Malgré les derniers désastres, la vie semblait revenir comme par
enchantement dans les villes et campagnes. Partout chacun se remettait
au travail pour réparer le temps perdu. Si l’on conservait le souvenir
ineffaçable des malheurs qui avaient failli tarir toutes les sources de
richesses en France, un instinct patriotique faisait redoubler d’efforts
pour réparer tant de ruines sans se livrer à de vaines récriminations.
Tous ceux qui parcoururent la France pendant ces mois de février et de
mars 1871 pouvaient comparer le pays à l’une de ces fourmilières qu’un
maladroit a bouleversées du pied. Ces merveilleux insectes n’emploient
pas leur temps alors à se lamenter; ils se mettent aussitôt à l’œuvre,
et si vous repassez le lendemain, les traces du cataclysme qui a failli
détruire la colonie ont disparu.
Mais dans les derniers jours de mars, les journaux apportèrent au
château les nouvelles désastreuses de Paris. M. de Gandelau avait songé
à renvoyer son fils au lycée. Bien qu’il lui fût démontré que Paul ne
perdait pas son temps, il lui semblait fâcheux d’interrompre pendant
plus longtemps ses études classiques. Les dernières nouvelles ne
permettaient pas à M. de Gandelau d’hésiter. Paul continuerait à
travailler avec son cousin qui, de son côté, se décidait à séjourner au
château en attendant les événements.
M. de Gandelau, aimé et respecté dans tout le voisinage, n’avait, en ce
qui le concernait, aucune inquiétude. Quelques mauvaises figures
s’étaient présentées dans les villages des environs, mais, pour ces
émissaires, il n’y avait rien à faire; aussi disparurent-ils bientôt. Le
père Branchu et Jean Godard étaient venus au château déclarer à M. de
Gandelau, que les ouvriers le suppliaient de ne pas suspendre les
travaux, et qu’ils consentiraient, si l’argent manquait, à attendre de
meilleurs jours. Ils ne demandaient, pour l’instant, que la soupe et du
pain. En effet, M. de Gandelau, ayant fait de grands sacrifices pendant
la guerre, ne disposait pas en ce moment de sommes assez rondes pour
pouvoir faire des payes régulières en raison de l’activité donnée aux
travaux. Il pouvait tout au plus faire face aux dépenses des
fournitures. Il fut donc décidé qu’on établirait une cantine près du
chantier, que M. de Gandelau fournirait la farine, le bois, de la viande
deux fois par semaine, des légumes, du lard, et que chaque ouvrier
recevrait autant de portions que sa famille et lui en exigeraient pour
vivre. Chaque portion fut évaluée au prix coûtant, et le surplus serait
payé en argent plus tard d’après les rôles bien établis et contrôlés.
Une demi-douzaine d’ouvriers qui n’étaient pas de la contrée
n’acceptèrent pas cet arrangement et quittèrent le chantier. Les autres,
ayant pleine confiance en la loyauté de M. de Gandelau, souscrivirent à
ce marché, d’autant plus qu’ils voyaient ainsi en perspective les
résultats d’économies forcées: une épargne. Paul fut chargé de ce
nouveau détail, et de cumuler les fonctions d’inspecteur avec celles de
pourvoyeur. Son cousin le mit au courant de la comptabilité qu’il devait
tenir, afin que tous les intérêts fussent sauvegardés.
Fier de ce nouvel emploi, il s’en acquittait bien. Levé à cinq heures du
matin, monté sur son poney, on le voyait courir du château au moulin, du
moulin au village voisin, du village au chantier; chaque soir il rendait
compte à son père des livraisons du jour et à son cousin des
attachements pris sur le tas.
Cette existence fortifiait son corps; la responsabilité dont il se
voyait chargé mûrissait son esprit. Vers la fin de mai on aurait eu de
la peine à reconnaître en ce jeune homme robuste, sérieux, attentif, le
petit collégien désœuvré du mois d’août précédent.
Un matin, le grand cousin lui dit: «Il vous faudra aller à Châteauroux,
car nous n’avons pas ici de menuisiers capables d’exécuter nos travaux.
Je vous donnerai un mot pour un bon entrepreneur de menuiserie résidant
en cette ville, vous vous entendrez avec lui, mais il faut d’abord que
nos détails soient prêts.»