MONSIEUR LE PRÉSIDENT,

Une maladie de larynx n'aurait pas suffi pour me retenir loin du

congrès, d'autant que mon rôle y serait plutôt d'écouter que de

parler, si je ne subissais un traitement qui m'oblige à rester à

Paris. Veuillez exprimer mes regrets à vos collaborateurs. Pénétré

de ce qu'il y a de grand et de nouveau dans ce spectacle d'hommes de

toutes les races et de toutes les langues, accourus de tous les

points du globe pour travailler en commun au triomphe de la paix

universelle, c'est avec zèle, c'est avec enthousiasme que j'aurais

joint mes efforts aux vôtres, en faveur d'une si sainte cause.

À la vérité, la paix universelle est considérée, en beaucoup de

lieux, comme une chimère, et, par suite, le congrès comme un effort

honorable mais sans portée. Ce sentiment règne peut-être plus en

France qu'ailleurs, parce que c'est le pays où l'on est le plus

fatigué d'utopies et où le ridicule est le plus redoutable.

Aussi, s'il m'eût été donné de parler au congrès, je me serais

attaché à rectifier une si fausse appréciation.

Sans doute, il a été un temps où un congrès de la paix n'aurait eu

aucune chance de succès. Quand les hommes se faisaient la guerre

pour conquérir du butin, des terres ou des esclaves, il eût été

difficile de les arrêter par des considérations morales ou

économiques. Les religions mêmes y ont échoué.

Mais aujourd'hui deux circonstances ont tout à fait changé la

question.

La première, c'est que les guerres n'ont plus l'intérêt pour cause

ni même pour prétexte, étant toujours contraires aux vrais intérêts

des masses.

La seconde, c'est qu'elles ne dépendent plus du caprice d'un chef,

mais de l'opinion publique.

Il résulte de la combinaison de ces deux circonstances, que les

guerres doivent s'éloigner de plus en plus, et enfin disparaître,

par la seule force des choses, et indépendamment de toute

intervention du congrès, car un fait qui blesse le public et dépend

du public doit nécessairement cesser.

Quel est donc le rôle du congrès? C'est de hâter ce dénoûment

d'ailleurs inévitable, en montrant à ceux qui ne le voient pas

encore en quoi et comment les guerres et les armements blessent les

intérêts généraux.

Or, qu'y a-t-il d'utopique dans une telle mission?

Depuis quelques années, le monde a traversé des circonstances qui,

certes, à d'autres époques, eussent amené de longues et cruelles

guerres. Pourquoi ont-elles été évitées? Parce que, s'il y a en

Europe un parti de la guerre, il y a aussi des amis de la paix; s'il

y a des hommes toujours prêts à guerroyer, qu'une éducation stupide

a imbus d'idées antiques et de préjugés barbares, qui attachent

l'honneur au seul courage physique et ne voient de gloire que pour

les faits militaires, il y a heureusement d'autres hommes à la fois

plus religieux, plus moraux, plus prévoyants et meilleurs

calculateurs. N'est-il pas bien naturel que ceux-ci cherchent à

faire parmi ceux-là des prosélytes? Combien de fois la civilisation,

comme en 1830, en 1840, en 1848, n'a-t-elle pas été, pour ainsi

dire, suspendue à cette question: Qui l'emportera du parti de la

guerre ou du parti de la paix? Jusqu'ici le parti de la paix a

triomphé, et, il faut le dire, ce n'est peut-être ni par l'ardeur ni

par le nombre, mais parce qu'il avait l'influence politique.

Ainsi la paix et la guerre dépendent de l'opinion, et l'opinion est

partagée. Donc il y a un danger toujours imminent. Dans ces

circonstances, le congrès n'entreprend-il pas une chose utile,

sérieuse, efficace, j'oserais même dire facile, quand il s'efforce

de recruter pour l'opinion pacifique de manière à lui donner enfin

une prépondérance décisive?

Qu'y a-t-il là de chimérique? S'agit-il de venir dire aux hommes:

«Nous venons vous sommer de fouler aux pieds vos intérêts, d'agir

désormais sur le principe du dévouement, du sacrifice, du

renoncement à soi-même?» Oh! s'il en était ainsi, l'entreprise

serait en effet bien hasardée!...

Mais nous venons au contraire leur dire: «Consultez non-seulement vos

intérêts de l'autre vie, mais encore ceux de celle-ci. Examinez les

effets de la guerre. Voyez s'ils ne vous sont pas funestes? voyez si les

guerres et les gros armements n'amènent pas des interruptions de

travail, des crises industrielles, des déperditions de force, des dettes

écrasantes, de lourds impôts, des impossibilités financières, des

mécontentements, des révolutions, sans compter de déplorables habitudes

morales et de coupables violations de la loi religieuse?»

N'est-il pas permis d'espérer que ce langage sera entendu? Courage

donc, hommes de foi et de dévouement, courage et confiance! ceux qui

ne peuvent aujourd'hui se mêler à vos rangs vous suivent de l'oeil

et du coeur.

Recevez, Monsieur le président, l'assurance de mes sentiments

respectueux et dévoués.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 68 / 148 题