Vers la mi-mars, le temps étant beau, les travaux furent repris et il
fallut donner les détails nécessaires à la confection des planchers et
combles au charpentier, pour n’être point retardés. Paul comprenait plus
vite les croquis donnés par le grand cousin, et il commençait à pouvoir
se rendre utile. Puis il avait pris l’excellente habitude de demander
des explications quand au premier abord il ne croyait pas pouvoir
interpréter fidèlement un tracé sommaire; et le grand cousin ne
marchandait pas les éclaircissements ou commentaires. Sa patience était
inépuisable. Cependant chaque fois que Paul était embarrassé et ne
savait résoudre une question difficile, avant de le mettre sur la voie,
le grand cousin le laissait chercher pendant un temps raisonnable.
«Réfléchissez, lui disait-il, vous trouverez toujours une solution; si
elle n’est pas la bonne, je viendrai à votre aide; mais il faut de
vous-même trouver quelque chose. On ne saisit bien une solution donnée
par celui qui sait, que quand on a tourné autour, qu’on a fait quelques
efforts pour résoudre soi-même le problème posé. C’est un exercice
préalable nécessaire, et qui dispose l’esprit à comprendre. Faites une
coupe générale du bâtiment principal sur la salle de billard et le
cabinet de votre beau-frère, c’est-à-dire une coupe transversale qui
indiquera les murs, les planchers, les cheminées et les combles. Vous
possédez à peu près tous les éléments nécessaires. Essayez de coordonner
tout cela, afin de bien vous rendre compte de toutes les parties du
bâtiment. Je ne prétends voir cette coupe que quand vous aurez terminé.
Alors seulement je la corrigerai et cette correction vous profitera.»
Se servant donc des détails déjà tracés, Paul établit la coupe
transversale, non sans peine; mais les charpentes du comble étaient
singulièrement conçues, leur composition lui semblait difficile et
compliquée. Il n’avait su comment fermer l’ouverture large réunissant la
salle de billard au salon. Les lucarnes de combles lui causaient des
embarras sérieux. Puis il avait beaucoup de peine à imaginer dans son
esprit l’emmanchement de toutes ces parties. Quelque effort qu’il fît,
il ne se représentait pas nettement la position de chaque chose. Il
n’était pas satisfait; et il le dit franchement à son cousin.
«J’espère bien, répondit celui-ci, que vous n’êtes pas satisfait! Ce
serait mauvais signe, car cela prouverait que vous n’avez pas beaucoup
cherché. Vos murs sont bien à leur place suivant le profil que nous
avons adopté. Mais les charpentes, les lucarnes!... tout cela ne
pourrait tenir et manque de simplicité. Pourquoi tant de pièces de
bois?... Vous êtes-vous rendu compte de leur utilité? Nous avons des
murs, profitons-en. Pourquoi ne pas vous servir, pour porter en partie
la charpente du comble, du mur qui sépare la salle de billard du cabinet
de travail, d’autant que ce mur reçoit des tuyaux de cheminée qu’il faut
nécessairement conduire au-dessus de la couverture? Vous n’avez pas
songé aux cheminées; c’est une étourderie, car vous les voyez marquées
sur les plans du rez-de-chaussée, du premier étage et des combles.
--J’y ai bien songé, répondit Paul, mais je n’ai su comment les faire
passer.
--Alors vous ne les avez pas tracées, c’est un moyen d’éviter la
difficulté; mais vous savez qu’il faut bien cependant qu’elles
traversent le comble? Voilà ce que je n’admets pas; mettre de côté une
question, ce n’est pas la résoudre. Allons, revoyons tout cela
ensemble.»
[dessin]
La coupe fut bientôt rectifiée (fig. 46), et le grand cousin ne manqua
pas de la meubler des détails que devaient recevoir les pièces sur
lesquelles la section était faite: ce qui plut fort à Paul qui voyait
ainsi la salle de billard terminée, avec son ouverture sur le salon, le
cabinet de son beau-frère avec ses portes; puis, au-dessus, la chambre à
coucher de celui-ci, son cabinet de toilette et les deux chambres des
combles. Ce tracé lui parut charmant; il lui semblait déjà qu’il entrait
dans les pièces et qu’il jouissait de la surprise de sa sœur en
examinant ces intérieurs. Il voulait montrer à l’instant même toutes ces
jolies choses à Mme de Gandelau; mais le grand cousin l’engagea à
prendre patience.
[dessin]
[dessin]
«Tout cela, lui dit-il, ne signifie rien, ce n’est qu’une image; il
faudra donner les détails de ces boiseries, de ces arrangements
intérieurs, et à l’étude il y aura beaucoup à revoir. Laissez un peu ces
intérieurs et examinons la charpente des combles. Établissons-la en plan
(fig. 47). Les murs A B sont les pignons qui doivent porter les pannes.
Nous avons en C D deux murs de refend qui forment également pignons et
recevront de même les pannes. Mais les espaces E C sont trop larges pour
recevoir de E en C des pannes. Entre eux, nous comptons 6m,60c;
or, les pannes ne doivent pas avoir plus de 4 mètres de portée si l’on
veut éviter leur flexion. Il faut donc poser des fermes intermédiaires
en G H, le long des jouées des lucarnes milieux I. Ainsi les pannes de A
en G n’auront que 4 mètres de longueur, et nous pourrons les soulager
par des liens du côté des pignons extrêmes. De K en L nous aurons des
branches de noues à la pénétration des combles. Établissons d’abord les
fermes G H (fig. 48). La hauteur entre planchers de l’étage du comble
devra avoir 3 mètres. Nous poserons donc les deux jambes A sur deux
semelles reliées par un tirant qui passera sous le parquet. Sur ces
jambes, un entrait B; puis pour relier les jambes avec l’entrait, les
moises C. À l’extrémité de cet entrait porteront les pannes D. Les
arbalétriers E s’assembleront sur cet entrait et viendront saisir le
poinçon F. Sous les secondes pannes H, il faudra placer des moises G,
formant entrait retroussé. Le faîtage I portera sur ce poinçon avec
liens en écharpe. Ces pannes porteront de l’autre bout sur les pignons.
Ainsi pourrons-nous poser le chevronnage qui recevra la volige et
l’ardoise. Ces pièces (entraits, entraits retroussés, arbalétriers),
pourront passer à travers le mur longitudinal K recevant les tuyaux de
cheminée et réciproquement, la charpente étayera ce mur et celui-ci
soulagera et raidera la charpente. Pour le milieu du bâtiment, ayant les
deux murs C D, il nous suffira de poser le faîtage L avec les deux
liens-décharges M assemblés aux extrémités d’une filière N qui arrêtera
leur écartement. Nous poserons au même niveau les filières _a b_ (voir
la fig. 47) qui recevront les faîtages O des combles en pénétration. Ces
filières seront de même déchargées par des liens R. C’est sur ces
faîtages O que viendront s’assembler les branches de noues S rabattues
en S’. Le chevronnage sera ainsi bien établi partout, et nous n’aurons,
relativement à la surface du bâtiment, que peu de bois à mettre en
œuvre, puisque nous nous servons autant que possible des murs
intérieurs. Les pignons nous permettent d’éviter les croupes difficiles
à bien établir et à couvrir, et qui demandent beaucoup de bois. Reste le
comble de l’escalier. Pour vous faire comprendre la manière de le
construire, je vais vous en donner le tracé perspectif. Ce comble porte
sur des murs qui s’élèvent au-dessus de la corniche du bâtiment, mais il
pénètre le toit de ce bâtiment principal en X (voir la fig. 47). Vous
observerez, en examinant le tracé (fig. 39), que les murs de l’escalier
laissent un angle sans point d’appui, sur le vestibule. Il faudra donc
porter l’arêtier du comble sur ce vide. À cet effet, nous placerons une
fermette sur les deux têtes du mur, laquelle recevra l’about de cet
arêtier postérieur V indiqué sur la figure 47. Cette disposition est
visible dans le tracé perspectif (fig. 49), qui donne la tour carrée de
l’escalier principal avec sa charpente. Nous élèverons le noyau barlong
A de cet escalier jusqu’au niveau de la corniche. Nous poserons sur les
murs les sablières B; puis des trois angles jusqu’au noyau, les semelles
C. Sur les abouts assemblés à mi-bois de ces semelles, nous élèverons
les deux poinçons D et les trois arêtiers E. Le pied des deux poinçons
sera réuni par les moises F. Quant à l’arêtier postérieur G, il viendra
s’assembler sur la face du poinçon de la fermette, ainsi que je vous le
trace en G’; et pour que cette fermette ne soit pas poussée par cet
arêtier, des moises H réuniront la tête du poinçon de la fermette au
poinçon du comble D’. Sur les angles des arêtiers, en I, il faudra fixer
des chantignolles pour poser les abouts K des pannes qui soulageront la
portée des chevrons.
[dessin]
«En L vous voyez le pignon qui doit se joindre au comble de l’escalier,
et n’oubliez pas qu’il faut incruster, le long des murs contre lesquels
se tracent les couvertures en pénétration, des filets M en pierre, qui
forment solins[63] au-dessus de ces couvertures pour empêcher les eaux
pluviales de passer entre l’ardoise et le mur. On fait le plus souvent
ces solins en plâtre ou en mortier, sur la couverture même; mais
celle-ci étant sujette à des mouvements, ces solins se décollent et il
faut les refaire sans cesse. Incrustés dans la maçonnerie au-dessus des
pentes de la couverture, ils recouvrent la jonction de l’ardoise ou de
la tuile avec les murs et, étant indépendants, ils ne sont pas sujets à
se dégrader par suite des mouvements de la charpente.
«Vous allez tracer ces charpentes à une échelle de 0m,02c pour
mètre; je corrigerai vos dessins, et nous les donnerons au charpentier
pour qu’il dispose ses bois le plus tôt possible. Nous indiquerons les
grosseurs de ces bois. Ainsi, les arbalétriers devront avoir
0m,20c x 0m,18c les moises 0m,08c x 0m,18c, les
poinçons 0m,18c x 0m,18c, l’entrait de même, les jambes
0m,20c x 0m,20c, les chevrons 0m,08c x 0m,10c.
Les pannes 0m,20c x 0m,20c au maximum et sans aubier ni
flâches.
--Qu’appelez-vous flâches?
--Ce sont les dépressions, les manques de matière qui apparaissent aux
arêtes lorsqu’on équarrit des bois quelque peu tors, et qui laissent
ainsi de l’aubier visible sur ces arêtes et même une concavité, ainsi
que je vous le marque ici en A (fig. 50).
[dessin]
Vous aurez le soin de ne pas tolérer les flâches dans les bois que le
charpentier devra mettre en œuvre pour les combles et solives.
«En étudiant nos planchers, je vois que pour la salle de billard, pour
la salle à manger et pour le salon, nous ferons sagement de poser dans
chacune de ces pièces deux poutres pour recevoir les solives, en raison
de la portée et des cloisons posées au-dessus de ces planchers. Vous
vous rappelez que nous avons réservé cette question et que, dans le
détail (fig. 42) et dans la coupe (fig. 46), nous avons admis la
présence de ces poutres. Les solives, dans ces trois pièces, au lieu de
porter d’un mur latéral à l’autre, porteront des murs-pignons sur ces
poutres. Mais ces poutres prises dans les meilleurs chênes, finissent
toujours par fléchir, ce qui est au moins très désagréable à l’œil. Nous
les ferons donc chacune de deux pièces refendues, ainsi que je vous l’ai
montré pour les poitraux, et, entre les deux pièces, nous intercalerons
une lame de tôle. Cela nous permettra de nous servir de ces poutres
comme de lambourdes et d’assembler les solives sur leurs faces, au lieu
de les poser par-dessus, et par conséquent de ne pas avoir sous les
plafonds une saillie trop prononcée. Ainsi (fig. 51), ayant deux pièces
A de 0m,15c x 0m,30c, nous intercalerons une lame de tôle B
de 0m,003mm d’épaisseur. Nous boulonnerons le tout ensemble de
distance en distance, comme il est marqué en D, et, dans les
embrèvements C, nous poserons les abouts des solives E. On clouera
quelques plates-bandes en fer pour réunir ces abouts les uns aux autres,
et nous obtiendrons de la sorte des planchers parfaitement rigides. Des
corbeaux soulageront les portées des poutres qui n’entreront dans
l’épaisseur des murs que de 0m,15c. Encore un détail à préparer
pour le charpentier. Vous veillerez à ce que les bouts des poutres
engagés dans la maçonnerie soient imprimés au minium, et que ces bouts
soient enfermés dans une boîte de zinc nº 14 pour empêcher l’humidité
des murs de pénétrer le fil du bois. Voilà de la besogne taillée, mettez
tout cela au net; demain, quand j’aurai revu vos tracés, nous ferons
venir Jean Godard et nous irons choisir les bois dans la réserve coupée
de votre père.»
[dessin]
En effet, le lendemain, Paul présenta ses dessins. Il fallut bien y
faire d’assez nombreuses corrections, mais cependant le grand cousin le
félicita. Paul se donnait de la peine, cherchait à bien comprendre, et
s’il ne trouvait pas toujours les solutions les plus simples et les plus
naturelles, au moins prouvait-il qu’il réfléchissait avant de rien
mettre sur le papier.
Jean Godard appelé, les tracés lui furent présentés. Quelques
explications lui furent données, après quoi le grand cousin lui demanda
s’il n’avait pas quelques observations à faire. Jean Godard se grattait
l’oreille et ne disait mot.
«Y a-t-il dans tout cela quelque chose que vous ne compreniez pas bien,
ou qui vous paraisse défectueux? lui dit le grand cousin.
--Non point, monsieur l’architecte, mais voilà tout de même des
planchers qui ne vont point suivant l’usance; ça sera difficile... nous
n’avons pas l’habitude... et vous sentez... c’est pas de la charpenterie
ordinaire.
--Ce qui veut dire qu’il faudra vous la payer plus cher que celle des
planchers faits suivant votre méthode?
--Dame... vous sentez... il y a de la main-d’œuvre tout de même... tous
ces bois-là, faut que ça soit lavé à la scie, raboté peut-être.
--Examinez bien, Jean. Il faut que les solives soient lavées à la scie
sur deux faces seulement, les deux faces vues; or, toutes les solives
ordinaires sont prises dans des sciages. Si nous vous demandions de
fournir le bois, vous pourriez prétendre que vous ne trouveriez pas des
solives disposées ainsi; mais il s’agit de prendre dans des bois qui
sont à nous. Si ce sont des bois de brin, il suffira que vous laviez
deux faces ainsi (fig. 52); il m’importe peu que vous laissiez équarries
grossièrement et seulement purgées d’aubier les faces A. Si vous prenez
vos solives dans de gros bois (fig. 53), vous n’aurez qu’à les fendre à
la scie comme je le trace ici en B. Mais je préfère prendre des bois de
brin parce qu’ils ne _tirent pas à cœur_ comme le feront nécessairement
ceux refendus en quatre; et je crois que nous aurons assez des premiers
pour n’être point contraints d’employer ce dernier moyen. Nous n’aurons
donc à vous payer que les sciages de deux faces comme pour les solives
que vous employez habituellement. Quant aux poutres, elles ne seront de
même lavées à la scie que sur deux faces, car, si nous les prenons dans
un seul brin, nous mettrons les deux sciages en dehors (fig. 54), et la
feuille de tôle étant interposée en D, par-dessous, nous rapporterons
une planche moulurée C pour masquer la jonction et les flâches s’il y en
a. Pour les embrèvements triangulaires à faire en E, ils sont moins
difficiles à façonner que ne le sont des mortaises et, les solives
portant en plein, n’ont pas de tenons. Il en est de même pour les
lambourdes qui, le long des murs, reçoivent les abouts des solives et
remplacent les corniches... Eh bien, qu’en dites-vous?
[dessin]
--Dame... c’est pas toujours du plancher comme partout.
--Qu’est-ce que cela fait, s’ils ne vous donnent pas plus de mal à
établir? Nous tiendrons attachement du temps que vous passerez, puisque
nous fournissons le bois, et, par conséquent, vous êtes assurés de ne
rien perdre. Rendez-vous bien compte, et, si vous le voulez, nous
pourrons faire un marché. Nous vous payerons la façon au mètre cube
comme pour des planchers ordinaires, ou bien nous tiendrons attachement
du temps employé en main-d’œuvre et nous vous payerons ce temps...
Choisissez!»
Jean Godard tourna longtemps son chapeau, regarda les feuilles de papier
dans tous les sens, se gratta derechef l’oreille droite, puis la gauche,
et, après une bonne demi-heure, déclara qu’il consentait à ce qu’on lui
payât la façon de ces planchers au prix des planchers ordinaires, en
raison du cube mis en œuvre.--«Et vous avez raison, dit le grand cousin;
car si vous dirigez bien votre travail, si vous ne faites pas de fausses
manœuvres, vous gagnerez plus à ce marché que si nous vous payions en
régie, par la raison que, pour établir ces sortes de planchers, à cube
égal, il y a moins de main-d’œuvre que dans ceux que vous faites
habituellement, surtout en ce pays-ci.» Jean Godard demanda cependant
qu’il lui fût accordé une plus-value pour les lambourdes destinées à
remplacer les scellements bruts dans les murs. «Soit, dit le grand
cousin; nous faisons l’économie des corniches en plâtre, il est juste
que nous vous en tenions compte.» Il fut donc résolu qu’on payerait à
part la façon des lambourdes, c’est-à-dire leurs embrèvements et
chanfreins.
Dès le lendemain, quatre lames de scies étaient en mouvement pour
débiter les bois mis en réserve. Le chantier avait repris toute son
activité. Restait, pour la maçonnerie, un détail de lucarne à fournir et
qui fut bientôt fait (fig. 55), puis le passage des tuyaux de cheminée.
Le grand cousin, en donnant à Paul le détail des lucarnes, coupe A et
face extérieure B, attira son attention sur leur construction. Montées
sur un bahut de 0m,50c d’épaisseur, elles devaient se composer de
deux piédroits, en trois assises chacun. Les deux premières assises
conserveraient un filet C, destiné à recouvrir l’ardoise de la
couverture et à former solins. Sur ces deux jambages porteraient le
linteau et deux pierres faisant corbelets. Deux morceaux, sur ce
linteau, recevraient les petits gâbles latéraux et composeraient les
jambages de l’ouverture supérieure destinée à donner de l’air dans les
greniers. Le couronnement serait fait en deux assises, avec fleuron de
terminaison. La coupe indiquait comment les glacis des rampants
formeraient solins sur les petits combles de ces lucarnes par derrière
et mouchette sur la face, pour empêcher l’eau de pluie de couler le long
des parements.
[dessin]