LA FUMISTERIE.

«Pourquoi, demanda Paul au grand cousin, les cheminées fument-elles?

--Vous voulez me demander plutôt, répondit celui-ci, pourquoi certaines

cheminées fument? Beaucoup de causes contribuent à faire fumer les

cheminées, tandis qu’il n’est qu’une condition pour qu’elles ne fument

pas. C’est donc à remplir cette condition qu’il faut s’attacher. Or,

voici cette condition: tuyau de fumée proportionné au foyer et

alimentation de celui-ci par une quantité d’air proportionnée à la

combustion. Si le tuyau est trop étroit pour la quantité de fumée que

donne la combustion, cette fumée ne s’élève pas assez facilement, sa

marche ascensionnelle est ralentie par le frottement et, le débit étant

insuffisant pour la production, il y a débordement de fumée en dehors de

la cheminée. On active la combustion et, par suite, l’élévation de la

fumée par un courant d’air extérieur qui vient frapper le bois ou le

charbon. Le feu bien allumé chauffe la colonne d’air qui remplit la

cheminée, et plus cette colonne est échauffée, plus l’air est léger et

plus il tend à monter.

«C’est ce qui fait que dans certaines cheminées mal établies, il faut un

certain temps pour que la fumée prenne son cours, c’est-à-dire qu’il

faut que la colonne d’air soit échauffée. Et, en attendant qu’elle le

soit, la fumée passe non dans le tuyau, mais dans la pièce: alors on

ouvre une fenêtre pour alimenter d’air le foyer, celui-ci s’allume,

chauffe le tuyau et la fumée prend son cours. C’est pourquoi aussi

toutes les cheminées neuves fument. Les tuyaux en maçonnerie sont

humides, froids, l’air qu’ils contiennent est lourd; il faut un certain

temps pour l’alléger, le pénétrer de calorique.

«Au lieu d’ouvrir une fenêtre pour activer le feu (ce qui est un moyen

passablement primitif), on établit pour chaque foyer une ventouse,

c’est-à-dire qu’on lui donne un canal par lequel l’air extérieur vient

frapper le combustible dès que se développe la moindre chaleur, comme

celle, par exemple, d’un morceau de papier allumé. Aussitôt cet air

extérieur est appelé pour remplir le vide que produit le commencement de

combustion, et il active le feu en apportant son oxygène. Plus le feu

s’anime, plus le courant d’air est rapide; plus cet air arrive

rapidement, plus le bois ou le charbon brûle vivement. La ventouse est

pour une cheminée ce qu’est pour un feu de forge le soufflet. Mais il

n’en faut pas moins que la ventouse, aussi bien que le tuyau de fumée,

soient en rapport avec le foyer. Si le tuyau de fumée est trop étroit,

il y a engorgement de fumée; celle-ci déborde. S’il est trop large, il

ne s’échauffe pas bien également; puis les courants d’air extérieurs,

les vents exercent une pression à son orifice supérieur qui neutralise

l’action de tirage; la fumée rabat. Si la ventouse est trop étroite pour

l’étendue du foyer, elle n’amène pas la quantité d’air nécessaire à la

combustion; le feu est languissant, il chauffe incomplètement, et la

fumée tiède ne monte pas assez vite. Si cette ventouse est trop large,

ou elle amène un volume d’air trop considérable dont l’oxygène n’est

employé qu’incomplètement: alors une partie de l’air froid passe dans le

tuyau de fumée et n’active pas le tirage; ou, s’il y a des changements

de température, la ventouse attire l’air de la cheminée au lieu

d’apporter celui du dehors. Il y a renversement, et la cheminée fume

horriblement.»

C’était le soir, après dîner, devant l’âtre que le grand cousin

développait cette théorie. «Cela me paraît simple, dit Mme de

Gandelau; mais alors pourquoi donc la cheminée de ma chambre, que j’ai

maintes fois fait retoucher, fume-t-elle à certains jours?

--Parce que votre chambre, madame, est située dans l’aile neuve de la

maison dont les combles sont plus bas que ceux du vieux corps de logis.

On n’a pu monter le tuyau de fumée assez haut pour qu’il dépassât les

faîtages des combles de l’ancien bâtiment, car cette cheminée isolée

n’eût pas résisté aux bourrasques. Quand le vent vient de votre côté, il

trouve l’obstacle que lui oppose la bâtisse plus élevée, il rebondit: il

y a remous et, en tourbillonnant sur lui-même, il s’engouffre dans le

tuyau de votre cheminée, ou tout au moins fait obstacle, par moments, au

passage de la fumée. Dans ce cas il faut bifurquer les tuyaux; la

pression du vent ne s’exerçant jamais également sur les deux orifices,

l’air en s’engouffrant dans l’un, fait passer violemment la fumée par

l’autre. Je ne connais pas d’autre moyen; je vous l’ai déjà proposé,

mais vous avez trouvé, non sans raison, que ces tuyaux qui semblent

lever deux bras désespérés vers le ciel, seraient forts laids, et vous

vous êtes résignée à être enfumée quand souffle une forte bourrasque de

l’ouest.

--Le fumiste a cependant posé un tuyau de tôle avec un chapeau

tournant... ce qu’il appelle, je crois, une _gueule de loup_; il m’avait

assuré que cela marcherait à merveille, mais c’était pire qu’avant.

--Sans doute, quand il y a remous de vent, tourbillons, par suite d’un

obstacle, comme ici, cette gueule de loup s’affole, tourne en tous sens

et, dans ses mouvements brusques, elle présente parfois, ne fût-ce

qu’une seconde, sa bouche à la bourrasque. Cette bouche remplit alors

l’office d’un entonnoir, et l’air, se précipitant dans le tuyau, renvoie

la fumée par bouffées jusqu’au milieu de la chambre.

--C’est bien cela; vous croyez donc qu’il faudra accepter ces deux

affreux tuyaux?

--Assurément. Il y a des villes, voisines de montagnes, dont toutes les

maisons, si hautes qu’elles soient, se trouvent dans ces conditions.

Genève par exemple, bâtie entre le Salève et le Jura, est dominée, bien

qu’à grande distance, par ces montagnes. Les vents violents qui régnent

parfois sur le lac s’engouffrent entre ces deux chaînes, tourbillonnent,

ressautent, poussent des rafales en tous sens, si bien que les Genevois

sont obligés de couronner leurs cheminées par ces tuyaux doubles, qui de

loin présentent l’aspect d’une forêt d’anciens télégraphes.

--J’espère bien que vous établirez les cheminées dans la nouvelle

maison, de façon qu’elles ne fument pas. Vous savez que Marie prendrait

fort mal la chose.

--Nous ferons en sorte; d’abord les conditions locales sont bonnes; nous

ne sommes pas dominés, nous n’avons pas à craindre les remous du vent;

le long du plateau sur lequel nous bâtissons, les brises sont

régulières; puis nous n’avons que des couvertures simples, hautes, et

tous les tuyaux dépassent le faîtage. Nous établirons ces tuyaux en

briques avec de bonnes sections. Rien ne nous force à les dévier

sensiblement; ils s’élèvent verticalement ou peu s’en faut. Puis enfin,

nous aurons un système de ventouses établi depuis le sous-sol, au frais;

car il faut encore faire attention à ceci; quand des ventouses sont, par

exemple, ouvertes au midi, il arrive que l’air qu’elles reçoivent du

dehors, même pendant l’hiver, est plus chaud que celui de la pièce où on

allume du feu; alors la ventouse attire la fumée, qui rabat dans la

pièce. Tout au moins ne peut-on allumer le feu. Le bois noircit et ne

brûle pas.

«On emploie beaucoup à Paris maintenant le tuyau unique de fumée pour

plusieurs foyers placés l’un sur l’autre et, parallèlement, un tuyau de

ventilation qui dirige un embranchement sur chacun de ces foyers. Cela

est bon surtout dans les maisons où l’on pose jusqu’à cinq foyers les

uns au-dessus des autres, en ce qu’on évite ainsi d’affaiblir

considérablement les murs par la quantité de tuyaux juxtaposés. Les

foyers s’attirent réciproquement et ce système ne donne pas de fumée

dans les pièces. Faut-il que ces tuyaux aient une section proportionnée

à tous les foyers, c’est-à-dire qu’ils aient environ, pour cinq

cheminées ordinaires superposées, une section de 0m,16c

superficiels, soit un carré de 0m,40c de côtés. Mais ici, où nous

n’avons que trois étages et de la place, je préfère adapter les tuyaux

particuliers à chaque cheminée; d’autant qu’avec le système à tuyau

unique il est nécessaire que toutes les cheminées soient allumées: ce

qui a toujours lieu dans une grande ville. Faute de ce, il arrive, dans

les changements brusques de température, que la fumée passe dans un

foyer supérieur ou inférieur au lieu de suivre la colonne verticale. On

remédie à cet inconvénient, qui n’est d’ailleurs qu’accidentel, par des

trappes bien établies.

--Mais, dit Paul, est-ce que cet air froid des ventouses ne refroidit

pas les pièces?

--Cet air froid arrive dans le foyer même, non dans la pièce; il est

évident que si l’on ne fait pas de feu, cette ventouse donne de l’air

froid qui contribue à abaisser la température d’une pièce; on peut la

fermer par une trappe. Mais retenez bien ceci: pour faire du feu, pour

brûler du bois ou du charbon ou quoi que ce soit, il faut de l’oxygène,

vous avez appris cela dans vos cours de chimie et de physique; donc il

faut de l’air; sans air, pas de feu. Autrefois on ne se donnait pas la

peine d’établir des ventouses pour les foyers, parce que l’air arrivait

dans les pièces par les dessous de portes, par des fenêtres mal fermées,

et aussi parce que les pièces, étant très vastes, contenaient un cube

d’air assez considérable pour alimenter longtemps un foyer. Puis,

disons-le, les cheminées de nos aïeux fumaient passablement. Aujourd’hui

nous sommes plus délicats, nous voulons des pièces peu étendues, bien

fermées, nous redoutons les courants d’air; c’est bien, mais la cheminée

en exige un, courant d’air, sans quoi son combustible ne brûle pas et ne

vous chauffe pas. Il est évident que cette colonne d’air froid que vous

appelez pour activer la combustion entraîne, en s’élevant dans le tuyau

de fumée, une quantité notable de chaleur. Aussi a-t-on inventé

plusieurs systèmes pour faire que cet air chauffé ne s’en aille pas

rapidement. On le fait tourner dans des tuyaux, on le force à séjourner

le plus longtemps possible, ou du moins à laisser, sur les parois des

couloirs nombreux qu’il parcourt, une partie du calorique qu’il a

absorbé. Ces couloirs chauffent à leur tour une cavité, une chambre qui

les enveloppe et qui est aussi alimentée d’air. Cet air, dilaté par la

chaleur, tend à s’extravaser. On lui ouvre des issues, qui sont les

bouches de chaleur.

«C’est là le principe des calorifères.

--À propos de calorifère, dit Mme de Gandelau, vous comptez en

établir un dans la nouvelle maison?

--Certainement; sa place est marquée dans le plan des caves au-dessous

du vestibule et son tuyau de fumée passe dans l’angle intérieur du grand

escalier. Un calorifère est indispensable dans une maison de campagne,

surtout lorsqu’on n’y habite pas tout l’hiver. C’est le moyen d’éviter

de nombreuses détériorations. Il suffit, pendant la saison humide et

froide, de chauffer une ou deux fois par semaine pour entretenir les

intérieurs bien secs.

--Est-ce que vous ne pensez pas que la chaleur des calorifères est

malsaine?

--L’air chaud émis par les calorifères est malsain parce qu’en se

chauffant, il a perdu une partie de son oxygène, et que l’oxygène nous

est aussi nécessaire pour vivre qu’il est nécessaire aux matières

combustibles pour brûler. On évite une partie des accidents causés sur

l’économie animale par l’air désoxygéné en le faisant passer, au sortir

du récipient de chauffe, sur des bassins remplis d’eau, mais ce moyen

est un palliatif et on perd ainsi une partie de la chaleur. On peut

aussi adopter les calorifères à la vapeur qui n’ont pas les

inconvénients que je vous signale. Mais leur établissement est plus

dispendieux.

«Je ne considère les calorifères à air chaud bons que pour chauffer des

pièces où on ne séjourne pas, des vestibules, des escaliers, des

galeries; mais si l’on établit des bouches dans les salons, les salles à

manger et les chambres à coucher, il faut se garder de les ouvrir

pendant l’habitation. Ne les ouvrez que pour sécher les intérieurs

lorsque vous vous absentez; après quoi, ouvrez les fenêtres et fermez

les bouches de chaleur en même temps que vous fermerez les fenêtres.

--Et les bains, comment les chaufferez-vous?

--Au moyen d’une chaudière disposée près du calorifère, avec colonne

d’ascension jusqu’aux cabinets de bain du premier étage qui sont presque

au-dessus du foyer.

--Vous avez aussi des bains pour les gens?

--Oui, au-dessous du fournil et de la buanderie, en sous-sol.

--Je vois que vous avez tout prévu... Voilà une conversation, à propos

de fumisterie, que tu feras bien de résumer dans tes notes, Paul!

--Ainsi ferai-je, mère.»

Comment on construit une maison · 第 50 / 65 题