La saison, de plus en plus rigoureuse, ne permettait pas de reprendre
les travaux. Les constructions commencées étaient cachées sous une
couche épaisse de chaume et de terre que recouvrait un manteau de neige.
Les journées se passaient à faire les détails qui devaient être remis au
père Branchu et au charpentier lorsque le temps permettrait de reprendre
les travaux. Pendant les longues soirées, on s’entretenait de questions
théoriques, touchant l’art de bâtir, lorsque la famille était rassemblée
et qu’on s’était mis au courant des nouvelles du moment. C’était pour
Paul un moyen de s’instruire et pour la famille une distraction au
milieu des préoccupations qui pesaient sur tous en ces tristes
circonstances. Paul avait vu son cousin tracer dans la journée un
certain nombre de profils, grandeur d’exécution; et comme lui-même avait
des dessins à mettre au net, il ne s’était pas interrompu pour
questionner le patron. Mais le soir, Paul demanda quel était le procédé
à employer pour tracer ces profils.--«Vous voudriez toujours qu’on vous
donnât des _recettes_, Paul, lui répondit le grand cousin. Or, il n’y a
pas plus de recettes pour tracer des profils qu’il n’y en a pour toutes
les autres parties de la construction. Il y a des conditions imposées
par la destination, la nature des matériaux, la manière de les mettre en
œuvre, l’usage et l’effet à obtenir. À ces conditions joignez le bon
sens, l’observation et l’étude, vous tracerez des profils.
«Reprenons, si vous voulez, ces conditions une à une.
«La destination: Un profil est fait, vous le devez supposer, pour
remplir un objet; si vous tracez une corniche, c’est pour couronner un
mur, porter un chéneau ou l’avancée d’un toit; éloigner les eaux
pluviales de ce mur; donc il faut que cette corniche soit assez
saillante pour remplir cet objet.--La nature des matériaux: il est clair
que, si vous possédez des pierres résistantes, tenaces, fournies en
larges morceaux, ou des pierres menues et friables, vous ne pourrez
donner le même profil à ces deux natures différentes de matériaux. La
manière de mettre en œuvre ces pierres doit également influer sur la
forme à donner à ce profil. S’il nous faut monter les pierres à l’aide
de moyens très simples, primitifs, qui ne permettent pas d’élever des
poids considérables à d’assez grandes hauteurs, ou si vous possédez ces
moyens: dans le premier cas, il vous faudra éviter les profils qui
exigent de grands blocs; dans le second, vous les pourrez
adopter.--L’usage: Vous devez nécessairement tenir compte des usages de
la localité où vous bâtissez, parce que ces usages résultent le plus
souvent d’une observation judicieuse des conditions imposées par le
climat, par les besoins, le mode de travail et la nature même des
matériaux. J’entends par usages, non certaines méthodes importées qui
sont affaire de mode, et ne sont pas la conséquence de ces conditions,
mais bien celles qui sont fournies, comme je viens de le dire, par une
observation longue et judicieuse.--L’effet à obtenir: L’architecte
habile peut, à l’aide du tracé d’un profil, donner un aspect robuste ou
délicat à une construction. Il doit toujours subordonner le tracé à
l’échelle de cette construction et à celle des matériaux. Il est
ridicule de prétendre obtenir de grands profils si l’on ne possède que
des pierres basses de banc ou d’une nature peu résistante, comme il est
absurde de profiler délicatement des pierres grossières et dont la
taille est difficile.
«Vous voyez donc que la recette, en ceci comme en tout ce qui touche à
l’art de bâtir, est d’abord de raisonner.
«Les Athéniens, qui ont bâti des monuments en marbre blanc, ont pu se
permettre des délicatesses dans le tracé de leurs profils qui ne
sauraient s’appliquer au calcaire grossier de nos pays. Et quand les
Grecs ont bâti des édifices en pierres d’une nature poreuse ou à gros
grains, ils ont eu le soin de revêtir les tailles d’un enduit très fin
qui leur permettait de cacher la grossièreté de la matière. Mais, s’ils
pouvaient employer ce procédé sous un climat doux où il ne gèle jamais,
cela ne saurait être pratiqué chez nous, où le thermomètre descend en
moyenne, pendant deux mois d’hiver, à 4° au-dessous de zéro, et où, à
certains jours, comme en ce moment, il atteint 15°. Il faudrait refaire
ces enduits tous les printemps.
«Nos architectes du moyen âge qui ne suivaient pas l’enseignement dit
classique, que l’on professe aujourd’hui à notre École des Beaux-Arts,
et qui n’allaient pas étudier l’art de bâtir propre à la France à Rome
et à Athènes, avaient cherché le tracé des profils qui convient à nos
matériaux et à notre climat, ce qui semble assez rationnel; or, ce
tracé... ils l’ont très bien trouvé et appliqué. Je vais vous en fournir
la preuve.
«D’abord, comme ils ne faisaient pas de ravalements, ainsi que je vous
l’ai dit, mais qu’ils posaient les pierres toutes taillées sans qu’il y
eût à y retoucher une fois en place, ils avaient dû, nécessairement,
tracer chaque profil dans la hauteur d’une assise. Si celles-ci étaient
hautes, leurs profils pouvaient être grands; si elles étaient basses,
leurs profils étaient petits.
«Prenons, par exemple, un bandeau. On appelle bandeau une assise de
pierre qui indique un plancher, un repos intermédiaire dans la hauteur
d’un mur. Et ce n’est pas sans raison qu’au niveau d’un plancher on pose
une assise qui forme saillie au dehors: 1º parce qu’il est bon de donner
plus de force au mur à ce niveau qui reçoit des entailles; 2º parce
qu’il faut arraser la construction à ce même niveau, la régler pour
monter un nouvel étage. Mais il ne faut pas que cette assise arrête les
eaux pluviales et provoque ainsi la pénétration de l’humidité dans les
murs; au contraire, il faut qu’elle soit profilée de telle sorte que
cette humidité soit éloignée, afin de ne pas pourrir les bois. Voici
donc (fig. 45 en A) comment les architectes qui songeaient plutôt à
satisfaire aux nécessités de la construction qu’à emprunter des formes à
des édifices sans relations avec les conditions imposées par notre
climat et notre genre de structure, profilaient habituellement un
bandeau. Ils traçaient la ligne _a b_ suivant un angle de 60°. Du point
_c_ ils abaissaient sur cette ligne _a b_ une perpendiculaire _c b_.
L’angle _a b c_ était alors un angle droit. Prenant de _b_ en _d_ une
longueur plus ou moins étendue, suivant la résistance de la pierre, ils
évidaient la moulure _e_ que nous appelons _coupe-larme_ ou _mouchette_;
de telle sorte que l’eau de pluie tombant sur la surface inclinée _a b_,
ne s’y arrêtait pas, suivait la pente _b d_ et tombait forcément en _d_
sur le sol, puisqu’elle ne pouvait remonter dans la gorge. Donc, le
parement du mur _c f_ était garanti. S’agissait-il d’une corniche (voir
en B), on établissait une première assise _g_ destinée à supporter la
saillie de la tablette _h_, puis on posait, en seconde assise, cette
tablette _h_, en ayant soin de ménager un coupe-larme en _i_. Si cette
tablette devait recevoir un chéneau de métal ou de pierre, on avait le
soin de tailler une pente de _j_ en _k_, en laissant le lit horizontal
au droit des joints, ainsi que vous l’indique le tracé perspectif C. Le
chéneau portait donc sur ces réserves _l_, et, s’il venait à laisser
échapper les eaux par les joints, ces infiltrations trouvant la pente _k
j_, la suivaient, arrivaient au coupe-larme _i_, et tombaient sur le sol
sans pénétrer dans l’épaisseur du mur. Suivant que la pierre employée
était dure ou tendre, les moulures étaient plus ou moins vives ou
molles. Ainsi, je suppose ici que le profil a été taillé dans une pierre
d’une dureté médiocre, tandis que, si cette pierre est très résistante,
vous pourrez accentuer le profil comme je l’indique en D. Vous
obtiendrez alors un effet plus vif, des ombres plus noires, des clairs
plus brillants. Mais il faut toujours penser, en traçant les profils
extérieurs, à la projection des rayons solaires.
[dessin]
«Si, par exemple, vous tracez un profil tel que celui-ci, en E, il est
évident que les rayons solaires étant suivant la direction O P, toutes
vos moulures demeureront dans l’ombre et ne produiront aucun effet. Mais
dès que le soleil s’abaissera suivant une direction plus inclinée R S,
toutes les moulures recevront des filets de lumière à peu près égaux, et
le profil donnera une succession d’ombres et de clairs uniformes qui
n’indiqueront point la saillie. Mais si vous tracez ce profil
conformément à la figure F, les rayons solaires, suivant la même
direction _o’ p’_, rencontreront les saillies _n m_ qui seront
lumineuses, et cette direction s’abaissant, vous aurez toujours des
différences de rapport entre les ombres et les lumières. Je ne vous
donne ici que des vues générales; c’est à vous d’observer et de tirer
profit de vos observations quand vous aurez l’occasion d’étudier les
monuments.
«Il est aussi fort important de subordonner le tracé des profils à la
nature des matériaux employés. Vous ne pouvez donner à une matière
moulée, coulée ou traînée comme le plâtre ou les ciments et mortiers,
les profils qui conviennent à de la pierre. Ces matières enduites ne se
prêtent qu’à un moulurage fin et peu saillant. De même, si vous donnez
des profils pour des ouvrages de bois, il faut les tracer en raison de
la qualité ligneuse et tenace de cette matière, éviter les trop larges
surfaces; il ne faut pas perdre de vue que le bois se prête à un travail
délicat, n’est mis en œuvre qu’en pièces relativement peu épaisses, et
demande, pour être travaillé convenablement, l’emploi d’outils étroits,
tels que les ciseaux, les rabots, la varlope, lesquels courent suivant
le fil et ne sauraient engager des surfaces étendues en largeur. En tout
ceci, l’économie est d’accord avec le sens commun et le bon effet
produit; car, s’il vous plaît d’imposer un tracé de profil qui ne
s’accorde pas à la matière mise en œuvre, vous provoquerez l’emploi de
procédés inusités, difficiles, et par conséquent dispendieux, et votre
œuvre paraît pénible, cherchée, laborieuse. Il est des architectes qui
pensent étonner en adoptant ainsi des procédés qui ne concordent pas
avec les matériaux qu’ils mettent en œuvre; qui, s’ils construisent en
briques, s’évertuent à donner l’aspect d’une construction de pierre à
leur bâtisse; qui prétendent simuler du marbre avec de la menuiserie, ou
de la menuiserie avec des enduits; qui semblent enfin prendre à tâche de
donner à chacune des matières employées les formes qui ne sont pas
appropriées à leurs qualités. Rendez-vous compte de ces procédés
fâcheux, pour les éviter toujours, si vous voulez être architecte. Le
goût faussé chez la plupart des gens du monde qui se mêlent de faire
bâtir, est souvent un obstacle à l’emploi des méthodes sensées, car
malheureusement, chez nous, les études classiques ont poussé les
artistes dans cette voie fausse, et, par suite, le public s’est pris de
passion pour les tristes résultats auxquels elle conduit; si bien qu’il
est difficile souvent de faire entendre raison aux clients et de
procéder suivant ce que commande une juste observation de l’emploi des
matériaux. N’importe, il est des questions sur lesquelles un architecte
qui respecte son art ne doit jamais céder.
--C’est, en effet, dit M. de Gandelau, une étrange manie chez certaines
gens qui font bâtir, de prétendre imposer les fantaisies les plus
burlesques à leurs architectes; et cela ne date pas d’aujourd’hui,
puisque Philibert Delorme s’en plaignait déjà de son temps.
--Philibert Delorme, répliqua Paul, est, je crois, l’architecte qui a
bâti le palais des Tuileries.
--Oui, en partie du moins, reprit le grand cousin; mais vous avez son
livre, me semble-t-il, dans votre bibliothèque?
--Certes; je vais vous le chercher.» M. de Gandelau ne tarda guère à
rentrer au salon, muni du vénérable in-folio.
«Tiens, dit-il à son fils, je te le donne, et tu feras bien de méditer
ces pages. Voici le titre de la Préface: «Singuliers advertissements
pour ceux qui légèrement entreprennent de bastir sans l’advis et conseil
des doctes architectes; et des faultes qu’ils commettent, et
inconvénients qui en adviennent.» C’est le commencement de ta
bibliothèque d’architecte, si tu dois choisir cette carrière; et tu ne
pourrais avoir sous les yeux un ouvrage mieux fait pour inspirer des
sentiments droits, le respect de la profession. Je ne saurais en parler
au point de vue du métier, auquel je n’entends rien; mais en lisant
quelques-unes de ces pages, je me suis du moins épargné cette prétention
dispendieuse de certains propriétaires à vouloir diriger eux-mêmes leurs
bâtisses.
--La sincérité de Philibert Delorme ne lui a pas été profitable,
répliqua le grand cousin.
--Soit; mais il a laissé un livre qui le fait estimer comme homme,
indépendamment de son mérite comme architecte, trois cents ans après la
publication, puisqu’il est daté de 1576; cet avantage se paye par
quelques désagréments pendant la vie, car on ne sait gré aux gens de
dire des vérités que quand ils ne sont plus là pour recevoir de
l’opinion le prix de leur sincérité.
--Hum... alors il ne faut pas être surpris si peu de personnes osent
énoncer ces vérités, et si les architectes,... puisqu’ils sont sur le
tapis, préfèrent à cette gloire posthume, le calme et le bien-être que
leur procurent, leur vie durant, des complaisances envers leur clients,
dussent-elles donner à ceux-ci des regrets tardifs, ou leur occasionner
des dépenses inutiles.
--Allons, allons, dit M. de Gandelau, vous n’êtes pas de ces
architectes, vous qui parlez, et cependant vous avez encore une belle et
bonne clientèle; je ne sais si dans trois siècles on parlera de vous,
mais je sais qu’on vous estime aujourd’hui.
--Alors votre jugement de tout à l’heure n’est pas absolu?
--Non, certes...; l’esprit de conduite est pour beaucoup en tout ceci,
et il y a manière de dire des vérités... Convenez cependant que vous
avez manqué plus d’une affaire pour avoir été trop sincère à ses débuts?
--Sans nul doute; il est même à croire que si je n’avais pas été servi
par certaines circonstances favorables qui m’ont mis en rapport avec des
clients habitués à traiter de grandes affaires, avec des hommes à
l’esprit trop élevé et sérieux pour s’occuper des détails de notre
métier, je n’aurais pas grand’chose à faire. À un point de vue général,
vous avez raison, et la plupart des personnes qui font bâtir redoutent
de s’adresser à des architectes sachant bien leur métier, mais d’un
caractère indépendant. Ce qu’elles cherchent (et en ceci les femmes ont
une influence souvent fâcheuse), ce sont des médiocrités complaisantes,
qui se prêtent à toutes leurs fantaisies, quitte à s’en repentir peu
après.
--Vous nous attaquez à tort, reprit Mme de Gandelau, les femmes n’ont
pas la prétention de se connaître en architecture, et elles ne demandent
qu’un bon aménagement des intérieurs; ce qui est assez naturel,
puisqu’elles ont la direction des affaires de la maison et que, plus que
personne, elles souffrent des distributions incommodes ou mauvaises des
habitations.
--D’accord; mais, d’une part, les maîtresses de maison demandant des
distributions à leur convenance, souvent compliquées et exigeant des
dispositions particulières; et de l’autre, les maîtres voulant des
dehors qui présentent tel style ou tel aspect dont ils sont férus, il
est difficile, sinon impossible, de concilier ces deux exigences qui,
souvent, se contrarient; le malheureux architecte, désirant contenter
tout le monde, accorder des volontés contradictoires, n’obtient rien de
bon, et, l’œuvre achevée, chacun de son côté lui jette la pierre.
Combien de fois n’ai-je pas été appelé pour réparer les bévues, les
malfaçons qui étaient la conséquence de ces tiraillements et des
complaisances funestes de l’architecte? On voulait bien me dire alors
qu’on était désolé de ne m’avoir pas pris pour diriger l’entreprise. Il
était un peu tard, et cet exemple ne servait pas à d’autres.
--Que faire? reprit Mme de Gandelau. Si les choses se passent ainsi
que vous le dites, vous offrez à Paul une carrière qui me semble n’être
qu’une impasse; et à moins qu’il n’obtienne des travaux du
gouvernement...
--Oh! c’est là une chance trop éventuelle, et une carrière qui dépend du
gouvernement n’en est pas une. Il faut qu’un homme puisse se tirer
d’affaire sans compter sur cet appui très précaire. Puis, les élus sont
en petit nombre.
--Alors?
--Alors il faut enseigner, il faut faire pénétrer le savoir, la raison,
l’habitude de réfléchir, partout, et surtout au sein des générations qui
s’élèvent. Quand les gens du monde, quand les personnes qui font bâtir
et qui, par conséquent, sont favorisées de la fortune, en sauront un peu
plus qu’elles n’en savent, elles s’apercevront qu’il leur reste tout à
apprendre en quelque branche que ce soit des connaissances, que le mieux
est de s’en rapporter aux hommes spéciaux pour traiter des questions
spéciales, et de les laisser faire. Il n’est personne qui, autour d’un
blessé, se permette de donner un avis au chirurgien sur la manière de
pratiquer une opération. Pourquoi chacun se mêle-t-il de donner son
opinion à un architecte sur la façon dont il devra conduire une
entreprise?
--Ce n’est pas tout à fait la même chose.
--À peu près; seulement, Madame, comme il s’agit de la vie, on ne
souffle mot devant le chirurgien; et comme il ne s’agit que de la
bourse, parfois de la santé, mais à échéance, devant l’architecte,
chacun dit son mot.
--Nous voilà loin des _profils_,» dit M. de Gandelau en se levant.