«Tous les détails de la menuiserie, continua le grand cousin, devraient
être donnés avant de commencer la construction d’une maison, car la
première condition d’une œuvre de menuiserie est de choisir les bois et
de n’employer que ceux qui sont bien secs et débités depuis plusieurs
années. Nous sommes pris de court et nous n’avons pu nous occuper de
cette partie importante de notre construction. Heureusement je connais à
Châteauroux un menuisier qui possède des bois en magasin, qui en est
avare et ne les emploie qu’à bon escient; j’obtiendrai de lui de nous
les fournir. Votre père lui a rendu quelques services; il ne fera donc
pas, je pense, de difficultés pour prendre dans ses magasins les bois
secs et de bonne qualité qu’il réserve avec un soin jaloux pour les
bonnes occasions.
«Mais s’il est nécessaire de n’employer, dans les œuvres de menuiserie,
que des bois sans défauts et bien secs, il ne l’est pas moins de
combiner ces sortes d’ouvrages en raison de la nature des matériaux et
de ne pas sortir des conditions qu’ils imposent. Les bois sont débités
suivant certaines dimensions données par l’usage et la grosseur des
arbres. Ainsi, par exemple, une planche n’a en largeur que de
0m,20c à 0m,25c (8 pouces anciens), parce que les arbres
propres à la menuiserie n’ont guère plus que ce diamètre, aubier déduit;
donc, si l’on fait des panneaux, il est sage de ne leur pas donner plus
de 0m,20c à 0m,25c de largeur, afin de les prendre dans une
planche. Si, pour faire un panneau, on assemble deux ou plusieurs
planches, celles-ci, en séchant, se disjoindront et laisseront voir
entre elles un intervalle; tandis qu’en donnant seulement à chaque
panneau la largeur d’une planche, en admettant que celle-ci subisse un
retrait, ce retrait se produit dans la languette et il n’y a pas
disjonction. Faut-il toutefois que ces languettes soient assez larges
pour qu’elles puissent subir le retrait sans sortir de la feuillure.
Vous allez mieux comprendre tout à l’heure.
«Dans le dernier siècle, on a fait beaucoup de portes à _grands cadres_,
c’est-à-dire dont les panneaux, encadrés par des moulures, ont une
largeur de 0m,40c à 0m,50c; c’était la mode. Mais on
n’employait alors que des bois très secs, coupés et débités depuis un
grand nombre d’années, et ces panneaux, faits de deux planches
assemblées ou simplement jointives, ne subissaient pas de retraits. Vous
voyez des portes ainsi faites dans le salon de votre père, et il n’en
est qu’une dont le panneau se soit ouvert. Aujourd’hui, pour or ou
argent, on ne trouve plus de ces bois; il faut donc en prendre son parti
et renoncer à ces larges panneaux. Ou, si on veut absolument en faire,
faut-il les prendre dans du bois blanc, dans du _grisard_ qui est une
sorte de peuplier, parce que ce bois sèche vite, ne se fend pas, ne
_coffine_ pas, ce qui veut dire qu’il ne se courbe pas en travers du
fil. Mais le grisard est un bois tendre qui se pique des vers assez
facilement, surtout à la campagne. Tenons-nous-en donc au chêne et
combinons nos portes de telle sorte que les panneaux n’aient que
0m,20c environ de largeur. Nous avons des portes à deux battants
et des portes à un battant. Celles à deux battants ont 1m,20c de
largeur; celles à un battant 0m,80c à 1m,00. Leur hauteur varie
entre 2m,10c et 2m,20c; car il est fort inutile de leur
donner plus, puisqu’on ne se promène pas dans les appartements avec des
croix et bannières et que la taille humaine ne dépasse guère
1m,80c. Les trop hautes portes ont bien des inconvénients; elles
sont sujettes à voiler, elles se ferment difficilement, et, s’il fait
froid, chaque fois qu’on les ouvre, elles laissent pénétrer dans les
intérieurs un cube considérable d’air humide et glacial qui refroidit
d’autant les pièces habitées.
[dessin]
«Commençons donc par tracer une porte à deux battants. Nous ferons les
bâtis et traverses de cette porte en bois de 0m,04c d’épaisseur
(ancien 2 pouces). On appelle bâtis (fig. 56), les pièces d’encadrement,
battements[64] ou battants, les pièces A; traverses, les pièces
horizontales intermédiaires; chaque montant aura 0m,11c de
largeur, les petits montants intermédiaires, 0m,05c. Chaque
vantail, en déduisant 0m,015mm pour la feuillure milieu, aura donc
0m,595mm puisque la porte doit avoir en largeur 1m,20c;
déduisant 0m,11c + 0m,05c + 0m,095mm pour les trois
montants, total: 0m,255mm, il reste pour les deux panneaux
0m,34c, et pour chacun d’eux 0m,17c. Il faut poser la
traverse de façon que son axe soit à 1m,00 au-dessus du sol; car
c’est sur cette traverse que se pose la serrure, et il est nécessaire de
donner à cette traverse 0m,15c de large, afin que, déduction faite
des moulures, soit 0m,05c, il reste encore 0m,10c pour la
place de cette serrure dont la boîte a généralement 0m,08c à
0m,10c de largeur. Ces sortes de portes sont dites: à _panneaux de
glaces_; tous les assemblages étant faits d’équerre, sans onglets, les
panneaux étant étroits, ces portes ne jouent pas et se maintiennent
parfaitement.
[dessin]
Voici le détail de ces assemblages (fig. 57): soit A le jambage en
maçonnerie de la baie; on pose un _dormant_ B scellé à l’aide de pattes
à ce jambage. C’est sur lui que sont fixées à l’aide de vis les
paumelles C sur lesquelles roulent les vantaux. D est le bâti; EE les
battants; F le montant intermédiaire; G les panneaux avec leurs
languettes embrevées. Les chambranles H forment feuillure autour du
bâti. On rapporte le long de la feuillure des battants les moulures I
destinées à donner à cette feuillure plus de résistance et à présenter
un _arrondi_ qui n’écorche pas les mains ou n’éraille pas les vêtements.
En K, je vous indique la traverse haute avec son tenon L entrant dans
une mortaise en M qui doit traverser le battant. Au droit de
l’assemblage du montant intermédiaire N, la moulure O est coupée
d’équerre pour laisser passer la tête de ce montant, dont le tenon P
entre dans une mortaise R. En S, vous voyez les feuillures dans
lesquelles viennent s’embrever les languettes T des panneaux, lesquels
sont renforcés à une certaine distance de ces languettes, comme vous le
voyez en V, de telle sorte que leur épaisseur soit de 0m,022mm.
Vous observerez que les chanfreins X des montants s’arrêtent au-dessous
des assemblages pour laisser au bois toute sa force au droit de ceux-ci.
Pour des portes de cette dimension, il nous faudra trois paumelles par
vantail.
«Cet aperçu vous donne la clef de toute la menuiserie de bâtiment
ordinaire et bonne. La règle est simple, ne jamais affaiblir les bois au
droit des assemblages, faire toujours ceux-ci d’équerre et ne pas
dépasser les dimensions données par les bois débites.
«Nos portes à un vantail seront établies d’après ce système. Il nous
reste à nous occuper des croisées. Nous suivrons le même principe,
c’est-à-dire que nous éviterons les assemblages défectueux d’onglet, que
tous ces assemblages seront d’équerre. Voici (fig. 58) une de ces
croisées qui se composent d’un dormant A scellé dans la feuillure de
maçonnerie B et d’un châssis à deux battants. L’épaisseur des bois de ce
châssis sera de 0m,04c et les montants de battements se réuniront
à _gueule de loup_. Pour éviter la pose de verres d’une trop grande
dimension, ou la nécessité de poser des glaces, nous diviserons les
battants par un _petit bois_ C. Les détails de ces châssis de croisée
vous seront nécessaires; je vous les présente tracés par la figure 59.
[dessin]
[dessin]
«En A, j’ai marqué la feuillure du tableau de la fenêtre; en B, le
dormant; en C, l’un des montants qui entre par une languette dans le
dormant pour arrêter le passage de l’air; en D, le montant du battement
de droite avec sa _gueule de loup_ et le battement E de gauche. C’est
sur le renfort interne F que l’on pose la crémone. Le détail G vous
donne le profil de la traverse d’appui du dormant et celui de H de la
traverse basse des châssis de croisée avec son jet-d’eau[65] destiné à
empêcher l’eau de pluie ou de neige de pénétrer dans l’intérieur. Mais
comme il arrive que, malgré cette précaution, la pluie violemment
poussée par le vent atteint la feuillure et est chassée à l’intérieur,
il faut ménager dans cette feuillure un petit canal _a_ avec deux
exutoires, pour que l’eau ne puisse se répandre sur la paroi interne de
l’allége I. Afin de masquer la jonction de la traverse d’appui de bois
avec l’appui de pierre, nous rapporterons la cymaise K. En L, je vous
marque l’assemblage de la traverse basse du châssis avec le montant, et
en M, celui de petit bois avec ce même montant. Vous remarquerez en O
les feuillures externes pour recevoir le verre et les chanfreins P avec
arrêts à l’intérieur pour laisser aux assemblages toute leur force.
Outre les trois paumelles nécessaires à chaque vantail, il faut compter
des équerres entaillées hautes et basses pour empêcher les châssis de
_donner du nez_, c’est-à-dire de fatiguer les assemblages et de peser
sur le milieu de la croisée, car le verre ne peut remplir l’office des
panneaux de porte qui raidissent les bâtis. Au contraire, par son poids,
le verre tend à déformer ces châssis.
«Vous allez donc, mon cher Paul, vous mettre à ces détails, je
rectifierai vos tracés; puis, muni de ces dessins, vous irez à
Châteauroux et vous soumettrez tout cela à l’entrepreneur de menuiserie
qui fera ses prix. Vous compléterez les dessins par des explications en
retenant bien ce que je vous ai dit et vous rapporterez les propositions
de votre entrepreneur. Je vous adresserai d’ailleurs à Châteauroux à un
ingénieur de mes amis chez lequel vous serez reçu comme un parent et qui
pourra compléter les renseignements qui vous manquent.»
Mme de Gandelau eut quelque peine à consentir au voyage de Paul;
mais, sur les assurances que l’ami du grand cousin serait prévenu et
qu’il serait à la gare pour recevoir le futur architecte, que celui-ci
séjournerait au milieu d’une famille heureuse de le recevoir, la
permission fut accordée. D’ailleurs le voyage ne serait que de trois ou
quatre jours et Châteauroux est à quatre-vingts kilomètres de la
propriété de M. de Gandelau.