Frédéric Bastiat est né à Bayonne, le 19 juin 1801, d'une famille
honorable et justement considérée dans le pays. Son père était un
homme remarquablement doué de tous les avantages du corps et de
l'esprit, brave, loyal, généreux. On dit que Frédéric, son fils
unique, avait avec lui la plus grande ressemblance. En 1810, F.
Bastiat resta orphelin sous la tutelle de son grand-père; sa tante,
mademoiselle Justine Bastiat (qui lui a survécu), lui servit de
mère:--c'est cette parente dont les lettres de Bastiat parlent avec
une si tendre sollicitude. Après avoir été un an au collége de
Saint-Sever, Bastiat fut envoyé à Sorrèze, où il fit de très-bonnes
études. C'est là qu'il se lia d'une amitié intime avec M. V.
Calmètes,--aujourd'hui conseiller à la Cour de Cassation,--à qui
sont adressées les premières lettres de la _Correspondance_.
Quelques particularités de cette liaison d'enfance révèlent déjà la
bonté et la délicatesse infinies que Bastiat portait en toutes
choses. Robuste, alerte, entreprenant et passionné pour les
exercices du corps, il se privait presque toujours de ces plaisirs,
pour tenir compagnie à son ami que la faiblesse de sa santé
éloignait des jeux violents. Cette amitié remarquable était
respectée par les maîtres eux-mêmes; elle avait des priviléges
particuliers, et pour que tout fût plus complétement commun entre
les deux élèves, on leur permettait de faire leurs devoirs en
collaboration et sur la même copie signée des deux noms. C'est ainsi
qu'ils obtinrent, en 1818, un prix de poésie. La récompense était
une médaille d'or; elle ne pouvait se partager: «Garde-la, dit
Bastiat qui était orphelin; puisque tu as encore ton père et ta
mère, la médaille leur revient de droit.»
En quittant le collége de Sorrèze, Bastiat, que sa famille destinait
au commerce, entra, en 1818, dans la maison de son oncle, à Bayonne.
À cette époque, le plaisir tint naturellement plus de place dans sa
vie que les affaires. Nous voyons pourtant, dans ses lettres, qu'il
prenait sa carrière au sérieux, et qu'il gardait, au milieu des
entraînements du monde, un penchant marqué pour la retraite;
étudiant, quelquefois jusqu'à se rendre malade, tour à tour ou tout
ensemble, les langues étrangères, la musique, la littérature
française, anglaise et italienne, la question religieuse, l'économie
politique enfin, que depuis l'âge de dix-neuf ans il a toujours
travaillée.
Vers l'âge de vingt-deux à vingt-trois ans, après quelques
hésitations sur le choix d'un état, il revint, pour obéir aux désirs
de sa famille, se fixer à Mugron, sur les bords de l'Adour, dans une
terre dont la mort de son grand-père (1825) le mit bientôt en
possession. Il paraît qu'il y tenta des améliorations agricoles: le
résultat en fut assez médiocre, et ne pouvait guère manquer de
l'être dans les conditions de l'entreprise. D'abord, c'était vers
1827, et à ce moment la science agronomique n'existait pas en
France. Ensuite, il s'agissait d'un domaine de 250 hectares environ,
subdivisé en une douzaine de métairies; et tous les agriculteurs
savent que le régime parcellaire et routinier du métayage oppose à
tout progrès sérieux un enchevêtrement presque infranchissable de
difficultés matérielles et surtout de résistances morales. Enfin, le
caractère de Bastiat était incapable de se plier--on pourrait dire
de s'abaisser--aux qualités étroites d'exactitude, d'attention
minutieuse de patiente fermeté, de surveillance défiante, dure, âpre
au gain, sans lesquelles un propriétaire ne peut diriger
fructueusement une exploitation très-morcelée. Il avait bien
entrepris, pour chaque culture et chaque espèce d'engrais, de tenir
exactement compte des déboursés et des produits, et ses essais
durent avoir quelque valeur théorique; mais, dans la pratique, il
était trop indifférent à l'argent, trop accessible à toutes les
sollicitations, pour défendre ses intérêts propres, et la condition
de ses métayers ou de ses ouvriers dut seule bénéficier de ses
améliorations.
L'agriculture ne fut donc guère, pour Bastiat, qu'un goût ou un
semblant d'occupation. L'intérêt véritable, le charme sérieux de sa
vie campagnarde, ce fut au fond l'étude, et la conversation qui est
l'étude à deux,--«la conférence, comme dit Montaigne, qui apprend et
exerce en un coup,» quand elle s'établit entre deux esprits
distingués. Le bon génie de Bastiat lui fit rencontrer, à côté de
lui, cette intelligence-soeur, qui devait, en quelque sorte, doubler
la sienne. Ici vient se placer un nom qui fut si profondément mêlé
à l'existence intime et à la pensée de Bastiat, qu'il l'en sépare à
peine lui-même dans ses derniers écrits: c'est celui de M. Félix
Coudroy. Si Calmètes est le camarade du coeur et des jeunes
impressions, Coudroy est l'ami de l'intelligence et de la raison
virile, comme plus tard R. Cobden sera l'ami politique, le frère
d'armes de l'action extérieure et du rude apostolat.
Cette intimité a été trop féconde en grands résultats pour que nous
ne nous arrêtions pas un moment à dire la manière dont elle
s'engrena:--C'est M. F. Coudroy qui nous l'a racontée. Son
éducation, ses opinions de famille, plus encore peut-être sa nature
nerveuse, mélancolique et méditative, l'avaient tourné de bonne
heure du côté de l'étude de la philosophie religieuse. Un moment
séduit par les utopies de Rousseau et de Mably, il s'était rejeté
ensuite, par dégoût de ces rêves, vers la _Politique sacrée_ et la
_Législation primitive_, sous ce dogme absolu de l'Autorité, si
éloquemment prêché alors par les de Maistre et les Bonald,--où l'on
ne comprend l'ordre que comme résultat de l'abdication complète de
toutes les volontés particulières sous une volonté unique et
toute-puissante,--où les tendances naturelles de l'humanité sont
supposées mauvaises, et par conséquent condamnées à un suicide
perpétuel,--où enfin la liberté et le sentiment de la dignité
individuelle sont considérés comme des forces insurrectionnelles,
des principes de déchéance et de désordre. Quand les deux jeunes
gens se retrouvèrent, en sortant l'un de l'école de droit de
Toulouse, l'autre des cercles de Bayonne, et qu'on se mit à parler
d'opinions et de principes, Bastiat, qui avait déjà entrevu en
germe, dans les idées d'Ad. Smith, de Tracy et de J.-B. Say, une
solution tout autre du problème humain, Bastiat arrêtait à chaque
pas son ami, lui montrant par les faits économiques comment les
manifestations libres des intérêts individuels se limitent
réciproquement par leur opposition même, et se ramènent mutuellement
à une résultante commune d'ordre et d'intérêt général;--comment le
mal, au lieu d'être une des tendances positives de la nature
humaine, n'est au fond qu'un accident de la recherche même du bien,
une erreur que corrigent l'intérêt général qui le surveille et
l'expérience qui le poursuit dans les faits;--comment l'humanité a
toujours marché d'étape en étape, en brisant à chaque pas quelqu'une
des lisières de son enfance;--comment, enfin, la liberté n'est pas
seulement le résultat et le but, mais le principe, le moyen, la
condition nécessaire de ce grand et incontestable mouvement.....
Il étonna d'abord un peu, puis finit par conquérir à ces idées
nouvelles son ami, dont l'esprit était juste et le coeur sincèrement
passionné pour le vrai. Toutefois, ce ne fut pas sans recevoir
lui-même une certaine impression de ces grandes théories de Bonald
et de Maistre:--car les négations puissantes ont le bon effet
d'élever forcément à une hauteur égale le point de vue des systèmes
qui les combattent. Il y eut sans doute des compromis, des
concessions mutuelles; et c'est peut-être à une sorte de pénétration
réciproque des deux principes ou des deux tendances qu'il faudrait
attribuer le caractère profondément religieux qui se mêle, dans les
écrits de Bastiat, à la fière doctrine du _progrès par la liberté_.
Nous n'avons pas la prétention de chercher quelle put être la _mise de
fonds_ que chacun des deux associés d'idées versa ainsi à la masse
commune. Nous pensons que de part et d'autre l'apport fut considérable.
Le seul ouvrage de M. Coudroy que nous connaissions, sa brochure _sur le
duel_, nous a laissé une haute opinion de son talent, et l'on sait que
Bastiat a eu un moment la pensée de lui léguer à finir le second volume
de ses _Harmonies_. Il semblerait pourtant que dans l'association, l'un
apportait plus particulièrement l'esprit d'entreprise et d'initiative,
l'autre l'élément de suite et de continuité. Bastiat avait le travail
capricieux, comme les natures artistes; il procédait par intuitions
soudaines, et, après avoir franchi d'un élan toute une étape, il
s'endormait dans les délices de la flânerie. L'ami Coudroy, comme le
volant régulateur de la machine, absorbait de temps en temps cet excès
de mouvement, pour le rendre en impulsion féconde à son paresseux et
distrait sociétaire. Quand celui-ci recevait quelque ouvrage nouveau, il
l'apportait à Coudroy, qui le dégustait, notait avec soin les passages
remarquables, puis les lisait à son ami. Très-souvent, Bastiat se
contentait de ces fragments; c'était seulement quand le livre
l'intéressait sérieusement, qu'il l'emportait pour le lire de son
côté:--ces jours-là, la musique était mise de côté, la romance avait
tort, et le violoncelle restait muet.
C'est ainsi qu'ils passaient leur vie ensemble, logés à quatre pas l'un
de l'autre, se voyant trois fois par jour, tantôt dans leurs chambres,
tantôt à de longues promenades qu'on faisait un livre sous le bras.
Ouvrages de philosophie, d'histoire, de politique ou de religion,
poésie, voyages, mémoires, économie politique, utopies socialistes...
tout passait ainsi au contrôle de cette double intelligence--ou plutôt
de cette intelligence doublée, qui portait partout la même méthode et
rattachait au moyen du même fil conducteur toutes ces notions éparses à
une grande synthèse. C'est dans ces conversations que l'esprit de
Bastiat faisait son travail; c'est là que ses idées se développaient, et
quand quelqu'une le frappait plus particulièrement, il prenait quelques
heures de ses matinées pour la rédiger sans effort; c'est ainsi, raconte
M. Coudroy, qu'il a fait l'article sur les _tarifs_, les _sophismes_,
etc. Ce commerce intime a duré, nous l'avons dit, plus de vingt ans,
presque sans interruption, et chose remarquable, sans dissentiments. On
comprend après cela comment de cette longue étude préparatoire, de cette
méditation solitaire à deux, a pu s'élancer si sûr de lui-même cet
esprit improvisateur, qui à travers les interruptions de la maladie et
les pertes de temps énormes d'une vie continuellement publique et
extérieure, a jeté au monde, dans l'espace de cinq ans, la masse d'idées
si neuves, si variées et pourtant si homogènes que contiennent ces
volumes.
Membre du Conseil général des Landes depuis 1832, Bastiat se
laissait porter de temps en temps à la députation. Décidé, s'il eût
été nommé, à ne jamais accepter une place du gouvernement et à
donner immédiatement sa démission des fonctions modestes de juge de
paix, il redoutait bien plus qu'il ne désirait un honneur qui eût
profondément dérangé sa vie et probablement sa fortune. Mais il
profitait, comme il le racontait en riant, de ces rares moments où
on lit en province, pour répandre dans ses circulaires électorales,
et «distribuer sous le manteau de la candidature» quelques vérités
utiles. On voit que son ambition originale intervertissait la marche
naturelle des choses; car il est certainement bien plus dans les
usages ordinaires de faire de l'économie politique le marchepied
d'une candidature, que de faire d'une candidature le prétexte d'un
enseignement économique. Quelques écrits plus sérieux trahissaient
de loin en loin la profondeur de cette intelligence si bien
ordonnée: comme _le Fisc et la Vigne_, en 1841, le _Mémoire sur la
question vinicole_, en 1843, qui se rattachent à des intérêts locaux
importants, que Bastiat avait tenté un moment de grouper en une
association puissante. C'est aussi à cette époque de ses travaux
qu'il faut rapporter, quoiqu'il n'ait été fini qu'en 1844, le
_Mémoire sur la répartition de l'impôt foncier dans le département
des Landes_, un petit chef-d'oeuvre que tous les statisticiens
doivent étudier pour apprendre comment il faut manier les chiffres.
La force des choses allait jeter bientôt Bastiat sur un théâtre plus
vaste. Depuis longtemps (dès 1825) il s'était préoccupé de la
réforme douanière. En 1829 il avait commencé un ouvrage _sur le
régime restrictif_ dont nous avons deux chapitres manuscrits et que
les événements de 1830 l'empêchèrent sans doute de faire
imprimer[1]. En 1834 il publia _sur les pétitions des ports_ des
réflexions d'une vigueur de logique que les _Sophismes_ n'ont pas
surpassée. Mais la liberté du commerce ne lui était apparue encore
que comme une vague espérance de l'avenir. Une circonstance
insignifiante vint lui apprendre tout à coup que son rêve prenait un
corps, que son utopie se réalisait dans un pays voisin.
[Note 1: Voir la lettre à M. Calmètes, p. 10.]
Il y avait un _cercle_ à Mugron, un cercle même où il se faisait
beaucoup d'esprit: «deux langues, dit Bastiat, y suffisaient à
peine.» Il s'y faisait aussi de la politique, et naturellement le
fond en était une haine féroce contre l'Angleterre. Bastiat, porté
vers les idées anglaises et cultivant la littérature anglaise, avait
souvent des lances à rompre à ce propos. Un jour le plus
_anglophobe_ des habitués l'aborde en lui présentant d'un air
furieux un des deux journaux que recevait le cercle: «Lisez, dit-il,
et voyez comment vos amis nous traitent!....» C'était la traduction
d'un discours de R. Peel à la Chambre des communes; elle se
terminait ainsi: «Si nous adoptions ce parti, nous tomberions,
_comme la France_, au dernier rang des nations.» L'insulte était
écrasante, il n'y avait pas un mot à répondre. Cependant à la
réflexion, il sembla étrange à Bastiat qu'un premier ministre
d'Angleterre eût de la France une opinion semblable, et plus étrange
encore qu'il l'exprimât en pleine Chambre. Il voulut en avoir le
coeur net, et sur-le-champ il écrivit à Paris pour se faire abonner
à un journal anglais, en demandant qu'on lui envoyât tous les
numéros du dernier mois écoulé. Quelques jours après, _the Globe and
Traveller_ arrivait à Mugron; on pouvait lire le discours de R. Peel
en anglais; les mots malencontreux _comme la France_ n'y étaient
pas, ils n'avaient jamais été prononcés.
Mais la lecture du _Globe_ fit faire à Bastiat une découverte bien
autrement importante. Ce n'était pas seulement en traduisant mal que
la presse française égarait l'opinion, c'était surtout en ne
traduisant pas. Une immense agitation se propageait sur toute
l'Angleterre, et personne n'en parlait chez nous. La ligue pour la
liberté du commerce faisait trembler sur sa base la vieille
législation. Pendant deux ans, Bastiat put suivre avec admiration la
marche et les progrès de ce beau mouvement; et l'idée de faire
connaître et peut-être imiter en France cette magnifique réforme
vint le mordre au coeur vaguement. C'est sous cette impression
qu'il se décida à envoyer au _Journal des Économistes_ son premier
article: _Sur l'influence des tarifs anglais et français._ L'article
parut en octobre 1844. L'impression en fut profonde dans le petit
monde économiste; les compliments et les encouragements arrivèrent
en foule de Paris à Mugron. La glace était rompue. Tout en faisant
paraître des articles dans les journaux, et surtout cette charmante
première série des _Sophismes économiques_, Bastiat commence à
écrire l'histoire de la Ligue anglaise, et pour avoir quelques
renseignements qui lui manquent, se met en rapport avec R. Cobden.
Au mois de mai 1845, il vient à Paris pour faire imprimer son livre
de _Cobden_,--qui lui valut neuf mois plus tard le titre de membre
correspondant de l'Institut. On l'accueille à bras ouverts, on veut
qu'il dirige le _Journal des Économistes_, on lui trouvera une
chaire d'économie politique, on se serre autour de cet homme étrange
qui semble porter au milieu du groupe un peu hésitant des
économistes le feu communicatif de ses hardies convictions. De
Paris, Bastiat passe en Angleterre, serre la main à Cobden et aux
chefs des Ligueurs, puis il va se réfugier à Mugron. Comme ces
grands oiseaux qui essayent deux ou trois fois leurs ailes avant de
se lancer dans l'espace, Bastiat revenait s'abattre encore une fois
dans ce nid tranquille de ses pensées; et déjà trop bien averti des
agitations et des luttes qui allaient envahir sa vie livrée
désormais à tous les vents, donner un dernier baiser d'adieu à son
bonheur passé, à son repos, à sa liberté perdue. Il n'était pas
homme à se griser du bruit subit fait autour de son nom, il se
débattait contre les entraînements de l'action extérieure, il eût
voulu rester dans sa retraite,--ses lettres le prouvent à chaque
page. Vaine résistance à la destinée! L'épée était sortie du
fourreau pour n'y plus rentrer.
Au mois de février 1846, l'étincelle part de Bordeaux. Bastiat y
organise l'association pour la liberté des échanges. De là il va à
Paris, où s'agitaient, sans parvenir à se constituer, les éléments
d'un noyau puissant par le nom, le rang et la fortune de ses
principaux membres. Bastiat se trouve en face d'obstacles sans
nombre. «Je perds tout mon temps, l'association marche à pas de
tortue,» écrivait-il à M. Coudroy. À Cobden: «Je souffre de ma
pauvreté; si, au lieu de courir de l'un à l'autre à pied, crotté
jusqu'au dos, pour n'en rencontrer qu'un ou deux par jour et
n'obtenir que des réponses évasives ou dilatoires, je pouvais les
réunir à ma table, dans un riche salon, que de difficultés seraient
levées! Ah! ce n'est ni la tête ni le coeur qui me manquent; mais je
sens que cette superbe Babylone n'est pas ma place et qu'il faut que
je me hâte de rentrer dans ma solitude...» Rien n'était plus
original en effet que l'extérieur du nouvel agitateur. «Il n'avait
pas eu encore le temps de prendre un tailleur et un chapelier
parisiens, raconte M. de Molinari,--d'ailleurs il y songeait bien en
vérité! Avec ses cheveux longs et son petit chapeau, son ample
redingote et son parapluie de famille, on l'aurait pris volontiers
pour un bon paysan en train de visiter les merveilles de la
capitale. Mais la physionomie de ce campagnard était malicieuse et
spirituelle, son grand oeil noir était lumineux, et son front taillé
carrément portait l'empreinte de la pensée.» _Sancta simplicitas!_
Qu'on ne s'y trompe pas, du reste: il n'y a rien d'actif comme ces
solitaires lancés au milieu du grand monde, rien d'intrépide comme
ces natures repliées et délicates, une fois qu'elles ont mis le
respect humain sous leurs pieds, rien d'irrésistible comme ces
timidités devenues effrontées à force de conviction.
Mais quelle entreprise pour un homme qui tombe du fond des Landes
sur le pavé inconnu de Paris! Il fallait voir les journalistes,
parler aux ministres, réunir les commerçants, obtenir des
autorisations de s'assembler, faire et défaire des manifestes,
composer et décomposer des bureaux, encourager les noms marquants,
contenir l'ardeur des recrues plus obscures, quêter des
souscriptions... Tout cela à travers les discussions intérieures des
voies et moyens, les divergences d'opinions, les froissements des
amours-propres. Bastiat est à tout: sous cette impulsion
communicative, le mouvement prend peu à peu un corps et l'opinion
s'ébranle à Paris. La Commission centrale s'organise, il en est le
secrétaire; on fonde un journal hebdomadaire, il le dirige; il parle
dans les _meetings_, il se met en rapport avec les étudiants et les
ouvriers, il correspond avec les associations naissantes des grandes
villes de la province, il va faire des tournées et des discours à
Lyon, à Marseille, au Havre, etc.; il ouvre, salle Taranne, un cours
à la jeunesse des écoles; et il ne cesse pas d'écrire pour cela: «Il
donnait à la fois, dit un de ses collaborateurs, M. de Molinari, des
lettres, des articles de polémique et des variétés à trois journaux,
sans compter des travaux plus sérieux pour le _Journal des
Économistes_. Voyait-il le matin poindre un sophisme protectionniste
dans un journal un peu accrédité, aussitôt il prenait la plume,
démolissait le sophisme avant même d'avoir songé à déjeuner, et
notre langue comptait un petit chef-d'oeuvre de plus.» Il faut voir
dans les lettres de Bastiat le complément de ce tableau: les
tiraillements intérieurs, les découragements, les soucis de famille
ou la maladie qui viennent tout interrompre, les menées électorales,
la froideur ou l'hostilité soldée de la presse, les calomnies qui
vont l'assaillir jusque dans ses foyers. On lui écrit de Mugron
«qu'on n'ose plus parler de lui _qu'en famille_, tant l'esprit
public y est monté contre leur entreprise...» Hélas! qu'étaient
devenus les lectures avec l'ami Coudroy et les bons mots gascons du
petit _cercle_!
Nous n'avons pas à apprécier ici le mérite ou les fautes des
tentatives libre-échangistes de 1846-47. Personne ne peut dire ce
que fût devenu ce mouvement, s'il n'eût été brusquement arrêté par
la révolution de 1848. Depuis ce moment-là, l'idée a fait à petit
bruit son chemin dans l'opinion qu'elle a de plus en plus pénétrée.
Et quand est arrivé le Traité avec l'Angleterre, il a trouvé le
terrain débarrassé des fausses théories, et les esprits tout prêts
pour la pratique. Cette initiation, il faut le dire, manquait
totalement alors: aussi, à l'exception de quelques villes de grand
commerce, l'agitation ne s'est guère exercée que dans un milieu
restreint d'écrivains et de journalistes. Les populations vinicoles,
si nombreuses en France et si directement intéressées à la liberté
des échanges, ne s'en sont même pas occupées. Bastiat, du reste, ne
s'est jamais abusé sur le succès immédiat; il ne voyait ni les
masses préparées, ni même les instigateurs du mouvement assez
solidement ancrés sur les principes. Il comptait «sur l'agitation
même pour éclairer ceux qui la faisaient.» Il déclarait à Cobden
qu'il aimait mieux «l'esprit du libre-échange que le libre-échange
lui-même.» Et c'est pour cela que tout en se plaignant un peu d'être
«garrotté dans une spécialité,» il avait toujours soin, en réalité,
d'élargir les discussions spéciales, de les rattacher aux grands
principes, d'accoutumer ses collègues à faire de la doctrine, et
d'en faire lui-même à tout propos--comme il est facile de le voir
dans les deux séries des _sophismes économiques_ et dans les
articles où il commençait déjà à discuter les systèmes socialistes.
En cela Bastiat ne s'est pas trompé. Il a rendu un immense service à
notre génération, qui s'amusait à écouter les utopies de toute
espèce comme une innocente diversion aux romans-feuilletons. Il a
accoutumé le public à entendre traiter sérieusement les questions
sérieuses; il a réuni autour d'un drapeau, exercé par une lutte de
tous les jours, excité par son exemple, dirigé par ses conseils et
sa vive conversation une phalange jeune et vigoureuse d'économistes,
qui s'est trouvée à son poste de combat et sous les armes, aussitôt
que la révolution de Février a déchaîné l'arrière-ban du socialisme.
Quand le mouvement du libre-échange n'aurait servi qu'à cela, il me
semble que les hommes qui, à différents titres, l'ont provoqué et
soutenu auraient encore suffisamment bien mérité de leur pays.
Après la révolution de Février, Bastiat se rallia franchement à la
République, tout en comprenant que personne n'y était préparé. Comme
dans l'agitation du libre-échange, il comptait sur la pratique même
des institutions pour y mûrir et façonner les esprits. Le
département des Landes l'envoya comme député à l'Assemblée
constituante, puis à la Législative. Il y siégea à la gauche, dans
une attitude pleine de modération et de fermeté qui, tout en restant
un peu isolée, fut entourée du respect de tous les partis. Membre du
comité des finances, dont il fut nommé huit fois de suite
vice-président, il y eut une influence très-marquée, mais tout
intérieure et à huis clos. La faiblesse croissante de ses poumons
lui interdisait à peu près la tribune; ce fut souvent pour lui une
dure épreuve d'être ainsi cloué sur son banc. Mais ces discours
_rentrés_ sont devenus les _Pamphlets_, et nous avons gagné à ce
mutisme forcé, des chefs-d'oeuvre de logique et de style. Il lui
manquait beaucoup des qualités matérielles de l'orateur; et pourtant
sa puissance de persuasion était remarquable. Dans une des rares
occasions où il prit la parole,--à propos des incompatibilités
parlementaires,--au commencement de son discours il n'avait pas dix
personnes de son opinion, en descendant de la tribune il avait
entraîné la majorité; l'amendement était voté, sans M. Billault et
la commission qui demandèrent à le reprendre, et en suspendant le
vote pendant deux jours, donnèrent le temps de travailler les votes.
Bastiat a défini lui-même sa ligne de conduite dans une lettre à ses
électeurs: «J'ai voté, dit-il, avec la droite contre la gauche,
quand il s'est agi de résister au débordement des fausses idées
populaires.--J'ai voté avec la gauche contre la droite, quand les
griefs légitimes de la classe pauvre et souffrante ont été
méconnus.»
Mais la grande oeuvre de Bastiat, à cette époque, ce fut la guerre
ouverte, incessante, qu'il déclara à tous ces systèmes faux, à toute
cette effervescence désordonnée d'idées, de plans, de formules creuses,
de prédications bruyantes, dont le tohu-bohu nous rappela pendant
quelques mois ce pays Rabelaisien où les paroles dégèlent toutes à la
fois. Le socialisme, longtemps caressé par une grande partie de la
littérature, se dessinait avec une effrayante audace; il y avait table
rase absolue; les bases sociales étaient remises en question comme les
bases politiques. Devant la phraséologie énergique et brillante de ces
hommes habitués sinon à résoudre, du moins à remuer profondément les
grands problèmes, les avocats-orateurs, les légistes du droit écrit, les
hommes d'État des bureaux, les fortes têtes du comptoir et de la
fabrique, les grands administrateurs de la routine se trouvaient
impuissants, déroutés par une tactique nouvelle, interdits comme les
Mexicains en face de l'artillerie de Fernand Cortès. D'autre part, les
catholiques criaient à la fin du monde, enveloppant dans un même
anathème l'agression et la défense, le socialisme et l'économie
politique, «le vipereau et la vipère[2].» Mais Bastiat était prêt depuis
longtemps. Comme un savant ingénieur, il avait d'avance étudié les plans
des ennemis, et contre-miné les approches en creusant plus profondément
qu'eux le terrain des lois sociales. À chaque erreur, de quelque côté
qu'elle vienne, il oppose un de ses petits livres:--à la doctrine Louis
Blanc, _Propriété et loi_; à la doctrine Considérant, _Propriété et
spoliation_; à la doctrine Leroux, _Justice et fraternité_; à la
doctrine Proudhon, _Capital et rente_; au comité Mimerel,
_Protectionnisme et communisme_; au papier-monnaie, _Maudit argent_; au
manifeste montagnard, _l'État_, etc. Partout on le trouve sur la brèche,
partout il éclaire et foudroie. Quel malheur et quelle honte qu'une
association intelligente des défenseurs de l'ordre n'ait pas alors
répandu par milliers ces petits livres à la fois si profonds et si
intelligibles pour tous!
[Note 2: Donoso Cortès.]
Dans cette lutte--où il faut dire, pour être juste, que notre
écrivain se trouva entouré et soutenu dignement par ses collègues du
libre-échange,--Bastiat apporta dans la polémique une sérénité et
un calme bien remarquables à cette époque de colère et d'injures. Il
s'irritait bien un peu contre l'outrecuidance de ces despotiques
organisateurs, de ces «pétrisseurs de l'argile humaine;» il
s'attristait profondément de cet entraînement vers les réformes
sociales qui compromettait les réformes politiques encore si mal
assises; mais d'un autre côté il ne méconnaissait pas le côté élevé
de ces aspirations égarées: Toutes les grandes écoles socialistes,
disait-il, ont à leur base une puissante vérité... Le tort de leurs
adeptes, c'est de ne pas savoir assez, et de ne pas voir que le
développement naturel de la société tend bien mieux que toutes leurs
organisations artificielles à la réalisation de chacune de leurs
formules...--Magnifique programme qui indique aux économistes le
vrai terrain de la pacification des esprits. Sa correspondance avec
R. Cobden nous a révélé l'action pleine de grandeur que Bastiat
cherchait à exercer en même temps sur la politique extérieure. Mais
une autre préoccupation l'obsédait, toujours plus vive à mesure que
sa santé s'affaiblissait. Il avait dans la tête, depuis longtemps,
«un exposé nouveau de la science» et il craignait de mourir sans
l'avoir formulé. Il se recueillit enfin pendant trois mois pour
écrire le premier volume des _Harmonies_. Puisque cette oeuvre, tout
incomplète qu'elle soit, est le dernier mot de Bastiat, qu'on nous
permette de chercher à définir l'esprit et la tendance de sa
doctrine.
L'économie politique, en France, a eu, dès son origine, le caractère
d'une sorte de morale supérieure. Les physiocrates lui donnaient
pour objet le _bonheur des hommes_; ils la nommaient la _science du
droit naturel_. Le génie anglais, essentiellement positif et
pratique, commença tout de suite par restreindre ce vol ambitieux:
en substituant la considération de la _richesse_ à celle du
_bien-être_, et l'analyse des _faits_ à la recherche des _droits_.
Ad. Smith renferma la science économique dans des limites plus
précises sans doute, mais incontestablement plus étroites.
Seulement, Ad. Smith, en homme de génie qu'il était, ne s'est pas
cru obligé de respecter servilement les bornes qu'il avait posées
lui-même; et à chaque pas sa pensée s'élève du fait à l'idée de
l'utile général ou du juste, aux considérations morales et
politiques. Mais sous ses successeurs, esprits plus ordinaires, on
voit la science se restreindre et se matérialiser de plus en plus.
Dans Ricardo surtout et ses disciples immédiats, l'idée de justice
n'apparaît pour ainsi dire plus.--C'est de cette phase de l'école
qu'on a pu dire qu'elle subordonnait le producteur à la production,
et l'homme à la chose. Aussi faut-il voir avec quelle vivacité le
vieux Dupont de Nemours protestait contre cet abaissement de
l'économie politique: «Pourquoi, disait-il à J.-B. Say,
restreignez-vous la science à celle des richesses? Sortez du
comptoir... ne vous emprisonnez pas dans les idées et la langue des
Anglais, peuple sordide qui croit qu'un homme ne _vaut_ que par
l'argent... qui parlent de leur _contrée_ (country) et n'ont pas dit
encore qu'ils eussent une _patrie_...» Dupont de Nemours était un
peu sévère pour J.-B. Say, dont l'enseignement économique a été
beaucoup plus large et plus élevé que les systèmes qui avaient de
son temps la vogue en Angleterre. Mais tout en abordant, quand le
sujet l'y conduit, les aperçus philosophiques et moraux, Say n'en
persiste pas moins à les considérer, en principe, comme étrangers à
l'économie politique. L'économie politique est, selon lui, une
_science de faits_ et uniquement de faits: elle dit _ce qui est_,
elle n'a pas à chercher _ce qui devrait être_.
Un savant a parfaitement le droit de se renfermer dans les limites
qui conviennent le mieux à ses forces; mais il ne faut pas qu'il
rende la science elle-même solidaire de sa modestie, et qu'il
l'entraîne à une abdication. La science doit être ambitieuse; si
elle craint d'empiéter sur ses voisins, elle risque de laisser
inoccupée une partie de ses domaines. Il ne nous est nullement
démontré qu'il soit possible ou utile de séparer les études sociales
en deux branches distinctes,--l'une qui serait la simple analyse des
résultats de la pratique établie,--l'autre qui en discuterait les
causes théoriques, le but final, la légitimité; mais quand même on
admettrait ainsi une science du _fait_ et une science du _droit_, il
n'en est pas moins vrai que, puisqu'à côté de l'enseignement
économique aucune science classée, aucun groupe d'hommes spéciaux ne
s'occupait de rechercher la raison et le droit des faits sociaux,
c'était à l'économie politique à prendre--ne fût-ce que
provisoirement--cette position importante. Du moment qu'elle la
laissait vide, il était évident qu'une rivale viendrait s'y établir,
et qu'une protestation dangereuse battrait le fait avec l'idée du
droit. Conformément au génie comme aux traditions nationales, cette
protestation devait éclater surtout en France. Ce fut le
_socialisme_. La fin de non-recevoir qu'il opposait à l'économie
politique était spécieuse. «Le mal, disait-il, est dans les faits
humains à côté du bien; votre science se borne à catégoriser ces
faits, sans les soumettre au contrôle préalable du droit; par
conséquent vos formules contiennent le mal comme le bien; elles ne
sont, à nos yeux, que le mal mis en théories, érigé en axiomes
absolus et immuables.» Si le socialisme eût ajouté: «Nous allons
vérifier vos formules à la lumière du juste,» il n'y aurait pas eu
un mot à lui répondre, et l'économie politique lui eût tendu la
main. Mais, passionné et exclusif comme toutes les réactions, le
socialisme nia au lieu de contrôler. On s'était contenté d'étudier,
au point de vue de l'utile, les résultats de la propriété, de
l'intérêt, de l'hérédité, de la concurrence, etc., en les prenant
comme faits acceptés et sans discuter leur raison d'être et leur
justice;--le socialisme nia au point de vue du juste et attaqua
comme illégitimes la propriété, l'intérêt, l'héritage, la
concurrence, etc. On s'était un peu trop borné à décrire ce qui
est;--il se borna à décrire ce qui, dans ses rêves d'organisation
nouvelle, devait être. On avait, disait-on, écrasé l'homme sous les
choses et les faits;--par une sorte de vengeance, il écrasa sous ses
pieds les faits et les choses pour remettre l'homme à son rang.
Dans cette situation, qu'y avait-il à faire, pour opérer la
réconciliation des esprits? Évidemment, il fallait réunir et fondre
ensemble les deux aspects distincts du _fait_ et du _droit_; revenir
à la formule des physiocrates, à _la science des faits au point de
vue du droit naturel_; soumettre la pratique au contrôle du juste;
faire du socialisme savant et consciencieux; prouver que _ce qui
est_, dans son ensemble actuel et surtout dans sa tendance
progressive, est conforme à _ce qui doit être_ selon les aspirations
de la conscience universelle.
Voilà ce qu'a voulu faire Bastiat, et ce qu'il a fait, autant du
moins qu'il l'a pu dans un livre inachevé. Il a passé en revue les
phénomènes économiques et les formes fondamentales de nos sociétés
modernes: en les examinant au triple point de vue de l'intérêt
particulier, de l'intérêt général, et de la justice, il a montré
que les trois aspects concordaient. Au-dessus des divergences
d'intérêts qu'on aperçoit d'abord entre le producteur et le
consommateur, le capitaliste et le salarié, celui qui possède et
celui qui ne possède pas, etc., il a fait voir qu'il existe des lois
prédominantes d'équilibre et d'unité qui associent ces intérêts et
englobent ces oppositions secondaires dans une harmonie supérieure.
En sorte que «le bien de chacun favorise le bien de tous, comme le
bien de tous favorise le bien de chacun;» et que «le résultat
naturel du mécanisme social est une élévation constante du niveau
physique, intellectuel et moral pour toutes les classes, avec une
tendance à l'égalisation,»--développement qui n'a d'autre condition
que le champ laissé à la recherche et à l'action, c'est-à-dire _la
liberté_.
Pour caractériser plus nettement la grande et belle position prise par
Bastiat, nous avons supprimé des transitions et des nuances. Il est
essentiel de les rétablir; sans quoi il semblerait que Bastiat a créé
une science nouvelle, tandis qu'il n'a prétendu, comme il le dit, que
présenter un exposé nouveau d'une science déjà formée. Il faut donc
faire remarquer que ses devanciers avaient déjà bien préparé son
terrain, soit par leurs savantes analyses des phénomènes qu'il n'a eu le
plus souvent qu'à rappeler, soit en s'élevant eux-mêmes aux
considérations de l'_intérêt général_,--notion beaucoup moins éloignée
qu'on ne pense de celle du _juste_. Il faut dire que, sans être aussi
hautement formulée, l'idée des grandes lois sociales a été de tout temps
en germe dans la pensée des économistes, et que la fameuse devise du
_laisser passer_ n'est au fond qu'une affirmation de la gravitation
naturelle des intérêts vers l'ordre et le progrès. Enfin il faut
ajouter, pour rendre justice à deux hommes que Bastiat a reconnus comme
ses maîtres, que Ch. Comte et M. Dunoyer avaient, avant lui, déjà ramené
très-sensiblement la science vers le point de vue élevé des
physiocrates:--le premier, en soumettant au contrôle du droit naturel
les formes diverses de la législation et de la propriété;--le second, en
introduisant hardiment les fonctions de l'ordre intellectuel et moral
dans le champ des études économiques.
C'est là précisément l'excellence du point de vue de Bastiat, qu'il
se rattache aux meilleures traditions, tout en ouvrant des
perspectives nouvelles. «Les sciences, pour employer une de ses
expressions, ont une croissance comme les plantes;» il n'y a pas
d'idées neuves, il n'y a que des idées développées; et l'initiateur
est celui qui formule en un principe net et absolu des traditions
hésitantes et incomplètes, celui qui fait un système d'une tendance.
Bastiat, d'ailleurs, ne s'est pas borné à affirmer son principe dans
toute sa généralité, sans exceptions ni réserves,--chose neuve déjà
et hardie. Pour proclamer l'harmonie parfaite des lois économiques,
il a fallu qu'il la fît en quelque sorte lui-même, en supprimant des
dissonances, en rectifiant des erreurs appuyées de noms célèbres. Il
a fallu dissiper la confusion établie entre la valeur et
l'utilité,--l'utilité qui est le but et le bien,--la valeur, qui
représente l'obstacle et le mal; asseoir solidement ce beau principe
de la gratuité absolue du concours de la nature; attaquer toute
cette théorie qui entachait la propriété foncière d'une accusation
de monopole aggravateur du prix; débarrasser la loi du Progrès de
cette effrayante perspective du renchérissement de la subsistance et
de l'épuisement du sol, etc., etc.;--toutes choses qui peuvent
paraître simples maintenant, mais qui alors ont été critiquées pour
leur hardiesse extraordinaire.
Du reste, à notre sens, ce qu'il y a de plus grand encore dans le
livre de Bastiat, c'est l'idée de l'_harmonie_ elle-même: idée qui
répond éminemment au travail secret d'unité dans les sciences que
poursuit notre époque, et qui a plutôt le caractère d'une intuition
et d'un acte de foi que d'une déduction scientifique. C'est comme un
cadre immense dans lequel chaque étude partielle des lois sociales
peut et doit venir se classer infailliblement. Bastiat aurait manqué
son livre, qu'il nous semble qu'avec sa donnée seule, ce livre se
serait fait tôt ou tard. Il est permis de croire qu'en le commençant
il n'en voyait pas toute la portée. Il avait sans doute rassemblé
d'abord quelques aperçus principaux; puis les vérités se sont
attirées l'une l'autre; chaque rapport nouveau ouvrait de nouvelles
équations, chaque groupe _harmonisé_ ou identifié se résolvait en
une synthèse supérieure. De sorte que les points de vue allaient en
s'agrandissant toujours, et que Bastiat, à la fin, a dû se sentir
écrasé, comme il le dit lui-même, par la masse des harmonies qui
s'offraient à lui. Une note posthume très-précieuse nous indique
comment cette extension de son sujet l'avait conduit à l'idée de
refondre complétement tout l'ouvrage. «J'avais d'abord pensé,
dit-il, à commencer par l'exposition des _Harmonies économiques_, et
par conséquent ne traiter que des sujets purement économiques:
valeur, propriété, richesse, concurrence, salaire, population,
monnaie, crédit, etc. Plus tard, si j'en avais eu le temps et la
force, j'aurais appelé l'attention du lecteur sur un sujet plus
vaste: les _Harmonies sociales_. C'est là que j'aurais parlé de la
_constitution humaine_, du _moteur social_, de la _responsabilité_,
de la _solidarité_, etc... L'oeuvre ainsi conçue était commencée
quand je me suis aperçu qu'il était mieux de fondre ensemble que de
séparer ces deux ordres de considérations. Mais alors la logique
voulait que l'étude de l'homme précédât les recherches économiques.
Il n'était plus temps...»
Il n'était plus temps en effet! Bastiat ne s'était décidé à écrire
les _Harmonies_ que parce qu'il commençait à sentir que ses jours
étaient comptés. On le devine à l'entassement tumultueux d'idées du
dernier chapitre[3] et aux plaintes qui lui échappent sur le temps
qui lui manque. Tout en continuant à jeter au courant des
discussions du jour quelques-unes de ses belles pages,--comme la
polémique avec Proudhon dans la _Voix du Peuple_, la _Loi_, _Ce
qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, l'article _Abondance_, pour le
_Dictionnaire de l'économie politique_, il préparait avec une ardeur
fébrile les ébauches du second volume des _Harmonies_. Il ne voulut
pas s'attarder à réparer dans le repos ses forces épuisées; il mit
tout son enjeu sur un dé, il crut qu'il pourrait peut-être gagner de
vitesse sur les progrès du mal, et arriver par un élan suprême à ne
tomber qu'au but... Dans ce steeple-chase désespéré contre la mort,
il a perdu.
[Note 3: Le chapitre X. Le reste de l'ouvrage se compose de
fragments recueillis après sa mort et réunis dans l'ordre
indiqué par Bastiat lui-même.]
Quand un homme, à l'âge de quarante-cinq ans, brise d'un seul coup
tous les liens de son passé, comme l'a fait Bastiat, et, sans
l'ombre d'ambition, se jette d'une solitude méditative dans
l'ardente atmosphère de l'action, vous pouvez être sûr que cet
homme ne s'arrêtera plus que dans la tombe. Il y a quelque chose de
plus terrible cent fois, de plus implacable au repos que l'ambition
même: c'est le fanatisme de l'idée, c'est le sentiment d'une
mission. Chez l'ambitieux, l'égoïsme veille et ménage ses
ressources; chez l'homme que domine l'idée, le moi est foudroyé, il
n'avertit plus par sa résistance de l'épuisement des forces. Une
volonté supérieure s'installe en souveraine dans sa volonté, une
sorte de conscience étrangère dans sa conscience: c'est le _devoir_.
Il se dresse sur la dernière marche de sa vie passée, comme l'ange
au glaive de feu sur le seuil de l'Eden; il ferme la porte sur les
rêves de bonheur et de paix. Désormais, proscrit, tu n'as plus de
chez toi; tu ne rentreras plus dans l'indépendance intime de ta
pensée, tu ne reviendras plus te délasser dans l'asile de ton coeur;
tu ne t'appartiens pas, tu es la chose de ton idée;--vivant ou
mourant, ta mission te traînera.
Or la mission que Bastiat s'était donnée, ou plutôt que les
événements lui imposèrent, était au-dessus des forces humaines.
Bastiat, par le malheur d'une organisation trop riche, était à la
fois homme de théories avancées, génie créateur,--et homme d'action
extérieure, esprit éminemment vulgarisateur et propagandiste. Il eût
fallu opter entre les deux rôles. On peut être à la rigueur Ad.
Smith et R. Cobden tour à tour; mais à la fois et en même temps,
non. Ad. Smith n'a pas essayé de jeter aux masses les vérités
nouvelles qu'il creusait lentement dans sa retraite, et R. Cobden
n'a fait passer dans l'opinion publique et les faits que des axiomes
anciens et acceptés de longue date par la science. Bastiat, lui, a
jeté dans le tumulte des discussions publiques les lambeaux de sa
doctrine propre, et c'est au milieu de l'action qu'il a eu l'air
d'improviser un système. Défricher les terrains vierges de la
science pure, porter en même temps la hache au milieu de la forêt
des préjugés gouvernementaux, et labourer en pleine révolution
l'opinion publique, le sol le plus ingrat, le plus tourmenté, le
plus impropre à une moisson prochaine, c'était faire triplement le
métier de pionnier;--et l'on sait que ce métier-là est mortel.
Tant qu'on ne s'agita qu'autour du libre-échange, comme il y avait
là un symbole commun et un drapeau reconnu, Bastiat se trouva aidé
et soutenu vigoureusement; et contre la résistance de l'ignorance,
des préjugés et des intérêts égoïstes, la lutte, en dépit de
quelques tiraillements, fut possible. Mais quand arriva le
socialisme et la grande bataille où l'on n'avait plus le temps de
s'entendre d'avance, quand Bastiat fut entraîné par l'urgence du
péril à combattre à sa manière, et à jeter de plus en plus dans la
mêlée ses idées à lui,--idées presque aussi neuves pour ses alliés
que pour ses adversaires,--il se trouva dans la position d'un chef
qui, au milieu du feu, changerait l'armement et la tactique de son
parti: tout en admirant sa nouvelle manière de faire, on se contenta
de le regarder; et plus il s'avançait ainsi, plus il se trouvait
seul. Or la collectivité est indispensable aux succès d'opinion et à
l'effet sur les masses: un homme qui combat isolé ne peut que mourir
admirablement. Quand les _Harmonies_ parurent et mirent plus au jour
les vues nouvelles que les _Sophismes_ et les _Pamphlets_ avaient
seulement fait pressentir, il se fit un silence froid dans l'école
déroutée, et la plupart des économistes se prononcèrent contre les
idées de Bastiat.
Cet abandon lui fut très-sensible, mais il ne s'en étonna ni ne
s'en plaignit: il se sentait trop près de sa fin pour laisser un
adieu de reproche à ses anciens compagnons de travaux, restés unis à
lui par le coeur, sinon par les idées. D'autres chagrins se
joignaient à la pensée de son oeuvre incomprise et inachevée; la
mort avait fauché dans sa famille pendant son absence, la politique
amoncelait de sombres nuages, et de ce côté-là encore il voyait
l'opinion égarée tourner contre lui. Il n'avait plus la force ni le
désir de lutter. Son esprit commençait à entrer dans cette région
plus haute de suprême bienveillance, dans ce jour crépusculaire
triste et doux qui assouplit les contours heurtés et adoucit les
oppositions de couleur. «Nous autres souffreteux, écrivit-il à un de
ses amis, nous avons, comme les enfants, besoin d'indulgence: car
plus le corps est faible, plus l'âme s'amollit, et il semble que la
vie à son premier, comme à son dernier crépuscule, souffle au coeur
le besoin de chercher partout des attaches. Ces attendrissements
involontaires sont l'effet de tous les déclins: fin du jour, fin de
l'année, demi-jour des basiliques, etc. Je l'éprouvais hier, sous
les sombres allées des Tuileries... Ne vous alarmez cependant pas de
ce diapason élégiaque. Je ne suis pas Millevoye, et les feuilles,
qui s'ouvrent à peine, ne sont pas près de tomber. Bref, je ne me
trouve pas plus mal, mais seulement plus faible, et je ne puis plus
guère reculer devant la demande d'un congé. C'est en perspective une
solitude encore plus solitaire. Autrefois je l'aimais; je savais la
peupler de lectures, de travaux capricieux, de rêves politiques,
avec intermèdes de violoncelle. Maintenant, tous ces vieux amis me
délaissent, même la fidèle compagne de l'isolement, la méditation.
Ce n'est pas que ma pensée sommeille. Elle n'a jamais été plus
active; à chaque instant elle saisit de nouvelles harmonies, et il
semble que le livre de l'humanité s'ouvre devant elle. Mais c'est un
tourment de plus, puisque je ne puis transcrire aucune page de ce
livre mystérieux sur un livre plus palpable...»
Dès le printemps de 1850, en effet, la maladie de poitrine contre
laquelle il se débattait depuis longtemps avait fait des progrès
graves. Les eaux des Pyrénées, qui l'avaient sauvé plusieurs fois,
aggravèrent son mal. L'affection se porta au larynx et à la gorge:
la voix s'éteignit, l'alimentation, la respiration même devinrent
excessivement douloureuses. Au commencement de l'automne, les
médecins l'envoyèrent en Italie. Au moment où il y arrivait, le
bruit prématuré de sa mort s'était répandu, et il put lire dans les
journaux les phrases banales de regret sur la perte du «grand
économiste» et de «l'illustre écrivain.» Il languit quelque temps
encore à Pise, puis à Rome. Ce fut de là qu'il envoya sa dernière
lettre au _Journal des Économistes_[4]. M. Paillottet, qui avait
quitté Paris pour aller recueillir les dernières instructions de son
ami, nous a conservé un journal intéressant de la fin de sa vie[5].
Cette fin fut d'un calme et d'une sérénité antiques. Bastiat sembla
y assister en spectateur indifférent, causant, en l'attendant,
d'économie politique, de philosophie et de religion. Il voulut
mourir en chrétien: «J'ai pris, disait-il simplement, la chose par
le bon bout et en toute humilité. Je ne discute pas le dogme, je
l'accepte. En regardant autour de moi, je vois que sur cette terre
les nations les plus éclairées sont dans la foi chrétienne; je suis
bien aise de me trouver en communion avec cette portion du genre
humain.» Son intelligence conserva jusqu'au bout toute sa lucidité.
Un instant avant d'expirer, il fit approcher, comme pour leur dire
quelque chose d'important, son cousin l'abbé de Monclar et M.
Paillottet. «Son oeil, dit ce dernier, brillait de cette expression
particulière que j'avais souvent remarquée dans nos entretiens, et
qui annonçait la solution d'un problème.» Il murmura à deux fois:
_La vérité_... Mais le souffle lui manqua, et il ne put achever
d'expliquer sa pensée. Goethe, en mourant, demandait _la pleine
lumière_, Bastiat saluait _la vérité_. Chacun d'eux, à ce moment
suprême, résumait-il l'aspiration de sa vie,--ou proclamait-il sa
prise de possession du but? Était-ce le dernier mot de la
question--ou le premier de la réponse? l'adieu au rêve qui s'en
va--ou le salut à la réalité qui arrive?...
[Note 4: Page 209.]
[Note 5: On trouvera quelques extraits de ce journal à la
suite de cette notice.]
Bastiat mourut le 24 décembre 1850, âgé de quarante-neuf ans et six
mois. On lui fit, à l'église de Saint-Louis des Français, de
pompeuses funérailles. C'est en 1845 qu'il était venu à Paris; sa
carrière active d'économiste n'a donc embrassé guère plus de cinq
ans.
F. Bastiat était de taille moyenne; mince et maigre, il était doué
d'une force physique que son extérieur ne semblait pas annoncer;
dans sa jeunesse, il passait pour le meilleur coureur du pays
basque. Sa figure était agréable, la bouche extrêmement fine, l'oeil
doux et plein de feu sous un sourcil épais, le front carré largement
encadré d'une forêt de longs cheveux noirs. Sa conversation était
celle d'un homme qui comprend tout et qui s'intéresse à tout, vive,
variée, sans prétention, colorée de l'accent comme de l'esprit
méridional. Jamais il ne causait d'économie politique le premier,
jamais non plus il n'affectait d'éviter ce sujet, quel que fût le
rang ou l'éducation de son interlocuteur. Dans les discussions
sérieuses, il était modeste, conciliant, plein d'aménité dans sa
fermeté de convictions. Rien dans sa parole ne sentait le discours
ou la leçon. En général, son opinion finissait par entraîner
l'assentiment général; mais il n'avait pas l'air de s'apercevoir de
son influence. Ses manières et ses habitudes étaient d'une extrême
simplicité. Comme les hommes qui vivent dans leur pensée, il avait
quelque chose souvent de naïf et de distrait: L. Leclerc l'appelait
_le La Fontaine de l'économie politique_. Il convenait en riant
qu'il n'avait jamais été de la rue de Choiseul au Palais-Royal sans
se tromper de chemin. Un jour qu'il était parti pour aller faire un
discours à Lyon, il se trouvait débarqué dans un cabaret au fond des
Vosges. Pour tout ce qui s'appelle affaires, il était d'un
laisser-aller d'enfant. Sa bourse était ouverte à tout venant, quand
il était en fonds; il n'y a pas d'auteur qui ait moins tiré parti de
ses livres. Le détail matériel des choses lui était antipathique;
jamais il n'a su prendre une précaution pour sa santé; jamais il n'a
voulu s'occuper d'une annonce ou d'un compte-rendu pour ses
ouvrages. Il était si ennemi du charlatanisme en tout, il craignait
tellement d'engager son indépendance dans l'engrenage des coteries,
qu'après cinq ans de séjour à Paris, il ne connaissait pas un des
écrivains de la presse quotidienne. Aussi les _comptes-rendus_ de
journaux sur les livres de Bastiat sont-ils extrêmement rares. Le
_Journal des économistes_, lui-même, attendit six mois avant de
parler des _Harmonies_, et son article ne fut qu'une réfutation.
Nous avons déjà dit, je crois, que Bastiat écrivait avec une extrême
facilité. On le devine à la netteté remarquable de ses manuscrits,
où la plume semble, la plupart du temps, avoir couru de toute sa
vitesse. Peut-être le travail préalable qui se faisait dans sa tête
était-il long et pénible; mais je crois plutôt que c'était une de
ces intelligences saines qui tournent naturellement du côté de la
lumière, comme certaines fleurs vers le soleil, et que la vérité lui
était facile, comme aux natures honnêtes la vertu. Il est certain
cependant que Bastiat se préoccupait de la forme... à sa manière.
Nous avons vu, dans ses cahiers, un de ses _Sophismes_, entre
autres, refondu entièrement trois fois,--trois morceaux aussi finis
l'un que l'autre, mais très-différents de ton. La première manière,
la plus belle à mon avis, c'était la déduction scientifique, ferme,
précise, magistrale;--la seconde offrait déjà quelque chose de plus
effacé dans la tournure et de plus bourgeois, une causerie terre à
terre, débarrassée des mots techniques et à la portée du commun des
lecteurs;--la troisième, enfin, encadrait tout cela dans une forme
un peu légère, un dialogue ou une petite scène demi-plaisante. La
première, c'était Bastiat écrivant pour lui, se parlant ses
idées;--la dernière, c'était Bastiat écrivant pour le public
ignorant ou distrait, émiettant le pain des forts pour le faire
avaler aux faibles. Un écrivain ordinaire ne se donne pas tant de
peine pour s'amoindrir et ne s'efface pas ainsi volontairement pour
faire passer son idée: il faut pour cela cette souveraine
préoccupation du but qui caractérise l'apôtre.
Il ne nous appartient pas de préjuger le rang que la postérité
assignera à Bastiat. M. M. Chevalier a placé hautement les
_Harmonies_ à côté du livre immortel d'Ad. Smith. Tout récemment, R.
Cobden a exprimé la même opinion. Pour nous, en cherchant à mettre
cette simple et noble figure sur un piédestal, nous craindrions de
faire quelque maladresse. Et puis, nous l'avouons, il nous semble
qu'un éloge trop cru blesserait encore cet homme que nous avons
connu si désintéressé de lui-même, qui ne s'est jamais mis en avant
que pour être utile et n'a brillé que pour éclairer. Tout ce que
nous pouvons dire, c'est que les idées neuves et d'abord contestées
de son système ont fait leur chemin depuis sa mort, et que, sans
parler de l'école américaine, des économistes marquants, en
Angleterre, en Écosse, en Italie, en Espagne et ailleurs, professent
hautement et enseignent ses opinions. Et s'il est certain que le
caractère matériel, en quelque sorte, de la vérité, dans une
doctrine comme dans une religion, est la puissance du prosélytisme
qu'elle possède, on peut dire que la doctrine de Bastiat est vraie:
car les nombreux convertis qui passent aujourd'hui à l'économie
politique, y vont à peu près tous par Bastiat et sous son patronage.
Son oeuvre de propagande se poursuit et se poursuivra longtemps
encore après lui:--c'est la seule espèce d'immortalité qu'il ait
ambitionnée.
Bastiat était tout simplement une belle intelligence éclairée par un
admirable coeur, un de ces grands _pacifiques_ auxquels, selon la
parole sacrée, le monde finit toujours par appartenir. Nous
préférons hautement ces hommes-là aux génies solitaires et aux
penseurs sibyllins. Ce ne sont, en effet, ni les idées ni les
systèmes qui nous manquent aujourd'hui, mais le trait d'union et le
lien d'harmonie. La masse incohérente des matériaux épars de
l'avenir ressemble à ces gangues où le métal précieux abonde, mais
disséminé dans la boue. Ce qu'il faut à notre siècle, c'est l'aimant
qui rassemblera le fer autour de lui, c'est la goutte de mercure,
qui, promenée à travers le mélange, s'assimilera les parcelles d'or
et d'argent. Or, ce rôle assimilateur nous paraît éminemment réservé
aux natures sympathiques qui ont soif du bien et du vrai et vont le
cherchant partout, aux hommes de foi plutôt encore que de science.
Voilà pourquoi nous souhaitons à notre pays des hommes comme
Bastiat, et des vérités comme la doctrine de _l'Harmonie_, de ces
vérités simples et fécondes qu'on ne découvre et qu'on ne perçoit
qu'avec _l'esprit de son coeur_, comme a dit de Maistre--_mente
cordis sui._