DES NOUVELLES CONNAISSANCES ACQUISES PAR M. PAUL PENDANT SON VOYAGE.

Paul en savait assez déjà pour redouter un peu de se trouver seul chargé

d’une mission qu’il considérait comme passablement importante. Il eût

été fort simple d’écrire à l’entrepreneur de menuiserie de venir au

château, mais le grand cousin avait demandé à M. de Gandelau d’envoyer

Paul le trouver, afin de mettre à l’épreuve son inspecteur et savoir

comment il se tirerait d’affaire. Le grand cousin avait amplement donné

ses instructions, les avait fait répéter plusieurs fois; Paul avait pris

note des points importants. Il était muni des plans pour donner le

nombre des baies, les mains des portes, les surfaces des parquets, les

développements des lambris, des cimaises, des plinthes, etc.

En arrivant à Châteauroux, vers dix heures du matin, Paul trouva en

effet l’ingénieur, M. Victorien, l’ami du grand cousin, qui l’attendait

à la gare.

M. Victorien était un homme jeune encore, bien que ses cheveux coupés en

brosse fussent grisonnants. Un teint basané, l’œil clair, le nez

aquilin, donnaient à sa physionomie un certain air martial qui plut tout

d’abord à notre apprenti architecte. Une lettre du grand cousin l’avait

informé des circonstances qui faisaient que Paul s’adonnait depuis six

mois à la bâtisse; M. Victorien connaissait un peu M. de Gandelau et

professait pour son caractère une estime particulière. Il n’en fallait

pas tant pour qu’il reçût le voyageur comme un jeune frère. Mme

Victorien, petite femme brune et rondelette, qui semblait être

l’antithèse de son mari, grand et sec, ne trouvait rien d’assez bon pour

son hôte. À déjeuner, Paul eut à répondre à toutes les questions qui lui

furent adressées... Comment on avait supporté au château les épreuves

dernières,... ce qu’était la maison nouvelle,... si elle était

avancée... combien on y employait d’ouvriers... comment se faisaient les

travaux? Paul répondit du mieux qu’il put et se hasarda même à faire

quelques croquis pour expliquer à ses hôtes et la situation de la maison

neuve et son degré d’avancement.

«Mais, lui dit M. Victorien, je vois que vous avez profité des leçons de

votre cousin, l’homme de ma connaissance qui fait le plus rapidement un

croquis explicatif.»

Ce compliment encouragea Paul, qui raconta comment s’était faite jusqu’à

ce jour son éducation d’architecte.

«Nous avons tout le temps demain d’aller voir votre menuisier; si vous

voulez, vous m’accompagnerez sur des travaux d’éclusage que je fais

faire à deux lieues d’ici. Cela pourra vous intéresser.»

Paul s’empressa d’accepter, bien que Mme Victorien se récriât et

prétendît que son jeune hôte devait être fatigué, qu’il fallait le

laisser reposer; qu’il s’était levé de grand matin, etc.

«Allons donc! dit M. Victorien: fatigué... à son âge, avec cette mine,

et parce qu’il est resté deux heures assis dans un wagon? Prépare-nous

un bon dîner pour notre retour vers sept heures et tu verras si notre

ami n’y fait pas honneur. Ne nous a-t-il pas dit, d’ailleurs, qu’il

était à cinq heures sur pied chaque matin et qu’il courait tout le jour?

Partons!»

Un petit char à bancs entraîna bientôt nos deux compagnons loin de la

ville.

«Ainsi donc, dit M. Victorien à la première côte, votre cousin n’a pas

été autrement fatigué de sa courte campagne. Je ne l’ai vu qu’un instant

lorsqu’il est passé ici avec son corps... C’est un homme énergique, mais

je sais qu’il ne se ménage pas toujours assez... Comme il s’explique

clairement... n’est-ce pas?... Il y a plaisir à prendre de lui des

leçons. Nous avons été camarades, et il a hésité quelque temps s’il se

ferait architecte ou ingénieur civil. Il était capable d’être l’un ou

l’autre.

--Quelle est donc la différence entre un architecte et un ingénieur?

hasarda Paul.

--Diable, vous me faites là une question à laquelle il est difficile de

répondre... Laissez-moi vous dire un apologue.

«Il y avait autrefois deux petits jumeaux qui se ressemblaient si bien

que leur mère les confondait. Non seulement ils avaient les mêmes

traits, la même taille, la même démarche, mais aussi les mêmes goûts et

les mêmes aptitudes. Il fallait travailler de ses mains, car les parents

étaient pauvres. Tous deux se firent maçons. Ils devinrent habiles, et

ce qu’ils faisaient, chacun, était également bien. Le père, qui était un

esprit étroit, pensa que ces quatre mains qui travaillaient aux mêmes

ouvrages avec une égale perfection, produiraient davantage et mieux

encore en divisant le travail par paires de mains. Donc, à l’une des

paires il dit: «Vous, vous ne ferez que les travaux au-dessous du sol;»

à l’autre: «Vous ne ferez que les travaux au-dessus du sol.» Les frères

pensèrent que cela n’avait guère de sens, puisqu’ils s’aidaient aussi

bien dans un cas que dans l’autre; mais comme ils étaient enfants

soumis, ils obéirent. Seulement, ces ouvriers qui jusqu’alors étaient

d’accord et se prêtaient un mutuel concours au bénéfice de l’ouvrage, ne

cessèrent de se disputer depuis lors. Celui qui travaillait au-dessus

des caves trouvait qu’on ne lui préparait pas convenablement ses

fondements, et celui qui établissait ceux-ci prétendait qu’on ne tenait

pas compte des conditions de leur structure. Si bien qu’ils se

séparèrent, et chacun d’eux, ayant pris l’habitude de la spécialité

qu’on lui avait imposée, demeura impropre à faire autre chose.

--Je crois saisir votre apologue, mais...

--Mais cela ne vous explique pas pourquoi on établit une différence

entre un ingénieur et un architecte. De fait, un ingénieur habile peut

être un bon architecte, comme un architecte savant doit être un bon

ingénieur. Les ingénieurs font les ponts, les canaux, les travaux de

ports, les endiguements, ce qui ne les empêche pas d’élever des phares,

de bâtir des usines, des magasins et bien d’autres constructions. Les

architectes devraient savoir faire toutes ces choses-là; ils les

faisaient jadis, parce qu’alors les frères jumeaux n’étaient pas

séparés, ou plutôt qu’ils ne faisaient qu’une seule et même personne.

Mais depuis que cette unique individualité s’est divisée, les deux

moitiés vont chacune de leur côté. Si les ingénieurs bâtissent un pont,

les architectes disent qu’il est laid et ils n’ont pas toujours tort de

le dire. Si les architectes élèvent un palais, les ingénieurs trouvent,

non sans raison, que les matériaux y sont maladroitement employés, sans

économie et sans une connaissance exacte de leurs propriétés de durée ou

de résistance.

--Mais pourquoi les ingénieurs font-ils des ponts que les architectes ne

trouvent pas beaux?

--Parce que la question d’art a été séparée de la question de science,

de calcul, par ce père à l’esprit borné qui a cru que les deux choses ne

pouvaient tenir dans un même cerveau. Aux architectes on a dit: «Vous

serez artistes, ne voyez que la forme, ne vous occupez que de la forme;»

aux ingénieurs on a dit: «Vous ne vous occuperez que de la science et de

l’application scientifique; la forme ne vous regarde pas, laissez cela

aux artistes qui rêvent les yeux ouverts et sont impropres à raisonner.»

«Ah! cela semble étrange à votre jeune esprit, je le vois bien. C’est

tout simplement absurde, par cette raison que l’art de l’architecture

n’est qu’une conséquence de l’art de construire, c’est-à-dire d’employer

les matériaux suivant leurs qualités ou leurs propriétés, et que les

formes d’architecture dérivent notoirement de ce judicieux emploi...

Mais, mon jeune ami, en prenant de l’âge vous en verrez bien d’autres

dans notre pauvre pays tout embourbé dans les routines... Psst! Coco en

route! c’est tout plaine maintenant!»

On arriva bientôt à l’éclusage. Deux batardeaux, l’un en aval, l’autre

en amont, barraient le cours d’eau; un gros siphon en fonte faisait

passer le courant par-dessus les travailleurs occupés à fonder les murs

(_bajoyers_) formant la _chambre_ de l’écluse; Paul se fit expliquer la

fonction de ce siphon, ce qu’il eut vite compris, puisqu’il en avait

fait avec des tuyaux de plume et de la cire, et avait ainsi vidé des

verres d’eau. Il n’avait jamais supposé que ce petit appareil

hydraulique pût recevoir une si formidable application. Il vit comment

se faisait le béton que l’on coulait sous les murs latéraux de la

chambre, c’est-à-dire de l’espace compris entre les deux portes

d’écluse. Un cheval tirait sur un grand levier de bois qui faisait

mouvoir un arbre en fer pivotant dans un cylindre vertical, et qui,

étant muni de palettes, mêlait la chaux éteinte avec le sable introduit

au sommet de ce cylindre. Une vanne laissait, par le bas, s’échapper le

mortier bien corroyé dans des brouettes que des hommes transportaient

sur une aire de madriers où on le mêlait avec une quantité double de

cailloux, au moyen de râteaux. Puis d’autres ouvriers transportaient le

béton bien mélangé, jusqu’à une trémie qui le conduisait au fond de la

fouille où d’autres ouvriers l’étalaient par couches et le pilonnaient à

l’aide de dames de bois. Paul se fit expliquer également la disposition

des portes, le _radier_, le _busc_ ou seuil sur lequel devaient butter

les vantaux busqués de l’écluse, c’est-à-dire présentant un angle obtus

vers l’amont, pour résister à l’action du courant. Il vit l’atelier des

charpentiers où l’on mettait les portes d’écluse sur épure. Tout en

surveillant ses ouvrages et donnant ses ordres, M. Victorien expliquait

à Paul la fonction de chaque partie du travail, et celui-ci prenait des

notes et faisait des croquis sur son carnet, pour conserver le souvenir

de ce qu’il entendait et voyait. Cette attention de Paul parut faire

plaisir à M. Victorien. Aussi, quand on remonta en voiture pour rentrer

à la ville, l’ingénieur ne manqua pas de compléter ses explications. Il

lui décrivit les portes d’écluse des ports de mer, comment on en faisait

actuellement qui avait jusqu’à trente mètres et plus d’ouverture, partie

en fer, partie en bois, ou entièrement en fer, et promit de lui montrer,

à la maison, les tracés de quelques-uns de ces éclusages. Les deux

voyageurs en vinrent à parler des ponts et comment on parvenait à fonder

leurs piles au milieu d’un courant.

M. Victorien lui fit comprendre comment, à l’aide des moyens fournis par

l’industrie moderne, on arrivait à fonder des piles au milieu de fleuves

larges, profonds et rapides, où, autrefois, on ne considérait pas cette

opération comme praticable; comment on coulait des tubes en tôle

jumeaux, verticalement, de façon que leur extrémité inférieure touchât

le fond; comment, à l’aide de machines puissantes, on comprimait l’air

dans ces énormes colonnes creuses, de manière à en chasser l’eau, et

comment alors on établissait une maçonnerie remplissant ces cylindres,

de telle sorte qu’on obtenait ainsi des piles parfaitement solides,

stables, et pouvant résister à de fortes charges; que, la tôle devant se

détruire à la longue, les colonnes de maçonnerie demeuraient intactes,

ayant eu le temps de prendre une parfaite consistance.

Les explications de M. Victorien ouvraient ainsi à Paul un nouvel

horizon d’études, et il se demandait s’il aurait jamais le temps

d’apprendre toutes ces choses, car M. Victorien ne manquait pas de lui

répéter à chaque instant qu’un architecte ne devait pas ignorer ces

moyens de construction, parce qu’il pouvait se faire qu’il eût à les

employer. Aussi paraissait-il préoccupé. M. Victorien s’en aperçut et

lui dit: «Parlons d’autre chose, car il me semble que vous êtes un peu

fatigué.

--Non point, reprit Paul, mais j’ai eu de la peine à mettre dans ma tête

tout ce que mon cousin me disait, quand il s’agissait seulement de bâtir

une maison, et je croyais que, quand j’aurais bien compris les choses

diverses qu’il m’expliquait, j’aurais le résumé de tout ce que je devais

apprendre, et voilà que je m’aperçois qu’il est bien d’autres choses

relatives à la construction, qu’il est nécessaire de savoir, et...

dame...

--Et cela vous inquiète, vous effraye... Prenez le temps, ne cherchez

pas à comprendre tout à la fois: écoutez attentivement, voilà tout. Peu

à peu cela se débrouillera dans votre esprit, se classera. Soyez

tranquille,... les jeunes cerveaux sont composés d’une quantité de

tiroirs vides. On ne doit demander à la jeunesse que de les ouvrir;

chaque connaissance vient d’elle-même se classer dans celui qui lui

convient. Plus tard, on n’a plus que la peine d’ouvrir le tiroir qui

contient telle ou telle chose emmagasinée presque sans qu’on s’en doute;

on la trouve intacte, propre à être employée à l’usage convenable.

Seulement, il faut toujours tenir tous ses tiroirs ouverts à l’époque de

la cueillette, époque qui est courte. Si on laisse fermés les tiroirs

pendant la première jeunesse, c’est-à-dire de douze à vingt-cinq ans,

plus tard, c’est une rude besogne que de les remplir, car les serrures

sont rouillées; ou ils se sont remplis, on ne sait comment, d’un fatras

inutile dont on n’a que faire.» Ainsi devisant, les deux voyageurs

rentrèrent à la maison où Mme Victorien leur avait fait préparer un

bon souper, égayé par la présence de deux bambins revenus de l’école, et

qui furent bientôt au mieux avec Paul.

La journée suivante fut consacrée à voir l’entrepreneur de menuiserie, à

lui expliquer les détails apportés et à préparer les marchés, ce à quoi

M. Victorien aida quelque peu Paul. Cependant, celui-ci, bien stylé par

son cousin, se tira de sa mission à son honneur, et il fut très flatté

quand, au sortir de la conférence, l’entrepreneur ne l’appela plus que

_monsieur l’Inspecteur_, en lui donnant toutes sortes d’explications

techniques que Paul ne comprenait pas toujours, ce dont il se garda bien

de rien laisser paraître, se réservant de demander à son cousin les

éclaircissements qui lui faisaient défaut.

On alla voir le surlendemain matin quelques édifices curieux dans les

environs, et le soir, à neuf heures, Paul rentrait au château, sa valise

pleine de renseignements que M. Victorien lui avait donnés sur les

ponts, les écluses, les matériaux du pays et leur emploi.

Comment on construit une maison · 第 56 / 65 题