Peu de jours après cette conversation, un corps assez nombreux de troupe
traversa la contrée. Les Allemands manœuvraient sur les deux rives de la
Loire, ils menaçaient Tours. Un officier général vint loger chez M. de
Gandelau, il connaissait le grand cousin. Celui-ci souffrait
impatiemment de l’inactivité à laquelle il était réduit depuis que la
guerre prenait une tournure si funeste.
Il eut avec cet officier général un assez long entretien le soir, et le
lendemain matin il déclara à M. de Gandelau qu’il partait avec le corps
qui traversait le pays; qu’on manquait d’officiers du génie, et qu’à la
rigueur il pouvait en remplir les fonctions; que le général, son ami,
approuvait fort sa détermination et que, dans des circonstances aussi
graves, il croyait de son devoir de ne pas hésiter à partir, puisqu’il
pouvait rendre quelques services. M. de Gandelau n’essaya pas de le
retenir, il comprenait trop bien les sentiments qui dominaient son hôte.
«Que ferons-nous de Paul? lui dit-il.
--Vous avez dans votre bibliothèque une édition latine de Vitruve?
--Oui.
--Eh bien, confiez-la-moi; je vais, en une heure, avant mon départ,
expliquer à Paul comment il devra travailler sur ce traité: cela
l’empêchera d’oublier ce qu’il sait de latin, et il en tirera profit
pour les études que nous avons commencées.
--Excellente idée.
--Vous exigerez de Paul que deux fois par semaine il vous remette la
traduction d’un chapitre avec figures explicatives dessinées, cela lui
entretiendra la main et occupera son esprit. Je ne pense pas que cette
traduction puisse faire oublier même celle de Perrault: mais n’importe,
il ne perdra pas tout à fait son temps. Dès que je pourrai revenir, vous
me reverrez.»
Paul était désolé du départ du grand cousin et de ne pouvoir le suivre;
il aurait bien voulu continuer ses études sur l’art de bâtir par un
cours d’ingénieur militaire sur le terrain, mais c’eût été un embarras
pour le grand cousin, et Mme de Gandelau en serait morte
d’inquiétude. Paul fut nanti de l’édition de Vitruve, et le travail
auquel il devait se consacrer lui fut expliqué.
Deux heures après, le grand cousin, muni d’une petite valise se mettait
en marche avec son ami le général, dont le corps se dirigeait vers
Châteauroux. De part et d’autre on s’était bien promis d’écrire.
On croira sans peine que la maison de M. de Gandelau prit l’aspect le
plus triste après ce départ précipité. Le maître avait, dès le début de
la guerre, équipé et fait partir tous les gens valides. Il n’y avait
plus dans ce logis que deux ou trois vieux serviteurs et quelques femmes
qui la plupart avait leurs maris ou leurs enfants à l’armée. M. et
Mme de Gandelau n’allaient plus au salon, dans lequel des lits
avaient été disposés pour des blessés, en cas qu’il en vînt. La famille
se réunissait dans la chambre de Mme de Gandelau et on mangeait dans
une petite pièce servant habituellement d’office.
Paul, le grand cousin parti, alla faire une visite au chantier. Il était
désert; la neige couvrait les tas de moellons, les pierres de taille et
les charpentes éparses. Les murs montés à une certaine hauteur, protégés
par du chaume, surmontés d’une crête de neige, leurs parements brunis
par l’opposition de la nappe blanche qui les entourait, quelques
morceaux de bois noircis par l’humidité, donnaient à ces constructions
ébauchées l’aspect des débris d’un incendie.
Bien qu’à l’âge de Paul on ne soit pas facilement accessible aux sombres
pensées, le pauvre garçon ne put, en face de cette solitude, retenir ses
larmes. Il revoyait par la pensée ce chantier si animé un mois
auparavant, les gars occupés à leur ouvrage. Tous étaient partis. L’âme
de cette future maison qui représentait pour lui la joie de la famille
venait de le quitter.
Malgré le froid, il s’assit sur une pierre, et, la tête dans ses mains,
de tristes pensées l’assiégeaient. C’était la première douleur, le
premier dur mécompte qu’il éprouvât; il lui semblait que tout était
fini, qu’il n’y eût plus pour lui ni espoir, ni bonheur possible au
monde.
Une main appuyée sur son épaule le fit tressaillir; il leva la tête, son
père était derrière lui. Le premier mouvement de Paul fut de se jeter
dans ses bras en sanglotant. «Voyons, Paul, mon enfant, calme-toi, lui
dit M. de Gandelau. Nous vivons dans un temps d’épreuves; qui sait
celles qui nous sont réservées? À peine si, pour nous, elles ont
commencé. Pense donc combien il est en ce moment de douleurs en France!
Que sont nos inquiétudes et nos chagrins auprès de ces angoisses?
Réserve tes larmes, peut-être n’auras-tu que trop l’occasion d’en
répandre. Il est toujours temps de se désoler. J’ai vu que tu te
dirigeais de ce côté et je t’ai suivi, prévoyant ton chagrin... Mais
qu’est cela? rien, ou bien peu de chose... Remets-toi courageusement au
travail, seul, puisque notre ami a dû nous quitter pour remplir un
devoir sacré. Il reviendra; tu as appris à l’aimer et à l’estimer
davantage, montre-lui que tu es digne de l’affection qu’il t’a marquée,
en lui remettant alors un travail sérieux.
«Certes, il serait touché de ton chagrin, où il entre pour une bonne
part; sois assuré qu’il sera plus touché encore de voir que tu as
scrupuleusement suivi ses dernières instructions, et que sa présence
n’est pas le seul mobile qui te fasse aimer le travail.»
Le père et le fils regagnèrent la maison. Les conseils de M. de
Gandelau, le soin qu’il mettait à faire entrevoir à Paul des temps
meilleurs, avaient peu à peu rendu à celui-ci, sinon la gaieté, au moins
le calme et le désir de bien faire. M. de Gandelau craignait surtout
pour son fils le découragement, cette tristesse vague, inféconde, dont
la jeunesse aime parfois à se nourrir et qui énerve les âmes les mieux
douées.
Il entra donc dans la chambre de Paul, et prenant le Vitruve laissé sur
la table, il se mit à le parcourir. M. de Gandelau savait beaucoup,
quoiqu’il ne fît en aucune circonstance parade de ses connaissances.
C’est un bien qu’il réservait pour lui. Familier avec les auteurs de
l’antiquité, il pouvait lire, sinon expliquer en architecte dans toutes
ses parties, le texte de Vitruve: «Tiens, dit-il à Paul, voilà un
chapitre qui doit être intéressant et qui peut t’enseigner beaucoup de
choses, c’est le chapitre VIII: de _generibus structurae et earum
qualitatibus, modis ac locis_. Comment traduirais-tu ce titre?
--_Des genres de constructions, de leurs qualités suivant les usages et
les localités_, répondit Paul.
--Oui, c’est cela; mais en parcourant ce chapitre, je vois qu’il n’est
question que de la maçonnerie; l’auteur, en se servant du mot
_structura_, ne me paraît avoir voulu s’occuper que des constructions
faites en briques ou en moellons. Il serait mieux, sans doute, de
traduire ainsi: _Des différents genres de maçonnerie, des propriétés de
cette structure, en raison des usages et des circonstances locales._
«Eh bien, mets-toi à traduire ce huitième chapitre. Je vois que l’auteur
a décrit les natures de maçonneries dont il recommande l’emploi en telle
ou telle circonstance. Il faudra donc joindre des figures à ta
traduction. Allons! bon courage et suppose que ton cousin est là tout
prêt à rectifier tes erreurs.»
Paul se mit donc à la besogne, en essayant de rendre par des croquis
chacune des descriptions de Vitruve. Il va sans dire que cela lui
donnait beaucoup de peine; bien des mots lui étaient étrangers et le
dictionnaire ne l’aidait que très incomplètement s’il s’agissait d’en
connaître le sens exact. Cependant peu à peu ce travail l’attachait. Il
cherchait, pour comprendre, à se rappeler des bâtisses qu’il avait vues;
il se souvenait de quelques instructions données par le grand cousin;
et, tant bien que mal, il mettait sur le papier, en regard de la
traduction, des croquis passablement tracés, s’ils n’étaient pas la
véritable expression de la description donnée par l’auteur.
Ainsi, pendant la fin du mois de décembre et le commencement de janvier,
parvint-il à traduire une douzaine de chapitres que son père lui
indiqua, en illustrant son texte. Cela lui donnait grande envie de
connaître les monuments contemporains de l’auteur, et regardait-il avec
attention un certain nombre de gravures de Piranesi d’après les
antiquités de Rome, que son père possédait. M. de Gandelau avait
conseillé à Paul d’écrire les questions que sa lecture faisait naître
dans son esprit, pour les soumettre à son cousin dès son retour. Ses
jours s’écoulaient ainsi rapidement; et bien que la tristesse et
l’inquiétude assombrissent toutes les heures, M. de Gandelau s’occupant
sans cesse au dehors à soulager des misères, à organiser la lutte contre
les envahisseurs; Paul travaillant avec courage, et voyant son cahier
grossir; Mme de Gandelau ayant organisé un atelier de lingerie avec
les femmes du village, pour nos malheureux soldats dépourvus de tout, la
nuit venue, les membres de la famille se réunissaient encore avec cette
secrète joie que procure un devoir accompli. Vers les derniers jours de
janvier, un journal annonça aux hôtes du château qu’un armistice était
signé. Si cette nouvelle annonçait la fin de la lutte, elle présageait
le commencement des humiliations les plus dures. Aussi fut-elle
accueillie plutôt avec tristesse qu’avec un sentiment de soulagement.
Peu de jours après, le grand cousin revenait au château. Il n’est besoin
de dire qu’il y fut accueilli à bras ouverts. Paul surtout manifestait
sa joie. On parla de reprendre les travaux. Les dernières lettres de
Mme Marie annonçaient qu’elle serait de retour vers la fin de l’hiver
suivant. Ces lettres, toutes remplies des sentiments d’inquiétude, des
angoisses éprouvées loin de la France, ne disaient pas un mot de la
maison future. Si donc on la pouvait achever, la surprise serait
complète. Pendant les jours de repos dont le grand cousin avait le plus
grand besoin, celui-ci revit et corrigea la traduction de Paul, rectifia
ses croquis. Le tout fut mis au net et on atteignit ainsi les premiers
jours de mars, où il fut décidé qu’on rouvrirait le chantier.