je sacrifierai

volontiers cette considération au désir de ménager vos moments;

puisque aussi bien je puis admettre, sans crainte de me tromper, que

si nous ne sommes pas tous d'accord sur les causes de la décadence

de l'industrie qui nous occupe, il n'y a du moins aucune dissidence

parmi nous sur le fait même de cette décadence.

Une analyse complète de toutes les causes qui ont concouru à ce

triste résultat entraînerait encore à des développements trop

étendus.

Il faudrait d'abord examiner celles de ces causes qui sont au-dessus

de nos moyens d'action. Telle est la concurrence du midi de la

France, qui se développe de jour en jour, favorisée par le

perfectionnement progressif de nos moyens de transport. Telle est

encore l'infériorité relative qui semble devoir être le partage des

contrées qui, comme la Chalosse, ne sont pas organisées de manière à

substituer la culture à boeufs à la culture à bras.

Il faudrait ensuite distinguer les causes de souffrances dont la

responsabilité pèse sur le producteur lui-même. A-t-il mis assez

d'activité à améliorer ses procédés de culture et de vinification?

assez de prévoyance à limiter ses plantations? assez d'habileté à

faire suivre à ses produits les variations qui ont pu se manifester

dans les besoins et les goûts des consommateurs? A-t-on essayé, par

le choix et la combinaison des cépages, ou par d'autres moyens, de

remplacer la quantité du produit, à mesure que les débouchés se sont

restreints, par la qualité, qui eût pu rétablir, dans une certaine

mesure, l'équilibre des revenus? Et la Société d'agriculture

elle-même, si empressée à favoriser l'introduction de plantes

exotiques d'un succès fort incertain, n'a-t-elle pas été trop sobre

d'encouragements envers une culture qui fait vivre le tiers de notre

population?

Enfin, il faudrait exposer les causes de notre détresse qui doivent

être attribuées aux mesures gouvernementales, qui ont eu pour effet

d'entraver la production, la circulation et la consommation des

vins, ce qui m'entraînerait à rechercher l'influence spéciale

qu'exercent sur notre contrée l'impôt direct, l'impôt indirect,

l'octroi et le régime des douanes.

C'est à l'examen de ces trois dernières causes de nos souffrances

que je circonscrirai ce rapport, d'abord parce qu'elles sont de

beaucoup celles qui ont le plus immédiatement déterminé notre

décadence, ensuite, parce qu'elles me paraissent susceptibles de

modifications actuelles ou prochaines, dont l'opinion publique peut,

à son gré, selon ses manifestations favorables ou contraires, hâter

ou retarder la réalisation.

Avant d'aborder ce sujet, je dois dire qu'il a été traité, ainsi que

plusieurs autres questions économiques, avec un véritable talent,

par un de nos collègues, M. Auguste Lacome, du Houga, dans un écrit

dont il fut donné lecture dans une de vos précédentes séances.

L'auteur apprécie, avec autant de sagacité que d'impartialité, la

situation des propriétaires de vignobles. Par des concessions

peut-être trop larges, il admet que les besoins sans cesse

croissants de l'État, des communes et des manufactures, ne

permettent pas d'espérer un dégrèvement dans l'ensemble de nos

charges publiques; il se demande si, dans cette hypothèse même, il

est juste d'accorder satisfaction à tous les intérêts aux dépens des

seuls intérêts viticoles, et, après avoir établi que cela est aussi

contraire à l'équité naturelle qu'à notre droit écrit, il recherche

par quels moyens on pourrait remplacer les ressources demandées

jusqu'ici à notre industrie. Entrer dans cette voie, donner à ses

méditations cette direction d'une utilité pratique, c'est faire

preuve d'une capacité réelle, c'est s'élever au-dessus de la foule

de ces esprits frondeurs, qui se bornent à la facile tâche de

critiquer le mal sans indiquer le remède. Je ne me permettrai pas de

décider si l'auteur a toujours réussi à indiquer les véritables

sources auxquelles il faudrait demander une compensation à l'impôt

des boissons, je me bornerai à proposer de mettre le public à même

d'en juger par l'insertion de cet écrit dans nos _Annales_.

J'arrive, Messieurs, au sujet que je me propose de traiter. La

triple ceinture des droits répulsifs que rencontrent nos vins dans

l'octroi, l'impôt indirect, ou les tarifs douaniers, selon qu'ils

cherchent des débouchés dans les villes, dans la circulation

nationale, ou dans le commerce extérieur, a-t-elle réagi sur la

production et causé l'encombrement qui excite nos plaintes?

Il serait bien surprenant qu'il pût y avoir divergence d'opinions à

cet égard.

Que sont devenues ces nombreuses maisons de commerce qui autrefois

se livrèrent exclusivement, à Bayonne, à l'exportation de nos vins

et eaux-de-vie vers la Belgique, la Hollande, la Prusse, le

Danemark, la Suède et les villes Anséatiques? Qu'est devenue cette

navigation intérieure que nous avons vue si active, et qui, sans

aucun doute, donna naissance à ces nombreuses agglomérations de

population qui se formèrent sur la rive gauche de l'Adour? Que sont

devenus ces spéculations multipliées, ces placements sur une

marchandise qui, par la propriété qu'elle possède de s'améliorer en

vieillissant, doit, dans un état normal des choses, acquérir de la

valeur par le temps, véritable caisse d'épargne de nos pères, qui

répandit l'aisance parmi les classes laborieuses de leur époque, et

fut la source, bien connue par la tradition, de toutes les fortunes

qui restent encore en Chalosse? Tout cela a disparu avec la liberté

de l'industrie et des échanges.

En présence de cette double atteinte portée à notre propriété par le

régime prohibitif et l'exagération de l'impôt, en présence d'un

encombrement qu'expliquent d'une manière si naturelle les obstacles

qui obstruent nos débouchés intérieurs et extérieurs, rien ne

surprend plus que l'empressement du fisc à chercher ailleurs la

cause de nos souffrances, si ce n'est la crédulité du public à se

payer de ses sophismes.

C'est pourtant là ce que nous voyons tous les jours. Le fisc

proclame qu'on a planté trop de vignes, et chacun de répéter: «Si

nous souffrons, ce n'est pas parce que les échanges nous font

défaut, parce que le poids des taxes nous étouffe; mais nous avons

planté trop de vignes.»

J'ai, à une autre époque, combattu cette assertion; mais elle

exprime une opinion trop répandue, le fisc en fait contre nous une

arme trop funeste, pour que je ne revienne pas succinctement sur

cette démonstration.

D'abord, je voudrais bien que nos antagonistes fixassent les limites

qu'ils entendent imposer à la culture de la vigne! Je n'entends

jamais reprocher au froment, au lin, aux vergers, d'envahir une trop

forte portion de notre territoire. L'offre comparée à la demande, le

prix de revient rapproché du prix de vente, voilà les bornes entre

lesquelles s'opèrent les mouvements progressifs ou rétrogrades de

toutes les industries. Pourquoi la culture de la vigne, échappant à

cette loi générale, prendrait-elle de l'extension à mesure qu'elle

devient plus ruineuse?

Mais, dit-on, c'est là de la théorie. Eh bien, voyons ce que nous

révèlent les faits.

Le fisc, par l'organe d'un ministre des finances[29], nous apprend

que la superficie viticole de la France était de 1,555,475 hectares

en 1788, et de 1,993,307 hectares en 1828. L'augmentation est donc

dans le rapport de 100 à 128. Dans le même espace de temps, la

population de la France qui, selon Necker, était de 24 millions,

s'est élevée à 32 millions, ou, dans le rapport, de 100 à 133. La

culture de la vigne, loin de s'étendre démesurément, n'a donc pas

même suivi le progrès numérique de la population.

[Note 29: M. de Chabrol, Rapport au Roi.]

Nous pourrions contrôler ce résultat par des recherches sur la

consommation, si nous avions, à cet égard, des données statistiques.

Il n'en a été recueilli, à notre connaissance, que pour Paris;

elles donnent le résultat suivant:

Population. Consommation. Consommation

par habit.

1789. -- 599,566[30] -- 687,500 hect.[32] -- 114 litres.

1836. -- 909,125[31] -- 922,364 [33] -- 101

[Note 30: Mémorial de chronologie.]

[Note 31: Annuaire du bureau des longitudes.]

[Note 32: Lavoisier.]

[Note 33: Annuaire du bureau des longitudes.]

Ainsi, Messieurs, il est incontestable que, dans ce dernier

demi-siècle et pendant que toutes les branches de travail ont fait

des progrès si remarquables, la plus naturelle de nos productions

est demeurée au moins stationnaire.

Concluons que les prétendus envahissements de la vigne reposent sur

des allégations aussi contraires à la logique qu'aux faits, et,

après nous être ainsi assurés que nous ne faisions pas fausse route

en attribuant nos souffrances aux mesures administratives qui ont

restreint tous nos débouchés, examinons de plus près le principe et

les effets de ces mesures.

Nous devons mettre en première ligne l'impôt indirect sur les

boissons, droits de circulation, d'expédition, de consommation, de

licence, de congé, d'entrée, de détail, triste et incomplet

dénombrement des subtiles inventions par lesquelles le fisc paralyse

notre industrie et lui arrache _indirectement_ plus de cent millions

tous les ans. Loin de laisser prévoir quelque adoucissement à ses

rigueurs, il les redouble, d'année en année, et si, en 1830, il fut

contraint, pour ainsi dire révolutionnairement, à consentir un

dégrèvement de 40 millions, bien que ce dégrèvement ait cessé d'être

sensible, il n'a jamais laissé passer une session sans faire éclater

ses regrets et ses doléances.

Il faut le dire, les populations vinicoles ont rarement apporté

l'esprit pratique des affaires dans les efforts qu'elles ont faits

pour se soustraire à ce régime exceptionnel. Selon qu'elles ont été

sous l'impression plus immédiate de leurs propres souffrances, ou

des nécessités de l'époque, tantôt elles ont réclamé avec véhémence

l'abolition complète de toute taxe de consommation, tantôt elles ont

fléchi sans réserve sous un système qui leur a paru monstrueux, mais

irrémédiable, passant ainsi tour à tour d'une confiance aveugle à un

lâche découragement.

L'abolition pure et simple de la contribution indirecte est évidemment

une chimère. Réclamée au nom du principe de l'égalité des charges, elle

implique la chute de tous impôts de consommation, aussi bien ceux qui

sont établis sur le sel, sur le tabac, que ceux qui pèsent sur les

boissons; et quel est le hardi réformateur qui parviendra à faire

descendre immédiatement le budget des dépenses publiques aux proportions

d'un budget de recettes réduit aux quatre contributions directes? Sans

doute un temps viendra, et nous devons le hâter de nos efforts autant

que de nos voeux, où l'industrie privée, moralisée par l'expérience et

élargie par l'esprit d'association, fera rentrer dans son domaine les

usurpations des _services publics_; où, le gouvernement circonscrit dans

sa fonction essentielle, le maintien de la sécurité intérieure et

extérieure, n'exigeant plus que des ressources proportionnées à cette

sphère d'action, il sera permis de faire disparaître de notre système

financier une foule de taxes qui blessent la liberté et l'égalité des

citoyens. Mais combien s'éloignent d'une telle tendance les vues des

gouvernants, aussi bien que les forces toutes-puissantes de l'opinion!

Nous sommes entraînés fatalement, peut-être providentiellement, dans des

voies opposées. Nous demandons tout à l'État, routes, canaux, chemins de

fer, encouragements, protection, monuments, instruction, conquêtes,

colonies, prépondérance militaire, maritime, diplomatique; nous voulons

civiliser l'Afrique, l'Océanie, que sais-je? Nous obéissons, comme

l'Angleterre, à une force d'expansion qui contraint toutes nos

ressources à se centraliser aux mains de l'État; nous ne pouvons donc

éviter de chercher, comme l'Angleterre, les éléments de la puissance

dans l'impôt de consommation, le plus abondant, le plus progressif, le

plus tolérable même de tous les impôts,--lorsqu'il est bien

entendu,--puisqu'il se confond alors avec la consommation elle-même.

Mais faut-il conclure de là que tout est bien comme il est, ou du

moins que nos maux sont irrémédiables? Je ne le pense pas. Je crois

au contraire que le temps est venu de faire subir à l'impôt

indirect, encore dans l'enfance, une révolution analogue à celle que

le cadastre et la péréquation ont amenée dans l'assiette de la

contribution territoriale.

Je n'ai pas la prétention de formuler ici tout un système de

contributions indirectes, ce qui exigerait des connaissances et une

expérience que je suis loin de posséder. Mais j'espère que vous ne

trouverez pas déplacé que j'établisse quelques principes, ne fût-ce

que pour vous faire entrevoir le vaste champ qui s'offre à vos

méditations.

J'ai dit que l'impôt indirect était encore dans l'enfance. On

trouvera peut-être qu'il y a quelque présomption à porter un tel

jugement sur une oeuvre Napoléonienne. Mais il faut prendre garde

qu'un système de contributions est toujours nécessairement vicieux à

son origine, parce qu'il s'établit sous l'empire d'une nécessité

pressante. Pense-t-on que si le besoin d'argent faisait recourir à

l'impôt foncier, dans un pays où cette nature de revenu public

serait inconnue, il fût possible d'arriver du premier jet à la

perfection, que ce système n'a acquise en France qu'au prix de

cinquante ans de travaux et cent millions de dépenses? Comment donc

l'impôt indirect, si compliqué de sa nature, aurait-il atteint, dès

sa naissance, le dernier degré de perfection?

La loi rationnelle d'un bon système d'impôts de consommation est

celle-ci: _Généralisation aussi complète que possible, quant au

nombre des objets atteints; modération poussée à son extrême limite

possible, quant à la quotité de la taxe._

Plus l'impôt indirect se rapproche dans la pratique de cette double

donnée théorique, plus il remplit toutes les conditions qu'on doit

rechercher dans une telle institution, 1º de faire contribuer chacun

selon sa fortune; 2º de ne pas porter atteinte à la production; 3º

de gêner le moins possible les mouvements de l'industrie et du

commerce; 4º de restreindre les profits et par conséquent le domaine

de la fraude; 5º de n'imposer à aucune classe de citoyens des

entraves exceptionnelles; 6º de suivre servilement toutes les

oscillations de la richesse publique; 7º de se prêter avec une

merveilleuse flexibilité à toutes les distinctions qu'il est d'une

saine politique d'établir entre les produits, selon qu'ils sont de

première nécessité, de convenance et de luxe; 8º d'entrer facilement

dans les moeurs, en imposant à l'opinion ce respect dont elle ne

manque pas d'entourer tout ce qui porte un caractère incontestable

d'utilité, de modération et de justice.

Il semble que c'est sur le principe diamétralement opposé,

_limitation quant au nombre des objets taxés, exagération quant à la

quotité de la taxe_, que l'on ait fondé notre système financier en

cette matière.

On a fait choix, entre mille, de deux ou trois produits, le sel, les

boissons, le tabac,--et on les a accablés.

Encore une fois, il ne pouvait guère en être autrement. Ce n'est pas

de perfection, de justice que se préoccupait le chef de l'État,

pressé d'argent. C'était d'en faire arriver au trésor _abondamment_

et _facilement_, et, disposant d'une force capable de vaincre toutes

les résistances, il ne lui restait qu'à discerner la _matière

éminemment imposable_, et à la frapper à coups redoublés[34].

[Note 34: «Il est reconnu que, de toutes les matières

imposables, les boissons sont celles sur lesquelles l'impôt

peut être _le plus considérable_ et le plus _facilement_

perçu.» M. DE VILLÈLE.]

En ce qui nous concerne, les boissons ont dû se présenter d'abord à

sa pensée. D'un usage universel, elles promettaient des ressources

abondantes; d'un transport difficile, elles ne pouvaient guère

échapper à l'action du fisc; produites par une population

disséminée, apathique, inexpérimentée aux luttes publiques, elles ne

le soumettaient pas aux chances d'une résistance insurmontable. Le

décret du 5 ventôse an XII fut résolu.

Mais, de deux principes opposés, il ne peut sortir que des

conséquences opposées; aussi l'on ne saurait contester que l'impôt

indirect, tel que l'a institué le décret de l'an XII, ne soit une

violation perpétuelle des droits et des intérêts des citoyens.

Il est injuste, par cela seul qu'il est exceptionnel.

Il blesse l'équité, parce qu'il prélève autant sur le salaire de

l'ouvrier que sur les revenus du millionnaire.

Il est d'une mauvaise économie, en ce que, par son exagération, il

limite la consommation, réagit sur la production, et tend à

restreindre la source même qui l'alimente.

Il est impolitique, parce qu'il provoque la fraude et ne saurait la

prévenir et la réprimer, sans emprisonner les mouvements de

l'industrie dans un cercle de formalités et d'entraves, consignées

dans le code le plus barbare qui ait jamais déshonoré la législature

d'un grand peuple.

Si donc les hommes de coeur et d'intelligence, les conseils de

département et d'arrondissement, les chambres de commerce, les

Sociétés d'Agriculture, les comités industriels et vinicoles, ces

associations préparatoires où s'élabore l'opinion publique et qui

préparent des matériaux à la législature, veulent donner à leurs

travaux en cette matière une direction utile, pratique; s'ils

veulent arriver à des résultats qui concilient les nécessités

collectives de notre civilisation et les intérêts de chaque

industrie, de chaque classe de citoyens, ce n'est pas à la puérile

manifestation d'exigences irréalisables qu'ils doivent recourir;

encore moins s'abandonner à un stérile découragement; mais ils

doivent travailler avec persévérance à faire triompher le principe

fécond que nous venons de poser, dans tout ce qu'il renferme de

conséquences à la fois justes et praticables.

La seconde cause de la décadence de la viticulture, c'est le régime

de l'octroi. Comme l'impôt indirect gêne la circulation générale des

vins, l'octroi les repousse des populations agglomérées,

c'est-à-dire des grands centres de consommation. C'est la seconde

barrière que l'esprit de fiscalité interpose entre le vendeur et

l'acheteur.

Sauf la destination spéciale de son produit, l'octroi est une

branche de la contribution indirecte, et, par ce motif, son vrai

principe de fécondité et de justice est celui que nous venons

d'assigner à cette nature de taxe: _généralisation quant à la

sphère, limitation quant à l'intensité de son action_; en d'autres

termes, il doit atteindre toutes choses, mais chacune d'un droit

imperceptible. L'octroi est d'autant plus tenu de se soumettre à ce

principe de bonne administration et d'équité que, pour s'y

soustraire, il n'a pas même, comme la régie des droits réunis, la

banale excuse de la difficulté d'exécution. Cependant nous voyons le

principe d'exception prévaloir en cette matière, et des villes

populeuses asseoir sur les seules boissons la moitié, les trois

quarts et même la totalité de leurs revenus.

Si encore les tarifs de l'octroi étaient abandonnés à la décision

souveraine des conseils municipaux, les départements vinicoles

pourraient user de représailles envers les départements

manufacturiers. On verrait alors toutes les fractions industrielles

de la population se livrer à une lutte de douanes intérieures,

désordre énorme, mais d'où le bon sens public ferait sans doute

surgir tôt ou tard, par voie de transaction, le principe que nous

avons invoqué. C'est sans contredit pour éviter ces perturbations

intestines que l'on a remis au pouvoir central la faculté de régler

les tarifs des octrois, faculté qui fait essentiellement partie des

franchises municipales et dont elles n'ont été dépouillées, au

profit de l'État, qu'à la charge par celui-ci de tenir la balance

égale entre tous les intérêts.

Quel usage a-t-il fait de cette prérogative exorbitante? S'il est un

produit qu'il devait protéger et soustraire à la rapacité

municipale, c'est certainement le vin qui porte déjà à la communauté

tant et de si lourds tributs; et c'est justement le vin qu'il laisse

accabler. Bien plus, une loi posait des limites à ces extorsions;

vaine barrière,

Car le creuset des ordonnances

A fait évaporer la loi.

Nous montrerions-nous donc trop exigeants si nous demandions que les

tarifs d'octroi soient progressivement ramenés à un maximum qui ne

puisse dépasser 10 p. 100 de la valeur de la marchandise?

Le régime protecteur est la troisième cause de notre détresse, et

peut-être celle qui a le plus immédiatement déterminé notre

décadence. Il mérite donc de vous une attention particulière,

d'autant qu'il est en ce moment l'objet d'un débat animé entre tous

les intérêts engagés, débat à l'issue duquel votre opinion et vos

voeux ne peuvent rester étrangers.

Dans l'origine, la douane est un moyen de créer un revenu à l'État,

c'est un impôt indirect, c'est un grand octroi national; et tant

qu'elle conserve ce caractère, c'est un acte d'injustice et de

mauvaise gestion que de la soustraire à cette loi de tout impôt de

consommation: _universalité et modicité de la taxe_.

Je dirai même plus: tant que la douane est une institution purement

_fiscale_, il y a intérêt à taxer non-seulement les importations,

mais encore les exportations, par cette double considération que

l'État se crée ainsi un second revenu qui ne coûte aucuns frais de

perception et qui est supporté par le consommateur étranger.

Mais, il faut le dire, ce n'est plus la _fiscalité_, c'est la

_protection_ qui est le but de nos mesures douanières; et pour les

juger à ce point de vue, il faudrait entrer dans des démonstrations

et des développements qui ne peuvent trouver place dans ce rapport.

Je me bornerai donc aux considérations qui se rattachent directement

à notre sujet.

L'idée qui domine dans le système de la protection est celle-ci: que

si l'on parvient à faire naître dans le pays une nouvelle industrie,

ou à donner un plus grand développement à une industrie déjà

existante, on accroît la masse du _travail_, et par conséquent de la

_richesse nationale_. Or un moyen simple de faire naître un produit

au dedans, c'est d'empêcher qu'il ne vienne du dehors. De là les

droits prohibitifs ou protecteurs.

Ce système serait fondé en raison, s'il était au pouvoir d'un décret

d'ajouter quelque chose aux éléments de la production. Mais il n'y a

pas de décret au monde qui puisse augmenter le nombre des bras, ou

la fertilité du sol d'une nation, ajouter une obole à ses capitaux

ou un rayon à son soleil. Tout ce que peut faire une loi, c'est de

changer les combinaisons de l'action que ces éléments exercent les

uns sur les autres; c'est de substituer une direction artificielle à

la direction naturelle du travail; c'est de le forcer à solliciter

un agent avare de préférence à un agent libéral; c'est, en un mot,

de le diviser, de le disséminer, de le dévoyer, de le mettre aux

prises avec des obstacles supérieurs, mais jamais de l'accroître.

Permettez-moi une comparaison. Si je disais à un homme: «Tu n'as

qu'un champ et tu y cultives des céréales, dont tu vends ensuite une

partie pour acheter du lin et de l'huile; ne vois-tu pas que tu es

tributaire de deux autres agriculteurs? Divise ton champ en trois;

fais trois parts de ton temps, de tes avances et de tes forces, et

cultive à la fois des oliviers, du lin et des céréales.» Cet homme

aurait probablement de bonnes objections à m'opposer; mais si

j'avais autorité sur lui, j'ajouterais: «Tu ne connais pas tes

intérêts; je te défends, sous peine de me payer une taxe énorme,

d'acheter à qui que ce soit de l'huile et du lin.»--Je forcerais

bien cet homme à multiplier ses cultures; mais aurais-je augmenté

son bien-être? Voilà le régime prohibitif. C'est une mauvaise taille

appliquée à l'arbre industriel, laquelle, sans rien ajouter à sa

séve, la détourne des boutons à fruit pour la porter aux _branches

gourmandes_.

Ainsi la protection favorise, sous chaque zone, la production de la

valeur _consommable_, mais elle décourage, dans la même mesure,

celle de la valeur _échangeable_, d'où il faut rigoureusement

conclure, et c'est ce qui me ramène à la détresse de la viticulture

en France, que les tarifs protecteurs ne sauraient provoquer la

production de certains objets que nous tirions du dehors, sans

restreindre les industries qui nous fournissaient des moyens

d'échange, c'est-à-dire, sans appeler la gêne et la souffrance sur

le travail le plus en harmonie avec le climat, le sol et le génie

des habitants.

Et, Messieurs, les faits ne viennent-ils pas encore ici attester

énergiquement la rigueur de ces déductions? Que se passe-t-il des

deux côtés de la Manche? Au delà, chez ce peuple que la nature a

doté, avec tant de profusion, de tous les éléments et de toutes les

facultés que réclame le développement de l'industrie manufacturière,

c'est précisément la population des ateliers qui est dévorée par la

misère, le dénûment et l'inanition. Le langage n'a pas d'expressions

pour décrire une telle détresse; la bienfaisance est impuissante à

la soulager; les lois sont sans force pour réprimer les désordres

qu'elle enfante.

De ce côté du détroit, un beau ciel, un soleil bienfaisant devaient

faire jaillir, sur tous les points du territoire, d'inépuisables

sources de richesses; eh bien! c'est justement la population

vinicole qui offre ce spectacle de misère, triste pendant de celle

qui règne dans les ateliers de la Grande-Bretagne.

Sans doute la pauvreté des vignerons français a moins de

retentissement que celle des ouvriers anglais; elle ne sévit pas sur

des masses agglomérées et remuantes; elle n'est pas, matin et soir,

proclamée par les mille voix de la presse; mais elle n'en est pas

moins réelle. Parcourez nos métairies, vous y verrez des familles

strictement réduites, pour toute alimentation, au maïs et à l'eau,

et dont toutes les consommations ne dépassent pas 10 centimes par

jour et par individu. Encore la moitié peut-être leur est-elle

fournie, en apparence, à titre de prêt, mais de fait gratuitement

par le propriétaire. Aussi le sort de celui-ci n'est pas

relativement plus heureux. Pénétrez au sein de sa demeure: une

maison tombant en ruines, des meubles transmis de génération en

génération attestent que là il y a lutte, lutte incessante et

acharnée, contre les séductions du bien-être et de ce confort

moderne, qui l'entoure de toute part et qu'il ne laisse pas

pénétrer. D'abord vous serez tenté de voir un côté ridicule à ces

persévérantes privations, à cette parcimonie ingénieuse; mais

regardez-y de plus près, et vous ne tarderez pas à en découvrir le

côté triste, touchant et je dirai presque héroïque; car la pensée

qui le soutient dans ce pénible combat, c'est l'ardent désir de

maintenir ses fils au rang de ses aïeux, de ne pas tomber de

génération en génération jusqu'aux derniers degrés de l'échelle

sociale, intolérable souffrance dont tous ses efforts ne le

préserveront pas.

Pourquoi donc ce peuple si riche de fer et de feu, si riche de

capitaux, si riche de facultés industrielles, dont les hommes sont

actifs, persévérants, réguliers comme les rouages de leurs machines,

périt-il de besoin sur des tas de houille, de fer, de tissus?

Pourquoi cet autre peuple, à la terre féconde, au soleil

bienfaisant, succombe-t-il de détresse au milieu de ses vins, de ses

soies, de ses céréales? Uniquement parce qu'une erreur économique,

incarnée dans le régime prohibitif, leur a défendu d'échanger entre

eux leurs richesses diverses.

Ainsi, ce déplorable système, déjà théoriquement ruiné par la

science, a encore contre lui la terrible argumentation des faits.

Il n'est donc pas surprenant que nous assistions à un commencement

de réaction en faveur des idées libérales. Nées parmi les

intelligences les plus élevées, elles ont, avant d'avoir rallié les

forces de l'opinion publique, pénétré dans la sphère du pouvoir, en

Angleterre avec Huskisson, en France avec M. Duchâtel[35].

[Note 35: Je parle moins ici du ministre, dont les actes me

sont inconnus, que du publiciste qui appartient notoirement à

l'école d'Adam Smith.]

Le pouvoir, sans doute, n'est pas, en général, très-empressé de

hâter les développements des libertés publiques. Il y a pourtant une

exception à faire en faveur de la liberté commerciale. Ce ne peut

jamais être par mauvais vouloir, mais par erreur systématique, qu'il

paralyse cette liberté. Il sent trop bien que si la douane était

ramenée à sa primitive destination, la création d'un revenu public,

le Trésor y gagnerait, la tâche du gouvernement serait rendue plus

facile par sa neutralité au milieu dès rivalités industrielles, la

paix des nations trouverait dans les relations commerciales des

peuples sa plus puissante garantie.

Il ne faut donc pas être surpris de la tendance qui se manifeste,

parmi les sommités gouvernementales, vers l'affranchissement du

commerce, en Prusse, en Autriche, en Espagne, en Angleterre, en

Belgique, en France, sous les noms d'unions douanières, traités de

commerce, etc., etc., ce sont autant de pas vers la _sainte alliance

des peuples_.

Une des plus significatives manifestations officielles de cette

tendance, c'est, sans contredit, le traité qui se négocia il y a

deux ans entre la France et l'Angleterre. Alors, si l'industrie

vinicole avait eu l'oeil ouvert sur ses véritables intérêts, elle

aurait entrevu et hâté de sa part d'influence un avenir de

prospérité dont elle ne se fait probablement aucune idée. À aucune

époque, en effet, une perspective aussi brillante ne s'était montrée

à la France méridionale. Non-seulement l'Angleterre abaissait les

droits dont elle a frappé nos vins, mais encore, par une innovation

d'une incalculable portée, elle substituait au droit uniforme, si

défavorable aux vins communs, le droit graduel qui, en maintenant

une taxe assez élevée sur le vin de luxe, réduisait dans une grande

proportion celle qui pèse sur le vin de basse qualité. Dès lors ce

n'étaient plus quelques caves aristocratiques, c'étaient les fermes,

les ateliers, les chaumières de la Grande-Bretagne qui s'ouvraient à

notre production. Ce n'était plus l'Aï, le Laffitte et le Sauterne

qui avaient le privilége de traverser la Manche, c'était la France

vinicole tout entière qui rencontrait tout d'un coup vingt millions

de consommateurs. Je n'essaierai point de calculer la portée d'une

telle révolution et son influence sur nos vignobles, notre marine

marchande et nos villes commerciales; mais je ne pense pas que

personne puisse mettre en doute que, sous l'empire de ce traité, le

travail, le revenu et le capital territorial de notre département

n'eussent reçu un rapide et prodigieux accroissement.

À un autre point de vue, c'était une belle conquête que celle du

principe du droit graduel, acheminement vers l'adoption générale de

la taxe dite _ad valorem_, seule juste, seule équitable, seule

conforme aux vrais principes de la science. Le droit uniforme est de

nature aristocratique; il ne laisse subsister quelques relations

qu'entre les producteurs et les consommateurs de haut parage. Le

droit proportionnel à la valeur fera entrer en communauté d'intérêts

les masses populaires de toutes les nations.

Cependant la France ne pouvait prétendre à de tels avantages sans

ouvrir son marché à quelques-uns des produits de l'industrie

anglaise. Le traité devait donc trouver de la résistance parmi les

fabricants. Elle ne tarda pas à se manifester habile, persévérante,

désespérée; les producteurs de houilles, de fers, de tissus firent

entendre leurs doléances et ne se bornèrent pas à cette opposition

passive. Des associations, des comités s'organisèrent au sein de

chaque industrie; des délégués permanents reçurent mission de faire

prévaloir, auprès des ministères et des chambres, les intérêts

privilégiés; d'abondantes et régulières cotisations assurèrent à

cette cause le concours des journaux les plus répandus, et par leur

organe, la sympathie de l'opinion publique égarée. Il ne suffisait

pas de faire échouer momentanément la conclusion du traité; il

fallait le rendre impossible, même au risque d'une conflagration

générale, et pour cela s'attacher à irriter incessamment l'orgueil

patriotique, cette fibre si sensible des coeurs français. Aussi les

a-t-on vus, depuis cette époque, exploiter avec un infernal

machiavélisme tous les germes longtemps inertes des jalousies

nationales, et réussir enfin à faire échouer toutes les négociations

ouvertes avec l'Angleterre.

Peu de temps après, les gouvernements de France et de Belgique

conçurent la pensée d'une fusion entre les intérêts économiques des

deux peuples. Ce fut encore un sujet d'espérances pour l'industrie

méridionale, d'alarmes pour le monopole manufacturier. Cette fois

les chances n'étaient pas favorables au monopole; il avait contre

lui l'intérêt des masses, celui des industries souffrantes,

l'influence du pouvoir, et tous les instincts populaires, prompts à

voir dans l'union douanière le prélude et le gage d'une alliance

plus intime entre ces deux enfants de la même patrie. Le

journalisme, qui l'avait si bien secondé dans la question anglaise,

lui était de peu de ressources dans la question belge, sous peine de

se décréditer dans l'opinion. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était

de contrarier l'union douanière par des insinuations entourées de

force précautions oratoires, ou de se renfermer dans une honteuse

neutralité.

Mais la neutralité des journaux, dans la plus grande question qui

puisse s'élever au sein de la France de nos jours, n'était pas

longtemps possible. Le monopole n'avait pas de temps à perdre; il

fallait une démonstration prompte et vigoureuse pour faire échouer

l'union douanière et tenir toujours notre Midi écrasé. C'est la

mission qu'accomplit avec succès une assemblée de délégués, devenue

célèbre sous le nom du député qui la présidait (_M. Fulchiron_).

Que faisaient pendant ce temps-là les intérêts vinicoles? Hélas! à

peine parvenaient-ils à présenter laborieusement quelques traces

informes d'association. Quand il aurait fallu combattre, des comités

se recrutaient péniblement au fond de quelque province. Sans

organisation, sans ressources, sans ordre, sans organes, faut-il

être surpris s'ils ont été pour la seconde fois vaincus?

Mais il serait insensé de perdre courage. Il n'est pas au pouvoir de

quelques intrigues éphémères d'enterrer ainsi les grandes questions

sociales, de faire reculer pour toujours les tendances qui

entraînent vers l'unité les destinées humaines. Un moment

comprimées, ces questions renaissent, ces tendances reprennent leur

force; et au moment où je parle, nos assemblées nationales ont été

déjà saisies de nouveau de ces questions par le discours de la

couronne.

Espérons que cette fois les comités vinicoles ne seront pas absents

du champ de bataille. Le privilége a d'immenses ressources; il a des

délégués, des finances, des auxiliaires plus ou moins déclarés dans

la presse; il est fort de l'unité et de la promptitude de ses

mouvements. Que la cause de la liberté se défende par les mêmes

moyens. Elle a pour elle la vérité et le grand nombre; qu'elle se

donne aussi l'_organisation_. Que des comités surgissent dans tous

les départements; qu'ils se rattachent au comité central de Paris;

qu'ils grossissent ses ressources financières et intellectuelles;

qu'ils l'aident enfin à remplir la difficile mission d'être pour le

pouvoir un puissant auxiliaire, s'il tend à l'affranchissement du

commerce, un obstacle, s'il cède aux exigences de l'industrie

privilégiée.

Mais entre-t-il dans vos attributions de concourir à cette oeuvre?

Eh quoi, Messieurs, vous vous intitulez _Société d'Agriculture et du

Commerce_, vous êtes convoqués de tous les points du territoire,

comme les hommes les plus versés dans les connaissances qui se

rattachent à ces deux branches de la richesse publique, vous

reconnaissez qu'épuisées par des mesures désastreuses, elles ne

fournissent plus à la population, je ne dis pas le bien-être, mais

même la subsistance, et il ne vous serait pas permis de prendre des

intérêts aussi chers sous votre patronage, de faire ce que font tous

les jours les Chambres de commerce? Ne seriez-vous donc pas une

Société sérieuse? Le cercle de vos attributions serait-il légalement

limité à l'examen de quelque végétal étranger, de quelque engrais

imaginaire ou de quelque lieu commun d'agronomie spéculative? et

suffira-t-il qu'une question soit grave pour qu'à l'instant vous

décliniez votre compétence!

J'ai la conviction que la Société d'Agriculture ne voudra pas

laisser amoindrir à ce point son influence. J'ai l'honneur de lui

proposer d'adopter la délibération suivante:

Projet de délibération.

La Société d'Agriculture et de Commerce des Landes, prenant en

considération la détresse qui afflige la population de la Chalosse

et de l'Armagnac, spécialement vouée à la culture de la vigne;

Reconnaissant que cette détresse a pour causes principales l'impôt

indirect, l'octroi et le régime prohibitif;

En ce qui concerne l'impôt indirect, la Société pense que les

propriétaires de vignes, aussi longtemps que l'État, pour faire face

à ses dépenses, ne pourra se passer de ses revenus actuels, ne

peuvent pas espérer qu'une branche aussi importante de revenus soit

retranchée sans être remplacée par une autre; mais elle n'appuie pas

moins leurs justes protestations contre le régime d'exception où ce

système d'impôt les a placés. Il ne lui semble pas impossible qu'on

trouve, dans l'extension combinée avec la modicité de cette nature

de taxe, et dans un mode de recouvrement moins compliqué, un moyen

de concilier les exigences du Trésor, l'intérêt des contribuables;

et la vérité du principe de l'égalité des charges.

C'est par une déviation semblable aux lois de l'équité que l'octroi

a été autorisé à s'attacher presque exclusivement aux boissons. En

se réservant le droit de sanction sur les tarifs votés par les

communes, il semble que l'État n'ait pu avoir pour but que

d'empêcher l'octroi, envahi par l'esprit d'hostilité industrielle,

de devenir entre les provinces, ce qu'est la douane entre les

nations, un ferment perpétuel de discorde. Mais alors il est

difficile d'expliquer comment il a pu tolérer et seconder la

coalition de tous les intérêts municipaux contre une seule

industrie. Tous les abus de l'octroi seraient prévenus si la loi,

restituant leurs franchises aux communes, n'intervenait dans les

règlements du tarif que pour les arrêter à une limite générale et

uniforme, qui ne pourrait être dépassée au préjudice d'aucun

produit, sans distinction.

La Société attribue encore la décadence de la viticulture dans le

département des Landes, à la cessation absolue de l'exportation des

vins et eaux-de-vie par le port de Bayonne, effet que ne pouvait

manquer de produire le régime prohibitif. Aussi, elle a recueilli,

dans les paroles récentes du Roi des Français, l'espoir d'une

amélioration prochaine de nos débouchés extérieurs.

Elle ne se dissimule pas les obstacles que l'esprit de monopole

opposera à la réalisation de ce bienfait. Elle fera observer qu'en

faisant tourner momentanément l'action des tarifs au profit de

quelques établissements industriels, jamais la France n'a entendu

aliéner le droit de ramener la douane au but purement fiscal de son

institution; que, loin de là, elle a toujours proclamé que la

_protection_ était de sa nature temporaire. Il est temps enfin que

l'intérêt privé s'efface devant l'intérêt des consommateurs, des

industries souffrantes, du commerce maritime des villes

commerciales, et devant le grand intérêt de la paix des nations dont

le commerce est la plus sûre garantie.

La Société émet le voeu que les traités à intervenir soient, autant

que possible, fondés sur le principe du droit proportionnel à la

valeur de la marchandise, le seul vrai, le seul équitable, le seul

qui puisse étendre à toutes les classes les bienfaits des échanges

internationaux.

Dans la prévision des débats qui ne manqueront pas de s'élever entre

les industries rivales, à l'occasion de la réforme douanière, la

Société croirait déserter la cause qu'elle vient de prendre sous son

patronage, si elle laissait le département des Landes sans moyens de

prendre part à la lutte qui se prépare.

En conséquence, et en l'absence de comités spéciaux, dont elle

regrette de ne pouvoir, en cette circonstance, emprunter le

concours, elle décide que la Commission vinicole, déjà nommée dans

la séance du 17 avril 1842, continuera ses fonctions, et se mettra

en communication avec les Comités de la Gironde et de Paris.

Copies de la présente délibération seront transmises, par les soins

de M. le Secrétaire de la Société, à M. le Ministre du commerce, aux

Commissions des Chambres qu'elles concernent et au secrétariat des

Comités vinicoles.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 84 / 148 题