ÉTUDES THÉORIQUES.

Le froid, les circonstances obligeaient d’interrompre les travaux.

L’hiver pouvait être long. Le grand cousin et Paul se préparèrent donc à

employer fructueusement ces loisirs forcés. Il fut décidé entre eux que

non seulement on mettrait au net tous les détails nécessaires à

l’achèvement des travaux, mais que le grand cousin profiterait de ces

jours d’hiver pour donner à Paul bien des notions qui lui manquaient

comme inspecteur des travaux.

Paul prenait chaque jour plus d’intérêt à ce travail. Jusqu’à ce moment,

l’exécution avait suivi le labeur de cabinet, et l’exemple, la pratique

venaient appuyer la théorie; mais il sentait bien que toute son

attention et son désir de seconder le maître de l’œuvre ne suffisaient

pas, et qu’à chaque pas il se trouvait en présence d’une difficulté.

Plus le travail avançait, plus son impuissance lui semblait complète. Il

se mit donc à l’œuvre avec la bonne envie d’apprendre, d’autant que tout

ce qui l’entourait prenait un aspect plus triste et désolé. Paul n’avait

point séjourné un hiver à la campagne; s’il venait dans sa famille aux

fêtes du premier de l’an, les quelques jours passés au château de son

père étaient si vite écoulés qu’il n’avait pas le loisir de se

préoccuper de l’aspect des champs. D’ailleurs on recevait, à cette

occasion, des amis; sa sœur aînée animait la maison; tout le monde était

en fête. Il n’en était plus ainsi au commencement de décembre 1870; les

villages des environs étaient déserts, ou occupés pendant quelques

heures par des troupes mal vêtues, mourant de faim, allant combattre le

plus souvent sans enthousiasme, laissant des traînards, des malades dans

les chaumières. Puis c’étaient de longues files de voitures qui

semblaient autant de convois funèbres.

La neige commençait à couvrir les champs et assourdissait les bruits

lointains. Rarement un paysan se présentait-il au château; le facteur y

venait encore régulièrement, et les lettres et journaux qu’il apportait

ne faisaient qu’assombrir les visages. Parfois on logeait des mobiles ou

des soldats, tous étaient muets; les officiers eux-mêmes demandaient à

rester dans leur chambre, prétextant la fatigue, et ne descendaient pas

au salon. M. de Gandelau, levé de grand matin, en dépit de sa goutte,

semblait se multiplier; il était chez les fermiers, à la ville voisine,

facilitant les transports, organisant des hôpitaux, approvisionnant des

denrées, levant les difficultés imposées par la routine. «Faites

travailler Paul, mon ami, disait-il chaque soir au grand cousin; c’est

tout ce que je réclame de votre amitié, et c’est beaucoup; mais

faites-le, je vous en prie.»

En effet, les journées se passaient en grande partie à étudier quelques

questions de constructions; puis l’architecte et son inspecteur allaient

faire une promenade avant la nuit, pendant laquelle le grand cousin ne

manquait pas d’entamer quelque sujet intéressant. La campagne, les

phénomènes naturels étaient le sujet habituel de ces conversations; et

ainsi Paul apprenait à observer, à réfléchir, et il s’apercevait chaque

jour combien il faut recueillir de connaissances pour faire peu de

chose. Le grand cousin ne manquait pas de lui répéter souvent ceci:

«Plus vous saurez, plus vous reconnaîtrez qu’il vous manque de savoir;

et la limite de la science, c’est d’acquérir la conviction qu’on ne sait

rien.

--Alors, répondit Paul un jour, à quoi sert d’apprendre?

--À être modeste; à remplir la vie d’autre chose que des préoccupations

de la vanité; à se rendre quelque peu utile à ses semblables, sans

exiger d’eux la reconnaissance.»

Le grand cousin faisait beaucoup dessiner Paul, et toujours d’après

nature ou d’après des tracés préparés devant son élève, car il n’avait

apporté avec lui aucun dessin d’architecture. Puis, Paul mettait au net

les attachements des parties déjà élevées de la construction. Ainsi se

rendait-il un compte exact de la structure de chacun des morceaux de

pierre mis en œuvre.

Paul commençait donc à tracer proprement un détail d’architecture, et

son cousin ne manquait jamais de répondre à chacune des questions qui

lui étaient adressées. Paul eut bientôt laissé de côté toute timidité

ou, si l’on veut, tout amour-propre, et, ne craignant plus de montrer

son peu de savoir, il multipliait ses questions. Le grand cousin avait

pour habitude d’attendre, pour faire une leçon sur un sujet, que son

jeune inspecteur demandât à être éclairé. Il voulait que l’intelligence

de son élève fût déjà préparée par la nécessité de savoir, avant

d’enseigner. Aussi bien ces leçons traitaient de sujets très divers,

mais le grand cousin avait le soin de les relier toutes par l’exposé de

principes généraux qui revenaient sans cesse.

Un jour, Paul voulut savoir ce que c’est qu’un _ordre_ et ce qu’on

entend par ce mot, en architecture.

«Vous me faites là, petit cousin, une grosse question, à laquelle je ne

sais trop si je répondrai de manière à vous éclairer. On peut entendre

en architecture ce mot de deux manières: ordre signifie, si l’on veut,

ordonnance, corrélation entre les parties. Mais je pense que ce n’est

pas ainsi que vous l’entendez; vous me demandez probablement en quoi

consistent ce qu’on appelle vulgairement les ordres d’architecture?

L’idée d’_ordre_ dans votre esprit implique une série de colonnes ou

supports verticaux, portant un entablement ou une plate-bande

horizontale! C’est bien cela, n’est-ce pas?

--Oui, c’est cela.

--Eh bien, à des époques reculées, les architectes ont eu la pensée,

fort naturelle, d’élever des points d’appui verticaux, et de poser de

l’un à l’autre sur leur sommet des traverses, soit de bois, soit de

pierre; sur cette claire-voie ils ont établi un toit. Cela formait un

abri ouvert par le bas, couvert: ce que nous appelons une halle. Mais

comme en bien des cas il fallait aussi fermer ces espaces couverts, en

arrière de ces points d’appui verticaux on a bâti des murs en laissant,

entre eux et les supports isolés, un espace libre qu’on appelle

portique. C’est ainsi, par exemple, que sont conçus certains temples des

Grecs. Peu à peu, le génie des architectes, l’étude, l’observation de

l’effet extérieur, ont fait donner à ces points d’appui verticaux et à

ce qu’ils supportent, c’est-à-dire, à l’entablement, des proportions

relatives, délicates, harmoniques, d’où l’on a déduit des lois; car,

notez bien que l’exemple précède toujours la règle, que la règle n’est

que le résultat de l’expérience. Les Grecs ont ainsi trouvé trois

ordres: le Ionien, le Dorique et le Corinthien, qui possèdent chacun

leur système harmonique de proportion et leur ornementation. Ces

systèmes ne sont pas tellement absolus chez les Grecs qu’ils n’empiètent

souvent l’un sur l’autre.

«Mais les Romains qui étaient des gens d’_ordre_ et prétendaient

l’imposer en tout et partout, en prenant ces dispositions aux Grecs, ont

voulu formuler d’une manière à peu près absolue ces trois systèmes. Cela

simplifiait les choses, et les Romains aimaient à enfermer les choses

d’art dans un cadre administratif. On a fait pis, quand au seizième

siècle on s’est mis à étudier l’antiquité; on a prétendu à tout jamais

fixer les rapports entre les divers membres de chacun de ces ordres, et,

pour laisser une certaine latitude aux architectes, on en a même ajouté

deux aux trois premiers, qui sont: le _Toscan_ et le _Composite_. Ces

ordres momifiés ont été appliqués n’importe où et n’importe comment,

ainsi qu’on attache une tapisserie à une muraille pour la décorer. Les

architectes se sont souvent plus préoccupés de placer un ordre sur une

façade que de disposer convenablement le bâtiment élevé derrière cette

devanture. La colonnade du Louvre est certainement ce qui a été fait de

plus contraire à la raison en ce genre, puisque son ordonnance n’a aucun

rapport avec ce qu’elle couvre, et que cet immense portique, situé au

premier étage, ne sert absolument qu’à obscurcir les jours ouverts dans

sa longueur et que vous ne voyez jamais personne se promener sur son

aire. Mais il fallait être majestueux quand même, alors. Nous ne sommes

pas entièrement revenus de ces folies graves, et vous voyez encore

aujourd’hui des ordres placés, sans qu’il soit possible de dire

pourquoi, devant des bâtiments qui se passeraient volontiers de cette

décoration parasite destinée à prouver au public qu’il existe des ordres

et des architectes pour les mettre en proportion, suivant la formule.

«Mais vous étudierez ces parties de l’architecture un peu plus tard. Je

crois que c’est une mauvaise méthode d’enseigner l’art de mettre des

fleurs dans le discours, avant de savoir exprimer clairement sa pensée,

et c’est ainsi qu’ont fait des auteurs ou des orateurs qui prennent le

galimatias pour la saine rhétorique; des architectes qui, avant de

songer à satisfaire pleinement aux exigences de la construction, à

étudier les besoins de leur temps, s’amusent à reproduire des formes

dont ils n’ont pas approfondi les origines, la raison d’être et le sens

véritable. Pour le moment, tenons-nous terre à terre. Il s’agit d’une

maison, non d’un temple ou d’une basilique. Il s’agit d’en étudier

toutes les parties. La tâche nous suffit.

«Nous avons le loisir de bien étudier les détails de notre bâtisse,

puisque le froid nous oblige à fermer le chantier. La construction, mon

ami, c’est l’art de prévoir. Le bon constructeur est celui qui ne livre

rien au hasard, qui n’ajourne aucune solution et qui sait donner à

chaque fonction sa place, sa valeur par rapport à l’ensemble, et cela au

moment opportun. Nous avons tracé les plans aux divers étages, nous

avons donné les détails nécessaires à la construction des parties

inférieures de la maison; maintenant, il nous faut combiner les détails

des élévations avec l’ensemble. Nous allons donc, d’abord, établir le

profil exact des murs de face, avec la hauteur des planchers, les

niveaux des chaînages et les souches des combles.»

Le grand cousin, qui, comme on peut le supposer, avait par avance conçu,

sinon tracé toutes les parties de la construction, eut bientôt fait

d’établir ce profil devant Paul, qui s’émerveillait toujours de voir

avec quelle promptitude son patron arrivait à tracer sur le papier un

détail de construction. Il en fit l’observation encore cette fois.

«Comment pouvez-vous ainsi indiquer sans hésiter l’arrangement de toutes

ces parties de la bâtisse? dit-il.

[dessin]

--Parce que j’y ai pensé, et que je me suis représenté toutes ces

parties en traçant ou en vous faisant tracer les ensembles. Si elles ne

sont pas sur le papier, elles sont dans ma tête; et quand il s’agit de

les rendre intelligibles pour ceux qui sont chargés de l’exécution, je

n’ai qu’à écrire, pour ainsi dire, ce que je sais d’avance par cœur. Et

c’est toujours ainsi qu’il est utile de procéder. Voyez ce profil et ces

quelques détails (fig. 42); examinons cela ensemble: vous reconnaîtrez

bientôt que vous-même avez déjà vu tout ce que contient cette feuille de

papier, et qu’avec un peu d’attention vous pourriez coordonner ces

diverses parties. Vous voyez figurer l’épaisseur du mur à

rez-de-chaussée, avec son axe ponctué; la hauteur de l’allége A et de

son appui, la disposition du tableau de la fenêtre, son linteau, la

hauteur du plancher, son épaisseur. Le bandeau B était à fixer; il doit

avoir l’épaisseur de ce plancher, il s’accuse au dehors. Puis, réduisant

les murs de face à 80 centimètres au premier étage, nous posons une

assise de retraite en C; l’allége semblable à celle du rez-de-chaussée.

La hauteur du premier étage de sol à sol a déjà été fixée. Le membre D

inférieur de la corniche accuse l’épaisseur du deuxième plancher; reste

à placer au-dessus la tablette en pierre dure qui reçoit le chéneau.

Quant à la fenêtre de ce premier étage, elle est construite comme celle

du rez-de-chaussée, seulement l’ébrasement est moins profond de 10

centimètres, puisque ce mur a 10 centimètres de moins d’épaisseur. Son

linteau est le même, ainsi que les tableaux qui doivent recevoir les

persiennes de tôle, et les chaînages passent sous ces linteaux. Comme

nous avons des pignons, les corniches ne peuvent retourner et doivent

s’arrêter contre une saillie E, laquelle, en s’élevant au-dessus du

comble, permet de poser le chaperon F qui aura un filet saillant pour

couvrir la rencontre de l’ardoise avec ce pignon. Je trace donc en G

l’angle du bâtiment avec cette saillie E’, et l’appareil en besace dont

nous avons parlé. Comme je prévois que les solives auront trop de portée

en quelques points, je suppose les poutres H intermédiaires, pour les

recevoir, et les cerceaux I pour soulager la portée de ces poutres.

«J’ai tracé en K le bandeau du premier étage avec les saillies cotées de

l’axe du mur, l’assise de retraite au-dessus, puis en L la corniche et

la tablette de couronnement. Vous observerez que cette tablette donne

une pente vers l’extérieur, sous le chéneau, afin que, s’il survient une

fuite, les eaux s’écoulent au dehors et ne pénètrent pas dans la

maçonnerie. Cette tablette porte un larmier _a_ aussi bien que le

bandeau, afin que l’eau de pluie ne puisse baver le long des murs. Ces

profils seront d’ailleurs tracés grandeur d’exécution pour le tailleur

de pierres. C’est sur le bahut M que reposeront les lucarnes qui

éclaireront l’étage du comble. Quant à la charpente, dont je ne trace

ici qu’une amorce, je vous indiquerai ce qu’elle doit être. Prenez donc

ces croquis et faites-en des dessins cotés à l’échelle de 5 centimètres

pour mètre, afin qu’ils puissent servir à l’exécution.

«Pendant ce temps-là, je vais vous disposer un autre croquis perspectif

des _bretêches_ ou loges de la salle de billard et de la salle à manger,

à l’aide duquel vous devrez établir ces détails. Nous verrons comment

vous vous en tirerez.

«Les Anglais, dans leurs habitations de campagne, emploient volontiers

ces sortes de cages saillantes ajourées. Ils les appellent _bow-window_

et les construisent souvent en encorbellement. Tenez... voici un

croquis, dans ce carnet, d’un bow-window d’une maison de Lincoln qui

date du seizième siècle (fig. 43). Cette loge saillante portée sur un

cul-de-lampe est terminée par un petit terrasson qui forme balcon au

premier étage. Remarquez, en passant, comme cette construction est bien

entendue. Cette partie de l’Angleterre possède de la pierre, mais

cependant les matériaux sont moins communs que n’est la brique. Le

constructeur n’a employé ces matériaux chers que pour la bretêche qu’il

ne pouvait guère élever en brique et pour les jambages et linteaux des

fenêtres. Le reste de la bâtisse est élevé en brique.

«Mais nous donnons trop de saillie à vos bretêches pour qu’il soit

possible de les porter en encorbellement.

--Qu’est-ce que vous appelez un encorbellement?

--C’est une construction en saillie ne portant pas de fond, mais

soutenue par des corbeaux, d’où lui vient le nom d’encorbellement. Le

poids de la maçonnerie qui s’appuie sur la queue, ou la partie engagée

des corbeaux, permet d’établir sur leur partie saillante une

construction qui, étant moins lourde que celle reposant sur leur queue,

est ainsi maintenue sans faire craindre une bascule. Encore faut-il

calculer la longueur du bras de levier, c’est-à-dire le rapport de la

saillie des corbeaux avec le poids qui maintient leur queue et celui qui

repose sur leur tête. Bien entendu, plus les corbeaux sont saillants,

plus le poids posé sur leur extrémité extérieure a d’action sur celui

qui maintient la bascule. Si bien qu’un poids très minime posé à

l’extrémité d’un corbeau très saillant pourrait faire basculer une

construction lourde posée à la queue. Aussi a-t-on remplacé souvent les

corbeaux par des _trompes_, c’est-à-dire par un système d’appareil qui

reporte les poids extrêmes sur les murs.

[dessin]

L’architecte qui a composé le window que je viens de vous faire voir ne

s’est pas préoccupé de ces combinaisons. Il a fait ce qu’on appelle un

cul-de-lampe, c’est-à-dire une pyramide renversée, au moyen de trois

assises en encorbellement, ou si vous voulez en saillie l’une sur

l’autre, de manière à obtenir une portion d’un polygone. Sur ce plateau,

il a élevé sa claire-voie qui n’a guère que 0m,24c d’épaisseur. Le

cul-de-lampe étant engagé dans la construction du mur, supporte, à cause

du poids de celui-ci, la claire-voie, sans basculer. On employait

beaucoup ces sortes de balcons fermés pendant le moyen âge, parce qu’ils

donnaient de la place dans les étages supérieurs sans empiéter sur le

sol de la voie publique et parce qu’ils donnaient des vues de flancs. Si

les règlements de voirie ne permettent plus d’établir ces saillies dans

nos villes, rien n’empêche d’en ménager lorsque nous construisons à la

campagne. Encore faut-il que ce soit motivé. Pour nous, dans le cas

présent, ces constructions en encorbellement n’ont pas d’objet, et il

nous en coûtera moins de faire porter nos bretêches de fond.»

Une heure plus tard, le grand cousin remettait à Paul le croquis

ci-joint (fig. 44) donnant la disposition de la bretêche de la salle de

billard, afin qu’il en étudiât la construction. Ce travail demanda

beaucoup d’attention à notre inspecteur des travaux, et il ne put le

mener à bonne fin qu’après avoir demandé bien des avis et renseignements

au grand cousin.

[dessin]

Comment on construit une maison · 第 42 / 65 题